‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 3)Chapitre 35 sur 65 · SUR LA DIVINITÉ DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

SUR LA DIVINITÉ DE LA RELIGION

Les moyens par lesquels elle s'est établie , la sainteté de sa morale si bien proportionnée à tous les besoins de l'homme, preuves évidentes de sa divinité. Injustice de ses contradicteurs, infidélité des chrétien*.

Caeci vident, claudi ambulant, leprosi mundantur, surdi audiunt, mortui resurgunt, pauperes evangelizantur : et beatus est qui non fuerit scandalizatus in me î

Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent , les morts ressuscitent j rEi'angile est annonce' aux pauvres : et lienreux celui gui ne sera pas scandalisé à mon sujet! Matth. XI. 5, 6.

Jésus-Christ interrogé dans notre Evangile par les disciples de saint Jean-Baptiste, s'il est ce Messie que Ton attendoit , et ce Dieu qui devoit venir en personne pour sauver la nature humaine , Tu es qui venturus es ? « Etes-vous celui qui devez venir » ? leur dit pour toute réponse , qu'il fait des biens

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infinis au monde, et que le monde cependant se soulève unanimement contre lui. Il leur raconte d'une même suite les bienfaits qu'il répand et les contradictions qu'il endure, les miracles qu'il fait et les scandales qu'il cause à un peuple ingrat ; c'està-diro qu'il donne aux hommes pour marque de divinité en sa personne sacrée, premièrement ses bontés, et secondement leur ingratitude.

En effet , chrétiens , il est véritable que Dieu n'a jamais cessé d'être bienfaisant , et que les hommes aussi de leur côté n'ont jamais cessé d'être ingrats : tellement qu'il pourroit seml)ler, tant notre méconnoissance est extrême ! que c'est comme un apanage de la nature divine d'être infiniment libérale aux hommes , et de ne trouver toutefois dans le genre humain qu'une perpétuelle opposition à ses volontés, et un mépris injurieux de toutes ses grâces.

Saint Pierre a égalé, surpassé en deux mots les éloges des plus pompeux panégyriques , lorsqu'il a dit du Sauveur, « qu'il passoit en bienfaisant et 3) guérissant tous les oppressés » : Pertraiisiit benefaciendo et sanando omnes oppressas (0. Et certes il n'y a rien de plus magnifique et de plus digne d'un Dieu , que de laisser partout où il passe des effets de sa bonté ; que de marquer tous ses pas par ses bienfaits; que de parcourir les bourgades, les villes et les provinces, non par ses victoires, comme on a dit des conquéi ans ; car c'est tout ravager et tout détruire ; mais par ses libéralités.

Ainsi Jésus-Christ a montré aux hommes sa divinité comme elle a accoutumé de se déclarer, à savoir CO Act. X. 38.

par ses grâces et par ses soins paternels; et les hommes l'ont traité aussi comme ils traitent la divinité', quand ils l'ont paye', selon leur coutume, d'ingratitude et d'impie'té : Et beatus est qui non fuerit scandalizatiis in me!

Voilà en peu de mots ce qui nous est proposé dans notre Evangile ; mais pour en tirer les instructions, il faut un plus long discours, dans lequel je ne puis entrer qu'après avoir imploré le secours d'en-haut. Awe,

Cjeci vident, claudi ambulant , leprosi mundantur : et beatus est qui non fuerit scandalizatus in m,e! « Les aveugles voient, les boiteux marchent, » les lépreux sont purifiés : et bienheureux est » celui qui n'est point scandalisé en moi » ! Ce n'est plus en illuminant les aveugles, ni en faisant marcher les estropiés , ni en purifiant les lépreux , ni en ressuscitant les morts, que Jésus-Christ autorise sa mission, et fait connoître aux hommes sa divinité. Ces choses ont été faites durant les jours de sa vie mortelle , et il les a continuées dans sa sainte Eglise tant qu'il a été nécessaire pour poser les fondemens de la foi naissante. Mais ces miracles sensibles , qui ont été faits par le Fils de Dieu sur des personnes particulières et pendant un temps limité , étoient les signes sacrés d'autres miracles spirituels qui n*ont point de bornes semblables, ni pour les temps, ni pour les personnes, puisqu'ils regardent également tous les hommes et tous les siècles.

En effet ce ne sont point seulement des particuliers aveugles, estropiés et lépreux, qui demandent au

Fils de Dieu le secours de sa main puissante. Mais plutôt tout le genre humain, si nous le savons comprendre, est ce sourd et cet aveugle qui a perdu la connoissance de Dieu, et ne peut plus entendre sa voix. Le genre humain est ce boiteux , qui n'ayant aucune règle des mœurs , ne peut plus ni marcher droit , ni se soutenir. Enfin le genre humain est tout ensemble et ce lépreux et ce mort, qui, faute de trouver quelqu'un qui le retire du pëché , ne peut ni se purifier de ses taches, ni e'viter sa corruption. Jésus-Christ a rendu l'ouïe à ce sourd et la clarté à cet aveugle , quand il a fondé la foi : Jésus-Christ a redressé ce boiteux, quand il a réglé les mœurs : Jésus-Christ a nettoyé ce lépreux et ressuscité ce mort, quand il a établi dans sa sainte Eglise la rémission des péchés. Voilà les trois grands miracles par lesquels Jésus-Christ nous montre sa divinité^ et en voici le moyen.

Quiconque fait voir aux hommes une vérité souveraine et toute-puissante, une droiture infaillible, une bonté sans mesure , fait voir en même temps la divinité. Or est-il que le Fils de Dieu nous montre en sa personne une vérité souveraine par l'établissement de la foi , une équité infaillible par la direction des mœurs, une bonté sans mesure par la rémission des péchés : il nous montre donc sa divinité. Mais ajoutons , s'il vous plaît , pour achever l'explication de notre Evangile , que tout ce qui prouve la divinité de Jésus-Christ, prouve aussi notre ingratitude. Beatus gui nonfuerit scandalizatus in me ! « Heureux celui qui ne sera pas scanw dalisé à mon sujet » ! Tous ses miracles nous sont

un

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un scandale; toutes ses grâces nous deviennent un empêchement. lia voulu, chrétiens, dans la foi que les ve'rite's fussent hautes, dans la règle des mœurs que la voie fût droite , dans la re'mission des pe'clie's que le moyen fût facile. Tout cela étoit fait pour notre salut; cette hauteur pour nous élever; cette |3roiture pour nous conduire ; cette facilité pour nous inviter à la pénitence. Mais nous sommes si dépravés, que tout nous tourne à scandale, puisque la hauteur des vérités de la foi fait que nous nous soulevons contre l'autorité de Jésus-Christ; que l'exactitude de la règle qu'il nous donne, nous porte à nous plaindre de sa rigueur; et que la facilité du pardon nous est une occasion d'abuser de sa patience.

PREMIER POINT

La vérité est une reine qui habite en elle-même et dans sa propre lumière , laquelle par conséquent est elle-même son trône, elle-même sa grandeur, elle-même sa félicité. Toutefois pour le bien des hommes elle a voulu régner sur eux, et Jésus-Christ est venu au monde pour établir cet empire par la foi qu'il nous a prêchée. J'ai promis, Messieurs, de vous faire voir que la vérité de cette foi s'est établie en souveraine, et en souveraine toute- puissante; et la marque assurée que je vous en donne , c'est que sans se croire obligée d'alléguer aucune raison, et sans être jamais réduite à emprunter aucun secours, par sa propre autorité, par sa propre force, elle a fait ce qu'elle a voulu , et a régné dans le monde. C'est agir, si je no me trompe , assez souverainement : mais il faut appuyer ce que j'avance.

BOSSCET. XI. 1 .^

J'ai dit que la vérité chrétienne n'a point cherché son appui dans les raisonnemens humains , mais qu assurée d'elle-même , de son autorité suprême et de son origine céleste, elle a dit, et a voulu être crue: elle a. prononcé ses oracles, et a exigé la sujétion.

Elle a prêché une Trinité, mystère inaccessible par sa hauteur : elle a annoncé un Dieu -homme, un Dieu anéanti jusques à la croix , abîme impénétrable par sa bassesse. Comment a-t-elle prouvé? Elle a dit pour toute raison qu'il faut que la raison lui cède, parce qu'elle est née sa sujette. Voici quel est son langage : Hœc dicit Dominus : « Le Seigneur » a dit ». Et en un autre endroit : Il est ainsi, « parce » que j'en ai dit la parole » : Quia verbum ego locutus sum, dicit Dominus (0. Et en effet, chrétiens, que peut ici opposer la raison humaine? Dieu a le moyen de se faire entendre ; il a aussi le droit de se faire croire. Il peut par sa lumière infinie nous montrer , quand il lui plaira, la vérité à découvert : il peut par son autorité souveraine nous obliger à nous y soumettre, sans nous en donner l'intelligence. Et il est digne de la grandeur, de la dignité, de la majesté de ce premier Etre , de régner sur tous les esprits, soit en les captivant parla foi, soit en les contentant par la claire vue.

Jésus-Christ a usé de ce droit royal dans l'établissement de son Evangile ; et comme sa sainte doctrine ne s'est point fondée sur les raisonnemens humains , pour ne point dégénérer d'elle-même , elle a aussi dédaigné le soutien de l'éloquence. Il est

CO Jerem. xxxiv. 5.

DE LA RELIG[Orr. 2-^5

vrai que les saints apôtres qui ont été ses prédicateurs , ont abattu aux pieds de Jésus la majesté des faisceaux romains, et qu'ils ont fait trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels ils étoient cités. « Paul traite devant Félix delà justice, de la » chasteté , du jugement à venir » : Disputante illo de justitiâ , et castitate , et judicio futuro. [ Félix tremble], quoiqu'infidèle ; nous écoutons sans être émus. Lequel est le prisonnier ? lequel est le juge? Tremefactus Félix respondit : Quod nunc attinet, vade; tempore opportuno accersam te (0 : (( Félix effrayé répondit : C'est assez pour cette » heure, retirez-vous j quand j'aurai le temps, je vous » manderai ». Ce n'est plus l'accusé qui demande du délai à son juge , c'est le juge effrayé qui en demande à son criminel. Ainsi les saints apôtres ont renversé les idoles, ils ont converti les peuples. « Enfin ayant affermi, dit saint Augustin , leur sa- >) lutaire doctrine , ils ont laissé à leurs successeurs » la terre éclairée par une lumière céleste >.* : Con- Jîrmatd saluherrimd disciplina ^ illuniinatas terras postcris reliquerunt ('2). Mais ce n'est point par l'art du bien dire , par l'arrangement des paroles, par des figures artificielles , qu'ils ont opéré tous ces grands effets. Tout se fait par une secrète vertu qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant, qu'elle captive les entcndemens ; vertu qui venant du ciel, sait se conserver toute entière dans la bassesse modeste et familière de leurs expressions, et dans la simplicité d'un style qui paroît vulgaire : comme on voit un fleuve rapide qui

(0 Act. XXIV. aS. — (») S.Aug. tle verri Hel. n. 4> lorn. i, col. 7 jQ,

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retient, coulant dans la plaine, cette force violente et impe'tueuse qu'il a acquise aux montagnes d'où il tire son origine, d'où ses eaux sont précipitées.

Concluons donc, chrétiens, que Jésus -Christ a fondé son saint Evangile d'une manière souveraine et digne d'un Dieu; et ajoutons, s'il vous plaît, que c'étoit la plus convenable aux besoins de notre nature. Nous avons besoin parmi nos erreurs, non d'un philosophe qui dispute, mais d'un Dieu qui nous détermine dans la recherche de la vérité. La voie du raisonnement est trop lente et trop incertaine : ce qu'il faut chercher est éloigné; ce qu'il faut prouver est indécis. Cependant il s'agit du principe même et du fondement de la conduite , sur lequel il faut être résolu d'abord : il faut donc nécessairement en croire quelqu'un. Le chrétien n'a rien à chercher, parce qu'il trouve tout dans la foi. Le chrétien n'a rien à prouver, parce que la foi lui décide tout, et que Jésus-Christ lui a proposé de sorte les vérités nécessaires, que s'il n'est pas capable de les entendre , il n'est pas moins disposé à les croire : Talia populis persuader et, credenda saltem, si percipere non ^valerenti.^). Ainsi, par même moyen, Dieu a été honoré, parce qu'on l'a cru, comme il est juste , sur sa parole ; et l'homme a été instruit par une voie courte, parce que sans aucun circuit de raisonnement, l'autorité de la foi l'a mené dès le premier pas à la certitude.

Mais continuons d'admirer l'auguste souveraineté de la vérité chrétienne. Elle est venue sur la terre comme une étrangère, inconnue et toutefois haïe (0 1^. August. ilid. n. 3.

DE LA. RELIGION. a^-J

et persécutée, durant l'espace de quatre cents ans, par des pre'juge's iniques. Cependant, parmi ces fureurs du monde entier conjuré contre elle, elle n'a point mandié de secours humain. Elle s'est fait ellemême des de'fenseurs intre'pides et dignes de sa grandeur, qui dans la passion qu'ils avoient pour ses intérêts, ne sachant que la confesser et mourir pour elle , ont couru à la mort avec tant de force, qu'ils ont elfrayé leurs persécuteurs , qu'à la lin ils ont fait honte par leur patience aux lois qui les condamnoient au dernier supplice , et ont oljligé les princes à les révoquer. Orando ^ patiendo, cuni piâ securitate inoriendo ^ leges quihus damnabatur christiana religio , erubescere conipulerwit , mutarique fecerunt , dit éloquemment saint Augustin (0. C'étoit donc le conseil de Dieu et la destinée de la vérité, si je puis parler de la sorte, qu'elle fût entièrement établie malgré les rois de la terre , et que dans la suite des temps elle les eût premièrement pour disciples, et après pour défenseurs. Il ne les a point appelés quand il a bâti son Eglise. Quand il a eu fondé immuablement et élevé jusqu'au comble ce grand édifice, il lui a plu alors de les appeler : Etnunc regesi'^) : [Venez], « rois, maintenant ». Il les a donc appelés, non point par nécessité, mais par grâce. Donc l'établissement de la vérité ne dépend point de leur assistance, ni l'empire de la vérité ne relève point de leur sceptre : et si Jésus- Christ les a établis défenseurs de son Evanufilc, il le fait par honneur et non par besoin ; c'est pour honorer leur autorité et pour consacrer leur puis-

C») De Civ. Dei. hb. viu , cap. xx, tom. vu, col. 207. — (') Ps. n. 10.

sance. Cependant sa ve'rité sainte se soutient toujours d'elle-même et conserve son indépendance. Ainsi lorsque les princes défendent la foi, c'est plutôt la foi qui les de'fend ; lorsqu'ils protègent la religion , c'est plutôt la religion qui les protège et qui est l'appui de leur trône. Par où vous voyez clairement que la vérité se sert des hommes, mais qu'elle n'en dépend pas : et c'est ce qui nous paroît dans toute la suite de son histoire. J'appelle ainsi l'histoire de l'Eglise ; c'est l'histoire du règne de la vérité. Le monde a menacé, la vérité est demeurée ferme : il a usé de tours subtils et de flatteries , la vérité est demeurée droite. Les hérétiques ont brouillé, la vérité est demeurée pure. Les schismes ont déchiré le corps de l'Eglise, la vérité est demeurée entière. Plusieurs ont été séduits , les foibles ont été troublés , les forts même ont été émus ; un Osius, un Origène, un Tertullien, tant d'autres qui paroissoient l'appui de l'Eglise, sont tombés avec grand scandale : la vérité est demeurée toujours immobile. Qu'y a-t-il donc de plus souverain et de plus indépendant que la vérité, qui persiste toujours immuable, malgré les menaces et les caresses, malgré les présens et les proscriptions, malgré les schismes et les hérésies, malgré toutes les tentations et tous les scandales; enfin au milieu de la défection de ses enfans infidèles, et dans la chute funeste de ceux-là même qui sembloient être ses colonnes ?

A-près cela, chrétiens, quel esprit ne doit pas céder à une autorité si bien établie? Et que je suis étonné quand j'entends des hommes profanes , qui

dans la nation la plus florissante de la chrétientcf, s'élèvent ouvertement contre l'Evangile! Les entendrai-je toujours et les trouverai-je toujours dans le monde, ces libertins de'clarés, esclaves de leurs passions , et téméraires censeurs des conseils de Dieu ; qui tout plongés qu'ils sont dans les choses basses, se mêlent de décider hardiment des plus relevées ? Profanes et corrompus, lesquels, comme dit saint Jude, «blasphèment ce qu'ils ignorent, et se cor- » rompent dans ce qu'ils connoissent naturelle- » ment » : Quœcumque quidem ignorant j, blasphemantj quœcumque aulem naturaliter, tanquatn muta animantia , norunt„ in his corrumpuntur (0. Hommes deux fois morts, dit le même apôtre ; morts premièrement, parce qu'ils ont perdu la charité ; morts secondement, parce qu'ils ont même arraché la foi: Arbores infructuosœ , eradicatœ j, bis mortuœ (2) : « Arbres infructueux et déracinés » , qui ne tiennent plus à l'Eglise par aucun lien. O Dieu ! les verrai-je toujours triompher dans les compagnies, et empoisonner les esprits par leurs railleries sacrilèges ?

Mais hommes doctes et curieux , si vous voulez discuter la religion, apportez- y du moins et la gravité et le poids que la matière demande. Ne faites point les plaisans mal à propos dans des choses si sérieuses et si vénérables. Ces importantes questions ne se décident pas par vos demi-mots et par vos branlemens de tête , par ces fines railleries que vous nous vantez, et par ce dédaigneux souris. Pour Dieu, comme disoit cet ami de Job (5), ne pensez

(») Jud. 10. —W Ibid. 12. — ?) Job. xii. i.

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pas être les seuls hommes , et que toute la sagesse soit dans votre esprit, dont vous nous vantez la délicatesse. Vous qui voulez pénétrer les secrets de Dieu, ça paroissez, venez en présence, développeznous les énigmes de la nature ; choisissez ou ce qui est loin , ou ce qui est près ; ou ce qui est à vos pieds, ou ce qui est bien haut suspendu sur vos têtes! Quoi! partout votre raison demeure arrêtée î partout ou elle gauchit , ou elle s'égare , ou elle succombe ! Cependant vous ne voulez pas que la foi vous prescrive ce qu'il faut croire. Aveugle, chagrin et dédaigneux , vous ne voulez pas qu'on vous guide et qu'on vous donne la main. Pauvre voyageur égaré et présomptueux , qui croyez savoir le chemin , qui vous refusez la conduite , que voulez-vous qu'on vous fasse? Quoi! voulez-vous donc qu'on vous laisse errer? Mais vous vous irez engager dans des détours infinis, dans quelque chemin perdu; vous vous jeterez dans que que précipice. Voulezvous qu'on vous fasse entendre clairement toutes les vérités divines? Mais considérez où vous êtes, et en quelle basse région du monde vous avez été relégué. Voyez cette nuit profonde, ces ténèbres épaisses qui vous environnent ; la foiblesse , l'imbécillité , l'ignorance de votre raison. Concevez que ce n'est pas ici la région de l'intelligence. Pourquoi donc ne voulez-vous pas qu'en attendant que Dieu se montre à découvert ce qu'il est, la foi vienne à votre secours , et vous apprenne du moins ce qu'il en faut croire ?

Mais , Messieurs , c'est assez combattre ces esprits profanes et témérairement curieux. Ce n'est pas le

vice le plus commun , et je vois un autre malheur bien plus universel dans la cour. Ce n'est point cette ardeur inconsidérée de vouloir aller trop avant; c'est une extrême négligence de tous les mystères. Qu'ils soient ou qu'ils ne soient pas , les hommes trop dédaigneux ne s'en soucient plus, et n'y veulent pas seulement penser; ils ne savent s'ils croient ou s'ils ne croient pas : tout prêts à vous avouer ce qu'il vous plaira, pourvu que vous les laissiez agir à leur mode , et passer la vie à leur gré. « Chrétiens }) en l'air, ditTertuUien, et fidèles, si vous voulez » : Plerosque in ventuin, et si placuerit , christianos (0. Ainsi je prévois que les libertins et les esprits forts pourront être décrédités, non par aucune horreur de leurs sentimens, mais parce qu'on tiendra tout dans l'indifférence , excepté les plaisirs et les affaires. Voyons si je pourrai rappeler les hommes de ce profond assoupissement , en leur représentant dans mon second point la beauté incoiruptible de la morale chrétienne.

SECOND POINT

Grâce à la miséricorde divine, ceux qui disputent tous les jours témérairement de la vérité de la foi , ne contestent pas au christianisme la règle des mœurs, et ils demeurent d'accord de la pureté et de la perfection de notre morale. Mais certes ces deux grâces sont inséparables. Il ne faut point deux soleils non plus dans la religion que dans la nature : et quiconque nous est envoyé de Dieu pour nous éclairer dans les mœurs, le même nous don-

(0 Scnrp. n. i.

nera la connoissance certaine des choses divines qui sont le fondement ne'cessaire de la bonne vie. Disons donc que le Fils de Dieu nous montre beaucoup mieux sa divinité en dirigeant sans erreur la vie humaine, qu'il n'a fait en redressant les boiteux, et faisant marcher les estropiés. Celui-là doit être plus qu'homme, qui à travers de tant de coutumes et de tant d'erreurs, de tant de passions compliquées et de tant de fantaisies bizarres j a su démêler au juste et fixer précisément la règle des mœurs. Réformer ainsi le genre humain, c'est donner à l'homme la vie raisonnable; c'est une seconde création, plus noble en quelque façon que la première. Quiconque sera le chef de cette réformation salutaire au genre humain , doit avoir à son secours la même sagesse qui a formé l'homme la première fois. Enfin c'est un ouvrage si grand , que si Dieu ne Tavoit pas fait , lui-même l'envieroit à son auteur.

Aussi la philosophie l'a-t-elle tenté vainement. Je sais qu'elle a conservé de belles règles , et qu'elle a sauvé de beaux restes du débris des connoissances humaines; mais je perdrois un temps infini si je voulois raconter toutes ses erreurs. Allons donc rendre nos hommages à cette équité infaillible qui nous règle dans l'Evangile. J'y cours , suivez-moi, mes Frères; et afin que je vous puisse présenter l'objet d'une adoration si légitime, permettez que je vous trace une idée et comme un tableau raccourci de la morale chrétienne .

Elle commence par le principe. Elle rapporte à Dieu, auquel elle nous lie par un amour chaste , rhomme tout entier, et dans sa racine, et dans ses

branches, et dans ses fruits; c'est-à-dire dans sa nature, dans ses facultés, dans toutes ses opérations. Car comme elle sait , chrétiens , que le nom de Dieu est un nom de père, elle nous demande l'amour; mais, pour s'accommodera notre foiblesse, elle nous y prépare par la crainte. Ayant donc ainsi résolu de nous attacher à Dieu par toutes les voies possibles , elle nous apprend que nous devons en tout temps et en toutes choses révérer son autorité , croire à sa parole, dépendre de sa puissance , nous confier en sa bonté, craindre sa justice , nous abandonner à sa sagesse , espérer son éternité.

Pour lui rendre le culte raisonnable que nous lui devons, elle nous apprend, chrétiens, que nous sommes nous-mêmes ses victimes : c'est pourquoi elle nous oblige à dompter nos passions emportées et à mortifier nos sens , trop subtils séducteurs de notre raison. Elle a sur ce sujet des précautions inouies. Elle va éteindre jusqu'au fond du cœur l'étincelle qui peut causer un embrasement. Elle étouffe la colère , de peur qu'en s'aigrissant elle ne se tourne en haine implacable. Elle n'attend pas à ôter l'épée à l'enfant , après qu'il se sera donné un coup mortel : elle la lui arrache des mains dès la première piqûre. Elle retient jusqu'aux yeux, par une extrême jalousie qu'elle a pour garder le cœur. Enfin elle n'oublie rien pour soumettre le corps à l'esprit, et l'esprit tout entier à Dieu; et c'est là. Messieurs, notre sacrifice.

Nous avons à considérer sous qui nous vivons et avec qui nous vivons. Nous vivons sous l'empire de Dieu : nous vivons en société avec les hommes.

Après donc cette première obligation d*aimer Dieu comme notre souverain , plus que nous - mêmes , s'ensuit le second devoir d'aimer l'homme notre prochain en esprit de socie'té, comme nous-mêmes. Là se voit très-saintement établie sous la protection de Dieu la charité fraternelle , toujours sacrée et inviolable malgré les injures et les intérêts : là l'aumône, trésor de grâces : là le pardon des injures, qui nous ménage celui de Dieu : là enfin la miséricorde préférée au sacrifice, et la réconciliation avec son frère irrité, nécessaire préparation pour approcher de l'autel. Là, dans une sainte distribution des offices de la charité , on apprend à qui on doit le respect , à qui l'obéissance , à qui le service , à qui la protection , à qui le secours, à qui la condescendance, à qui de charitables avertissemens ; et on voit qu'on doit la justice à tous, et qu'on ne doit faire injure à personne non plus qu'à soimême.

Voulez-vous que nous passions à ce que Jésus- Christ a institué pour ordonner les familles ? Il ne s'est pas contenté de conserver au mariage son premier honneur : il en a fait un sacrement de la religion , et un signe mystique de sa chaste et immuable union avec son Eglise. En cette sorte il a consacré l'origine de notre naissance. Il en a retranché la polygamie, qu'il avoit permise un temps en faveur de l'accroissement de son peuple , et le divorce qu'il avoit souffert à cause de la dureté des cœurs. Il ne permet plus que l'amour s'égare dans la multitude : il le rétablit dans son naturel , en le faisant régner sur deux cœurs unis , pour faire dé-

couler de cette union une concorde inviolable dans les familles et entre les frères. Après avoir ramené les choses à la première institution , il a voulu de'sormais que la plus sainte alliance du genre humain fût aussi la plus durable et la plus ferme, et que le nœud conjugal fût indissoluble , tant par la première force de la foi donnée, que par l'obligation naturelle d'élever les enfans communs, gages précieux d'une éternelle correspondance. Ainsi il a donné au mariage des fidèles une forme auguste et vénérable , qui honore la nature , qui supporte la foiblesse, qui garde la tempérance, qui bride la sensualité.

Que dirai-je des saintes lois qui rendent les enfans soumis et les parens charitables, puissans instigateurs à la vertu , aimables censeurs des vices ; qui répriment la licence « sans abattre le courage » ? Ut nonpusillo animo fiant (0. Que dirai-je de ces belles institutions par lesquelles et les maîtres sont équitables , et les serviteurs affectionnés ; Dieu même , tant il est bon et tant il est père, s'étant chargé de leur tenir compte de leurs services fidèles? « Maîtres, vous avez un maître au ciel (*2) ; » serviteurs, servez comme à Dieu; car votre ré- 5) compense vous est assurée (5) ». Qui a mieux établi que Jésus-Christ l'autorité des princes, des magistrats et des puissances légitimes ? Il fait un devoir de religion de l'obéissance qui leur est due. Ils régnent sur les corps par la force, et tout au plus sur les cœurs par l'inclination. 11 leur érige un trône dans les consciences, et il met sous sa protoc-

(0 Colos. ni. 21. — C') Ibid. \\. I. — ( ) Ihid. ni. i\.

tion leur autorité et leur personne sacrée. C'est pourquoi Tertullien disoit autrefois aux ministres des empereurs : Votre fonction vous expose à beaucoup de haine et beaucoup d'envie ; « nainte- » nant vous avez moins d'ennemis à cause de la » multitude des chrétiens » : Nunc enim pauciore* Jiostes habetis prœ multitudine christianorum (0. Réciproquement il enseigne aux princes, que le glaive leur est donné contre les méchans , que leur main doit être pesante seulement pour eux, et que leur autorité doit être le soulagement du fardeau des autres.

Le voilà. Messieurs, ce tableau que je vous ai promis : la voilà représentée au naturel et comme en raccourci , cette immortelle beauté de la morale chrétienne. C'est une beauté sévère , je l'avoue; je ne m'en étonne pas , c'est qu'elle est chaste. Elle est exacte : il le faut, car elle est religieuse. Mais au fond quelle plus sainte morale ! quelle plus belle économique, quelle politique plus juste! Celui-là est ennemi du genre humain qui contredit de si saintes lois. Aussi qui les contredit , si ce n'est des hommes passionnés , qui aiment mieux corrompre la loi que de rectifier leur conscience ; et , comme dit Salvien, « qui aiment mieux déclamer contre » le précepte que de faire la guerre au vice » ? Mavult quilihet improbus execrari legem^ quam emendare mentem; mavult prœcepta odisse quamvitiai'^).

Pour moi , je me donne de tout mon cœur à ces saintes institutions. Les mœurs seules me feroient

(0 Ajwhg. n, 37. — (*) Sah. lib. iv. adt^. At^ar. JSdit. Balus. p. 3ia.

recevoir la foi. Je crois en tout à celui qui m'a si bien enseigné à vivre. La foi me prouve les mœurs ; les mœurs me prouvent la foi. Les vérités de la foi et la doctrine des mœurs sont choses tellement connexes et si saintement alliées, qu'il n'y a pas moyen de les séparer (*). Jésus-Christ a fondé les mœurs sur la foi; et après qu'il a si noblement élevé cet admi- ' rable édifice, serai-je assez téméraire pour dire à un si sage architecte , qu'il a mal posé les fondemens? Au contraire ne jugerai-je pas par la beauté manifeste de ce qu'il me montre, que la même sagesse a disposé ce qu'il me cache ?

Et vous, que direz-vous, ô pécheurs? En quoi êtes-vous blessés, et quelle partie voulez-vous retrancher de cette morale? Vous avez de grandes difficultés : est-ce la raison qui les dicte, ou la passion qui les suggère? Hé! j'entends bien vos pensées : hé! je vois de quel côté tourne votre cœur. Vous demandez la liberté. Hé ! n'achevez pas , ne parlez pas davantage; je vous entends trop. Cette liberté que vous demandez , c'est une captivité misérable de votre cœur. Souffrez qu'on vous affranchisse, et qu'on rende votre cœur à un Dieu à qui il est, et qui le redemande avec tant d'instance. Il n'est pas juste, mon Frère, que l'on entame la loi en faveur de vos passions, mais plutôt qu'on retranche de vos passions ce qui est contraire à la loi. Car autrement que seroit-ce ? chacun déchireroit le précepte : La^

C*) Ici se trouve le mot d'exemple entre deux crochets : Fauteur avoit sans cloute dessein d'appuyer sa projiosiliou de quelquu exemple. J£Jit de DéJ'oris.

cereta est lex (0. Il n y a point d homme si corrompu à qui quelque pe'ché ne de'])laise. Celui-là est naturellement libéral; tonnez, fulminez tant qu'il vous plaira contre les rapines, il applaudira à votre doctrine. Mais il est fier et ambitieux ; il lui faut laisser venger cette injure, et envelopper ses ennemis ou ses concurrens dans cette intrigue dangereuse, x^insi toute la loi sera mutile'e, et nous verrons, comme disoit le grand saint Hilaire dans un autre sujet, « une aussi grande varie'té dans la doctrine , que 5) nous en voyons dans les mœurs , et autant de sortes 5) de foi qu'il y a d'inclinations diflerentes » : Tôt nunc jides existere, quot voluntates ; et tôt nobis doctrinas esse , quot mores (2).

Laissez-vous donc conduire à ces lois si saintes, et faites-en votre règle. Et ne me dites pas qu'elle est trop parfaite et qu'on ne peut y atteindre. C'est ce que disent les lâches et les paresseux. Ils trouvent obstacle à tout; tout leur paroît impossible; et lorsqu'il n'y a rien à craindre, ils se donnent à eux-mêmes de vaines frayeurs et des terreurs imaginaires. Dicit pister : Léo est in via etleœna in itineribus (5). Dicit piger: Léo estforisj in me dio plate arum oc cidendus sum (4) : « Le paresseux dit : Je ne puis partir, il y » a un lion sur ma route ; la lionne me dévorera sur » les grands chemins. Le paresseux dit : Il y a un » lion dehors : je vais être tué au milieu de la place » publique ». Il trouve toujours des difficultés, et il ne s'efforce jamais d'en vaincre aucune. En effet,

I (0 Hah. 1. 4- — ^'^ ^- Jm<^r, Ub. ii. ad Constant, n. 4 , col laa^. ^- (3) Prou. xxYi. 1 3. — (4) Ibid. xxii. i3.

vous.

VOUS, qui nous objectez que la loi de l'Evangile est trop parfaite et surpasse les forces humaines, avez* vous jamais essayé de la pratiquer? Contez -nous donc vos efforts; montrez- nous les de'marches que vous avez faites. Avant que de vous plaindre de votre impuissance, que ne commencez -vous quelque chose? Le second pas, direz- vous, vous est impossible ; oui, si vous ne faites jamais le premier. Commencez donc à marcher, et avancez par degrés. Vous verrez les choses se faciliter, et le chemin s'aplanir manifestement devant vous. Mais qu'avant que d'avoir tenté, vous nous disiez tout impossible; que vous soyez fatigué et harassé du chemin sans vous être remué de votre place, et accablé d'un travail que vous n'avez pas encore entrepris : c'est une lâcheté non-seulement ridicule, mais insupportable. Au reste, comment peut-on dire que Jésus- Christ nous ait chargés par- dessus nos forces; lui qui a eu tant d'égards à notre foiblesse, qui nous offre tant de secours, qui nous laisse tant de ressources, qui non content de nous retenir sur le penchant par le précepte , nous tend encore la main dans le précipice, par la rémission des péchés qu'il nous présente ?

TROISIÈME POINT

Je vous confesse. Messieurs, que mon inquiétude est extrême dans cette troisième partie, non que j'aie peine à prouver ce que j'ai promis au commencement , c'est-à-dire l'infmité de la bonté du Sauveur. BossuET. XI. 19

ViQO SUR LA DIVINITÉ

Car quelle éloquence assez sèche et assez stérile pourroit manquer de paroles? Qu'y a-t-il de plus facile , et qu'y a-t-il , si je puis parler de la sorte , de plus infini et de plus immense que cette divine bonté, qui non- seulement reçoit ceux qui la recherchent, et se donne toute entière à ceux qui Tembrassent ; -mais encore rappelle ceux qui s'éloignent, et ouvre toujours des voies de retour à ceux qui la quittent ? Mais les hommes le savent assez ; ils ne le savent que trop pour leur malheur. Il ne faudroit pas publier si hautement une vérité de laquelle tant de monde abuse. Il faudroit le dire tout bas aux pécheurs affligés de leurs crimes ; aux consciences abattues et désespérées. Il faudroit démêler dans la multitude quelqu ame désolée , et lui dire à l'oreille et en secret : « Ah ! Dieu pardonne sans fin et san§ » bornes » : Misericordiœ ejus non est numerus (0. Mais c'est lâcher la bride à la licence, que de mettre devant les yeux des pécheurs superbes cette bonté qui n'a point de bornes ; et c'est multiplier les crimes , que de prêcher ces miséricordes qui sont innombrables : Misericordiœ ejus non est numerus.

Et toutefois, chrétiens, il n'est pas juste que la dureté et l'ingratitude des hommes ravissent à la bonté du Sauveur les louanges qui lui sont dues. Elevons donc notre voix , et prononçons hautement que sa miséricorde est immense. L'homme devoit mourir dans son crime ; Jésus -Christ est mort en sa place. Il est écrit du pécheur, que son sang doit être

CO Orat. Miss, pix) gratiar. Act,

sur lui ; mais le sang de Je'sus-Christ et le couvre et le protège. O homme, ne cherchez plus rexpiation de vos crimes dans le sang des animaux égorgés. Dussiez-vous dépeupler tous vos troupeaux par vos hécatombes , la vie des bêtes ne peut point payer pourla vie des hommes. Voici Jésus-Christ qui s'olFre, homme pour les hommes , homme innocent pour les coupables, homme -Dieu pour de purs hommes et pour de simples mortels. Vous voyez donc, chrétiens, non-seulement l'égalité dans le prix , mais encore la surabondance. Ce qui est offert est inQni ; et afia que celui qui offre fut de même dignité , lui-même qui est la victime , il a voulu ai^si être le pontife. Pécheurs , ne perdez jamais l'espérance. Jésus-Christ est mort une fois; mais le fruit de sa mort est éternel: Jésus-Christ est mort une fois; mais « il est tou- » jours vivant, afin d'intercéder pour nous», comme dit le divin apôtre (0.

11 y a donc pour nous dans le ciel une miséricorde infinie ; mais pour nous être appliquée en terre, elle est toute communiquée à la sainte Eglise dans le sacrement de pénitence. Car écoutez les paroles de l'institution : « Tout ce que vous remet- » trez sera remis; tout ce que vous délierez sera dé- » lié (^) ». Vous y voyez une bonté qui n'a point de bornes. C'est en quoi elle diffère d'avec le baptême. « 11 n*y a qu'un baptême » , dit le saint apôtre, et il ne se répète plus : Uniis DonUnus , unafides , unum haplisma (^). Les portes de la pénitence sont toujours ouvertes. Venez dix fois, venez cent fois,

C»)^«*r.vu. aS.— W MaiiK xvi. 19. — (') Ei^li. iv. 5.

venez mflle fois : la puissance de l'Eglise n'est point épuise'e. Cette parole sera toujours véritable : Tout ce que vous pardonnerez sera pardonné (0. Je ne vois ici ni terme prescrit, ni nombre arrêté, ni mesure déterminée. Il y faut donc reconnoître une bonté infinie. La fontaine du saint baptême est appelée dans les Ecritures , selon une interprétation , « une fontaine scellée » ,fons signalas (2). Vous vous y lavez une fois ; on la referme , on la scèle ; il n'y a plus de retour pour vous. Mais nous avons dans l'Eglise une autre fontaine , de laquelle il est écrit dans le prophète Zacharie : « En ce jour, au » jour du Sauveur, en ce jour oii la bonté paroîtra » au monde , il y aura une fontaine ouverte à la » maison de David et aux habitans de Jérusalem , » pour la purification du pécheur » : In die illd erit fous païens domui David et habilantibus Jérusalem , in ablutionem peccatoris (3). Ce n'est point une fontaine scellée , qui ne s'ouvre qu'avec réserve , qui n'est point permise à tous , parce qu'elle exclut à jamais ceux qu'elle a une fois reçus : fons signatus. Celle-ci est une fontaine non- seulement publique , mais toujours ouverte : Erilfons païens : et ouverte indifféremment à tous les habitans de Jérusalem , à tous les enfans de l'Eglise. Elle reçoit toujours les pécheurs : à toute heure et à tous momens les lépreux peuvent venir se laver dans cette fontaine du Sauveur, toujours bienfaisante et toujours ouverte.

Mais c'est ici , chrétiens , notre grande infîdé-

(0 Joan, XX. a3. — W Cant. iv. aa. — i}) Zach. xiii. i.

lité : c'est ici que l'indulgence multiplie les crimes , et que la source des miséricordes devient une source infinie de profanations sacrilèges. Que dirai-je ici , chrétiens , et avec quels termes assez puissans déplorerai - je tant de sacrilèges qui infectent les eaux de la pénitence ? « Eau du baptême , que » tu es heureuse , disoit autrefois TertuUien , que » tu es heureuse, eau mystique, qui ne laves qu'une » fois » ! Félix aqua quœ semel abluit! « qui ne 5) sers point de jouet aux pécheurs » ! Félix aqua quœ semel ahluit , quœ ludihrio peccatorihus non est (0 î C'est le bain de la pénitence toujours ouvert aux pécheurs, toujours prêt à recevoir ceux qui retournent; c'est ce bain de miséricorde qui est exposé au mépris par sa facilité bienfaisante , dont les eaux servent contre leur nature à souiller les hommes : quos diluit inquinat : parce que la facilité de se laver , fait qu'ils ne craignent point de salir leur conscience. Qui ne seplaindroit, chrétiens, de voir cette eau salutaire si étrangement violée, seulement à cause qu'elle est bienfaisante ? Qu'inventerai-je , où me tournerai-je pour arrêter les profanations des hommes pervers , qui vont faire malheureusement leur écueil du port ?

Les pécheurs nous savent bien dire qu'il ne faut que le repentir , pour être capable d'approcher dé cette fontaine de grâces. En vain nous disons à ceux qui se confient si aveuglément à ce repentir futur : Ne voulez -vous pas considérer que Dieu a bien promis le pardon au repentir, mais qu'il n'a pas

(0 De Bapt. n. \5.

promis de donner du temps pour ce sentiment nécessaire ? Cette raison convaincante ne fait plu» d'effet , parce qu'elle est trop répéte'e. Considérez , mes Frères , quel est votre aveuglement : vous rendez la bonté de Dieu complice de votre endurcissement. C'est ce péché contre le Saint-Esprit, contre la grâce de la rémission des péchés. Dieu n'a plus rien à faire pour vous retirer du crime. Vous poussez à bout sa miséricorde. Que peut- il faire que de vous appeler , que de vous attendre , que de vous tendre les bras , que de vous ofiVir le pardon ? C'est ce qui vous rend hardis dans vos entreprises criminelles. Que faut - il donc qu'il fasse ? Et sa bonté étant épuisée et comme surmontée par votre malice, lui reste-t-il autre chose que de vous abandonner k sa vengeance? Hé bien ! poussez à bout la bonté divine : montrezvous fermes et intrépides à perdre votre ame : ou plutôt , insensés et insensibles , hasardez tout , risquez votre éternité ; faites d'un repentir douteux le motif d'un crime certain : quelle fermeté , quel courage! mais ne voulez-vous pas entendre combien est étrange , combien insensée , combien monstrueuse cette pensée de pécher pour se repentir? Obstupescite , cœli , super hoc (0 : « O ciel , ô terre, » étonnez-vous d'un si prodigieux égarement » ! Les aveugles enfans d'Adam ne craignent pas de pécher, parce qu'ils espèrent un jour en être fâchés I J'ai lu couvent, dans les Ecritures, que Dieu envoie aux pécheurs l'esprit de vertige et d'étourdisscmentj mais

10 Jerem. \\. i a.

je le vois clairement dans vos excès. Voulez- vous vous convertir quelque jour, ou périr misérablement dans rimpénitence? Choisissez, prenez parti. Le dernier est le parti des démons. S'il vous reste donc quelque sentiment du christianisme, quelque soin de votre salut , quelque pitié de vous-même , vous espérez vous convertir; et si vous croyiez que cette porte vous fût fermée , vous n'iriez pas au crime avec l'abandon où je vous vois. Se convertir, c'est se repentir : vous voulez donc contenter cette passion , parce que vous espérez vous en repentir ? Quia jamais ouï parler d*un tel prodige? Est-ce moi qui ne m'entends pas? ou bien est-ce votre passion qui vous enchante? Me trompé-je dans ma pensée? ou bien étes-vous aveugle et troublé de sens dans la vôtre? Quand est-ce qu'on s'est avisé de faire une chose , parce qu'on croit s'en repentir quelque jour? C'est la raison de s'en abstenir sans doute : j'ai bien ouï dire souvent : Ne faites pas cette chose , car vous vous en repentirez.

Mais ô aveuglement inoui ! ô stupidité insensée , de pécher pour se repentir l Le repentir q.u'on prévoit n'est-il pas naturellement un frein au désir , et un arrêt à la volonté ? Mais qu'un homme dise en lui-même: Je me détermine à cette action, j'espère d'en avoir regret, et je m'en retirerois sans cette pensée; qu'ainsi le regret prévu devienne contre sa nature , et l'objet de notre espérance , et le motif de notre choix , c'est un aveuglement inoui ; c'est confondre les contraires, c'est changer l'essence dos choses. Non, non, ce que vous pensez , n'est ui uu

fkgS Sun la divinité

repentir ni une douleur : vous n'en entendez pas seulement le nom; tant vous êtes éloignes d'en avoir la chose ! Cette douleur qu'on désire , ce repentir qu'on espère avoir quelque jour, n'est qu'une feinte douleur et un repentir imaginaire. Ne vous trompez pas, chrétiens, il n'est pas si aisé de se repentir. Pour produire un repentir sincère, il faut renverser son cœur jusqu'aux fondemens, déraciner ses inclinations avec violence, s'indigner implacablement contre ses foiblesses , s'arracher de vive force à soimême. Si vous prévoyiez un tel repentir , il vous seroit un frein salutaire. Mais le repentir que vous attendez n'est qu'une grimace; la douleur que vous espérez, une illusion et une chimère : et vous avez sujet de craindre que par une juste punition d'avoir si étrangement renversé la nature de la pénitence , un Dieu méprisé et vengeur de ses sacremens profanés, ne vous envoie en sa fureur, non le peccaui d'un David , non les regrets d'un saint Pierre , non la douleur amère d'une Madeleine; mais le regret politique d'un Saiil , mais I^ douleur désespérée d'un Judas, mais le repentir stérile d'un Antiochus; et que vous ne périssiez malheureusement dans votre fausse contrition, et dans votre pénL tence impénitente.

Vivons donc , mes Frères , de sorte que la rémission des péchés ne nous soit pas un scandale. Rétablissons les choses dans leur usage naturel. Que la pénitence soit pénitence , un remède et non un poison; que l'espérance soit espérance, une ressource à la foiblessc et non un appui à l'audace^

que la douleur soit une douleur ; que le repentir soit un repentir, c'est-à-dire Fexpiation des péche's passés et non le fondement des pe'chés futurs. Ainsi nous arriverons par la pénitence au lieu où il n'y a plus ni repentir ni douleur , mais un calme perpétuel et une paix immuable, [que je vous souhaite] au nom , etc.

^ ' 3o4 SVÏi LA NÉCESSITÉ

SERMON

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