SUR JÉSUS-CHRIST COMME OBJET DE SCANDALE
Caractères du Messie promis , opposés à ceux que les Juifs cB&riiels s'étoient figurés. Jésus -Christ les réunit tous en sa 'personne.'
Cœoi vicient, claudi ambulant, leprosi mundanlur, surdi audiunt, mortui resurgunt, pauperes evangelizantur : ^ et beatus est qui non fuerit scandalizatus in me.
liés aveugles reçoivent la vue, les sourds entendent, les estropiés marchent, les lépreux sont nettoyés , et les morts revivent; V Evangile est annoncé aux pauvres : et bienheureux est celui qui n'est point scandalise en moi. Matth. xi. 5, 6.
Si vous voyez aujourd'hui que saint Jean-Baptiste envoie ses disciples à notre Sauveur pour lui de-» mander quel il est, ne vous persuadez pas pour cela que l'Elie du nouveau Testament et le grand précurseur du Messie ait ignoré le Seigneur auquel il venoit préparer les voies. Je sais qu il y a eu quelques personnes très-doctes, et entre autres le
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çi'ave Tertullien (0, qui ont cru que dans le temps que saint Jean-Baptiste fit faire cette question au Sauveur, la lumière proplie'tique qui l'avoit jusqu'alors éclairé , avoit été éteinte en son ame ; mais je ne craindrai point de vous dire, avec le respect que je dois aux auteurs de ce sentiment , qu'il n'y a aucune vraisemblance dans cette pensée. « Abra- » ham a vu le jour de notre Seigneur ; Isaïe a vu sa » gloire et nous en a parlé » , nous dit l'évangéliste saint Jean (2) ; tous les prophètes l'ont connu en esprit; et le plus grand des prophètes l'aura ignoré? Celui qui a été envoyé pour rendre témoignage de la lumière, aura été lui-même dans les ténèbres? Et après avoir tant de fois désigné au peuple cet agneau de Dieu qui purge les péchés du monde, après avoir vu le Saint-Esprit descendre sur lui, lorsqu'il voulut être baptisé de sa main ; tout d'un coup il aura oublié ce qu'il a fait connoître à tant de personnes? Vous voyez bien, fidèles, que cela n'a aucune apparence.
Mais pourquoi donc, direz-vous, pourquoi lui envoyer ses disciples pour s'informer de lui s'il est vrai qu'il soit le Messie? Qui interroge , il cherche ; qui cherche, il ignore. S'il connoissoit quel étoit Jésus-Christ, quelle raison peut-il avoir de lui faire ainsi demander? Ne craignoit-il pas que son doute ébranlât la foi de plusieurs, et diminuât beaucoup de l'autorité du témoignage certain qu'il a si souvent rendu au Sauveur? C*est tout ce qu'on nous peut opposer. Mais cette objection ne m'étonne pas : au contraire ce qu'on m'oppose, je veux le tirer à
(•) AJi>. Marcion. lib. xy. — «.') Joan. vin. .06. xii. /| i.
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mon avantage. Je dis qu'il interroge, parce qu'il sait; il demande au Sauveur Jésus quel il est, parce qu'il connoît très-bien quel il est. Comment cela, direz-vous? C'est ici, chrëiiens, la vraie explication de notie évangile, et le fondement nécessaire de tout ce discours. Saint Jean , qui connoissoit le Sauveur qu'il avoit prêché tant de fois, savoit bien qu'il n'appartenoit qu'à lui seul de dire quel il étoit, et de se minifester aux hom nés, desquels il venoit être le précepteur. C'est pourquoi il lui envoie ses disciples, atin qu'ils soient instruits par lui-même touchant sa venue que lui seul étoit capable de nous déclarer. Ainsi n'appréhendez pas, chrétiens, qu'il détruise le témoignage qu'il a donné de notre Seigneur ; car lui faisant demander à lui-même ce (ju'il faut croire de sa personne, il fait bien voir qu'il reconnoît en lui une autorité infaillible, et qu'il ne lui envoie ses disciples que pour être formés de sa main et enseignés de sa propre bouche. Ne pouvant plus annoncer sa venue aux hommes , parce qu'il étoit retenu a^x prisons d'Hérode , il prie notre Seigneur de se faire connoître lui-même; et lui faisant faire cette ambassade, en présence de tout le peuple , il a dessein de tirer de lui quelque instruction mémorable pour les spectateurs, qui s'imaginoient le Messie tout autre qu'il ne devoit être.
En effet il ne fut point trompé. Jésus, qui connoissoit sa pensée , et qui vouioit récompenser son humilité, fait voira ses disciples les effets de sa puiss;ance infinie. 11 guérit devant eux tous les malades qui se présentèrent; il leur découvre son cœur ; il leur donne des avis importans pour connoître par-
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faitement le secret de Dieu , et de'truire une fausse ide'e du Messie, qui avoit préoccupe' les Juifs trop charnels : et sachant que son bien-aimé précurseur ne pouvoit avoir de plus grande joie que d'apprendre la gloire de son bon maître, il commande aux envoyés de saint Jean de lui en rapporter les nouvelles, lui voulant donner cette consolation dans une captivité qu'il souffroit pour l'amour de lui. « Allez-vous-en , dit-il , rapporter à Jean les mer- » veilles que vous avez vues « ; dites-lui que « les » sourds entendent, que les aveugles reçoivent la 3) vue, que la vie est rendue aux morts, que l'Evan- » gile est annoncé aux pauvres , et qu'heureux est » celui qui n'est point scandalisé en moi ». Comme s'il eût dit : Les Juifs ,^rompés par l'écorcè de la lettre et par les sentimens de la chair , attendent le Messie comme un puissant roi, qui se mettant à la tête de grandes armées , subjuguera tous leurs ennemis , et qui se fera reconnoître par l'éclat d'une pompe mondaine , et par une magnificence royale. Mais Jean , instruit des secrets de Dieu , sait qu'il doit être manifesté par des marques bien plus augustes, encore que selon le monde elles aient beaucoup moins d'apparent. AJlez-vous-en donc, et lui racontez les guérisons admirables que vous avez vues de vos propres yeux. Dites -lui que l'auteur de tant de miracles ne dédaigne pas de converser parmi les pauvres; au contraire qu'il les assenible près de sa personne pour les entretenir familièrement des mystères du royaume de Dieu et des vérités é.ternelles : et toutefois que nonobstant, et le pouvoir par lequel je fais do si grandes choses , et Tincroya-
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ble douceur par laquelle je condescends à l'infirmité
des plus pauvres et des plus abjects , bienlieureux
est celui à qui je ne donne point de scandale. Dites
ceci à Jean j à ces marques il connoîtra bien qui je
suis.
Tel est le sens de tout ce discours , très-court en apparence et très-simple, mais plein d'un si grand sens et de tant de remarques illustres tirées des prophéties anciennes qui parlent de la grandeur du Messie , que toute l'éloquence humaine ne suffiroit pas à vous en étaler les richesses. Toutefois j'ose entreprendre, fidèles, avec l'assistance divine, d'en découvrir aujourd'hui les secrets selon la mesure qui m'est donnée. Je suivrai pas à pas le texte de mon Evangile; conférant les paroles de notre Sauveur avec les actions de sa vie et les prédictions des prophètes, dont nous avons ici un tissu. Nous admirerons tous ensemble la profonde conduite de Dieu dans la manifestation de son Fils. Mais pour y procéder avec ordre, réduisons tout cet entretien à trois chefs tirés des propres paroles du Fils de Dieu. Je Temarque trois choses dans son discours, qu'il guérit -les malades, qu'il catéchise les pauvres, qu'il scandalise les infidèles. Dans ses miracles, je vois sa bonté, en ce qu'il a pitié de nos maux : dans ses instructions, je vois sa simplicité, en ce qu'il ne lie de société qu'avec les plus pauvres : enfin dans le scandale qu'il donne , je vois les furieuses oppositions que l'on fera à sa salutaire doctrine.
Viens, ô Juif in crédule, viens considérer le Messie ; viens le reconnoître par les vraies marques que t'ont données tes propres prophètes. Tu crois qu'il ma-
nifestera son pouvoir , établissant en la terre un puissant empire auquel il joindra toutes les nations, ou par la réputation de sa grandeur , ou par ses armes victorieuses. Sache que sa puissance n'éclatera que par sa bonté , et par la tendre compassion qu'il aura de nos maladies. Tu te le représentes au milieu d'une cour superbe, environné de gloire et de majesté : apprends que sa simplicité ne lui permettra pas d'avoir d'autre compagnie que celle des pauvres. Enfin tu t'imagines voir couler sa vie dans un cours continuel de prospérités ; au lieu qu'elle ne sera pas un seul moment sans être injustement traversée. En un mot le Messie promis par les oracles divins, doit être un homme infiniment miséricordieux , dont le cœur s'attendrira à l'aspect des misères de notre natui e, qui recevra les pauvres en sa plus intime familiarité, et épandra sur eux les trésors de sa sagesse incompréhensible , en les catéchisant avec une affection paternelle; qui, nonobstant son inclination libérale , et la candeur de sa vie innocente, et sa naïve simplicité, recevra mille malédictions des hommes ingrats, sans que pour cela il cesse de leur bien faire. Voilà quel devoit être le Sauveur du monde. O Dieu, qu'il est bien autre que les Juifs ne se l'imaginent ! S'il fût venu avec une pompe royale, les pauvres n'auroient pas osé approcher de lui, ni même le regarder : tout le monde lui eût fait la cour, bien loin de le charger d'imprécations. C'est pourquoi étant venu pour souffrir, il a pris une gonditicm d'esclave : étant venu pour les pauvres , il a voulu naître pauvre , afin de pouvoir être familier avec eux. C'est le vé-
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ritable portrait du Messie notre unique libérateur, tel qu'il nous est de'signë parles prophe'ties, tel qu'il nous est montré dans son Evangile. Considérons en détail, chrétiens, cet adorable tableau. Mais admirons avant toutes choses le premier trait de cette salutaire peinture que notre évangéliste nous a tracée; et voyons paroître la toute-puissance du Sauveur Jésus par le remède qu'il apporte à nos maladies. C'est le premier point de mon discours.
PREMIER POINT
PouRRois-jE bien vous dire , fidèles , combien de pauvres malades et combien de sortes de maladies a guéri notre miséricordieux médecin ? Vous eussiez vu tous les jours à ses pieds les aveugles , les sourds, les fébricitans, les paralytiques, les possédés, en un mot et enfin tous les autres infirmes, quiconnoissant sa grande bonté, voy oient que c'étbit assez de lui exposer leurs misères pour obtenir de lui du soulagement. Encore ce médecin charitable leur épargnoit souvent la peine de le chercher; lui-même il parcouroit la Judée , et comme dit l'apôtre saint Pierre , « il passoit bienfaisant et guérissant tous les » oppressés» : Pertransiit benefaciendo , et sanando omnes oppresses à diabolo (0. Dieu éternel! les aimables paroles, et qu'elles sont bien dignes de mon Sauveur ! La folle éloquence du siècle , quand elle veut élever quelque généreux conquérant, dit « qu'il 5) a parcouru les provinces , moins par ses pas que » par ses victoires » : Nonlam passibus quant victo-
(0 Act. X. 38.
n'i's peragravit i*). Les panëe;yri(|ues sont pleins de cessortes d'exagérations. VA qu'est-ce à dire, parcourir les provinces parles victoires? IN'est-ce pas porter partoirt le carnage, la de'solation et la pillerie ? Telles sont les suites de nos victoires.
Ah! que mon Sauveur a parcouru la Jude'e d'une manière bien plus admirable ! Je puis dire véritablement qu'il l'a parcourue, moins par ses pas que par ses bienfaits : Pertrnnsiit benefaciendo. Il alloit de tous côtés visitant ses malades , distribuant partout un baume céleste, je veux dire une miraculeuse ■vertu qui sorioit de son divin corps, devant laquelle on voyoit disparoître les fièvres les plus mortelles et les maJadiiS les plus incurables : Pertransiit benefaciendo. Va ce n et oit pas seulement les lieux où il arrêtoit quelque temps , qui se trouvoient mieux de sa présence, il rendoit remarquables les endroits dans lesquels il passoit , par la profusion de ses grâces. En celte bourgade il n'y a plus d'aveugles ni d'estropiés : sans doute, disoit-on, le l)ienfiiisant Jésus a passé par-là : Pertransiit. Et en effet, chrétiens, quelle contrée de la Palestine n'a pas expérimenté mille et mille fois combien étoit présent le remède que les infirmes et les languissans trouvoient dans le secours de sa main puissante? C'est aussi ce que le prophète Isaïe , (jue les Pères ont appelé l'évangéliste de la loi ancienne, tant ses prédictions sont précises ; c'est , dis-je , ce (jue le prophète Isaïe cé-
(*) Ces paroles renferment le sens de celles qu ou lit dans le panégyrique de Trajaii, fait par Pline le jeune, où il s'exprime ainsi ; Quum orbcm terrarum non ptdibus rnagis quant laudibus peraçrcres ? ICdit. de Dcjons.
lèbre avec son élégance ordinaire , dans le chapitre trente-cinquième de sa prophétie : « Dites aux afïii- » gés, nous dit-il, à ceux qui ont le cœur abattu » parleurs longues calamités, dites-lcilr qu'ils se » fortifient. Voici venir notre Dieu qui les vengera : » Dieu viendra lui-même et nous sauvera » : Deus ipse veniet et salvabil nos (0. Quel est ce Dieu qui vient noi^ sauver, si ce n est le Sauveur Jésus , duquel le même Isaïe a écrit qu'il seroit appelé Emmanuel , Dieu avec nous? Un Dieu avec nous, n'estce pas à dire un Dieu-homme ? Dieu donc viendra lui-même, dit Isaïe, Dieu viendra lui-même pour nous sauver. Vous voyez qu'il est parlé là du Messie. « Et alors, poursuit-il (2) , c'est-à-dire à la venue du » Sauveur, les oreilles des sourds et les yeux des » aveugles seront ouverts; alors celui qui étoit per* » dus sautera agilement comme un cerf , et la lan- » gue des muets sera déliée ». Ne voyez-vous pas', chrétiens, que le discours de notre Sauveur, dans l'Evangde que nous exposons , est tiré de celui du prophète ? « Les sourds entendent, dit le Fils de » Dieu, les aveugles voient , les boiteux marchent ». 11 se plaît de toucher , quoiqu'en peu de mots , les prophéties qui s'accomplissent en sa personne ; afin de nous faire comprendre ce que l'apôtre saint Paul nous a si évidemment démontré, « qu'il est la fin » de la loi (5) » , et l'unique sujet de tous les oracles divins.
Donc , mes Frères , reconnoisson^ la puissance de notre Sauveur dans les remèdes qu'il nous apporte, touché de compassion de nos maux. Certes je sais
(») Isai. X7CXV. 4. — W Ihiil 5,6.- (3) Rom. x. 4.
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que le Fils de Dieu venant enseigner sur la terre une doctrine si incroyable qu'e'toit la sienne, il falloit qu'il la confirmât par miracles , et qu'il justifiât la dignité de sa mission par des efi'ets d'une puissance surnaturelle. Mais cela n'empêche pas que je ne remarque la bonté qu'il a pour notre nature , dans le plaisir singulier qu'il reçoit de donner la guérison à nos maladies. Oui, je soutiens que tous $es miracles viennent d'un sentiment de compassion. Plusieurs fois considérant les misères qui agitent la vie humaine , il ne nous a pas pu refuser ses larmes. Jamais Une vit un misérable qu'il n'en eut pitié 5 et je pense certainement qu'il eût été chercher les malheureux jusqu'au bout du monde, si les ordres de Dieu son Père et l'ouvrage de notre rédemption ne l'eussent arrêté en Judée. «J'ai, dit-il, compasi) sion de ce peuple (0 » ; avant que de multiplier les cinq pains. Il fut « mu de miséricorde , dit l'évangé- » liste , et rendit l'enfant à la mère (2) ». Dans toutes les grandes guérisons qu'il fait, il ne manque jamais de donner des marques qu'il déplore nos calamités; d'où je conclus très-certainement que sa compassion a fait presque tous ses miracles. La première grâce qu'il faisoit aux infirmes , c'étoit de les plaindre avec l'aflection d'un bon père. Son cœur écoutoit la voix de la misère qui l'attendrissoit , et en même temps il sollicitoit son bras pour la soulager. Son amour ne se rebute pas par le mauvais traitement que nous lui faisons. En voulez-vous voir un exemple admirable ? Un juif le priant de guérir son
CO Marc. viii. 2.— W Luc. vu. i3, i5.
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fils effroyablement tourmente' ; « Race infidèle el » maudite, dit-il, jusqu'à quand sorai-je avec vous? « et faudra-t-il toujours vous souifru? Amenez ici
» votre lils. Race infidèle et maudite Amenez
» ici votre fils (0 ». Quelle est la suite de ces paroles? et qu'elles semblent mal digére'es ! Pourquoi dans tin même discours assembler une juste indignation et un témoignage certain de tendresse? C'est qu'il se remit en l'esprit que c'étoit un homme, et un homme extrêmement misérable ; et cette seule consid(^ration lui fit perdre toute sa colère : elle tombe desarmée comme vous voyez, et vaincue par cet objet de pitié. En vérité, la malice des Juifs étôit montée à un grand excès! L eu i-s mépris, leur ingratitude le dégoûtoient fort ; il ne les pouvoit presque plus souffrir: toutefois, dit -il, « amenez » votre fils, je le guérirai ». Vous remarquez bien que sa naturelle bonté l'oblige presque par force à nous gratifier, et extorque de lui des bienfaits pour nous. Juge^ combien étoit grande l'inclination qu'il avoit de bien faire aux hommes , puisque ni la haine ia plus furieuse , ni l'envie la plus envenimée ne ^ouvoient arrêter le cours de ses grâces. C'est qu'il e'toit sincèrement bon , et qu'il avoit pitié de nos maux. Et certes puisqu'il n'y avoit autre chose que hotre extrême misère qui l'obligeât de venir à notre secours, il devoit descendre sur terre, comme dit l'apôtre saint PauK^), « revêtu d'entrailles de misé- » ricorde ». Car qu'y avoit-il de plus convenable au Sauveur, que de plaindre ceux qui étoient per-
(0 Matth. XVII. 16. — W Coloss. m. la.
COMME OBJET DE SCANDALE.' a3()
dus; à celui qui devoit nous guérir, que d'elre touché de nos maladies; et à notre libérateur, que de déplorer notre servitude ?
Cest ici k lieu, chrétiens, d'élever plus haut nos esprits; et après avoir considéré le Sauveur guérissant les maladies de la chair, il faut passer à une réflexion plus spirituelle , et parler de la guérisoQ des esprits , dont celle des corps n'étoit que Timage. Car si vous voyez son cœur tellement ému des maux que souffrent nos corps, avec quels gémissemens pensez-vous qu'il pleure les calamités de nos âmes? Jugez-en vous-mêmes par ce raisonnement. Certes ce n'est pas une chose fort étrange que notre corps souffre, puisqu'il est passible; ni qu'il languisse , puisqu'il est infirme; ni qu'il meure , puisqu'il est mortel : telle est sa qualité naturelle. JVous n'avons pas accoutumé de plaindre les bètos de ce qu'elles n'ont pas de raison , ni de déplorer la condition des créatures inanimées, de ce qu'elles sont sans sentiment et sans vie : c'est que ce sont des choses communes, trop dans Tordre de la nature pour être un sujet de compassion. Toute compassion est une douleur : la douleur s'excite singulièrement par les accidens étrangers et inopinés. Et sachant de quelle matière nos corps ont été ramassés , à quoi ne devons-nous pas nous attendre? Mais qu'une ame d'une nature immortelle, animée de je ne sais quoi de divin , composée, si je puis parler de la sorte, de cette flamme toute pure et toute céleste dont les intelligences ont été formées, une ame de qui la raison est un éclat de la sagesse éternelle, et l'essence, une image de l'essence même de Dieu ; une
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ame qui étant telle ne peut être née que pour îa souveraine félicité ; qu'elle soit précipitée dans un abîme de maux infinis; quelle soit toujours aveugle, toujours languissante, et justement condamnée à souffrir la dernière et éternelle désolation; c'est pour cela , mes Frères , que la plus tendre compassion ne sauroit avoir, ni des plaintes assez lugubres, ni des larmes assez amères. Tu trouves cet homme bien misérable de ce qu'ayant perdu la vue corporelle, il ne peut plus jouir de cette lumière qui naît et qui périt tous les jours : et tu penses que c'est un petit malheur que l'ame soit enveloppée d'épaisses ténèbres, qui lui cachent les vérités éternelles qui seules devroient luire à notre raison ! Ce pauvre corps perclus de ses membres te touche d'une sensible compassion ; et tu ne plains pas cette ame , qui, par une brutale stupidité, a toutes ses fonctions interdites! Ce misérable hydropique te fait pitié, parce que tu le vois toujours boire sans que sa soif puisse être étanchée ; et tu regardes sans douleur cet avare, cet ambitieux, dont l'un hume sans cesse de la fumée , et l'autre emploie tout son âge à entasser des biens qu'il perdra tous en un seul moment; sans que ni l'un ni l'autre puisse jamais éteindre la soif de ses passions infinies 1 N'est-ce pas être dépourvu de sens ?
Aussi je ne doute pas que le Fils de Dieu n'ait jugé nos âmes d'autant plus dignes de sa pitié et miséricorde , que la dignité en est plus relevée , et les misères plus véritables. Et cela même m'oblige de croire que, lorsque son cœur étoit attendri sur les maladies dont cette chair mortelle est si cruellement
COMME OBJET DE SCANDALT!. ^/^l
ment tourmentée, il n'arrêloit pas sa pensée au corps : sans doute qu'il alloitbien plus haut, et qu^en voyant reflet, aussitôt il remontoit à la cause qui est le pé* ché. S'il témoigne du déplaisir de voir les infirmités de la chair , et de la joie d'y apporter le remède ; c'est afin de nous faire voir que tout l'homme lui est trèscher , et que s'il aime si tendrement la partie la plus abjecte, il a des transports incroyables pour la plus noble et la plus divine. Bien plus, remarquez, s'il vous plaît , ce raisonnement : c'est une chose constante qu'il ne plaignoit le corps qu'à cause de l'ame; que dans toutes les maladies corporelles , il considé- ^oit le péché qui en est la source. Quand il regardoit cette pauvre chair exposée de toutes parts aux douleurs, dont les infirmités ne peuvent pas être comptées ; ah ! ne croyez pas qu'il arrêtât son esprit au corps. O Dieu tout-puissant , disoit-il , permettez-moi, mon Sauveur Jésus, de pénétrer ici dans vos sentimens ; sans doute qu'ils sont vôtres, puisqu'ils sont de vos Ecritures : donc ô Dieu , disoit-il , si les hommes fussent demeurés en l'heureux état où. mon Père les «voit mis en leur origine , ils n'auroient pas été ainsi misérables. Là leur bonheur eût été la divinité, et leur vie l'immortalité.
Et en effet , chrétiens auditeurs , tant que cette innocence eût duré, Dieu s' unissant intérieurement il nos âmes, y eut versé l'influence de vie avec une telle abondance , qu'elle se fût débordée sur lé corps : de sorte que l'homme vivant de Dieu n'auroit eu aucun trouble en l'esprit ni aucune infirmité en la chair. Le péché nous ayant retirés de Dieu, il a fallu nous faire voir combien nous per-
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dions ; tellement que Tame ne buvant plus à cette fontaine de vie éternelle, devenue elle-même impuissante , elle a aussi laissé le corps sans vigueur. C'est pourquoi je ne m'étonne pas si la mortalité s'en est emparée ; et dès-lors cette chair qui tend à la mort, a été découverte à toute sorte d'injures; et penchant continuellement à sa fosse , elle est devenue sujette nécessairement à de grandes vicissitudes, et par conséquent à de mortelles altérations* Et dans tous ces malheurs, que voyons-nous autre chose , fidèles ; car je vous en fais juges ; qu'une juste punition de notre péché? d'autant qu'il étoit plus que juste que l'incorruptibilité abandonnât l'homme, puisqu'il ne vouloit plus en jouir avec Dieu. Ce qui étant ainsi supposé, il est très-certain que le Fils de Dieu, qui d'abord pénétroit toutes choses, quand il - voyoit les fièvres , les paralysies et les autres maladies corporelles , alloit à la source du mal , je veux dire à cette première désobéissance. Dans la peine il ne considéroit que le crime , et c'est ce qu'il déploroit davantage. 11 savoit bien que les afflictions de la chair n'étant que la punition, elles ne pouvoient pas être le plus grand mal. Il n'est pas en la puissance même de Dieu qu'il y ait une misère plus grande que le péché. Je sais que cette vérité offense les sens humains : hélas ! mortels ignorans que nous sommes, nous ne comprenons pas quelle misère c'est que d'offenser Dieu !
Dites à un homme qui est sur la roue , s'il lui reste assez de sentiment pour vous écouter, dites-lui qu'il est malheureux, non pas tant de ce qu'il est puni, que de ce qu'il est coupable j que sa plus
grande misère est d'être homicide , et non pas d'être rompu vif: quand est-ce qu'il entendra ce discours? Son ame, oppressée de tourmens, ne s'arrête qu'au plus sensible et non pas au plus raisonnable. Il s'irritera contre vous; et une telle proposition lui augmenteroit son supplice. Et toutefois est- il rien de plus nécessairement véritable ? Car c'est une chose certaine que la plus grande misère vient du plus grand mal ; et je ne craindrai point d'assurer que la peine, au lieu d'être un mal , est un bien ; d'autant que ce qui fait le mal, c'est l'opposition au souverain bien qui est Dieu. Or la peine n'est pas contre Dieu : au contraire elle s'accorde avec sa justice : est-il pas très -juste que le pécheur souffre, et que le crime ne demeure pas impuni? Et la justice n'estce pas un grand bien ? Par conséquent si la peine est un mal, ce n'est qu'à l'égard du particulier; mais c'est un très-grand bien à l'égard de l'ordre commun. Et comment? Cest que le péché met le désordre dans l'univers. C'est un désordre visible que les commandemens du souverain soient mal observés : donc le péché met le désordre au monde. Et toutefois le maître de l'univers ne peut souffi ir de désordre dans son ouvrage. Que fait-il? Il établit deux ordres : l'un de ses réglemens éternels sur lesquels les volontés droites sont composées ; l'autre, c'est l'ordre de la justice qui range les volontés déréglées. Ces deux ordres sont fondés tous deux sur cette loi immuable, qu'il faut que la volonté divine se fasse, ou dans l'obéissance des bons, ou dans le supplice des criminels. « Ceux qui ne veulent pas . » faire ce qu'il veut, lui-même il en fait ce qu'il .
» veut », dit saint Augustin ; Cum faciunt'quod non viiltj hoc do eis fàcil quod ipso vuU (0.
Tu n'as pas voulu te mettre dans Tordre , tu le soudiiras : je veux dire, tu as voulu e'cliapper, ô pécheur, de l'ordre des règles divines qui t'avoient été proposées; tu retomberas dans l'ordre de sa justice. Et quel est l'ordre de la justice? C'est que c'est une chose très-bien ordonnée, que les volontés rebelles soient châtiées ; que ceux qui ont méprisé la bonté de Dieu , éprouvent en eux-mêmes la sévérité de sa rigoureuse justice ; qu'étant sortis autant qu'ils ont pu de son domaine par leur révolte, ils y soient ramenés par leur peine, afin que tout ploie sous la main de Dieu , ou par inclination , ou par force, far conséquent la peine est dans l'ordre, parce qu'elle ramène dans l'oçdre ceux qui s'en étoient dévoyés : et donc elle est ti-ès-bonne à la conduite générale de l'univers, parce que Tordre est le biea généra^ *, et encore qu'elle fasse soufinr le particulier, il y a du bien, dans ce mal qu'il souffre , parce qu'il y a de la règle et de la raison. Donc pour aller plus loin, il se trouvera que le péché seul est le ma] proprement dit et essentiel) qui n'a aucun mélange de bien. 11 faut qu'il soit le souverain mal, parce qu'il est souverainement opposé au souverain bien. Donc il est vrai ce que je disois, que la plus grande misère c'est le péché ; parce que la plus grande misère c est le plus grand mal. Donc si le péché et l'enfer pouvoient eti^ des choses séparées, il faudroit conclure nécessairement que le péché seroit un mal sans aucune comparaison plus grand que
{^)Sétm. Wiiv. n, 3, tom. v, coi. 944-
Tenfèr; et parlant que les réprouvés seroient misérables, moins à cause qu'ils sont damnés, qu'à cause qu'ils sont pécheurs. Et encore que le sens humain y répugne, il faut que les vérités éternelles l'emportent, et qu'elles captivent nos entendemens.
Et ainsi pour revenir à notre discours , nous devons croire que tant de pécheurs ont excité dans le cœur de notre Sauveur une douleur qui ne peut être comprise. A.h ! si notre Seigneur Jésus-Christ A eu une douleur si sensible pour les moindres de tous les maux qui sont ceux qui travaillent ce corps mortel , il n'est pas imaginable combien ardemment il a désiré de donner le remède aux péchés qui abîmoient les âmes qu'il étoit venu racheter, dans la dernière extrémité de misères. C'est pourquoi s'il a donné des larmes aux maux du corps, il a donné aux maladies de nos âmes jusqu'à la dernière goutte de Bon divin sang. S'il a guéri leà infirmités corporelles par la vertu de sa seule parole avec une incroyable facilité, il a voulu purger nos iniquités avec des douleurs incompréhensibles ; comme dit le pro^ phète Isaïe (0 , que « Dieu l'a frappé pour les péchés » de son peuple, qu'il a porté nos péchés sur soti » dos, et que nous avons été guéris par ses plaies ». C'est par ce sang et par ces souffrances qu'il a ouvert à la maison de David cette belle et admirable fontaine dont parle le prophète Zacharie en son treizième chapitre. « En ces jours-là, dit-il, jaillira » une fqntaine à la maison de David et aux habi- » tans de Jérusalem , pour la purification des pé- » cheurs (^) ». C'est à vous , c'est à vous, chrétiens,
(») Isai. tiii. 4, 5, 8. — i}) Zach. xui. i.
a45 8UR jésUS-CfIRIST
qu est ouverte cette fontaine. Vous êtes les vrais habitans de Je'rusalem , parce que vous êtes les enfans de l'Eglise , et les héritiers des promesses qui ont été faites à la synagogue. Vous êtes la maison de David ; parce que vous êtes incoiporés à Jésus le fils de David , et que sa chair et son sang ont passé à vous. Accourez donc à cette miraculeuse fontaine; venez y laver vos iniquités. On court avec tant d'empressement à ces bains que l'on s'imagine être salutaires au corps , et on néglige ces divines eaux cil se fait la purgation de nos âmes. O stupidité ! ô aveuglement ! Si vous avez bien compris, chrétiens, quel mal c'est que d'olFenser Dieu , combien il est terrible et inconcevable; que ne courez-vous au remède que le miséricordieux Jésus vous présente dans la pénitence? Ah! fidèles, c'est par ce canal que coulent ces eaux saintes et purifiantes.
O Dieu ! que je m'estimerois bienheureux , si j'avois pu servir à vous faire entendre que les plus cruelles maladies sont moins que rien , si nous les comparons au venin , à la peste , qu'un seul péché mortel porte dans nos âmes! Prions donc le miséricordieux Médecin qui a tant pitié de nos maux, qu'il fasse ce qu'il voudra de nos corps, pourvu qu'il sauve les âmes. Quand nous sommes dans les douleurs violentes, répandons notre cœur devant lui , et disons avec une foi vive : Charitable et miséricordieux Médecin , descendu du ciel pour me traiter de mes maladies qui sont innombrables ; ou je suis bien malade en mon corps , si mes douleurs sont aussi grandes que je les ressens; ou je suis bien malade en mon ame, puisque je m'afflige si fort pour
de petits maux : ou plutôt je suis bien malade en l'un et en l'autre , parce que et les douleurs que je sens sont très-aiguës , et que mon esprit s'abat trop pour des maux qui , tout cruels qu'ils sont y sont aucunement supportables. J'avoue devant vous , ô mon Dieu , que la raison devroit tenir le dessus plus qu'elle ne fait : mais que ferai-je? Ma chair est infirme; et vous savez , Seigneur, combien elle pèse à l'esprit. Pourquoi est-ce , ô bon Médecin , que vous ne me rendez pas la santé ? Vos grands miracles me font bien connoitre que la puissance de me soulager ne vous manque pas. Que vous ne soyez point touché de ce que j'endure, vous qui avez toujours eu une si grande compassion pour les misérables , vous que nos seules misères ont attiré en ce monde , afin de remédier à nos maux ; ah ! certainement je ne le puis croire, et sans doute cela n'est pas. Il faut donc dire nécessairement qu'il n'est pas expédient que je guérisse, et qu'il est expédient que je souffre: ainsi soit-il, puisqu'ainsi vous plaît. Cette médecine est amère, mais elle me doit être très-douce d'une main si chère et si bienfaisante. Oui , je le reconnois, mon Sauveur, il n'est pas encore temps de guérir mon corps. Il viendra, il viendra, ce temps bienheureux, où vous établirez dans une incorruptible santé cette chair que vous avez aimée, puisque vous en avez pris une de même nature. Alors ma chair se portera bien , parce qu'elle sera faite semblable à la vôtre, à laquelle j'ai participé dans vos saints mystères. Souffrons en attendant , si vous le voulez. Mais du moins , ô ma douce espérance, ô mon aimable consolateur,
24b sur JÉSUS-CHRIST
guérissez les maladies de mon ame. Modérez les empressemens de mon avarice , et l'ardeur de mes folles amours, et la dangereuse précipitation de mes jugemens téméraires , et l'indiscrète chaleur de mou ambition mal réglée. Je n'ignore pas que mes maladies sont de justes punitions de mes crimes ; vous, ô mon unique libérateur, qui pour moi tournez en bien toutes choses , faites que les peines de mes péchés soient le sceau de votre miséricorde, l'exercice de ma patience, et l'épreuve de ma vertu. En est-ce assez, fidèles, sur cette matière? AlVczvous pas connu Jésus-Christ comme médecin des infirmes? Voulez-vous que nous parlions en un mot de Jésus compagnon et évangéiiste des pauvres, afin de considérer un peu plus long-temps Jésus scandale des infidèles ? Renouvelez , s'il vous plaît , vos attentions.
SECOND POINT
Ce sera le prophète Isaïe qui nous ayant fait voir Jésus-Christ donnant la guérison à nos maladies , nous dira aussi qu'il est envoyé pour être l'évangéliste des pauvres : où. par le mot de pauvres , vous devez entendre généralement tous les affligés que Jésus devoit évangéliser , c'est-à-dire leur porter de bonnes nouvelles. Cela étant ainsi supposé, écoutez maintenant Isaïe en son chapitre soixante-unième , oh il parle ainsi du Messie. «L'Esprit de Dieu, dit- » il, est sur moi, à cause qu'il m'a oint (0 ». Arrêtons-nous à ces mots, chrétiens, et pénétrons-en le sens. Je dis, avant toutes choses, que le prophète
(0 Isai. LXi. I .
parle en la personne d'un autre , selon le style ordinaire de l'expression prophétique. Car nous ne lisons rien dans les Ecritures de l'onction du prophète Isaïe. Mais qui seroit celui , qui étant un peu instruit du christianisme, ne verroit pas que par ces paroles il a manifestement désigné le Sauveur du monde ? L'Esprit de Dieu est sur moi, dit-il. Et lui-même n'a-t-il pas dit , « qu'il sortiroit une fleur » de la racine de Jessé, et que sur elle reposeroit » l'Esprit du Seigneur (0 ^) ? Vous savez que Jessé, c'est le père du roi David. Quelle est cette fleur de la racine de Jessé , sinon le Sauveur Jésus , qui est appelé par excellence le fils de David ? Et n'est-ce pas sur lui que l'on a vu descendre le Saint-Esprit en la forme d'une colombe , quand il se fit baptiser par son précurseur? « C'est pour cela que le Seigneur m'a » oint » , poursuit Isaïe. N'est-ce pas encore le Fils de Dieu que Dieu a oint de cette onction admirable, de laquelle même il tire son nom. Il est appelé indifféremment dans les saintes Lettres, le Messie, le Christ de Dieu, l'oint de Dieu; et c'est dire la niême chose en divers langages. Car comme dans la loi ancienne c'étoit par l'onction que les rois et les sacrificateurs ëtoient établis , le réparateur de notre nature devant être ensemble , et roi du vrai peuple , et l'unique sacrificateur du vrai Dieu, il est appelé oint de Dieu avec un titre de prérogative extraordinaire r d'autant que par la dignité de son onction il devoit assembler en un la royauté et le sacerdoce, qui éloient séparés dans le premier peuple. Et n'entendez pas ici, chrétiens, quelque espèce d'onction (•) Isai. XI. a.
aSo SUR JÉSUS-CHRIST
corporelle : Tonction de notre pontife, c'est la divi* nité du Dieu- Verbe. Car de même que la propriété des huiles et des onctions , c'est de s'étendre premièrement sur les choses auxquelles elles sont appliquées, et puis de les pénétrer autant qu'elles peuvent , de s'incorporer à elles en quelque façon , et d'y être si intimement attachées, qu'il ne s'en fasse qu'une même substance : ainsi la divinité du Verbe s'unissant à l'humanité de Jésus, elle s'est premièrement répandue sur elle en son tout et en ses parties : elle l'a pénétrée si profondément , qu'elle s'y est effectivement incarnée; de sorte que de l'une et de l'autre il ne s'est fait plus qu'un seul tout ensuite de cette union ineffable. C'est pourquoi le Sauveur Jésus est appelé par excellence , oint et Christ , à cause de cette divine et miraculeuse onction.
Mais revenons au prophète Isaïe. « L'Esprit de 5) Dieu est sur moi, à cause que le Seigneur m'a » oint. Il m'a envoyé évangéliser les pauvres , re- » marquez les propres mots de notre Evangile, gué- » rir les cœurs affligés, prêcher la liberté aux captifs, M annoncer l'an de pardon du Seigneur , consoler » ceux qui pleurent , et changer en joie la tristesse » de ceux qui lamentent en Sion » : jusqu'ici parle le prophète Isaïe. Et y a-t-il un seul mot dans tout ce discours , où vous ne voyiez clairement le Seigneur Jésus dans les effets de son Evangile ? Aussi s'étant trouvé lui-même dans la synagogue où il lut cette prophétie , il montre évidemment qu'elle s'est accomplie en ses jours (0. Mais voulez -vous, mes (>) Luc. IV. 17.
COMME OlîJET DE SCANDALE. Îi5l
Frères , que je vous en fasse voir en un mol Taccomplissement? Allons, allons ensemble sur cette myste'rieuse montagne où Je'sus commence à ouvrir sa bouche , après s'être contenté jusqu'alors d'ouvrir celles de ses prophètes : Âperiens os suum dixiti^) : allons à cette mystérieuse montagne ; entendons-y la première prédication du Messie ; voyons-lui faire l'ouverture de son Evangile , et jeter les fondemens de la loi nouvelle : c'est là (ju'il commence d'évangéliser. C'est pourquoi s' étant souvenu que son ordre portoit très-expressément d'évangéliser les pauvres et les misérables , c'est-à-dire , comme je l'ai déJR expliqué, de leur porter Içs bonnes nouvelles; dans cet admirable discours il adresse d'abord la parole aux pauvres : « O pauvres , que vous » êtes heureux! car le royaume céleste vous appar- » tient (2J ». Quelle consolation aux pauvres, que Jésus , si riche par sa nature et si pauvre par sa volonté, leur promette de si grandes richesses ! Quelles meilleures nouvelles leur pouvoit-il dire? N'est-ce pas s'acquitter de l'office auquel il étoit destiné par les prophéties , d'évangéliser les pauvres ? Ahl que je reconnois ici clairement celui duquel le Psalmiste a dit : Honorabile nomen eorum coram illo (5) ! « Leur nom sera en honneur devant lui ». Mais il poursuit de la même force. Isaïe , s'il vous en souvient, dit qu'il doit annoncer la consolation à ceux qui pleurent (4). « Bienheureux ceux qui pleurent, » dit notre Soigneur (5), car ils seront consolés ». Isaïe nous apprend que le Messie devoit prêcher
(0 Matth. V. 2. — (>) Ilid. 3.— (3) Ps. lxxi. i4. — W) Isai. Lxr. o.. ^ V5) MuUh. y. 5.
aSaV SUR JÉSUS-CHRIST
l'an de pardon du Seigneur (0 : c'est ce qui est appelé ailleurs le temps d'indulgence, le temps de miséricorde. Et n'est-ce pas ce que fait le Sauveur Jésus, nous annonçant la miséricorde en ces termes? « Bien- » heureux les miséricordieux , car on leur fera mi- » séricorde (2) » ! Isaïe assure qu'il doit annoncer à ceux qui se lamentent en Sion , que leur tristesse sera changée en joie (3). Sion , c'est le lieu du temple de Dieu ; c'est la figure de son Eglise. Ceux qui se lamentent en Sion , ce sont ceux qui se plaignent de cet exil, qui, éloignés de leur terre natale, souffrent ordinairement persécution dans ce triste pèlerinage. Jésus donc pour leur annoncer le changement de leur état misérable en une condition toujours bienheureuse, parle ainsi en ce même lieu: « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour » la justice , parce que le royaume des cieux est à » eux (4) )) ! C'est ainsi, que notre Seigneur évangélise les affligés, exécutant ponctuellement les prophéties anciennes.
Pourquoi ne m'écrierai-je pas en ce lieu avec le grave Tertullien, dont j'ai tiré presque toutes les remarques que je viens de faire en son quatrième livre contre Marcion (5); pourquoi, dis-je, ne m'écrierai-je pas avec lui ? O Christum et in nos^is veterem ! « O » que Jésus-Christ est ancien dans la nouveauté de » son Evangile » ! Ce qu'il fait est nouveau, parce que personne ne l'avoit fait avant lui : ce qu'il fait est ancien, parce qu'il ne fait qu'accomplir les choses que la fidèle antiquité avoit attendues. Quel autre
(0 Istù. LXi. a. — ' (») MaUh. V. 7. — (3) Isai. lxi. 3. — (4) Matth, V. 10. — (5) Adv. Marcion. lib. \y. n. ii.
a Jamais apporte de meilleures nouvelles aux pauvres que celles que le pauvre Jésus leur a annoncées , quand il leur a prêché sa venue ! O pauvres , réjouissez-vous , voici un compagnon qui vous vient ; mais un compagnon si grand et si admirable, qu'il vaut mieux être pauvre en sa compagnie, que d'être le maître et le lout-puissant dans les assemblées des i^ondains. Ne vous étonnez pas si vous êtes le rebut du monde : tel étoit Jésus-Christ lorsqu'il a paru sur la terre, et a conversé parmi les hommes. Les pauvres, ses bons amis, apprirent les premiers sa venue , parce que c'étoit pour eux qu'il venoit ; et il ne voulut être reconnu que par les marques de sa pauvreté. La suite de sa vie n'a pas démenti sa naissance. Plus il s'est avancé dans Tâge, plus il a mis les pauvres dans ses intéi-êts, qui n'étoient autres que la gloire de Dieu. C'est eux qu'il admet dans sa confidence ; c'est à eux qu'il découvre tons ses mystères j c'est eux qui sont choisis pour les ministres de son royaume, et les coadjuteurs de son grand ouvrage. Courage donc, ô pauvres de Jésus-Christ; que toute la terre vous méprise , c'est assez que vous ayez Jésus-Christ pour vous. Vous n'avez point d'accès dans la cour des rois; mais souvenez [-vous] que c'est là que règne la confusion et le trouble. Courez à Jésus-Christ, ô vous qui êtes oppressés, ô malades , nécessiteux, misérables, généralement qui que vous soyez ; vous y tix)uverez la paix de vos âmes. Ecoutez la voix amoureuse qui vous appelle. Jetezvous entre ses bras avec confiance , il les a toujours ouverts pour vous recevoir. Seulement soulFrez votre pauvreté avec patience : ne murmures ni contre
a54 SUR JÉSUS-CHRIST
Dieu ni contre les hommes. Attendez doucement le temps de votre consolation; et souvenez-vous que, si le monde vous tourmente, vous servez un maître qui Ta surmonté , qui n'a pu plaire au monde , et à qui le monde aussi n'a pu plaire. C'est ce qu'annonce aux pauvres le bauveur Jésus. Dites-moi , en vérité', chrétiens, pouvoit-il leur dire de meilleures nouvelles? Et n'avons-nous pas raison d'assurer que c'est lui véritablement qui est envoyé pour être Tévangéliste des pauvres.
TROISIÈME POINT
Ce qui m'étonne , fidèles , c'est que le Sauveur du monde étant tel que nous le venons de dépeindre, on ait été offensé de sa vie. Repassons en peu de mots, je vous prie, sur les choses que nous avons dites, et étonnons-nous devant Dieu, que l'on ait pu être scandalisé en notre Sauveur. Et premièrement, ses miracles dévoient -ils pas faire taire les bouches les plus médisantes? Une mission si bien attestée devoit-elle être jamais contestée ? Encore s'il eût fait des miracles qui n'eussent de rien servi que pour faire éclater son pouvoir, peut-être auroit-on pu dire qu'il y avoit de l'ambition dans ces grands ouvrages. Mais je vous ai montré que tous ses miracles ont pris leur naissance dans une tendre compassion de nos maux, et jamais il n'a fait un pas, que pour le bien de ce peuple ingrat. Faisons néanmoins qu'une noire envie ait encore pu se persuader qu'il se servoit du don de Dieu pour s'ac^ quérir du crédit; qu'avoit-on à dire contre sa simplicité? L'a-t-on vu à la porte des giands pour men-
dier leur faveur ? S'est-il intrigué dans les affaires du monde ? A-t-il flatté l'ambition et l'arrogance des princes ? Au contraire n'a-t-il pas mené une vie non-seulement commune et privée y mais très-abjecte et très-basse ; marchant en toute simplicité , vivant et conversant avec les pauvres , souffrant toujours injustice sans jamais se plaindre ? Il est vrai qu'il étoit méprisé, mais il ne se soucioit point des honneurs; pauvre, mais il ne demandoit point de richesses , bien qu'il n'eut pas seulement un gîte assuré pour reposer sa tête. Pouvoit-il s'acquitter plus dignement de sa charge de prédicateur ? Il alloit enseignant la parole de vie éternelle que Dieu lui avoit mise à la bouche. Il n'enfloit pas son discours par de superbes pensées, ou par le faste d'une éloquence mondaine ; mais il le remplissoit d'une doctrine céleste , de vérités divines , qui donnoient aux âmes une nourriture solide, et alloient jusqu'à la racine de nos maladies. Tantôt il attiroit les peuples par la douceur, tantôt il les reprenoit sans les épargner , jusqu'à les appeler les enfans du diable ; leur prêchant les oracles divins , non point avec les lâches condescendances des scribes et des pharisiens , mais avec empire et autorité (0, avec une liberté et une assurance , digne des vérités éternelles qu'il nous venoit annoncer. Que pouvoit-on trouver à dire en une vie si réglée ? Ne devoit-on pas admirer ce courage également inflexible aux biens et aux maux; cette égalité de mœurs qui le faisoit vivre avec tout le monde sans rigueur et sans flatterie , sans lâcheté et sans arrogance; cette pureté d'intention qui lui
(0 Joan. vui. 44-
aSG SUR JÉSUS-CHRIST
faisoit toujours regarder les inte'réts de son Père ? Et néanmoins, dit-il, il faut que je donne du scandale ; et pour faire voir la difficulté qu'il y a de n'être point offensé de sa vie ; « Heureux celui, dit-il, qui » n'est point scandalisé en moi » : Beatus qui non fueril scandalizatus in me (0 !
O Dieu ! qui ne seroit étonné des secrets terribles de la Providence ? C'est ici que je dis du plus grand sentiment de mon ame avec le grave Tertullien :
Mihi vindico Christum ^ mihi defendo Jesum ;
quodcumque illud corpuscidum sit (2) : Cet innocent contredit par toute la terre , c'est le Jésus-Christ que je cherche : je soutiens que ce Jésus est à moi , je proteste qu'il m'appartient. « S'il est déshonoré, » s'il est abject , s'il est misérable ; j'ajouterai en- » core , s'il est le scandale des infidèles , c'est mon » Jésus-Christ » : Si inglorius , si ignobilis , si inho^ norahilis j meus erit Christus. k Car , poursuit le » même Tertullien , il m'a été promis tel dans les » prophéties » : Talis eriim habita et aspectu cumuntiabatur. Je reconnois celui duquel Isaïe a écrit au chapitre vingt-huitième , que c'est « une pierre » élue, une pierre de salut (5) » pour son peuple j et au chapitre huitième, que c'est « une pierre » d'achoppement, [que] tous ceux qui s'y heur- » teront seront brisés (4) >». Je reconnois celui duquel le Psalmiste a chanté : ic La pierre qu'ils ont rejetée » en bâtissant, est devenue la pierre angulaire & » qui soutient tout le corps de l'édifice. Enfin je reconnois celui duquel Siméon a dit, le tenant entre
(0 Multh. XI. 6. — (') Adv. Marci. Ub. m, n. 16 eti']. — {?) Isaû xxviii. 16. — (4) Ibid. vin. 14. — v^) Ps. cxyii. %u
ses
COMWE OBJET DE SCÀNDA.LE. 'A^yj
ses bras dans le temple : « Celui-ci est e'tabli pour » la ruine et pour la résurrection de plusieurs , et » pour un signe auquel on contredira (0 » : celui enfin qui a dit de lui-même à l'aveugle qu'il avoit éclairé bien plus en son esprit qu'en son corps : « Je » suis venu en jugement en ce monde, afin que ceux » qui ne voient pas , commencent à voir; et que ceux » qui voient, soient aveuglés (2) ». Chrétiens, ne tremblez-vous pas à ces paroles de notre Sauveur ?î Toutefois j'espère de la miséricorde de Dieu qu'elles ne sont pas dites pour vous. Tremblez, infidèles, tremblez, endurcis, c'est vous seuls que Jésus aveugle. Et vous, vrais fidèles de Jésus-Christ, vous qui avez sa crainte en vos cœurs, ouvrez, ouvrez vos yeux à cette lumière qui n'éblouit que les orgueilleux ; et comprenez avec foi et soumission les profonds conseils du Père éternel , dans l'envoi de son Fils Jésus-Christ. Pressons ici nos raisonnemens, afin de laisser du temps à une briève réflexion sur nos mœurs.
Premièrement , je pourrois vous dire , pour arrêter d'abord une curiosité peu respectueuse, que Dieu qui modère comme il lui plaît l'ouvrage de notre salut, et qui sait ce qui nous est propre, n'a pas jugé à propos que nous sussions toutes les raisons du mystère. Quand le sage architecte commence de rebâtir un vieux édifice, l'ignorant spectateur s'imagine qu'il renverse tout. Sa foible imagination ne voit que désordre, ne pouvant supporter un dessein trop fort ; mais quand il a mis
(0 Luc. II. 34. — W Joan. ix. 3ç).
BOSSUET. XI. l'J
258 SUn JÉSUS-CHRIST
la dernière main à Touvrage , alors on voit reluire de toutes parts Fart et la conduite de l'ouvrier. Eh ! ne savez-vous pas, chrétiens, que dans les Ecritures divines tout l'œuvre de notre salut est souvent comparé à un édifice, soutenu « sur le fondement des » apôtres , et sur la pierre angulaire qui est Jésus- » Christ (0 M. Dieu donc, dans le cours des siècles, s* est proposé de rétablir l'homme comme un bâtiment ruineux. Il a posé le fondement de cette nouvelle structure en la vie de notre Seigneur. Les sens humains n'y comprennent rien ; tout les choque, tout les embarrasse : de là le scandale et le trouble. Mais à ce grand jugement où Dieu couronnera l'édifice par la glorieuse immortalité de nos corps, oîi toutes choses étant consommées, « il sera tout en 3) tous » , comme dit l'apôtre (^) ; alors la lumière éternelle venant à se découvrir à nos cœurs, quel ordre, quelle sagesse, quelle beauté ne verronsnous pas dans ce qui paroissoit à nos sens si confus et si mal digéré! Par conséquent, ô homme, crois en attendant que tu voies. Sache que la guérison de tes maladies dépend absolument de la confiance que tu auras en ton médecin : Crois et tu seras sauvé, nous dit-il (3) : prends sans examiner l'infaillible remède qu'il te présente. S'il s'en réserve le secret pour un temps , dès à présent il t'en abandonne l'usage ; et sa miséricordieuse bonté a tellement disposé toutes choses, qu'y croire, c'est ta santé j le connoitre, ce sera ta félicité.
Est-il rien de plus convenable? D'autant plus que ce grand médecin qui entreprend de traiter tes
(0 Lf/iies. 11. ao. — C>) /. Cor. xy. a8, »-* C') Luc. vui. 5o.
COMME OBJET DE SCANDALE. '2^g
plaies, connoissant parfaitement leur malignité et le vice de ta nature, a bien vu qu'il n'y avoit rien qui te fût plus propre ni plus nécessaire que l'humilité. O homme, si tu l'entends, l'orgueil est ta maladie la plus dangereuse. C'est par l'orgueil que secouant le joug de l'autorité souveraine , par laquelle ton ame doit être régie , tu t'es fait toi-même ta loi : la conduite de ta raison , ç'ont été ses propres lumières ; la règle de ta volonté, ç'ont été ses inclinations. C'est là ta blessure mortelle. Il faut que ces deux facultés soient humiliées, afin qu'elles puissent être guéries. Comme ta volonté s'abaisse par l'obéissance, ton entendement se soumet par la foi. Tu soumets ta volonté à ton Dieu, quand tu embrasses les choses, parce qu'il les veut : tu lui soumets ton entendement, quand tu les crois, parce qu'il les dit. Cette soumission te semble bien grande. Mais un Dieu- homme pour l'amour de nous, un Dieu mort pour l'amour de nous , veut un sacrifice plus entier dans un abaissement plus profond. Car un Dieu-homme et un Dieu mourant , n'est-ce pas un Dieu anéanti, comme dit l'apôtre (0 ? ÏLt quel doit être le sacrifice d'un Dieu anéanti pour l'amour de l'homme, sinon l'homme anéanti devant Dieu? Or ce ne seroit pas faire beaucoup pour lui que de pratiquer les choses aisées, et de croire celles qui sont plausibles ; de sorte que pour la perfection de ce sacrifice que nous devons offrir au Dieu incarné, il falloit , et faire les choses qui sont pénibles , et croire les incroyables. Ainsi nous détruisons devant lui tout ce que nous sommes, afin que tout soit ré-
(•) Philip. II. 17.
aGo SUR JÉSUS-CHRIST
paré de sa main. Cest pourquoi il ëtoit à propos pour rétablir la raison humaine par l'humilité, que les vérités de Jésus fussent incroyables. Et tout ce qui est incroyable, est choquant ; et tout ce qui est choquant , fait du trouble : de là le scandale des infidèles. Davantage : la vérité la plus importante qu'il falloit nous faire connoître, étoit notre foiblesse et notre impuissance , parce qu'en nous montrant clairement combien nous sommes impuissans par nousmêmes, c'étoit l'unique moyen de nous faire recourir avec confiance au mérite du libérateur Jésus- Christ. Or quand je vois sa doctrine et sa vie si cruellement combattues, voici la réflexion que je fais. D'où vient cette résistance si furieuse que l'on apporte à l'œuvre de notre salut? N'est-ce pas ce que dit saint Paul ; « L'homme animal ne comprend >» pas les secrets de Dieu (0 »? N'est-ce pas ce que dit Jésus-Christ : « Pourquoi n'entendez -vous pas )> mes discours ? Parce que vous ne pouvez pas en- » tendre mon langage (2) ». D'où vient qu'ils ne pouvoient pas entendre son langage ? C'est qu'ils le vouloient entendre par eux-mêmes ; et il leur étoit impossible. N'entendant pas ce langage, ils ne pouvoient qu'être étourdis de la voix de Dieu : cet étourdissement les animoit à la résistance. Plus les vérités étoient hautes , plus leur raison orgueilleuse étoit étourdie , et plus leur résistance étoit enflammée. C'est pourquoi je ne m'étonne pas si le Fils de Dieu leur prêchant ce qu'il avoit vu dans le sein du Père, la résistance montant à l'extrême, se portât a la dernière fureur. De là vient qu'il leur dit
0) L Cor. II. 14. — W Joan. vu/. 43.
COMME OBJET DE SCANDALE. uG t
en son évangile : « Vous me voulez tuer me'cham- » ment, parce que mon discours ne prend point en » vous (0 ». Superbes, ignorans, que ne recourezvous à la grâce par l'humilité' chrétienne? Et vous, nereconnoissez-vous pas, chrétiens, que sans l'assistance de cette grâce vous n'auriez que de la résistance pour votre Sauveur ? Ces perfides ont ouï ses paroles , et ils les ont méprisées : ils ont vu ses miracles , et ils n'ont pas cru : ils ont vu sa vie , et elle leur a été un scandale. Donc il est vrai, ô mon Sauveur Jésus, que si vous ne me parlez puissamment au cœur, si vous ne m'entraînez à vous par vos doux attraits, ni votre vie quoique très-innocente, ni votre doctrine quoique très-sainte, ni vos miracles quoique très -grands, ne dompteront pas mon opiniâtre rébellion. Les uns disent que vous êtes un grand prophète, les autres que vous êtes un séducteur ; les uns s'édifient en vous , les autres se scandalisent de vous. D'où vient cela , ô mon maître , sinon que les uns sont humbles, et que les autres sont orgueilleux ; que les uns suivent la nature , et les autres suivent la grâce ? Ainsi vos vérités aveuglent les uns, pour illuminer d'autant plus les autres. Vous êtes une pierre de scandale aux superbes; afin que les humbles ressentent mieux ce que vous faites miséricordieusement en leurs cœurs, et qu'ils louent vos bontés avec une admiration profonde de vos jugemens. C'est ici que les bons chrétiens sont incroyablement consolés. Si les vérités évangéliques entroient en nos âmes avec une apparence plausible , nous attribuerions leur victoire à la force de
(0 Joan.ym. 37.
notre raison; et devenant plus superbes, nous deviendrions par conséquent plus malades. Mais quand le vrai fidèle comprend la folie et l'extravagance du christianisme , c'est là que la grâce se fait sentir dans la répugnance de la nature ; à cause qu'il reconnoît que ce n'est pas la chair qui le gagne, ni les intérêts mondains qui l'engagent, ni la philosophie humaine qui le persuade ; mais la puissance divine qui le captive. C'est pourquoi dans la doctrine de l'Evangile il a plu à notre grand Dieu , qu'il y eût tant de choses étranges, dures, incroyables, extravagantes, selon la sagesse du monde; afin que la raison humaine étant confondue, la seule grâce de Jésus-Christ triomphât des cœurs par l'humilité chrétienne.
Mais disons une dernière raison , qui fermera ce discours en nous donnant une instruction importante pour la conduite de notre vie. Certes il est bien vrai, ô Dieu tout-puissant, ce que le bon Siméon a dit de votre Fils bien -aimé, « qu'il seroit » posé comme un signe auquel on contrediroit (0 ». Toutes ses actions et toutes ses paroles ont été méchamment contredites. Il guérit les paralytiques, les aveugles-nés, et d'autres maladies incurables; et parce qu'il choisit le jour du sabbat pour faire cette bonne œuvre, on dit qu'il viole la loi de Dieu. Il chasse les démons ; on dit que c'est au nom de Béelzébuth, prince des démons. On l'appelle un fou, un séducteur, un impie, un démoniaque. Jamais les docteurs de la loi n'approchoient de lui, qu'afin de l'injurier ou de le surprendre. Enfin ils l'ont pendu à la
i}j Luc. II. 34*
croix ; et le Re'dempteur d'Israël est devenu le scandale de ces infidèles. Les gentils ont contredit sa parole par toutes sortes de cruautés qu'ils ont exercées sur ses serviteurs. Ils ont pris ses vérités et son Evangile pour la plus grande folie qui ait jamais paru sur la terre. Bien plus, parmi ceux qui se sont rangés sous sa discipline, combien a-t-il été contredit ? Eh ! mes Frères, quelle indignité! Tous les fondemens d^ notre salut ont été attaqués par des gens qui faisoient profession du christianisme. Le perfide arien a nié la divinité de Jésus ; l'insensé Marcion a nié son humanité ; le nestorien a divisé les personnes ; l'eutychien a confondu les natures : et sur la personne de Jésus-Christ, toutes les inventions diaboliques se sont tellement épuisées, qu'il est impossible de s'imaginer une erreur qui non-seu-^ lement n ait été soutenue , mais même qui n'ait fait une secte sous le nom du christianisme. Combien d'hérésies se sont élevées contre les vérités de Jésus ! Toutes, elles ont heurté contre cette pierre ; et sans venir au détail , ayant rompu sans aucun sujet la paix et l'unité chrétienne, ne se sont-elles pas scandalisées de Jésus, auteur de la paix et de la charité fraternelle ? Mais allons encore plus avant. Que les gentils, que les Juifs , que les hérétiques se soient scandalisés du Seigneur Jésus, cela est supportable; on souffre facilement les injures de ses ennemis. Mais , ô douleur ! que les catholiques, que les enfans de sa sainte Eglise, que les vrais sectateurs de sa foi vivent de telle sorte en ce monde , que l'on ne peut nier que Jësus-Christ ne les choque et que son Evangile no leur soit un scandale; c'est, mes Frères, ce (jui est déplorable beaucoup plus que je ne puis vous le
dire. Quand Flmmilitë, quand Tintëgritë, quand le mépris des honneurs de la terre , bref quand l'innocence te choque , chre'tien , oserois-tu dire que tu n*espas choque' du Sauveur ? Ignores-tu que sa doctrine n'est pas seulement la lumière de nos esprits , mais qu'elle est le modèle de notre vie ? Si Jésus est le scandale de ceux qui errent dans la doctrine, parce qu'ils n'écoutent pas Jésus- Christ comme notre infaillible docteur; ne l'est-il pa<i aussi de ceux qui sont dépravés dans leurs mœurs , puisqu'ils ne veulent pas le connoître comme l'exemplaire de notre vie? Et qui trouverai-je donc dans le monde qui ne soit pas scandalisé en notre Sauveur? Nous aimons les richesses, et Jésus les a méprisées : nous courons après les plaisirs, et Jésus les a condamnés: nous sommes fous du monde, et Jésus l'a surmonté. Et comment pouvons-nous dire que nous aimons Jésus , nous qui n'aimons rien de ce que nous voyons en sa personne , et qui aimons tout ce que nous n'y voyons pas ? En vivant de la sorte , peux-tu nier que tu ne sois choqué de Jésus? Tu n'en hais pas le nom, mais la chose t'est un scandale. Oui, Jésus t'est un scandale, ô vindicatif, parce qu'il a pardonné les injures. Jésus t'est un scandale, ô usurier, parce qu'il est le père et le protecteur des pauvres, auxquels ton impitoyable avarice arrache tous les jours les entrailles. Jésus t'est un scandale, hypocrite, parce que tu fais servir sa doctrine de couverture à tes mœurs corrompues. Jésus t'est un scandale, ô misérable superstitieux, qui pour des fantaisies particulières abandonnes la piété solide et la dévotion essentielle du christianisme, qui est la croix du Seigneur Jésus. Jésus t'est un scandale.
à toi qui traites la simplicité de sottise , et la sincère pie'tc' de bigoterie ; à toi enfin qui par ta vie de're'gle'e fais blasphémer son saint nom par ses ennemis. Cela étant ainsi, chrétiens, à qui est-ce que Jésus n'est pas un scandale ? « Tous cherchent leurs in- » téréts et non pas ceux de notre Sauveur » , disoit autrefois Tapôtre saint Paul (0 : O Dieu , que diroitil, s'il revenoit maintenant sur la terre? Voyant la licence qui règne au milieu de nous, y voyant triompher le vice, nous prendroit-il pour des chrétiens , ou plutôt ne nous rangeroit-il pas au nombre des infidèles ?
Eh! d'où vient, ô Dieu tout-puissant, d'où vient que vous permettez que votre Fils ait tant d'adversaires , et si peu de vrais serviteurs? J'entends votre dessein , ô grand Dieu : vous voulez que dans cette confusion infmie de ceux qui contredisent notre Sauveur, ceux qui l'honorent sincèrement tiennent cette grâce plus chère : vous voulez que leur foi soit plus ferme , et leur charité plus ardente parmi les oppositions de tant d'ennemis ; et que Jésus retrouve dans le zèle du petit nombre , ce qu'il semble perdre dans la multitude innombrable des ingrats et des dévoyés. Par conséquent, mes Frères, augmentons notre zèle pour son service. D'autant plus que nous voyons tous les jours augmenter le nombre de ceux qui blasphèment son Evangile, ou parleurs erreurs , ou par leur mauvaise vie ; efforçons-nous d'autant plus à lui plaire, et à étendre la gloire de son saint nom : tâchons de lui rendre l'honneur que ses ennemis lui ravissent. Disons-lui de toute l'affection de nos cœurs : Quoique le Juif enrage ,
266 SUR. jÉsus-cnniST comme oujet de scandale. que le gentil raille , que Théi étique s'écarte , que le mauvais catholique se joigne au parti de vos ennemis; nous confessons, ô Seigneur Jésus, que vous êtes celui qui devez venir : vous êtes ce grand Sauveur qui nous est promis depuis Torigine du monde: vous êtes le médecin des malades , vous êtes Tévangéliste des pauvres : et en cela que vous paroissez comme le scandale des orgueilleux , vous êtes Tamour des simples , et la consolation des fidèles. Vous êtes celui qui devez venir; nous n'en connoissons point d'autre que vous, nous n'en attendons point d'autre que vous : « Il n'y a point d'autre nom sous » le ciel par lequel nous devions être sauvés (0 ». Par conséquent , fidèles, puisque nous n'en attendons point d'autre que lui , mettons notre espérance en lui seul. S'il est vrai que nous n'attendions plus un autre maître que lui pour nous enseigner , observons fidèlement ses préceptes. Si nous n'attendons point un autre pontife qui vienne purger nos iniquités, gardons soigneusement l'innocence. Et d'autant que le même Jésus, qui est venu en l'infirmité de la chair, viendra encore une fois glorieux pour juger les vivans et les morts; «vivons justement » et sobrement en ce monde ; attendant la bien- » heureuse espérance, et la triomphante arrivée de » notre grand Dieu et rédempteur Jésus-Christ C^) », qui détruisant la mort pour jamais nous rendra compagnons de son règne et de sa bienheureuse immortalité. Ainsi soit-il.
(0 Act. IV. la. — W Tit. II. 12, i3.
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