PRÊCHÉ A LA COUR
Endurcissement des pécheurs : leur insensibilité surprenante : effets terribles du péché et de la justice divine sur eux : illusion de leur fausse sécurité : extrémité de leur malheur.
Jam enim securis ad radicem arborum posita est : omnis ergo arbor non faciens fructum bonum, excidetur et in ignem mittetur.
La cognée est déjà à la racine de Varhre : donc tout arbre qui ne portera pas de bons fruits ^ sera coupé et jeté au feu. Luc. m. 9.
V^uELQUE effort que nous fassions touslçs jourspour faire connoître aux pe'cheurs l'état funeste de leur concience , il ne nous est pas possible de les e'inouvoir, ni par la vue du mal présent qu'ils se font euxmêmes, ni par les terribles approches du jugement futur dont Dieu les menace. Le mal présent du péché ne les touche point , parce qu'il ne tombe pas sous
leurs sens, auxquels ils abandonnent toute leur conduite. Et si pour les éveiller , dans cet assoupissement le'thargique, nous faisons retentir à leurs oreilles cette trompette épouvantable du jugement à venir qui les jettera dans des peines si sensibles et si cui antes ; cette menace est trop éloignée pour les presser à se rendre : « Cette vision , disent-ils , chez le prophète » Ezéchiel, ne sera pas si tôt accomplie » : In dies multos et in tempora longa iste proplietat (0. Ainsi leur malice obstinée résiste aux plus pressantes considérations que nous leur puissions apporter , et rien n'est capable de les émouvoir; parce que le mal du péché, qui est si présent, n'est pas sensible ; et qu'au contraire le mal de l'enfer , qui est si sensible, n'est pas présent. C'est pourquoi la bonté divine qui ne veut point la mort du pécheur , mais qu'il se convertisse et qu'il vive , pour effrayer ces consciences malheureusement intrépides, fait élever aujourd'hui du fond du désert une voix dont le désert même est ému : Vox Domini concutientis desertum , et conimo^^ebil Dominus desertum Cades (2) : « La voix du Seigneur ébranle le désert : » le Seigneur remuera et agitera le désert de Ca- )) dès ». C'est la voix de saint Jean-Baptiste , qui non content de menacer les pécheurs « de la co- » 1ère qui doit venir m, à venturd ira; sachant que ce qui est éloigné ne les touche pas , leur montre dans les paroles de mon texte la main de Dieu déjà appuyée sur eux , et leur dénonce de près sa vengeancetoute présente : Jam cnini securis ad radicem. arborum posila est : « La cognée est déjà mise à la (0 Ezech. XM, 1-. — {■>) Ps. XXV m. 7.
» racine des arbres ». Mais, mes Frères , comme cette voix du grand précurseur résonnera en vain au dehors , si le Saint-Esprit ne parle au dedans *, prions la divine Vierge qu'elle nous obtienne la grâce d'être émus de la parole de Jean - Baptiste , comme Jean-Baptiste lui-même fut ému dans les entrailles de sa mère par la parole de cette Vierge , lorsqu'elle alla visiter sainte Elisabeth; et lui communiqua dans cette visite une partie de la grâce , qu'elle avoit reçue avec plénitude par les paroles de l'ange que nous allons réciter : Jlve y Maria,
Faisons paroître à la Cour le prédicateur du désert; produisons aujourd'hui un saint Jean-Baptiste avec toute son austérité. La Cour n'est pas inconnue à cet illustre solitaire ; et s'il n'a pas dédaigné de prêcher autrefois dans la Cour d'Hérode , il prêchera bien plus volontiers dans une Cour chrétienne et religieuse , qui a besoin toutefois et de ses exhortations et de son autorité pour être touchée. Paroissez donc , divin précurseur, parlez avec cette vigueur plus que prophétique , et faites trembler les pécheurs superbes sous cette terrible cognée qui porte déjà son coup, non aux branches et aux rameaux, mais au tronc et à la racine de l'arbre , c'està-dire à la source même de la vie. Jam enim securis ad radicem ayhorum posita est.
Pour entendre exactement les paroles de ce grand prophète , remarquons , s'il vous plaît. Messieurs, qu'il ne nous représente pas seulement ni une main armée contre nous , ni un bras levé pour nous frapper : le coup , comme vous voyez , a déjà porté ,
puisqu'il dit que la cognée est à la racine. Mais encore que le tranchant soit déjà entré bien avant , saint Jean toutefois nous menace encore d'un second coup qui suivra bientôt , pour abattre tout-àfait Tarbre infructueux ; après quoi il ne restera qu'à le jeter dans les flammes : Omnis ergo arhor non faciens fructum bonum ^ excidelur et in ignem mittetur (0 : « Tout arbre donc qui ne porte pas » de bon fruit , sera coupé et jeté au feu ».
En effet, il est certain qu'avant que la justice de Dieu lance sur nos têtes coupables le dernier trait de sa vengeance , nous sommes déjà frappés par le péché même. Une blessure profonde a suivi ce coup, par laquelle notre cœur a été percé; tellement que nous avons à craindre deux coups infiniment dangereux-, le premier, de notre main propre parle crime; le second, de la main de Dieu par sa vengeance : et ces deux coups suivent nécessairement de la nature même du péché. Et afin que cette vérité soit expliquée par les principes, je suis obligé. Messieurs, de bien poser avant toutes choses une doctrine que j'ai tirée de saint Augustin , laquelle s'éclaircira davantage par la suite de ce discours : c'est qu'on peut considérer le péché en deux différentes manières, et avec deux rapports divers : premièrement, par rapport à la volonté humaine; secondement, par rapport à la volonté divine. Il est la malheureuse production de la volonté humaine , et il se commet avec insolence contre les ordres sacrés et inviolables de la volonté divine : il sort
(0 Luc m. 9.
donc de Tune , et résiste à l'autre. Enfin ce n'est autre chose, pour le définir, qu'un mouvement de la volonté humaine contre les règles invariables de la volonté divine.
Ces deux rapports différens produisent deux mauvais effets. Le péché est conçu dans notre sein par notre volonté dépravée ; il ne faut donc pas s'étojiner s'il y corrompt, s'il y attaque directement le principe de la vie et de la grâce : voilà la première plaie. Mais comme il se forme en nous en s'élevant contre Dieu et contre ses saintes lois, il arme aussi contre nous infailliblement cette puissance redoutable ; et c'est ce qui nous attire le second coup qui nous blesse à mort. Ainsi, pour donner au pécheur la connoissance de tout son mal, il faut lui faire sentir, s'il se peut; premièrement, chrétiens, que la cognée l'a déjà frappé , qu'il est entamé bien avant , et qu'il s'est fait par son péché même une plaie profonde : « La cognée est déjà mise à la racine des » arbres » : Jam enim seciuis ad radiceni arho^ rum posita est. Mais il faudra lui montrer ensuite que s'il diffère de faire guérir cette première blessure , Dieu est tout prêt d'appuyer la main pour le retrancher tout-à-fait ; afin que s'il ne craint pas le coup qu'il s'est donné par son crime , il appréhende du moins celui que Dieu frappera bientôt par sa justice : « Tout arbre donc qui ne porte pas de bon » fruit, sera coupé et jeté au feu » : Omnis crgo arhor nonfaciensfructum bonum , excidetxir et in ignem mittetur. Et ce sont ces deux puissantes considérations qui partageront ce discours.