SUR LE MÊME SUJET
Activité de la justice divine contre le pécheur. Son opposition à la loi de Dieu. Effets qui en résultent contre lui. Ce qu'il doit faire pour éviter les coups de la main vengeresse. Dignes fruits de pénitence, toujours salutaires.
ce Une voix crie dans le désert : Préparez les voies » du Seigneur, aplanissez les sentiers de notre » Dieu ; pour cela il faut combler toutes les vallées » et abattre toutes les montagnes (0 » : c'est-à-dire qu'il faut relever le courage des consciences abattues par le désespoir, et abattre sous la main de Dieu par la pénitence les pécheurs superbes et opiniâtres qui s'élèvent contre Dieu, etc.
L'Eglise fera bientôt le premier, lorsqu'elle dira aux pécheurs : Consolamini ^ consolaminii?),.,, Gaudiujn magnum ;.... quia natus estvobis hodie Salvator& : « Consolez-vous, consolez-vous.... Je vous » annonce le sujet d'une grande joie.... Il vous est )) né un Sauveur ». Mais devant que de relever leur courage, il faut premièrement abattre leur arro-
(*) Ces fragmens nous paroissent avoir été composés par l'auteur, pour être adaptés au sermon précédent, qu'il aura voulu prêcher dans quelque autre occasion avec certains changemeos et des additions. JUdit. de Déf'oris.
CO Luc, m. 4- — W IsaL xl. i. — (3) L^c. ii. lo, u.
gance : Jam enim securis ad radicem arhorum posita est (0 : « Car la cognée est de'jà mise à la racine » de l'arbre «. Pour cela il faut des paroles inspirées d'en-haut. A^e , Maria,
Deux coups; celui du péché, celui de la justice divine. L'un ôte la vie, l'autre l'espérance : le coup du péché, la vie ; le coup de la justice, l'espérance. Chose étrange et incroyable , Messieurs 1 après la perte de la vie, peut-il rester de l'espérance? Oui, parce que Dieu est puissant pour ressusciter les morts, et « qu'il peut, dit notre évangile, faire » naître des enfans d'Abraham de ces pierres (2) » insensibles et inanimées ; et sa miséricorde infinie lui faisant faire tous les jours de pareils miracles, ceux qui ont perdu la vie de la grâce, n'ont pas néanmoins perdu l'espérance, etc.
Faut traiter le second point, et dire par quels degrés Dieu abat l'appui et le fondement de cette espérance mal fondée. Ce coup n'est pas toujours sensible. Il dessèche l'arbre et la racine en retirant ses inspirations.
Ainsi je ne m'étonne pas si les pécheurs convertis regardent l'état d'où ils sont sortis avec une telle frayeur, et ne se sentent pas moins obligés k Dieu , que s'il les avoit tirés de l'enfer. Posuerunt me in lacii inferiori (?) : « Ils m'ont mis dans une fosse profonde ». Eruisti animain meani ex inferno inferiori (4) : « Vous avez retiré mon ame de l'enfer le plus pro- » fond ». Deux choses font l'enfer : la peine du
(0 Luc. m. 9. — W Ihid. 8. — (3) Ps. ixxxvii. 6. — (4) Ps. Lxxxy. la.
damné, séparation éternelle d'avec Jésus-Christ ; Nesciovos (0 : « Je ne vous connoispas ». Âlasainte table : il ne nous connoît plus. Elle est éternelle de sa nature. Le feu, la peine du sens. Il n'est pas encore allumé, mais nous en avonsennousle principe. En effet , d'où pensez-vous , chrétiens , que Dieu fera sortir [ ce feu ? du sein même du pécheur ],
Le moment que Dieu a marqué pour donner ce coup irrémédiable qui enverra les pécheurs au feu éternel , par une juste disposition de sa providence, ne leur doit pas être connu. C'est un secret que Dieu se réserve et qu'il nous cache soigneusement , afin «que nous soyons toujours en action , et que jamais nous ne cessions de veiller sur nous. Néanmoins le pécheur s'endort dans les longs délais qu'il lui donne , l'attendant à la pénitence ; et pendant qu'il dort à son aise au milieu des prospérités temporelles , il s'imagine que Dieu dort aussi : « Il dit dans son » cœur : Dieu l'a oublié » ; il ne prend pas garde à mes crimes : Dixil enim in corde suo : Oblitus est Deus (^) ; et parce qu'il ne song« pas à se convertir et que Dieu ne lui fait pas sentir sa fureur, il croit que Dieu ne songe pas à le punir. Pour lui ôter de l'esprit cette opinion dangereuse , tâchons aujourd'hui de lui faire entendre une vérité chrétienne qui nous est représentée dans notre Evangile, et que je vous prie de comprendre : c'est que la justice <livine qui semble dormir, qui semble oublier les |)écheurs , les laissant prospérer long-temps en ce jnonde , est toujours en armes contre eux , toujours en action, toujours vigilante , toujours prête à don-
(') MaUh. XXV. 12. — W Ps. IX. 34-
ner le coup qui les coupera par la racine y pour ne leur laisser aucune ressource.
Mais afin de bien comprendre cette vérité , il est nécessaire , Messieurs , de vous expliquei' plus profondément ce que j'ai dé)à touché en peu de paroks touchant la contrariété inânie qui est entre le pécheur et la justice de Dieu. Je suivrai encore le grand Augustin , et les ouvertures admirables qu'il nous a données pour l'éclaircissement de cette matière en son épître quax'ante- neuvième (0. Il remarque donc en ce lieu qu'il y a cette opposition entre le pécheur et la loi, que comme le pécheur détruit la loi autant qu'il le peut,, la loi réciproquement détruit le pécheur j tellement qu'il y a entre eux »Re inimitié qui j;amais ne peut être réconciliée : et quoique cette vérité soit très-claire, vous serez néanmoins bien aises, Messieurs y d'entendre ui^ belle raison par laquelle saint Augustin Ta prouvée. Elle tombera sans difficulté dans l'intelligence: de tottt le monde , parce qu'elle est établie sur le principe le plus connu de l'équité naturelle : a Ne fais pas ce que tu ne veux » pas qu'on te fasse )> : In qud mensurd mensi fue» ritis , remelietur vobis ^'^) : « Oa se servira envers toi j) de la même mesure dont tu te seras seiwi » . Pécheur, qu'as-tu voulu faire à la loi de Dieu ? N'as-tu pas^ voulu la détruire et anéantir son pouvoir ? Oui , certainement , chrétiens. « Les iLommes qui neveu- », lent pas être justes, souhaitent qu'il n'y ait point » de vérité, et par conséquent point de lot qui con-
(0 Epi$i, eu. al. XLix^ tonu u, col a8i , et stq. — (") Lur
vu. 3.
» damne les injustes » : Qui dum nolunt esse justij nolunt esse verilatem quâ damnentur injusti (0.
Et c'est pour cela , chrétiens , que Moïse descendant de la montagne, entendant les cris des Israélites qui adoroient le veau d'or , laisse tomber les tables sacrées où la loi étoit écrite et les brise : Vi-dit vitulum et choros j et projecit tabulas, et f régit cas (2) : « Il vit le veau et les danses , et il jeta les 5) tables et les brisa » . Et cela , pour quelle raison ? si ce n'est pour représenter ce que le peuple faisoit alors. Ah ! ce peuple ne mérite point d'avoir de loi, puisqu'il la détruit entière en ce moment qu'on la lui porte de la part de Dieu. Qu'a fait cette loi pour être brisée ? Détruisez les pécheurs, faites-les mourir. Il le fera en son temps , mais en attendant il nous montre ce que nous faisons à la loi.
C'est pourquoi il brise les tables où le doigt de Dieu étoit imprimé ; et remarquez , s'il vous plaît , Messieurs , que le peuple ne pèche que contre l'article qui défendoit d'adorer les idoles : Non faciès tibisculptile (3) : « Vous ne vous ferez point d'image » taillée au ciseau ». Mais qui pèche en un seul article, il détruit autant qu'il peut la loi toute entière. C'est pourquoi il laisse tomber et il casse ensemble toutes les deux tables, pour nous faire entendre , mes Frères , que par une seule transgression toute la loi divine est anéantie. Mais comme les pécheurs détruisent la loi, il est juste aussi qu'elle les détruise ; il est juste qu'ils soient mesurés selon
(0 S. Aug. Tract, xc. in Joan. n. 3, tom. m, part, ii, col. jai. —
leur propre mesure , et qu'ils souffrent justement ce qu'ils ont voulu faire injustement. Car si cette règle de justice doit être observée entre les hommes , de ne faire que ce que naus voulons qu'on nous fasse; combien plus de l'homme avec Dieu et avec sa loi éternelle? Et c'est pourquoi, dans l'histoire que j'ai racontée , le même Moïse qui brisa la loi fit aussi briser le veau d'or , et mettre à mort tous les idolâtres dont l'on fit un sanglant carnage ; nous montrant par le premier ce que le pécheur veut faire à la loi, qui est de l'anéantir et de la rompre effectivement, et nous faisant voir par le second ce que fait la loi au pécheur, qui est de le perdre et le mettre en pièces. « Ainsi , dit saint Augustin , ce que le pécheur » a fait à la loi à laquelle il ne laisse point de place D) en sa vie, la loi de son côté le fait au pécheur en » lui ôtant la vie à lui-même » : Quod peccator facil legi quant de sud vitd abstulit, hoc eifacit leoc^ ut auferat eum de hominum vitd quant régit (0.
Voilà donc une éternelle opposition entre le pécheur et la loi de Dieu , c'est-à-dire par conséquent entre le pécheur et la justice divine. De là vient que la justice divine nous est représentée dans les Ecritures toujours armée contre le pécheur. « Toutes M ses flèches sont aiguisées , nous dit le prophète , » tous ses arcs sont bandés et prêts à tirer m : Sagittœ ejus acutœ, et omnes arcus ejus exienli (■^). Que s'il retarde par miséricorde à venger les crimes, sa justice cependant souffre violence : « Cela m'est à » charge, dit-il, et j'ai peine à le supporter » : Fada suntmihi molesta j laboravi sustinens (?), Mais pour-
(') Episl. eu, n. 2\y col. 28a. — W Isai. y. 28. — C^) UiJ. i. i4-
3g2 SUR LA NÉCESSITÉ
<juûi rechercker ailleurs ce que je trouve si clairement; daa$ mon Evangile? Que ne pui&rje vous représenter et vous faire appréhender vivement Iç tranchant épouvantable de cette cognée appliqué^ à la racine de larbye? 4 tout^ heure , à tous mom^^s, elle veut frapper, parce qu il n'y a heure , il xk'y a, moment où la justice divine irritée ne s'anime ellemême contre les pécheurs. H est vrai qu elle retarde; à frapper , mais c'est que» la misérico^rde ai'i'ête son bvas. Elle tâche toujours de gagner le temps ; elle pousse d'un moment à l'autre, nous attendant à la pénitence. Pécheurs, ne sentez-vous pas quelquefois le tranchant de cette justice appliqué sur vous? Lorsque votre conscience vous trouble, qu elle vous inquiète, qu'elle vous effraie, qu'elle vous réveille en sursaut, rençiplis^aut votre esprit des idées funeste de la peine qui vous suit de près, c'est que la justice diviue commeuce à frapper votre cons^ science criminelle : elle crie , elle vous demande secours, elle se trouble, elle est étonnée. Mais, ô Dieu! quel sera son étonnçment, lorsque la justice divine laissera alle:r tout-^-fc^it la main ! Que si elle demeure insensible, si ellç ue s'aperçoit pas du coup qui la frappe y ah ! c'est qu'il a déjà donné bien ava^t, que l'espirit dçyie. ne coule plus, et de là vient que le sentip^ut est tout offusqué. Mais soit que vous sentiez ce trancliant, soit que vous ne sentiez pas le coup qu'il vous donue, il touche, il presse déjà la raçiue, et il u'y a rien eatre deu%, O pécheur , ne trembles-tu pas sous cette main terrible de Dieu, qui non-seulement est levée, mais, déjà appesantie sur ta tête ? Jam enim seçuris ad
DE LA PÉJS'ITENCE. Sy^
radicem arboris posita est : « La cognée est déjà » mise à la racine de l'arbre ». Elle ne s'approche pas pour ébranler l'arbre, ni pour en faire tomber les Cruits ni les feuilles ; plaisirs , richesses, les biens àe fortune , biens externes qui ne tiennent pas à notre personne : il ne faut pas un si grand effort , il ne faut pas [ toucher ] la racioe , il ne faut que secouer l'arbre. Elle n'en veut pas même aux branches , à la santé , a, U vie du corps : elle le fait quelquefois , mais ce o'est pas là maintenant oh elle touche : « Elle est à la racine », dit saint ChrysostôxBÇ. : uipposita est ad radicem. Il ny a plus rien entre deux ; et après ce dernier coup , qui nous menace à toute heure, il n'y a plus que le feu pour nous, et encore un feu éternel. Kepi-ésentez-vous , chrétiens, un homme à qui sOiU ennemi a ôté les armes , qui le presse l'epée Siir 1^ gorge , Demande la vie , demande pardon; il commence à appuyer de la pointe sur la poitrine à l'endroit du cœur. C'est ce que Pieu fait dans notre évangile ; il n'enfonce pas encove le coup , ce sont les mots de saint Chrysostômç , mais aussi ne retire-t-il pas encore la main. 11 ne retire pas , de peur que tu no te relâches et ne t'ei>fles ; et il n'avance pas tout-àfait, de peur que tu ne périsses. En cet état il te dit dans notre Evangile : Ou résous-toi bientôt à la mort, ou demande promplement pardon : Omnis arbor non faciens fruGtum ^ excidetur^ « Tout arbre » qui ne fait point de fruit , sera coupé ». Ne désespère pas , ô pécheur , il n'a pas encore frappé ; tremble néanmoins, car il est tout prêt, et le coup sera sans remède. Peut-cire va-t-il frapper dans eu
moment même ; peut-être sera-ce la dernière fois qu'il te pressera à la pénitence.
Mais je suis en bonne santé : épargne-t-il la jeunesse ? Epargne-t-il la naissance ? épargne-t-il la modération , qui semble un des plus puissans appuis de la vie ? Mais en un moment il renverse tout. Et puis quand il te voudroit prolonger la vie, il sait bien nous frapper d'une autre manière. Peut-être qu'il ne laissera pas de frapper en retirant pour jamais les dons de sa grâce. S'il les retire , arraché ou desséché, c'est la même chose; le coup est donné, la racine est coupée , l'espérance est morte. Que tardons-nous donc, malheureux, à lui donner les fruits qu'il demande? Et quoi! si vite, si promptement , et si près du coup de la mort ! Oui , mes Frères; en ce moment même faites germer ces fruits salutaires; ces fruits peuvent croître en toute saison, et ils n'ont pas besoin du temps pour mûrir. Nathan menace David de la part de Dieu ; voilà la cognée à la racine. En même temps , sans aucun délai : « J'ai pé- 3> ché », dit- il au Seigneur. Voilà le fruit de la pénitence ; et au même instant qu'il paroît , le tranchant de la cognée se retire : Dominus transtulit peccatum tuum (0; « Le Seigneur a transféré votre » péché ». Ne demande donc pas un long temps pour accomplir un ouvrage qui ne demande jamais qu'un moment heureux. Il suffit de vouloir, dit saint Chrysostôme (''^), et aussitôt le germe de ce fruit paroît ; et la cognée se retirera sitôt qu'elle verra paroître, je ne dis pas le fruit , mais la fleur ; je ne dis pas la fleur, mais le nœud , mais le moindre rejeton
(0 Il.Reg. xn. i3. — K'*) Hornil. xi. in Matt. tom. vii,p. i5a, i53.
DE LA PÉNITENCE. BqS
qui témoignera de la vie. Ah ! s'il est ainsi, chrétiens, malheureux et mille fois malheureux celui qui sortira de ce lieu sacré sans donner à Dieu quelque fruit ! Si vous ne pouvez lui donner une entière conversion , une repentance parfaite , ah ! donnezlui du moins quelques larmes pour déplorer votre aveuglement. Ah 1 si vous ne pouvez lui donner des larmes, ah ! laissez du moins aller un soupir qui témoigne le désir de vous reconnoître ; et si la dureté de vos cœurs ne vous permet pas un soupir, battez-vous du moins la poitrine , jetez du moins un regard à Dieu pour le prier de fléchir votre obstination ; donnez quelque aumône à cette intention , et pour obtenir cette grâce. Ce n'est pas moi, mes Frères, qui vous le conseille, c'est la voix du divin précurseur qui vous y exhorte dans notre évangile. C'est lui qui excite aujourd'hui les peuples à faire des fruits de pénitence. C'est lui qui , pour les presser vivement , leur représente la cognée terrible de la vengeance divine toute prête à décharger le dernier coup , s'ils ne produisent bientôt ces bons fruits. Là-dessus le peuple ; Quid faciemus ? « Quel fruit produirons- » nous? « Qui habet duos tunicas, det non habenti ; et qui habet escas ^ similiter faciat (0 : « Que celui M qui a deux habits en donne à celui qui n'en a pas; M et que celui qui a de quoi manger, en agisse de a) même ». C'est ^ pour cette maison qu'il parloit. Vous dirai-je la honte de l'Eglise ? non , ces pauvres catholiques n'ont pas d'habit, ils n'ont pas de nourriture. Ne dites pas : Je l'ignorois. Je vous le déclare; BC croyez pas que nous inventions. Ce n'est pas ici un {^) Luc. III. 10, II.
théâtre où nous puissions inventer à plaisir des sujets propres à e'mouvoir et à exciter les passions. Que de profusions dans les tables ! que de vanités sur les habits \ que de somptuosité dans les meubles ! Mais quelle rage et quelle fureur dans le jeu ': Lje de'sespoir [de ces infortunés est la suite de tant de désordres]. Nous rendrons compte de ces âmes.
Quand il lâchera le dernier coup , etc. Mome^^t que Dieu a réservé à sa puissance. Le dernier coup après les grandes miséricordes , après l'abondante effusion , [ après V ] épanchement des grandes grâces. Preuve par notre Evangile : Jam enim securis : « Déjà la cognée ». « Le Seigneur avoit commencé » à s'ennuyer » : Cœpit Dominiis tœdere (ï). Dégoût [ de Dieu , ] quand on passe si facilement du crime à la pénitence , et de la pénitence au crioLe. Déjà , depuis la venue du Sauveur. Dieu s étoit irrité conlU'eson peuple qui avoit méprisé les prophètes : w Ils » ont, dit-il, appesanti leurs oreilles, ils ont endurci » leur cœur comme un diamant, pour ne poin-t écou- » ter les paroles que je leur ai envoye'es en la main de » mes serviteurs les prophètes ; et il s'est élevé wne M grande indignation, une commotion violente dans » le cœur du Seigneur Dieu des armées » : Etfaçta est indignatio magna à Domino exerciUium {?■), Pour venger le mépris de ses saints prophètes , Dieu a secoué la nation judaïque comme un grand arbre , il en a fait tomber les fruits et tes feuilles , la gloire de ce peuple , la couronne et le sceptre de ses rois entre les mains des rois d'Assyrie. 11 jette les sceptres coaune un roseau : quand il lui plaît , un roseau est
CO IV. Reg. X. Sa. — C*) Zach. vu. 1 1 , 12.
DE LA PÉNITENCE. '^gn
un sceptre et un sceptre est un roseau. Il a frappé les branches, les tribus : une partie au-delà du fleuve, une autre en quelque partie de Tempire des Assyriens : cependant encore une souche en Israël , encore une racine en Jacob. Le temple , les sacrifices, le conseil de la nation, Tautorité de pontifes, enfin une forme d'empire, de république. Jésus est venu, Jésus a prêché, etc. Jam securis ad radicem : L'arbre a été coupé par le pied , ou plutôt déraciné tout-à-fait.
Tite vient bientôt après Jésus-Christ : le vengeur suit de près le Sauveur. Ils n'ont pas connu le temps de leur visite : Dieu les visite à main armée. L'aigle romaine vient fondre sur eux et les enlever, malgré les forteresses dans lesquelles ils avoient mis leur confiance. Tite se reconnoît l'instrument de la vengeance de Dieu. Sans savoir le crime, il reconnoît la vengeance; tant le caractère de la main de Dieu paroissoit de toutes parts. « Tite , dit Apollo- » niusdeTyane, en prenant Jérusalem , avoit rem- » pli de cadavres tous les lieux d'alentour. Les peu- » pies voisins voulurent le couronner en considéra- » tion de sa victoire. Mais il leur répondit qu'il étoit » indigne de cet honneur, qu'on ne devoit point M lui attribuer les œuvres extraordinaires qui ve- » noient de s^opérer; qu'il n'avoit fait que prêter ses » mains à Dieu , qui exerçoit manifestement sa co- » 1ère contre les Juifs » : Interea Titus captis Hierosoljmis , omnia circum loca cadaweribus compleverat. Finitimœ auiem gentes ob victoriam coronare ipsum voluerant. Ille verb tali honore indigniim se esse respondil : non cnim se esse taliumopcrum auc-
dgd SUR LA NÉCESSITÉ
torenij sed Deo iracundiam contra Judœos demons" tranti j suas nianus prœbuisse (*).
Le temple renversé, le sacrifice aboli, toute la nation disperse'e , le jouet et la de'rision de tous les peuples du monde : Omnia in figura contingebant illis (0 : « Tout leur arrivoit en figure m. Ce peuple dans ses bénédictions, figure de nos grâces ; dans ses malédictions, figure de la vengeance que Dieu exerce sur nous, etc. Le baptême, la pénitence ; le pain des anges, viande céleste. Dieu s'approche deTarbre, non pour faire tomber les fruits et les feuilles. Il n'en veut ni à votre bien , ni à vos fortunes. Il ne faut pas la cognée, il ne faut pas la racine. Les biens externes tiennent si peu qu'il ne faut que secouer l'arbre légèrement, et après le moindre vent les emporte. Il n'en veut pas aux branches, à la santé, à la vie j ad radicem , au fond de l'ame. Arbre infructueux, où il ne trouve aucun fruit; quœ non facitfructuin bonum.
« Un homme avoit un figuier planté dans sa » vigne, et venant pour y chercher du fruit, il n'y » en trouva point. Alors il dit à son vigneron : Il » y a déjà trois ans que je viens chercher du fruit à » ce figuier sans y en trouver; coupez- le donc; » pourquoi occupe-t-il la terre inutilement? Le » vigneron lui répondit : Seigneur, laissez-le en-
(*) Philost. Apol. Tyan. Vita. l vi, c. xiv, Bossuet s'étoit contenté d'indiquer dans son manuscrit le récit de Philostrate, par ces mots : Ce qui en est écrit dans la vie d'AfjoUonius Tjraneus. Noua avons cru entrer dans ses vues, en donnant ici le texte imporlaut de rhistorien d'Apollouius. EdÀt. de Ddforis.
(^) I. Cor. :s^. II.
î) core cette année , afin que je le laboure au pied » et que j'y mette du fumier : après cela s'il porte » du fruit , à la bonne heure ; sinon vous le ferez » couper (0 ».
Je suis venu depuis trois ans : trois ans , c'est un terme immense pour l'attente de notre Dieu. Comptons vingt ans, trente ans, cinquante ans. Songez à votre âge , je n'entreprends pas de faire ce de'nombrement; et il n'a pas encore trouvé de fruit. Les autels de notre Dieu n'ont pas encore vu vos prémices. Il faut couper : ÏJt quid enimterram occupât? « Pourquoi occupe-t-il la terre inutilement » ? il occupe le soin de mes ministres, qui travailleroient plus utilement sur des âmes mieux disposées. Il fait ombre à ma vigne, et empêche que mes nouveaux plants ne prennent le soleil, ou que leur fruit ne mûrisse. « Donnez encore un an ». Voyez un terme préfix et un terme assez court ; car l'Eglise qui intercède sait qu'il ne faut pas abuser de la patience d'un Dieu. Trois ans , une longue attente ; un an , une longue surséance : « Et s'il rapporte du fruit , à » la bonne heure; sinon vous le couperez ». Elle consent. Appliquez à l'ame : vous avez eu la pluie , vous avez eu le soleil , vous avez eu la culture ; vous n'avez ni profité ni porté de fruits : vous n'avez plus rien à attendre que la cognée et le feu. Portez des fruits : Fructwn bonum : au goût de Dieu : Di'gnos fructus : dignes du changement que vous méditez, dignes des mauvaises œuvres que vous avez faites. Changement total au dedans et au dehors. Proportion avec les mauvaises œuvres. Maximes des Pères : C«) Lucxxn. 7, 8.
4oD SUR LA IVÉCESSITÉ
tous, sans exception : qui s'est abandonne aux choses défendues, doit s'abstenir des permises. Autant qu'il s'est abandonné, autant doit-il s'abstenir : Dignos. Mes Frères, je ne veux rien exagérer; Dieu m'est témoin, je désire sincèrement votre salut, et je ne, veux ni élargir ni étrécir les voies de Dieu. Voilà les maximes qui ont enfanté les vrais pénitens. Les autres [conduisent] à la perdition éternelle. Faitesvous des fruits dignes de pénitence ? Ces gorges et ces épaules découvertes étalent à l'impudicité la proie à laquelle elle aspire. Est-ce pour réparer le temps que vous le consumez au jeu? Lier les parties, les exécuter , les reprendre , l'inquiétude de la perte, l'amorce du gain, l'ardeur, etc. Et quand vous étalez cette parure et tous ces ornemens de la vanité, faites-vous des fruits dignes? etc. Vous n'humiliez pas la victime; non, vous parez l'idole. Faites des fruits dignes : mais pressez-vous , car le règne de Dieu approche , comme saint Jean vous presse et ne vous laisse aucun repos : pas un mot qui ne vous presse ; Appropinquat. Tant mieux. C'est un règne de douceur. Jésus , etc. La justice après. A la suite des grâces , un grand attirail de supplices : Jam securis ad radicem. Je n'ai dit que ce qui est.
Pour comprendre solidement combien est grande la colère de Dieu contre les pécheurs qui ne Tappaisent pas par la pénitence , il faut supposer deux principes dont la vérité est indubitable. Le premier principe que je suppose, c'est que plus celui qui gouverne est juste , plus les iniquités sont punies. Le second, c'est que la peine pour être juste doit être proportionnée à l'injustice qui est dans le
crime.
DE LA PÉNITENCE. ZfO I
crime. Ces principes étant connus par la seule lumière de la raison, il faut tirer cette conse'quence que ny ayant rien [de] plus juste que Dieu, rien de plus injuste que le péché; ces deux choses concourant ensemble, doivent attirer sur tous les pécheurs le plus horrible de tous les supplices. Que Dieu soit infiniment juste , ou plutôt qu'il soit la justice même, c'est ce qui paroît manifestement, parce qu'il est la loi immuable par laquelle toutes choses ont été réglées : ce qu'il vous sera aisé de comprendre, si vous remarquez que la justice consiste dans l'ordre; toutes les choses sont équitables sitôt qu'elles sont ordonnées. Or ce qui met l'ordre dans les choses, c'est la volonté du souverain Etre. Car de mém» que ce qui fait l'ordre d'une armée, c'est que les commandemens du chef sont suivis; et ce qui fait l'ordre d'un concert et d'une musique, c'est que tout le monde s'accorde avec celui qui bat la mesure : ainsi l'ordre de cet univers, c'est que la volonté de Dieu soit exécutée. C'est pourquoi le monde est conduit avec un ordre si admirable ; parce que, et les astres, et les élémens, et toutes les autres parties qui composent cet univers , conspirent ensemble d'un commun accord à suivre la volonté de Dieu , suivant ce que dit le prophète : u Votre parole, ô Seigneur, demeure immuablei) ment dans le ciel; vous avez fondé la terre, et » elle est toujours également stable. C'est par votre )) ordre que les jours durent, paice que toutes » choses vous servent (0 ». Si la justice de Dieu est
(') Ps. cxviii. 89, 90, 91.
BossuET. XI. an
4o'2 SUR LA NI^CCSSITÉ
infinie, il est aussi infiniment juste que tous ses ordres soient accomplis, [et que les hommes] n'outrepassent jamais son commandement. Rien ne résiste à la volonté de Dieu , que la volonté des pécheurs. La justice et l'injustice oppose'es. La justice infinie. 11 n'y a qu'une injustice infinie qui soit capable de s'opposer à la justice infinie de Dieu , d'autant plus que celui qui [refuse de lui obéir, se porte de tout le poids de sa volonté à anéantir sa justice ]. La volonté de Dieu la choque nécessairement en tout ce qu'elle est dans toute son étendue, suivant ce que dit l'apôtre saint Jacques (0 : et la raison en est évidente ; parce que par une seule contravention l'autorité de la loi est anéantie. L'injustice infinie , le supplice est infini dans son étendue. Après avoir compris quelle doit être la grandeur de la peine par l'injustice du crime, vous l'entendrez beaucoup mieux encore par la justice de Dieu : car, pjuisqu'elle est infinie, il faut qu'elle règne et qu'elle prévale. Péché, désordre, rébellion. Ou nous nous rangeons, ou Dieu nous range par l'obéissance, par le supplice; ou nous faisons l'ordre, ou nous le souffrons. Dieu répare l'injustice de notre crime par la justice de notre peine.
Il n'est pas malaisé de prouver que Dieu accuse les pécheurs. Il a gravé en eux la loi éternelle, c'est la conscience ; c'est cette loi qui nous accuse : Accusantihus aut defendentibus (2). En cette vie elle nous accuse intérieurement j mais le sentiment n'en est pas bien vif, parce que nous l'étouffons par nos crimes, parce que notre ame est comme endormie, charmée
(0 Jac. II. 10. — '?) lioiH. 11. i5.
fiE LA PÉNfTEN/CE. 4^^^
par les faux plaisirs de la terre et par une certaine illusion des sens. Et toutefois sa force paroît en ce que nous ne pouvons l'arracher : elle ne laisse pas de se faire entendre. En l'autre vie elle agira dans toute sa force : la force de l'accusateur est dans le jugement. En ce monde il suffit qu'elle nous avertisse ; en l'autre il faudra qu'elle nous convainque. Les consciences sont les livres qui seront ouverts; Manifestahimur , apparebimus. Nous y serons dé-» couverts par cette lumière infinie qui pénètre le secret des cœurs. Là paroîtra cette méchanceté, cette perfidie pour laquelle tu ne croyois pas pouvoir rencontrer des ténèbres assez épaisses. Là seront exposées en plein jour tes honteuses et criminelles passions , tes abominables plaisirs. Cet accusateur inflexible exagérera l'horreur de ton crime. Ta conscience parlera contre toi devant Dieu , devant les anges et devant les hommes. Comment pourras-tu te défendre contre un accusateur si sincère? La honte née du désordre , établie contre le désordre. Sacrifie à Dieu la honte que tu avois immolée au diable. Dieu , pour montrer qu'il ne nous abandonnoit pas à nos passions, nous a donné la honte pour retenir leur emportement.