LE TROISIÈME DIMANCHE DE UAVENT
SUR LE FAUX HONNEUR ET L'HUMILITIi CHRÉTIENNE.
Miserunt Judaei ab Jerosolymis sacerdotes et levitas ad eum, ut interrogareiit eum; Tu quis es?
Les Juifs envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites h Jean- Baptiste^ pour lui demander^ Qui êtesvous ? Jean. i. 19.
Le Maître de l'humilité paroîtra bientôt sur la terre; l'Eglise^ pour nous préparer au mystère de sa naissance , nous propose aujourd'hui l'exemple admirable de la modestie de saint Jean-Baptiste : et par-là nous devons apprendre que Tune des plus saintes dispositions que nous puissions apporter à recevoir Je'sus-Christ naissant, c'est le mépris de ce faux honneur qui établit dans le monde tant de mauvaises coutumes et tant de maximes dangereuses.
La presse est au désert; on y aborde de toutes parts : « Toute la Judée, dit l'Evangéliste , et même » la ville royale y accourt » : Omnis Judœœ regio
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et Jerosoljmitœ universi (0. On vient voir, on vient écouter, on vient admirer Jean-Baptiste comme un homme tout divin. Les peuples étonnés de sa vertu ne savent quel titre lui donner ; même celui de prophète ne leur semble pas assez grand pour lui (2). Ils prennent saint Jean-Baptiste pour le Messie; et je ne sais si ce n'est point encore quelque chose de plus glorieux, qu'en d'autres occasions on ait pris le Messie même pour un autre Jean-Baptiste (3). Dans une si haute réputation, et d'autant plus glorieuse qu'elle étoit moins recherchée, Jean-Baptiste demeure toujours ce qu'il est, c'est-à-dire toujours humble, toujours modeste. Il n'est rien de ce qu'on pense : il n'est point Elie; il n'est point prophète; et bien loin d'être le Messie, il n'est pas digne , dit-il, de lui délier ses souliers : car il se sert même de cette expression basse, afin de se ravilir tout-à-fait; et cette main vénérable de laquelle le Fils de Dieu a voulu être baptisé, cette main qu'il a élevée, dit saint Chrysostôme , jusques au haut de sa tête, n'ose pas même toucher ses pieds : Non sum dignus corrigiam calceamentorum sol\^ere (4) : « Je ne suis )) pas digne de délier le cordon de ses souliers ». Un tel homme sans doute nous est envoyé pour nous désabuser de l'honneur du monde. Il n'est personne qui n'expérimente jusques à quel point il nous éblouit , et combien même il nous captive. Qui n'a pas encore éprouvé combien le désir de l'honneur nous oblige à donner de choses à l'opinion et à l'apparence contre nos propres pensées? En
(0 Marc. I. 5. — (>J Luc. m. i 5. — (3) Marc. vi. i4- viii. 28. — (^) Luc. III. 16.
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combien d'occasions importantes la crainte d'un blâme injuste resserre un bon cœur? combien elle y étouffe de sentimens droits? combien elle en affoiblit de nobles et de vigoureux ?• La suite de ce discours nous fera paroître bien d'autres excès où nous jette l'honneur du monde. Il importe donc au genre humain que cet ennemi soit bien attaqué, mais auparavant il faut le connoître.
Je parle ici de l'honneur qui naît de l'estime des hommes; et c'est une certaine considération que Ton a pour nous pour quelque bien éclatant qu'on y voit , ou qu'on y présume. Voilà l'honneur défini ; il nous sera aisé de le diviser : et je remarque d'abord que nous mettons l'honneur dans des choses vaines , que souvent même nous le mettons dans des choses tout-à-fait mauvaises, et que nous le mettons aussi dans des choses bonnes. Nous mettons l'honneur dans des choses vaines , dans la pompe , dans la parure, dans cet appareil extérieur, parce que notre jugement est foible. Nous le mettons dans des choses mauvaises ; il y a des vices que nous couronnons, parce que notre jugement est corrompu. Et aussi parce que notre jugement n'est ni tout-àfait affoibli , ni tout-à-fait dépravé , nous mettons dans des choses bonnes, par exemple, dans la vertu, une grande partie de l'honneur. Mais néanmoins cette foiblesse et cette corruption font que nous tombons dans une autre faute, qui est celle de nous les attribuer , et de ne pas les rapporter à Dieu qui est Fauteur de tout bien. Il faut donc que nous apprenions aujourd'hui, et mes Frères, que nous l'apprenions par l'exemple de saint Jean-Baptiste, à
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chercher du prix et de la valeur dans les choses que nous estimons ; par-là toutes les vanite's seront décrie'es : à y chercher beaucoup davantage la ve'rité et la droiture; et par-là tous les vices perdront leur crédit : enfin à y chercher l'ordre ne'cessaire; et par-là les biens véritables , c'est-à-dire , les vertus seront honorées comme elles doivent être seules, mais d'un honneur rapporté à Dieu q\ii est leur premier principe. Et c'est le sujet de ce discours.
Les caractères de l'humilité en saint Jean-Baptiste : description de sa naissance, de ses austérités, de sa vie : si grand, que pris pour le Christ. Eclat de sa naissance sacerdotale : Jésus-Christ, charpentier. Légation honorable : des prêtres et des lévites , les premiers en dignité ; pharisiens , les premiers en doctrine. On s'en rapporte à lui-même. Tu quis es ? Quiddicis de teipso {^) ? « Qui êtes - vous ? » que dites-vous de vous-même » ? C'étoit une belle ouverture à l'orgueil. Tout le monde est préoccupé en sa faveur, et il ne lui coûtera qu'un aveu pour être honoré comme le Messie; mais il n'auroit garde
d'acheter le plus grand honneur du monde par une
mauvaise action.
Premier caractère d'humilité : Non-seulement [de]
ne rechercher pas, mais de rejeter les louanges quand
elles viennent d'elles-mêmes.
Second caractère : Refuser constamment les fausses louanges : Non siim ego Christus (2) : « Je ne suis
» pas le Christ m.
Troisième caractère : Les véritables et les vrais
talens pris non du côté le plus éclatant , mais du
•(') Joan. 1. 19, a 2. — W Ibid. 20.
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côte le plus bas. Il étoit Elie ; J^isus-Clirist Ta dit : il dtoit prophète , et plus que prophète (0 ; le même Jésus-Christ. Il n'est pas Elie en personne , il n est pas prophète selon la notion commune, prédisant l'avenir , mais montrant Je'sus-Christ présent : il dit absolument qu'il ne l'est pas; du côté le moins favorable.
Quatrième caractère : Ne dire pas seulement de soi ce qui est humiliant , mais l'inculquer : ce qui est marqué par ces paroles (2) : Et confessus "est ^ et non negauit , et confessus est : « Et il le confessa » et ne le nia pas , et il le confessa ».
Cinquième caractère : Exténuer ce qu'on ne peut pas s'ôter, en faisant voir qu'on nei'a pas de soi-même, et que de soi-même on n'est rien. Qui êtes- vous? Je suis une voix. Quoi de moins subsistant et de plus rien qu'une voix, un son, un air frappé? Je parle, je cesse; en un instant tout est dissipé. Il ne dit pas : Je suis celui qui crie ; mais. Je suis la voix de celui [ qui crié ] ; un autre parle en moi. La voix ne subsiste que par celui qui parle. Je cesse de vouloir parler , la voix cesse en un instant ; il n'en reste rien. Rien de plus dépendant d'autrui que la voix.
Sixième caractère : Autre manière d'exténuer ce qu'on ne peut pas s'ôter , en se comparant à quelque chose de plus grand, conmie saint Jean à Jésus-Christ : E§o baptizo in aquâ; médius vestrâm stetit (?) : ille est qui baptizat in Spiritu sanclo et igni (4) : anle mefactus est , quia prior me erat (5) : « Moi je baptise dans l'eau : il y a quelqu'un au mi-
(0 MaUh. XI. 9, 14. — W Joan, 1. 19. — W Ibid. 26. — (4) Matth. m. II. — ^5) Joan. i. 3o.
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3) lieu de vous; c'est celui-là qui baptise dans le 5) Saint-Esprit et le feu : il a été' fait avant moi, » parce qu'il e'toit avant moi ». Dans cette comparaison , qui ose se réputer quelque chose, surtout si celui qui est si grand , et à qui il se compare , a été dans l'abjection comme Jésus-Christ ? Médius vestrûm : « Parmi vous ». Nulle distinction : Quem vos nescitis : « Que vous ne connoissez pas ». Qui ose vouloir se signaler et se distinguer, quand Jésus-Christ [est] inconnu.
Voilà comme il s'abaisse : pas digne des courroies de Jésus-Christ : lui, au-dessous des pieds, et Jésus- Christ le met à la tête.
Je viens ensuite à l'explication du culte de la messe : les préparations du sacrifice : Parate viam Domini (0 : « Préparez la voie du Seigneur ».
CO Matth. m. 3.
SERMON