SUR LE MYSTÈRE
Objet, fin, utilité, prudente économie des ataissemens du Fil* de Dieu , dans son incarnaltoB : sagesse des moyens qu'il emploie pour réparer notre natuie et guérir ses maladies. Ses contradictions, sa gloire, son triomphe.
Et hoc vobis sigaum : Invenietis infantem pannis involutum, et positum in praesepio.
Le Sauveur du monde est ne' aujourd'hui , et voici le signe que je vous en donne : P'ous trouverez un enfant enveloppé de langes , -pose' dans une crèche, Luc. II. 12.
Vous savez assez, chrétiens, que le mystère que nous honorons, c'est l'ane'antissement du Verbe
(*) Nous avons dans les manuscrits de Bossuet deux sermons pour le jour de Noël, dont l'un qui est le dernier, prêché chez le« Carmélites du faubourg Saint-Jacques à Paris, répète en beaucoup d'endroits des morceaux entiers du premier, et n'est quant au fond que le même sermon. Pour éviter donc les répétitions, nous avons
DE NOTRE SEIGNELU. îtij-^ (/
incarne, et que nous sommes ici assemblés pour jouir du pieux spectacle d'un Dieu descendu pour nous relever, abaissé pour nous agrandir, appauvri volontairement pour répandre sur nous les trésors célestes. C'est ce que vous devez méditer , c'est ce qu'il faut que je vous explique; et Dieu veuille que je traite si heureusement un sujet de cette importance , que vos dévotions en soient écliaulTées. Attendons tout du ciel dans une entreprise si sainte; et pour y procéder avec ordre, considérons comme trois degrés par lesquels le Fils de Dieu a voulu descendre de la souveraine grandeur jusqu'à la dernière bassvsse. Premièrement il s'est fait homme , et il s'est revêtu de notre nature; secondement il s'est fait passible, et il a pris nos infirmités; troisièmement il s'est fait pauvre, et il s'est chargé de tous les outrages de la fortune la plus méprisable, lît ne croyez pas, chrétiens, qu'il nous faille rechercher bien loin ces trois abaissemens du Dieu -homme; je vous les rapporte dans la niême suite et dans la même simplicité qu'ils sont proposés dans mon évangile. Vous trouverez, dit -il, un enfant, c'est le
pris fie ce second sermon ce qu'il y avoit du neuf, et. cw f[ui pouvoil <*tre regardé comme une révision, une cxlcnsion d<' preuves, et nous l'avons incorporé au premier sermon, lorsque cela a pu se faire sans rien gâlrr. Nous avons renvoyé en noie deux courLs passages qui méritent d'être conservés, pages 827 et 328. Uu seid morceau n'a pu trouver place dans cet arrangement, parce qu'il est U"op considérahle • et comme il fonne uu tout, nous lo d^uueruns à la suite du premier sermon. Eilil. de Dcjoris.
commencement d'une vie humaine; enveloppe de langes, c'est pour de'fendre l'infirmité contre les injures de l'air; posé dans une crèche, c'est la dernière extrémité d'indigence. Tellement que vous voyez dans le même texte, la nature par le mot d'enfant, la foiblesse et l'infirmité par les langes, la misère et la pauvreté par la crèche.
Mais mettons ces vérités dans un plus grand jour, et suivons attentivement; arrêtons-nous un peu sur tous les degrés de cette descente mystérieuse, tels qu'ils sont représentés dans notre Evangile. Et premièrement, il est clair que le Fils de Dieu , en se faisant homme , pouvoit prendre la nature humaine avec les mêmes prérogatives qu'elle avoit dans son innacence, la santé, la force , l'immortalité ; ainsi le Verbe divin seroit Iiomme, sans être travaillé des infirmités que le péché seul nous a méritées. Il ne l'a pas fait , chrétiens; il a voulu prendre, avec la nature, les foiblesses qui l'accompagnent. Mais en prenant ces foiblesses, il pouvoit ou les couvrir, ou les relever par la pompe , par l'abondance , par tous les autres biens que le monde admire ; qui doute qu'il ne le pût? U ne le veut pas; il joint aux infirmités naturelles toutes les misères, toutes les disgrâces , tout ce que nous appelons mauvaise fortune : et par-là ne voyez -vous pas quel est Tordre de sa descente ? son premier pas est de se faire homme ; et par-là il se met au-dessous des anges, puisqu'il prend unç nature moins noble, selon ce
DE ]VOTUE SEIGNEUR. !ÎC)()
que dit TEcriture sainte : Minuisti eum pauîb minus ab angelis (0 : « Vous l'avez abaisse au-des- » sous des anges ». Ce n'est pas assez : mon Sauveur descend le second degré. S'il s'est rabaissé par son premier pas au-dessous de la nature angélique, il fait une seconde démarche qui le rend égal aux pécheurs. Et comment ? Il ne prend pas la nature humaine telle qu'elle étoit dans son innocence, saine, incorruptible, immortelle; mais la prend en l'état malheureux où le péché l'a réduite, exposée de toutes parts aux douleurs, à la corruption , à la mort. Mais mon Sauveur n'est pas encore assez bas. Vous le voyez déjà, chrétiens, au-dessous des anges par notre nature, égalé aux pécheurs par l'infirmité ; maintenant faisant son troisième pas, il se va , pour ainsi dire, mettre sous leurs pieds, en s'abandonnant au mépris par la condition misérable de sa vie et de sa naissance. Voilà, mes Frères, quels sont les degrés par lesquels le Dieu incarné descend de son trône. Il vient premièrement à notre nature , par la nature à l'infirmité , de l'infirmité aux disgrâces et aux injures de la fortune : c'est ce que vous avez remarqué par ordre dans les paroles de mon évangile.
Mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus important, ni ce qui m'étonne le plus. Je confesse que je ne puis assez admirer cet abaissement de mon maître : mais j'admire encore beaucoup davantage
(')P5.vni.6.
qu'on me donne cet abaissement , comme un signe pour reconnoître en lui le Sauveur du monde : Et hoc vobis signum, nous dit l'ange. Votre Sauveur est ne' aujourd'hui , et voici la marque que je vous en donne : Un enfant revêtu de langes , couché dans la crèche; c'est-à-dire comme nous l'avons déjà expliqué , courez à cet enfant nouvellement né, vous y trouverez : qu'y trouveronsnous ? Une nature semblable à la vôtre , des infirmités telles que les vôtres, des misères au-dessous des vôtres. Et hoc vobis signum. Reconnoisscz à ces belles marques qu'il est le Sauveur qui vous est promis.
Quel est ce nouveau prodige ? que peut servir à notre foiblesse que notre médecin devienne infirme , et que notre libérateur se dépouille de sa puissance? Est-ce donc une ressource pour des malheureux , qu'un Dieu en vienne augmenter le nombre ? Ne semble-t-il pas , au contraire , que le joug qui accable les enfans d'Adam est d'autant plus dur et inévitable , qu'un Dieu même est assujetti à le supporter ? Cela seroit vrai , mes [Frères], si cet état d'humiliation étoit forcé, s'il y étoit tombé par nécessité , et non pas descendu par miséricorde. Mais comme son abaissement n'est pas une chute , mais une condescendance ; Descendil ut lazaret , non cecidit ut jaceret (0 ; et qu'il n'est descendu à nous que pour nous marquer les degrés par lesquels nous pouvons remonter à lui,
(0 S, Aug. Tract, cvii. in Joan. n.G, tom. m , part, ii , col. 670.
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tout Tordre de sa descente fait celui de notre glorieuse e'ie'vation ; et nous pouvons appuyer notre espe'rance abattue , sur ces trois abaissemens du Dieu-Lomme.
Est -il bien vrai? le pouvons -nous croire? quoi ! les bassesses du Dieu incarné , sont-ce des marques certaines qu'il est mon Sauveur ? Oui , fidèle, n'en doute pas; et en voici les raisons solides qui feront le sujet de cet entretien. Ta nature «toit tombée par ton crime ; ton Dieu l'a prise pour la relever : tu languis au milieu des infirmités ; il s'y est assujetti pour les guérir : les misères du monde t'éliraient : il s'y est soumis pour les surmonter et rendre toutes ses terreurs inutiles. Divines marques, sacrés caractères par lesquels je eonnois mon Sauveur , que ne puis-je vous expliquer à cette audience avec les sentimens que vous méritez ! Du moins efforçonsnous de le faire , et commençons à montrer dans ce premier point que Dieu prend notre nature pour la relever.
PREMIER POINT
Pour comprendre solidement de quelle chute le Fils de Dieu nous a relevés , je vous prie de considérer cette proposition que j'avance; qu'en prenant la nature humaine , il nous rend la liberté d'approcher de Dieu , que le péché nous avoit ôtée. C'est là le fondement du christianisme, qu'il est néccs-
saire que vous entendiez , et que je me propose Jaussi de vous expliquer. Pour cela, remarquez, fidèles, une suite étrange de notre ruine : c'est que depuis cette malédiction qui fut prononcée contre nous après le péché , il est demeuré dans Tesprit des hommes une certaine frayeur des choses di* vines , qui non-seulement ne leur permet pas d'approcher avec confiance de Dieu , de cette majesté souveraine , mais encore qui les épouvante devant tout ce qui paroît de surnaturel. Les exemples en sont communs dans les saintes Lettres. Le peuple dans le désert appréhende d'approcher de Dieu , de peur qu'il ne meure (0. Les parens de Samson disent : « Nous mourrons de mort, car nous avons 3> vu le Seigneur C^) ». Jacob, après cette vision admirable, crie tout effrayé : « Que ce lieu est )) terrible 1 vraiment c'est ici la maison de Dieu (3) » î « Malheur à moi! dit le prophète Isaïe, car j'ai vu » le Seigneur des armées (4) ». Tout est plein de pareils exemples. Quel est , fidèles , ce nouveau malheur qui fait trembler un si grand ■ prophète ? quel malheur , d'avoir vu Dieu ? et que veulent dire tous ces témoignages , et tant d'autres que nous lisons dans les Ecritures ? C'est qu'elles veulent nous exprimer la terreur qui saisit naturellement tous les hommes en la présence de Dieu, depuis que le péché est entré au monde.
Quand je recherche les causes d'un effet si ex-
(') Exod. XX. 19. — W Judic. xiii. 22. — (') Gen. xxyui. 17. — (4) jfsai- Yi. 5,
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traordinaire , et que je me demande à moi-même: D'où vient que les hommes s'effraient de Dieu ? il s'en présente à mon esprit deux raisons qui vont apporter de grandes lumières au mystère de cette journée. La première cause , c'est l'éloignement; la seconde , c'est la colère : expliquons ceci. Dieu est infiniment éloigné de nous, Dieu est irrité contre nous. Il est infiniment éloigné de nous par la grandeur de sa nature ; il est irrité contre nous par la rigueur de sa justice, parce que nous sommes pécheurs. Cela produit deux sortes de craintes : la première vient de l'étonnement , elle naît de l'éclat de la majesté; l'autre des menaces. Ah ! je vois trop de grandeur, trop de majesté; une crainte d'étonnement me saisit, il est impossible que j'en approche. Ah ! je vois cette colère qui me poursuit ; ses menaces me font trembler, je ne puis supporter l'aspect de cette majesté irritée , si j'approche je suis perdu. Voilà les deux craintes : la première causée par l'étonnement de la majesté ; la seconde par les menaces de la justice et de la colère divine. C'est pourquoi le Fils de Dieu fait deux choses : chrétiens , voici le mystère. En se revêtant de notre nature , premièrement , il couvre la majesté , et il ôte la crainte d'étonnement : en second lieu , il nous fait voir qu'il nous aime par le désir qu'il a de nous ressenïbler, et il fait cesser les menaces. C'est tout le mystère de cette journée , c'est ce que j'avois promis de vous expliquer. Vous voyez Boss. XI. 24 *
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par quel excès de miseVicorde le Fils unique du Père éternel nous rend la liberté d'approcher de Dieu, et relève notre nature abattue. Mais ces choses ont besoin d'être médite'es : ne passons pas si légèrement par- dessus; tâchons de les rendre sensibles en les étendant davantage.
Et premièrement , chrétiens , il est bien aisé de comprendre que Dieu est infiniment éloigné de nous ; car il n'est rien de plus éloigné que la souveraineté et la servitude , que la toute-puissance et une extrême foiblesse , que l'éternité toujours immuable et notre continuelle agitation. En ui\ mot tous ses attributs l'éloignent de nous , son immensité, son infinité, son indépendance, tout cela l'éloigné ; et il n'y en a qu'un seul qui l'approche : vous jugez bien que c'est la bonté. Sa grandeur J'élève au-dessus de nous , sa bonté l'approche de nous et le rend accessible aux hommes ; et cela est clair dans les saintes Lettres. « Cachez- » vous , dit le prophète Isaïe (0; entrez bien avant » dans la terre ; jetez - vous daris les cavernes les » plus profondes ». Ingredere in petram , et abscondere in fossâ humo. Et "pourquoi ? Cachezvous , dit-il encore une fois , « Devant la face ter- » rible de Dieu et devant la gloire de sa majesté » : A facie timoris Domini et à glqrid majestatis ejus. Voyez comme sa grandeur l'éloigné des hommes. La miséricorde, au contraire, « elle vient à nous », dit
(0 IseU. II. lo.
David :
DE NOTRE SEIGNEUR. 3o5
David : Keniat super me misericordia tua (0. Nonseulement elle vient à nous, mais « elle nous suit » : Misericordia tua subsequetur me (^). Non-seulement elle nous suit , mais « elle nous environne « : Sperantem, autem, in Domino misericordia circumdabit (3). Tellement qu'il n'est rien de plus véritable, qu*autant que la grandeur de Dieu l'éloigné de nous, autant sa bonté l'en approche.
Mais elle exige une condition nécessaire; c'est que nous soyons innocens. Sommes- nous abandonnés au péché? aussitôt elle se retire; et voyez un effet étrange. La bonté s'étant retirée , je ne vois plus ce qui m'approche de Dieu ; je ne vois que ce qui m'éloigne ; la crainte et l'étonnement me saisissent , et je ne sais plus par où approcher. Comme un homme de condition médiocre qui avoit accès à la cour par une personne de crédit qui le lui donnoit : il parloit et étoit écouté, et les entrées lui étoient ouvertes. Tout d'un coup son protecteur se retire , et on ne le connoît plus : tous les passages sont inaccessibles ; et de sa bonne fortune passée, il ne lui reste que l'étonnement de se voir si fort éloigné. Il en est ainsi arrivé à l'homme. Tant qu'il conserva l'innocence , Dieu lui parloit, il parloit à Dieu avec une sainte familiarité. Mais comment s'en approchoit-il , direz-vous , puisque la distance étoit infinie? Ah ! c'est que la bonté descendoit à lui, et l'introduisoit près du trône. Maintenant cette bonté étant offensée , elle se retire elle-même. Que fera-t-il , et où ira-t-il ? 11 ne voit plus ce qui l'approchoit : il
CO Ps. cxviii. i3. — (') Ps. XXII. 8. — C3) Ps. XXXI. 4i. Bossu ET. XI. 2 5
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découvre seulement de loin une lumière qui le'blouit et une majesté qui l'étonné. Bonté, oîi êtes-vous? bonté, qu êtes-vous devenue ? ah ! son crime Ta éloignée. Sa vue se perd dans Fespace immense par lequel il se sent séparé de Dieu; et dans l'étonnement où il est, en voyant cette hauteur sans mesure , il croit quil est perdu s'il approche, il croit que sa petitesse sera accablée par le poids de cette njajesté infinie. Voilà quelle est la première cause qui nous empêche d'approcher de Dieu : c'est la grandeur et la majesté. C'est pourquoi les philosophes platoniciens , comme remarque saint Augustin, disoient que la nature divine n'étôit pas accessible aux hommes, et que nos vœux ne pénétroient pas jusqu'à elle. Je ne m'en étonne pas, chrétiens ; je ne m'étonne pas que les philosophes désespèrent d'approcher de Dieu ; ils n'ont pas un Sauveur qui les y appelle , ils n'ont pas un Jésus qui les introduise. Ils ne regardent que la majesté dont ils ne peuvent supporter l'éclat, et ils sont contraints de se retirer en tremblant.
Mais si la splendeur et la gloire de cette divine face nous inspire tant de terreur, que sera-ce de la colère ? Si les hommes ne peuvent s'approcher de Dieu seulement parce qu'il est grand , comment pourront-ils soutenir l'aspect d'un Dieu justement irrité contre eux? Car si la grandeur de Dieu nous éloigne, la justice va bien plus loin ; elle nous repousse avec violence. C'est le second sujet de nos craintes , sur lequel je n'ai qu'un mot à vous dire , parce que la chose n'est pas difficile. Représentezvous vivement quelle fut l'horreur de cette journée en laquelle Dieu maudit nos parens rebelles , en la-
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quelle le chérubin exe'cuteur de sa vengeance les chassa du paradis de délices , qu'ils avoient déshonoré par leur crime ; les menaçant avec cette épée de flamme lorsqu'ils osoient seulement y tourner la vue. Quels furent les senti mens de ces misérables bannis ! Combien étoient-ils éperdus ! Ne leur sembloit-il pas , en quelque lieu qu'ils puissent fuir , qu'ils voyoient toujours briller à leurs yeux cette épée terrible ; et que cette voix tonnante , devant laquelle ils avoient été contraints de se cacher, retentissoit continuellement à leurs oreilles ? Après les menaces, après les terreurs de ce triste et funeste jour, ne vous étonnez pas, chrétiens, si les Ecritures nous disent que les hommes appréhendent naturellement que la présence de Dieu ne les tue. C'est que, depuis cette première malédiction, il s'est répandu par toute la nature une certaine impression secrète , que Dieu est justement offensé contre elle : si bien que vouloir mener les hommes à Dieu , c'est conduire des criminels à leur juge , et a leur juge irrité; et leur dire que Dieu vient à eux, c'est rappeler en quelque sorte à leur mémoire le supplice qui leur est dû, la vengeance qui les poursuit , et la mort qu'ils ont méritée. C'est pourcjuoi ils s'écrient : « Nous mourrons de mort , si Dieu » se présente seulement à nous ».
Vous voyez par-là, chrétiens, quelle est l'extrémité de notre misère , puisque nous sommes éloignés de Dieu, et que les entrées nous sont défendues. Venez maintenant, ô Sauveur Jésus, et ayez pitié de nos maux : couvrez la majesté qui naus étonne, désarmez la colère qui nous épouvante:
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Redde mihi lœlitiam salutaris titi (0. Rende7-nous l'accès près de votre Père , duquel dépend tout notre bonheur : rendez-nous cette bonté qui s*est irritée ne pouvant souffrir nos péchés ; afin que nous puissions approcher de Dieu. Ne craignons plus , nous sommes exaucés ; je la vois paroître. Et hoc vobis signum : Voilà le signe qu'on nous en donne : je la vois dans la crèche de Jésus-Christ : je la vois en cet enfant nouvellement né. Dieu n'est plus éloigné de nous, puisqu'il se fait homme : Dieu n'est plus irrité contre nous , puisqu'il s'unit à notre nature par une étroite alliance. La bonté, que noire crime avoit éloignée, revient à nous. Ecoutez l'apôtre qui nous la montre : Apparuit gratia et henignitas Sal- %fatoris nostrîDei (^) : « La grâce et la bénignité de » Dieu notre Sauveur nous est apparue ». O paroles de consolation! Remettez, Messieurs, en votre pensée ce que nous avons expliqué, que la grandeur de Dieu l'éloigné de nous, et que sa justice repousse bien loin les pécheurs; il n'y a que sa bonté qui l'approche et le rend accessible aux hommes. Que fait ce grand Dieu pour nous attirer ? il nous cache tout ce qui l'éloigné de nous, et il ne nous montre que ce qui l'approche. Car, mes Frères, que voyons-nous en la personne du Dieu incarné? que voyons-nous en ce Dieu enfant que nous sommes venus adorer ? Sa gloire se tempère , sa majesté se couvre, sa grandeur s'abaisse , cette justice rigoureuse ne se montre pas; il n'y a que la bonté qui paroisse , afin de nous inviter avec plus d'amour : Apparuit gratia et benignitas Salvatoris nostri DeL '
DE NOTRE SEIGNEUR. SoQ
Voye^ cette majesté souveraine que les anges n'osent regarder , devant laquelle toute la nature est émue : elle descend, elle se rabaisse, elle traite d'égal avec nous. Et ce qui est bien plus admirable , c'est afin, dit TertuUien , que nous puissions traiter d'égal avec elle : Ex œquo agehat Deiis cum komine , ut homo vel ex œquo agere cum Deo pos- ^ez(0. Traiter d'égal avec Dieu! peut-on releverplus la nature humaine? peut-on nous donner plus de confiance? Que les anciens aient été effrayés de Dieu, il y avoit sujet de trembler. Isaïe l'a vu en sa gloire, et la crainte l'a saisi. Adam l'a vu en sa colère , et il a fui devant sa face. Mais pour nous , pourquoi craindrions-nous, puisque ce n'est pas cette majesté qui étonne, ni cette justice rigoureuse, qui se présente à nous aujourd'hui ; mais que la grâce, la bénignité, la douceur de Dieu notre Sauveur nous est apparue ? Apparuit gratia.
Approchons donc, mes Frères, par ce grand et par cet illustre médiateur, approchons avec confiance. Ethocvobis signum : « Voilà le signe que l'on vous » donne ». Qu'on ne m'objecte plus mes foiblesses , mon imperfection , mon néant. Tout néant que je suis , je suis homme ; et mon Dieu qui est tout , il est homme. Je viens hardiment au nom de Jésus : je soutiens que Dieu est à moi par Jésus-Christ. Car « ce Fils nous est donné ; c'est pour nous qu'est né » ce petit enfant ('^) »; et je sais qu'un Dieu incarné, c'est un Dieu se donnant à nous. Je m'attache h Jésus en ce qu'il a de commun avec moi, c'est-à-dire, la nature humaine : et par-là je me mets en pos-
(') AJi^. Marcion. Ub. ii. //. 27. — i") hai. ix. 6.
3lO StJR LA NATIVITÉ
session de ce qu'il a d'ëgal à son Père , c'est-à-dire , de la divinité même. Soyons dieux avec Jésus-Christ, prenons des sentimens tout divins. Chrétien , élève tes espérances : eh Dieu ! qu'ont de commun avec toi ces passions brutales qui régnent dans les animaux ? Qu'ont de commun avec toi les choses mor-» telles , depuis que tu es si cher à ton Dieu , qu'en prenant miséricordieusement ce que tu es , il te donne si libéralement, si abondamment ce qu'il est lui-même? Dieu veut agir en homme, dit Tertullien, «afin que 1' [homme] apprenne à agir en » Dieu )) : Ut liomo divine agere doceretur (0: et cet homme , que Jésus enseigne à prendre des sentimens tout divins , attache tous ses désirs à la terre , comme s'il devoit mourir ainsi que les bêtes. Ah ! portons plus haut nos pensées : considérons la gloire de notre nature si heureusement rétablie. Si la nature est relevée , il faut que les actions soient plus nobles. Rendons grâces au Père éternel par notre Seigneur Jésus- Christ, de ce que, dans le choix des moyens par lesquels il a voulu nous sauver, il n'a pas choisi ceux qui étoient les plus plausiljles selon le monde , mais les plus propres à toucher les cœurs; ni ce qui sembloit plus digne de lui^ mais ce qui étoit le plus utile pour nous.
Quand j'entends les libertins qui nous disent, que tout ce qu'on raconte du Verbe incarné, c'est une histoire indigne d'un Dieu; que je déplore leur ignorance! Toutefois, que cela soit indigne d'un Dieu, je ne le veux pas contredire; mais que TertuUien répond à propos ! « Tout ce qui est indigne de
(») Tertul. ubi suprà.
DE NOTRE SEIGNEUR. 3ll
» Dieu est utile pour mon salut » : Quodcumque Deo indignum est, mihi expedit (0. Et dès-là qu.il est utile pour mon salut, il devient digne même de Dieu ; parce qu'il n'est rien plus digne de Dieu que d'être libéral à sa créature ; « il n'est rien plus digne » de Dieu que de sauver l'homme » : Nihil enim tam dignum Deo quant salus hominis i"^). Et que l'on peut facilement renverser toutes leurs vaines oppo^ sitions! Car enfin, quelque indignité que l'on s'imagine dans le mystère du Verbe fait chair. Dieu n'en est pas moins grand, et il nous relève; Dieu ne s'épuise pas, et il nous enrichit; quand il se fait homme, il ne perd pas ce qu'il est, et il nous le communique; il demeure ce qu'il est, et il nous le donne : par-là il témoigne son amour, et il conserve sa dignité. Voyez donc que si Dieu prend notre nature pour la relever, rien n'est plus digne de Dieu qu'un si grand ouvrage. Mais je n'ai pas entrepris, Messieurs, de combattre les libertins; il faut édifier les fidèles: revenons à notre dessein ; et après que nous [avons] vu la nature si glorieusement relevée , voyons encore guérir ses infirmités par celles qu'a prises le Fils de Dieu, et que nous remarquons dans ses langes. C'est ma seconde partie. ^^
SECOND POINT
Si je vous donne les langes du Fils de Dieu comme un signe j)our reconnoîtie les infirmités qu'il a prises avec la nature, je ne le fais pas de moi-même; mais je l'ai appris de TertuUien, qui nous l'explique très-éloquemment par une pensée qui mérite bien
(•) De Carn. Chr. n. 5. — (') Adv. Marcion. lib. n. n. 37.
3l2 SUR LA NATIVITÉ
nos attentions. Il dit que « les langes du Fils de Dieu » sont le commencement de sa sépulture » : Pannis jam sepulturœ inuolucrum initiatus {^) . En effet ne paroît-il pas un certain rapport entre les langes et les draps de la sépulture ? On enveloppe presque de même façon ceux qui naissent et ceux qui sont morts : un berceau a quelquidée d'un sépulcre; et c'est la marque de notre mortalité qu'on nous ensevelisse en naissant. C'est pourquoi Tertullien voyant le Sauveur couvert de ses langes, il se le représente déjà comme enseveli ; il reconnoît en sa naissance le commencement de sa mort; Pannis jam sepulturœ im^olucrum initiatus. Suivons l'exemple de ce grand homme; et après avoir vu en notre Sauveur la nature humaine par le mot d'enfant, considérons la mortalité dans ses langes ; et avec la mortalité , toutes les infirmités qui la suivent. C'est la seconde partie de mon texte , qui est enchaînée avec la première par une liaison nécessaire. Car après que le Fils de Dieu s'étoit revêtu de notre nature, c'étoit une suite infaillible qu'il prendroit aussi les inQrmités. Ce ne sera pas moi , chrétiens , qui vous expliquerai un si grand mystère; il faut que je vous fasse entendre en ce lieu le plus grand théologien de l'Eglise : c'est l'incomparable saint Augustin. J'ai choisi ce qu'il en a dit dans cette épître admirable à Volusien (2) ; parce que , dans mon sentiment, l'antiquité n'a rien de si beau ni de si pieux tout ensemble sur cette matière que nous traitons.
{}) Adv>. Marcion. lib.iY. n. ai.— W Ep. cxxxvii. n. 8 c^ 9, tom. II j col. 4o5.
DE IVOTRE SEIGNEUR. 3lS
Puisque Dieu avoit bien voulu se faire homme , il ëtoit juste qu il n'oubliât rien pour nous faire sentir cette grâce ; et pour cela , dit saint Augustin , il falloit qu'il prît les infirmités par lesquelles la vérité de sa chair est si clairement confirmée : et il nous va éclaircir ce qu'il vient de dire par cette belle réflexion. Toutes les Ecritures nous prêchent, dit-il, que le Fils de Dieu n'a pas dédaigné la faim, ni la soif, ni les fatigues, ni les sueurs, ni toutes les autres incommodités d'une chair mortelle. Et néanmoins , remarquez ceci , un nombre infini d'hérétiques qui faisoient profession de l'adorer, mais qui rougissoient en leurs cœurs de son Evangile, n'ont pas voulu reconnoître en lui la nature humaine. Les uns disoient que son corps étoit un fantôme; d'autres, qu'il étoit composé d'une matière céleste ; et tous s'accordoient à nier qu'il eût pris effectivement la nature humaine. D'oii vient cela, chrétiens? C'est qu'il paroît incroyable qu'un Dieu se fasse homme ; et plutôt que de croire une chose si difficile , ils trouvoient le chemin plus court de dire qu'en effet il ne l'étoit pas, et qu'il n'en avoit que les apparences. Suivez, s'il vous plaît, avec attention : ceci mérite d'être écouté. Que seroit - ce donc , dit saint Augustin , s'il fût tout à coup descendu des cieux, s'il n'eût pas suivi les progrès de l'âge, s'il eût rejeté le sommeil et la nourriture , et éloigné de lui ces sentimens ? N'auroit-il pas lui-même confirmé l'erreur? N'auroit-il pas semblé qu'il eût en quelque sorte rougi de s'être fait homme, puisqu'il ne le paroissoit qu'à demi? N'auroit-il pas eflacé dans tous les esprits la créance
3l4 SUR LA NATIVITÉ
de sa bienheureuse incarnation , qui fait toute notre espérance? Et ainsi , dit saint Augustin, ( que ces paroles sont belles! ) « en faisant toutes choses mi- » raculeusement , il auroit lui-même détruit ce qu'il » a fait misëricordieusement » : El dum omnia mirahiliter facit , auferret quod misericorditerfeciti^). En effet, puisque mon Sauveur étoit Dieu, il falloit certainement qu'il fît des miracles : mais puisque mon Sauveur étoit homme , il ne devoit pas avoir honte de montrer de l'infirmité , et l'ouvrage de la puissance ne devoit pas renverser le témoignage de la miséricorde. C'est pourquoi , dit saint Augustin, s'il fait de grandes choses, il en fait de basses : mais il modère tellement toute sa conduite, «qu'il relève les choses basses par les extraordi- » naireS, et tempère les extraordinaires par les com- 5) munes » : Ut solita subliinaret insolitis , et insolita soliiis temperaret (2). Confessez que tout cela est bien soutenu : je ne sais si je le fais bien entendre. Il naît, mais il naît d'une vierge; il mange, mais quand il lui plaît ; il se passe des nourritures mortelles, et n'a pour tout aliment que la volonté de son Père; il commande aux anges de servir sa table : il dort , mais pendant son sommeil il empêche la barque de couler à fond, d'être renversée : il marche, mais quand il l'ordonne l'eau devient ferme sous ses pieds : il meurt , mais en mourant il met en crainte toute la nature. Voyez qu'il tient partout un milieu si juste, qu'oii ilparoîten homme, il nous sait bien montrer qu'il est Dieu; où il se déclare Dieu, il fait voir aussi qu'il est homme. L'économie
(0 Ep. cx2(xvii. n. 9, tonu 11 , col. 4o5. — W Ibid.
DE NOTRE SEIGNEUR. 3l5
est si sage, la dispensation si prudente; c est-à-dire, toutes choses sont tellement ménage'es , que la Divinité paroît toute entière, et rinfirmitc toute entière: cela est admirable.
Le grand pape saint Hormisdas, ravi en admiration de cette céleste économie, du haut de la chaire de saint Pierre , d'oii il enseignoit tout ensemble et régissoit toute l'Eglise, invite tous les fidèles à contempler avec lui cet adorable mélange, ce mystérieux tempérament de puissance et d'infirmité. « Le voilà , dit-il aux fidèles , celui qui est Dieu et » homme, c'est-à-dire, la force et la foiblesse, la » bassesse et la majesté; celui qui étant couché dans 3) la crèche, paroît dans le ciel en sa gloire. Il est » dans le maillot, et les Mages l'adorent; il naît » parmi les animaux , et les anges publient sa nais- » sance; la terre le rebute, et le ciel le déclare par » une étoile; il a été vendu, et il nous rachète; 3) attaché à la croix, il y distribue les couronnes et » donne le royaume éternel ; infirme qui cède à la )) mort, puissant que la mort ne peut retenir; cou- » vert de blessures, et médecin infaillible de nos » maladies; qui est rangé parmi les morts, et qui » donne la vie aux morts; qui naît pour mourir, » et qui meurt pour ressusciter ; qui descend aux )) enfers , et ne sort point du sein de son père » : Jacens in prœsepio , vidcbatur in cœlo ; in^olutus pannis , adorahalura Magis ; inler animalia editus , ah angelis nuntiahalur ;... virtus et i nfir mitas ^ Jiumilitas et maj estas ; rediincns et venditus ; in crucc positus , et cœli régna largitus ; . . . patiens rJidnenn?i , cl salvator œgrorum; iiniis defunctoriun ^ et vi\'i-
3l6 SUR LA NATIVITÉ
Jlcator oheuntium ; ad inferna descendens , etàPatris gremio non recedens (0.
Joignons-nous avec ce grand pape pour adorer humblement les foiblesses qu'un Dieu incarné a prises volontairement pour Tamour de nous. C'est là tout le fondement de notre espérance.
Mais il me semble que vous m'arrêtez pour me dire : Il est vrai , nous le voyons bien ; Jésus a ressenti nos infirmités, mais nous attendons autre chose: vous nous avez promis de nous faire voir que ses foiblesses guérissent les nôtres ; c'est ce qu'il faut que vous expliquiez. Et n'en êtes-vous pas encore convaincus ? Ne suffit- il pas , chrétiens , d'avoir remarqué nos infirmités en la personne du Fils de Dieu , pour en espérer de lui le remède ? Ethoc vobis signum : « Voilà » le signe que l'on vous en donne ». L'apôtre avoit bien entendu ce signe, lorsque, voyant les infirmités de son maître , aussitôt il paroît consolé des siennes. Ah ! dit-il , « nous n'avons pas un pontife qui soit M insensible à nos maux ('^) » : il compatit aux infirmités de notre nature (*) ; il y apportera du soulagement. Et quel signe nous en donnez-vous, saint apolrel Et hoc vobis signum. « C'est qu'il lésa, dit-il M éprouvées » : Tentatum per oninia (3). Je vous prie , entendez ce signe : rien n'est plus plein de consolation. N'est-il pas vrai, fidèles? de tous ceux dont vous plaignez les disgrâces , il n'y en a point
CO Epist. Lxxix. ad Justin. Aug. Labb. tom. iv, col. i553. — {^)Hebr.iv.l5.— {i)Ibid.
(*) On lit ici, dans le manuscrit du second sermon, ces paroles en marge : Laisscz-nioi ma simplicité, les langes de mon Sauveur, dont je tdclie de revêtir sa sainte parole. JEdiL de Déforis.
DE NOTRE SEIGNEUR. 3l^
pour lesquels votre compassion soit plus tendre , que pour ceux que vous voyez dans les mêmes afflictions que vous avez autrefois senties? Vous avez perdu un ami; j'en ai perdu un autrefois : dans cette rencontre de douleurs, ma pitié en sera plus grande; parce que je sens par expérience combien il est dur de perdre un ami. Et de là quel soulagement je vois naître pour les misérables ! Ah ! consolez-vous , chrétiens , qui languissez parmi les douleurs : mon Sauveur n'a épargné à son corps, ni la faim, ni la soif, ni les fatigues, ni les sueurs, ni les infirmités , ni la mort. Il n'a épargné à son ame , ni la tristesse, ni l'inquiétude, ni les longs ennuis, ni les plus cruelles appréhensions. O Dieu, qu'il aura d'inclination de nous soulager, nous qu'il voit, du plus haut des cieux, battus des mêmes orages dont il a été attaqué sur la terre ! C'est pourquoi Tapôtre se glorifie des infirmités de notre pontife. Ah ! nous n'avons pas , dit-il , un pontife qui ne sente pas nos infirmités : il les sent, il en est touché, il en a pitié, dit saint Paul. Et pourquoi? o Cest qu'il a passé comme nous, répond-il, par » toutes sortes d'épreuves » : Tentatuni per omnia absque peccato. 11 a tout pris, à l'exception du péché : « il a fallu qu'il fût en tout semblable à ses » frères, pour être touché de compassion, et être » un fidèle pontife en ce qui regarde le culte de » Dieu M : Unde debuit per omnia frairihus similari , vt misericors fieret etfidelis Pontifcx ad Deum (0. Il sait , il sait par expérience combien est grande la foiblesse de notre nature.
tO Hebr.w. 17.
3lB SUR LA NATIVITÉ
Et quoi donc, le Fils de Dieu, direz -vous, qui est la sagesse du Père, ne sauroit-il pas nos infirmités, s'il ne les avoit expe'rimente'es ? Ah ! ce n'est pas le sens de l'apôtre , vous ne prenez pas sa pensée : entendons cette doctrine toute apostolique. Je l'avoue, cette société de malheurs ne lui ajoute rien pour la connoissance , mais elle ajoute beaucoup pour la tendresse. Car Jésus n'a pas oublié ni les longs travaux, ni les autres difficultés de son pénible pèlerinage ; cela est encore présent à son esprit : de sorte qu'il ne nous plaint pas seulement comme ceux qui sont dans le port plaignent les autres, qu'ils voient sur la mer agités d'une furieuse tempête; mais il nous plaint à peu près comme ceux qui courent le même péril se plaignent les uns les autres , par une expérience sensible de leurs communes disgrâces. Il nous plaint, si je l'ose dire, comme ses compagnons de fortune , comme ayant eu à passer par les mêmes misères que nous, ayant eu tout ainsi que nous une chair sensible aux douleurs et un sang capable de s'altérer, et une température de corps sujette comme la nôtre , à toutes les incommodités de la vie et à la nécessité de la mort. Quiconque après cela cherche d'autres joies et d'autres consolations que Jésus, il ne mérite ni joie ni consolation. Qui peut douter, fidèles, de la guérison de nos maladies, après ce signe que l'on nous donne? Car pour recueillir mon raisonnement, la compassion du Sauveur n'est pas une affection inutile; si elle émeut le cœur, elle sollicite le bras. Ce médecin est tout-puissant : tout ce qui lui fait pitié, il le sauve 5 tout ce qu'il plaint , il le guérit. Or nous avons ap-
DE NOTRE SEIGNEUR. Sl^
pris de Tapôtre , qu'il plaint tous les maux qu'il a éprouvés : et quels maux n'a-t-il pas voulu éprouver? Il a senti les infirmités, il les guérira; les appréhensions, il les guérira ; les ennuis , les langueurs, il les guérira ; la mortalité , il la guérira ; tous les maux, il guérira tout. « Car c'est parce qu'il a » souffert lui-même, et qu'il a été tenté et éprouvé, » qu'il est puissant pour secourir ceux qui sont ten- » tés et mis à l'épreuve » : In eo enim in quo passus est ipse et tentatus, potens est et eis qui tentantur auxiliarii^). Par conséquent, mes Frères, espérons bien des foiblesses de notre nature : disons tous ensemble avec le Psalmiste : Secunduin multitudineni dolorum meoruni in corde meo ^ consolationes tuce lœtificaverunt animam meam {'^) : « Selon la multi- » tude de mes douleurs, vos consolations, ô mon Dieu, » se sont répandues abondamment en mon ame ». Autant que je vois d'infirmités en notre Seigneur, autant je me promets de grandeur pour moi : et ainsi n'ai-je pas raison de vous dire que, s'il a pris nos infirmités, c'est pour les guérir? C'étoit ma seconde partie : Dieu nous fera la grâce d'établir en peu de mots la troisième sur des raisons aussi convaincantes.
TROISIÈME POINT
Achevez votre ouvrage , ô divin Sauveur, mettez la dernière main au salut des hommes par votre crèche, par votre étable, par votre misère, par votre indigence. Le Fils de Dieu, Messieurs, en se faisant homme et nous rendant la liberté d'approcher de Dieu, nous montroit où il falloit tendre : (0 lUbr. u. i8.— W Ps. xciii. ig.
en se soumcltant aux i'oiblesses de la nature, il nous confirmoit tout ensemble et la vérité de sa chair et la grandeur de nos espérances. Maintenant pour accomplir son ouvrage, il faut qu'il éloigne tous les obstacles qui nous empêchent de parvenir à la fin qu'il nous a proposée : c'est ce qu'il fait admirablement par sa crèche ; et vous le pouvez aisément comprendre, si vous suivez ce raisonnement facile et moral. Ce qui nous empêche d'aller au souverain bien , c'est l'illusion des biens apparens, c'est la folle et ridicule créance qui s'est répandue dans tous les esprits , que tout le bonheur de la vie consiste dans ces biens externes que nous appelons les honneurs, les richesses et les plaisirs. Etrange et pitoyable ignorance.
Il n'y a rien de plus vain que les moyens que l'homme recherche pour se faire grand. Il se trouve tellement borné et resserré en lui-même , que son orgueil a honte de se voir réduit à des limites si étroites. Mais comme il ne peut rien ajouter à sa taille ni à sa substance, comme dit le Fils de Dieu(0, il tâche de se repaître d'une vaine imagination de grandeur, en amassant autour de lui tout ce qu'il peut. Il pense qu'il s'incorpore, pour ainsi dire, toutes les richesses qu'il acquiert ; il s'imagine qu'il s'accroît en élargissant ses appartemens magnifiques, qu'il s'étend en étendant son domaine, qu'il se multiplie avec ses titres, et enfin qu'il s'agrandit en quelque façon par cette suite pompeuse de domestiques , qu'il traîne après lui pour surprendre les yeux du vulgaire.
C>) Malth. VI. 27. •
Cette
Cette femme vaine et ambitieuse, qui porte sur elle la nourriture de tant de pauvres et le patrimoine de tant de familles, ne se peut considérer comme une personne particulière. Cet homme qui a tant de charges, tant de titres, tant d'honneurs, seigneur de tant de terres , possesseur de tant de biens, maître de tant de domestiques, ne se comptera jamais pour un seul homme; et il ne considère pas qu'il ne fait que de vains efforts, puisqu'enfin quelque soin qu'il prenne de s'accroître et de se multiplier en tant de manières et par tant de titres superbes, il ne faut qu'une seule mort pour tout abattre et un seul tombeau pour tout enfermer.
Et toutefois, chre'tiens , l'enchantement est si fort et le charme si puissant , que l'homme ne peut se de'prendre de ces vanite's. Bien plus, et voici un plus grand excès , il pense que si un Dieu se résout à paroître sur la terre, il ne doit point s'y montrer qu'avec ce superbe appareil ; comme si notre vaine pompe et notre grandeur artificielle, pouvoit donner quelque envie à celui qui possède tout dans l'immense simplicité de son essence. Et c'est pour* quoi les puissans et les superbes du monde ont trouvé notre Sauveur trop dénué-, sa crèche les a étonnés, sa pauvreté leur a fait peur : et c'est cette même erreur qui a fait imaginer aux Juifs cette Jérusalem toute brillante d'or et de pierreries, et toute cette magnificence qu'ils attendent encore aujourd'hui en la personne de leur Messie.
Mais au contraire. Messieurs, si nous voulons raisonner par les véritables principes , nous trouverons qu'il n'est rien de plus digne d'un Dieu venant BossuET. XI. 26
34a SUR LA NATIVITÉ
sur la terre, que de confondre par sa pauvreté le faste ridicule des enfans d'Adam, de les de'sabuser des vains plaisirs qui les enchantent, et enfin de détruire par son exemple toutes les fausses opinions , qui exercent sur le genre humain une si grande et si injuste tyrannie.
C'est pourquoi le Fils de Dieu vient au monde comme le réformateur du genre humain, pour désabuser tous les hommes de leurs erreurs , et leur donner la vraie science des biens et des maux; et voici l'ordre qu'il y tient. Le monde a deux moyens d'abuser les hommes : il a premièrement de fausses douceurs qui surprennent notre crédulité trop facile : il a secondement de vaines terreurs qui abat* tent notre courage trop lâche. Il est des hommes si délicats qu'ils ne peuvent vivre , s'ils ne sont toujours dans la volupté , dans le luxe, dans l'abondance. Il en est d'autres qui vous diront : Je ne demande pas de grandes richesses; mais la pauvreté m'est insupportable : je n'envie pas le crédit de ceux qui sont dans les grandes intrigues du monde; mais il est dur de demeurer dans l'obscurité : je me défendrai bien des plaisirs; mais je ne puis souffrir les douleurs. Le monde gagne les uns, et il épouvante les autres. Tous deux s'écartent de la droite voie; et tous deux enfin viennent à ce point , que celui-ci pour obtenir les plaisirs , sans lesquels il s'imagine qu'il ne peut pas vivre, et l'autre pour éviter les malheurs, qu'il croit qu'il ne pourra jamais supporter, s'engagent entièrement dans l'amour du monde.
Mon Sauveur, faites tomber ce masque hideux par lequel le monde se rend si terrible ; faites tom-
ber ce masque agréable par lequel il semble si doux : de'sabusez-nous. Premièrement faites voir quelle est la vanité des biens périssables. Et hoc vobis signum : «Voilà le signe que l'on vous en donne ». Venez à Fétable , à la crèche, à la misère, à la pauvreté de ce Dieu naissant. Ce ne sont point ses paroles, c'est son état qui vous prêche et qui vous enseigne. Si les plaisirs que vous recherchez , si les grandeurs que vous admirez étoient véritables, quel autre les auroit mieux méritées qu'un Dieu? qui les auroit pins facilement obtenues , ou avec une pareille magnificence? Quelle troupe de gardes l'environneroit ! quelle seroit la beauté de sa cour ! quelle pourpre éclateroit sur ses épaules ! quel or reluiroit sur sa tête! quelles délices lui prépareroit toute la nature, qui obéit si ponctuellement à ses ordres! Ce n'est point sa pauvreté et son indigence qui l'a privé des plaisirs : il les a volontairement rejetés. Ce n'est point sa foiblesse, ni son impuissance, ni quelque coup imprévu de la fortune ennemie qui l'a jeté dans la pauvreté, dans les douleurs et dans les opprobres : mais il a choisi cet état. « 11 a jugé, dit Ter- » tullien (0, que ces biens, ces contentemens, cette » gloire étoient indignes de lui et des siens » : Indignamsibiet suis judicavit. Il a cru que cette grandeur étant fausse et imaginaire, elle feroit tort à sa véritable excellence. Et ainsi, dit le même auteur, te en ne la voulant pas , il l'a rejetée : ce n'est pas » assez ; en la rejetant , il l'a condamnée ; il va » bien plus loin, en la condamnant, le dirai-je ? » oui , chrétiens, ne craignons pas de le dire, il l'a
(<) TertuU. dcldololat. n. i8.
» mise parmi les pompes du diable auxquelles nous » renonçons par le saint bapléme » : Igitur quant noluit, rejecit ; quam rejecil , damna^^it ; quant damnas^itj in pompa diaboli deputa\^it (0. C'est la sentence que prononce le Sauveur naissant contre toutes les vanités des enfans des hommes. Voilà la gloire du monde bien traite'e : il faut voir qui se trompe , de lui , ou de nous. Ce sont les paroles de TertuUien qui sont fondées sur cette raison. Il est indubitable que le Fils de Dieu pouvoit naître dans la grandeur et dans l'opulence; par conséquent, s'il ne les veut point , ce n'est point par nécessité , mais par choix ; et Tertullien a raison de dire qu'il les a formellement rejetées ; Quam noluit, rejecit. Mais tout choix vient du jugement : il y a donc un jugement souverain par lequel Jésus-Christ naissant a donné cette décision importante; que les grandeurs du siècle n'étoient pas pour lui , qu'il les devoit rejeter bien loin. Et ce jugement du Sauveur, n'est-ce pas la condamnation de toutes les pompes du monde? Quam rejecit, damnavit. Le Fils de Dieu les méprise; quel crime de leur donner notre estime! quel malheur de leur donner notre amour! Est-il rien de plus nécessaire que d'en détacher nos affections ? Et c'est pourquoi Tertullien dit que nous les devons renoncer par l'obligation de notre baptême. Et hoc vobis signum : c'est la crèche , c'est la misère , c'est la pauvreté de ce Dieu enfant , qui nous montrent qu'il n'est rien de plus méprisable^ que ce que les hommes admirent si fort.
Ah! que la superbe philosophie cherche de tous
CO TcrtiUl.deldololat.n. i8.
côtés des raisonnemens contre l'amour désordonné des richesses, qu'elle les étale avec grande emphase; combien tous ses argumens sont-ils éloignés de la force de ces deux mots : Jésus-Christ est pauvre, un Dieu est pauvre ? Et que nous sommes bien insensés de refuser notre créance à un Dieu qui nous enseigne par ses paroles, et confirme les vérités qu'il nous prêche, par l'autorité infaillible de ses exemples! Après cela je ne puis plus écouter ces vaines objections que nous fait la sagesse humaine : Un Dieu ne devoit pas se montrer aux hommes , qu'avec une gloire et un appareil qui fût digne de sa majesté. Certes notre jugement, chrétiens, est étrangement confondu par les apparences et par la tyrannie de l'opinion , si nous croyons que l'éclat du inonde ait quelque chose digne d'un Dieu, qui possède en lui-même la souveraine grandeur. Mais voulez-vous que je vous dise au contraii-e ce que je ti'ouve de grand , d'admirable, ce qui me paroît digne véritablement d'un Dieu conversant avec les hommes? C'est qu'il semble n'être paru sur la terre qpe pour fouler aux pieds toute cette vaine pompe, et braver, pour ainsi dire , par la pauvreté de sa crèche, notre feste ridicule et nos vanités extravagantes. Il a vu, du plus haut des cieux, que les hommes n'étoient touchés que des biens sensibles et des pompes extérieu res. 11 s'est souvenu, en ses bontés, qu'il les avoit créés au commencement pour jouir d'une plus solide félicité. Touché de compassion, il vient en personne les désabuser, non par sa doctrine, mais par ses exemples, de ces opinions non moins fousses et dangereuses qu'elles sont établies et invétérées. Car voyez
OÙ va son mépris : non-seulement il ne veut point de grandeurs humaines ; mais pour montrer le peu d'état qu'il en fait , il se jette aux extrémités opposées. Il a peine à trouver un lieu assez bas par où il fasse son entrée au monde : il rencontre une étable à demi- ruinée; c'est là qu'il descend. Il prend tout ce que les hommes évitent, tout ce qu'ils craignent, tout ce qu'ils méprisent, tout ce qui fait horreur à leurs sens ; pour faire voir combien les grandeurs du siècle lui semblent vaines et imaginaires. Si bien que je me représente sa crèche, non point comme un berceau indigne d'un Dieu , mais comme un char de triomphe où il traîne après lui le monde vaincu. La sont les terreurs surmontées , et là les douceurs méprisées ; là les plaisirs rejetés , et ici les tourmens soufferts : rien n^ manque , tout est complet. Et il me semble qu'au milieu d'un si beau triomphe, il nous dit avec une contenance assurée : « Prenez cou- » rage , j'ai vaincu le monde » : Confidite : ego vici mundum (0 ; parce que par la bassesse de sa naissance , par l'obscurité de sa vie , par la cruauté et l'ignominie de sa mort , il a effacé tout ce que les hommes estiment , et désarmé tout ce qu'ils redoutent. Et hoc vobis signum : « Voilà le signe que Ton » nous donne pour reconnoître notre Sauveur ».
Accourez de toutes parts, chrétiens, et venez connoître à ces belles marques le Sauveur qui vous est promis/ Oui, mon Dieu, je vous reconnois , vous êtes le libérateur que j'attends. Les Juifs espèrent un autre Messie, qui les comblera de prospérités, qui leur donnera Tempire du monde, qui les rendra
(') Joan. XVI. 33.
DE NOTRE SEIGNEUR. 3l'J
conleas sur la terre. Ah ! combien de Juifs parmi nous ! combien de chrétiens qui désireroient un Sauveur qui les enrichît , un Sauveur qui contentât leur ambition , ou qui voulût flatter leur délicatesse ! Ce n'est pas là notre Jésus-Christ. A quoi le pourronsnous reconnoître ? Ecoutez ; je vous le dirai par de belles paroles d'un ancien Père : Si ignobilis j si inglorius , si inhonorahilis , meus erit Christus (0 : « S'il est méprisable , s'il est sans éclat , s'il est bas » aux yeux des mortels; c'est le Jésus-Christ que je » cherche ». Il me faut un Sauveur qui fasse honte aux superbes, qui fasse peur aux délicats de la terre, que le monde ne puisse goûter, que la sagesse humaine ne puisse comprendre , qui ne puisse être connu que des humbles de cœur. Il me faut un Sauveur qui brave, pour ainsi dire , par sa généreuse pauvreté nos vanités ridicules , extravagantes -, qui m'apprenne par son exemple que tout ce que je vois n'est qu'un songe; que je dais rapporter à une autre et mes craintes et mes espérances ; qu'il n'y a rien de grand que de suivre Dieu , et tenir tout le reste au-dessous de nous ; qu'il y a d'autres maux que je dois craindre et d'autres biens que je dois attendre. Le voilà, je l'ai rencontré , je le reconnois à ces signes ; vous le voyez aussi , chrétiens (*). Reste à considérer maintenant si nous le croirons.
(0 Tertull. adif, Marcion. lib. m, ru 1 7,
(*) Vous l'avez connu, mes chères Sœurs , puisque vous avez aimé son dépouillement ; puisque sa pauvreté vous a plu ; puisque vous Tavez épousé avec tous ses clous , toutes ses épines, avec touto la bassôsse de sa crèche v\
Il y a deux partis formas : le monde d'un côte, J^sus- Christ de l'autre. On va enfouledu côté du monde, on s'y presse, on y court , on croit qu on n y sera jamais assez tôt. Jésus est pauvre et abandonné : il a la vérité, l'autre l'apparence : l'un a Dieu pour lui, l'autre a les hommes. Il est bien aisé à choisir. Mais ce monde a de magnifiques promesses, : là les délices, les réjouissances, rapplaudissement , la faveur : vous pourrez vous vçnger de vos ennemis ; vous pourrez posséder ce que vous aimez; votre amitié sera recherchée : vous aurez de l'autorité , du crédit ; vous trouverez partout un visage gai et un accueil agréable : il n'est rien tel, il faut prendre parti de ce côté là. D'autre part Jésus-Christ se montre avec un visage sévère. Mon Sauveur , que ne promettezvous de semblables biens ? que vous seriez un grand et aimable Sauveur, si vous vouliez sauver le monde de la pauvreté! L'un lui dit : Vous seriez mon Sauveur , si vous vouliez me tirer de la pauvreté : Je ne vous le promets pas. Combien lui disent en secret : Que je puisse contenter ma passion : Je ne le veux pas : Que je puisse seulement venger cette, injure : Je vous le défends : Le bien de cet homme m'accommoderoit : je n'y ai point de droit ; mais j'ai du crédit : N'y touchez pas, ou vous êtes perdu. Qui pourroit souffrir un maître si rude ? retirons-» nous, on n'y peut pas vivre. Mon Sauveur, que vous êtes rude (*) ! Mais du moins que promettez-
toutes les rigueurs de sa croix. Mais nous, mes Frères, que choisirons-nous? ,^^^ ^ ^^ (*) Mon Sauveur, vous êtes «rop incompatible, on ne
VOUS? de grands biens. Oui j mais pour une autre vie! Je le pre'vois, vous ne gagnerez pas votre cause : le monde emportera le dessus : c*en est fait , je le vois bien , Je'sus va être condamné encore une fois. On nous donne un signe pour vous connoître , mais c'est un signe de contradiction. Il s'en trouvera,
peut s'accommoder avec vous, la multitude ne sera pas de votre côte'. Aussi, mes Frères, ne la veut-il pas. C'est la multitude qu'il a noyée par les eaux du déluge ; c'est la multitude qu'il a consumée par les feux du ciel; c'est la multitude qu'il a abîmée dans les flots de la mer Rouge ; c'est la multitude qu'il a réprouvée, autant de fois qu'il a maudit dans son évangile le monde et ses Vî^ités : c'est pour engloutir cette malheureuse et damnable multitude dans les cachots éternels, que « l'enfer, dit le prophète » Isaïe (0, s'est dilaté démesurément, et les forts et les » puissans, et les grands du monde s'y précipitent en » foule ». O monde î ô multitude ! 6 troupe innombrable! je crains ta société malheureuse. I*e nombre ne me défendra pas contre mon juge ; la foule des témoins ne me justifiera pas ; ma conscience [ m'accuse } : je crains que mon Sauveur ne se change en juge implacable : Slcut lœtatus est Uoininus super vos hene vobis Jaciens , vosquo mulliplicans ; sic lœlahilur disperdens vos atque suhver^ tcns (2) : « Comme le Seigneur s'est plu à vous bénir et à î) vous multiplier, ainsi se plaira-t-il à vous détruiic et à » vous ruiner ». Quand Dieu entreprendra d'égaler sa justice à ses miséricordes, et de venger ses bontés si indignement méprisées, je ne me sens pas assez fort pour soutenir l'eifort redoutable, ni les coups incessamment redoublés d'uDc main si rude et si pesante. Je me ris des jugemcus des ^lommes du monde et de leurs foUes pensées,
(•) hou Y. 1 4. ^ (») Deut. xxviu. 63.
33o SUR LA NATIVITÉ
même dans l'Eglise, qui seront assez malheureux de le contredire ouvertement par des paroles et des sentimens infidèles : mais presque tous le contrediront par leurs œuvres. Et ne le condamnons-nous pas tous les jours ? Quand nous prenons des routes opposées aux siennes , c'est lui dire secrètement qu'il a tort, et qu'il devoit venir comme les Juifs l'attendent encore. S'il est votre Sauveur, de quel mal voulez-vous qu'il vous sauve? Si votre plus gi'and mal c'est le péché, Jésus-Christ est votre Sauveur : mais s'il étoit ainsi , vous n'y tomberiez pas si facilement. Quel est donc votre plus grand mal ? c'est la pauvreté , c'est la misère ? Jésus- Christ n'est plus votre Sauveur; il n'est pas venu pour cela. Voilà comme l'on condamne le Sauveur Jésus.
Où irons-nous , mes Frères , et oii tourneronsnous nos désirs? Jusqu'ici tout favorise le monde, le concours, la commodité, les douceurs présentes. Jésus-Christ va être condamné : on ne veut point d'un Sauveur si pauvre et si nud. Irons-nous? pren« drons-nous parti? Attendons encore : peut-être que le temps changera Içs choses. Peut-être ! il n'y a point de peut-être; c'est une certitude infaillible. Il viendra , il viendra ce terrible jour oii toute la gloire du monde se dissipera en fumée; et alors on verra paroître dans sa majesté ce Jésus autrefois né dans une crèche, ce Jésus autrefois le mépris des hommes, ce pauvre , ce misérable , cet imposteur , ce samaritain , ce pendu. La fortune de ce Jésus est changée. Vous l'avez méprisé dans ses disgrâces j vous
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ia*aurez pas de part à sa gloire. Que cet avènement changera les choses ! Là ces heureux du siècle n'oseront paroître ; parce que se souvenant de la pauvreté passée du Sauveur, et voyant sa grandeur présente, la première sera la conviction de leur folie, et la seconde en sera la condamnation. Cependant ce même Sauveur laissant ces heureux et ces fortunés , auxquels on applaudissoit sur la terre , dans la foule des malheureux , il tournera sa divine face, ail petit nombre de ceux qui n'auront pas rougi de sa pauvreté , ni refusé de porter sa croix. Venez , dira-t-il , mes chers compagnons , entrez en la société de ma gloire , jouissez de mon banquet éternel. Apprenons donc, mes Frères, a aimer la pauvreté de Jésus : soyons tous pauvres avec Jésus- Christ. Qui est-ce qui n'est pas pauvre en ce monde, l'un en santé, l'autre en biens , l'un en honneur, et l'autre en esprit? Tout le monde est pauvre; aussi n'est-ce pas ici que les biens abondent : c'est pourquoi le monde pauvre en effets ne débite que des espérances ; c'est pourquoi tout le monde désire , et tous ceux qui désirent sont pauvres et dans le besoin. Aimez cette partie de la pauvreté qui vous est échue en partage , pour vous rendre semblables à Jésus-Christ ; et pour ces richesses que vous possédez, partagez-les avec Jésus-Christ. Compatissez aux pauvres, soulagez les pauvres; et vous participerez aux bénédictions que Jésus a données à la pauvreté. Chrétiens, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, « qui étant si riche par sa nature , s'est fait pauvre » pour l'amour de nous, pour nous enrichir par sa
» pauvreté (0 » , détrompons-nous des faux biens du monde. Comprenons que la crèche de notre Sauveur a rendu pour jamais toutes nos vanités ridicules. Oui certainement, ô mon Seigneur Jésus- Christ , tant que je concevrai bien votre crèche , vos saintes humiliations, les apparences du siècle ne me surprendront point par leurs charmes , elles ne m' éblouiront point par leur vain éclat-, et mon cœur ne sera touché que de ces richesses inestimables, que votre glorieuse pauvreté nous a préparées , dans la félicité éternelle. Amen,
(») //. Cor. VIII. 9.
FRAGMENT
D'UN AUTRE SERMON