‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 3)Chapitre 42 sur 65 · SUR LE MÊME MYSTÈRE · texte numérisé non relu

SUR LE MÊME MYSTÈRE

Dieu unique dans ses perfections : comment il les communique à l'homme. Orgueil, cause de sa chute : incarnation du Fils de Dieu, remède à cette maladie.

Comme Dieu est unique en son essence, il est impénétrable en sa gloire , il est inaccessible en sa hauteur et incomparable en sa majesté : il est en nous , et nous ne pouvons l'atteindre. C'est pourquoi TEcriture nous dit si souvent qu'il est plus haut que les cieux et plus profond que les abîmes j qu'il est caché en lui-même par sa propre lumière, et que « toutes les créatures sont comme un rien devant sa » face » : Omnes gentes quasi non sint, sic sunt coràm eo, et quasi nihilum et inane repulatœ sunt ei (0.

Le docte Tertullien , écrivant contre Marcion , nous explique cette vérité par ces magnifiques paroles : Summum magnum ipsd sud magnitudine

(*) Ce fragment renferme le morceau du sermon sur la Nativité, qui s'est trouve si semblable dans la plui)arl de ses parties, à celui qu'on vient de lire : nous le donnons ici comme essentiellement lié au sermon qui précède, et pouvant servir à complcler les malicrcs qui en font le sujet. £dit. Je Dcforis.

0)/jai. XL. i--.

solitudinempossidens, unicumesti*). Les expression* de notre langue ne reviennent pas à celles de ce grand homme; mais disons après lui, comme nous pourrons, que Dieu étant grand souverainement, il est par conse'quent unique, et qu'il se fait par son unité une auguste solitude, parce que rien ne peut l'égaler ni l'atteindre, ni en approcher, et qu'il est de tous côtés inaccessible.

Plus à fond : il n'y a point de grandeur en la créature qui ne se démente par quelque endroit , qui soit soutenue de toutes parts ; et tout ce qui s'élève d'un côté s'abaisse de l'autre. Celui-là est relevé en puissance , mais médiocre en sagesse : cet autre aura un grand courage , mais qui sera mal secondé par la force de son esprit ou par celle de son corps. La probité n'est pas toujours avec la science , ni la science avec la conduite. Enfin , sans faire ici le dénombrement de ces infinis mélanges, par lesquels les hommes sont inégaux à eux-mêmes; il n'y a personne qui ne voie que l'homme est un composé de pièces très-inégales , qui ont leur fort et leur foible : il n'y a rien de si fort qui n'ait son foible; il n'y a rien de si haut qui ne tienne au plus Las par quelque endroit. Dieu seul est grand en tous points, parce qu'il possède tout en son unité, parce qu'il est tout parfait , et en un mot tout lui-même. Singulier en toutes choses, et seul à qui on peut dire :

{*) Ex Jejectione œmuli soliludinem quanJam de singularitatc prœstantiœ suce possiàcns, unicum est. Telles sout les paroles de Terlullien, adv. Marcion. lib. i, /i. 4» que Bossuet a mises en marge de son manuscrit, et qu'il a converties en celles qu'il rapporte ici, sans doute poux rendre plus claire la pensée de Fauteur. EdiU de. DéforUs.

O Seigneur, qui est semblable à vous (0? profond en vos conseils, terrible en vos jugemens, absolu en vos volontés, magnifique et admirable en vos œuvres. C'est ce que veut dire Tertullien par cette haute solitude en laquelle il fait consister la perfection de son être.

Le mystère de cette journée nous apprend que Dieu est sorti de cette auguste et impénétrable solitude. Quand un Dieu s'est incarné, l'Unique s'est donné des compagnons, l'Incomparable s'est fait des égaux , l'Inaccessible s'est rendu palpable à nos sens : « il a paru parmi nous » , et comme un de nous sur la terre : Et habitavit in nobis (2).

Encore qu'il soit éloigné par tous ses divins attributs, il descend quand il lui plaît par sa bonté, ou plutôt il nous élève. Il fait ce qu'il veut de ses ouvrages : et comme , quand il lui plaît , il les repousse de lui jusqu'à l'infini et jusqu'au néant, il sait aussi le moyen de les associer à lui-même d'une manière incompréhensible, au-delà de ce que nous pouvons et croire et penser. Car étant infiniment bon , il est infiniment communicatif, infiniment unissant; de sorte qu'il ne faut pas s'étonner qu'il puisse unir la nature humaine à sa personne divine. Il peut élever l'homme autant qu'il lui plaît, et jusqu'à être avec lui la même personne. Et il n'y a rien en cette union qui soit indigne de lui; parce que, comme dit le grand saint Léon, « en prenant » la nature humaine , il élève ce qu'il prend , et il » ne perd point ce qu'il communique » : Et noslra suscipiendo provehit ^ et sua communicanclQ non

^0 Exod. XV. 11. — W Joan. i. \!\.

perdit. Par-là il témoigne son amour, il exerce sa munificence et conserve sa dignité : Et nostra sus^ cipiendo provehil , et sua communie ando non perdit (I).

Encore plus avant : Torgueil est la cause de notre ruine. Le genre humain est tombé par Fimpulsion de Satan. Comme un grand bâtiment qu'on jette par terre , en accable un moindre sur lequel il tombe ; ainsi cet esprit superbe eli tombant du ciel est venu fondre sur nous , et nous a entraînés apiès lui dans sa ruine. Il a imprimé en nous un mouvement semblable à celui qui le précipite lui-même : Unde cecidilj inde dejecit (2). Etant donc abattu par son propre orgueil, il nous a entraînés en nous renversant dans le même sentiment dont il est poussé. Superbes aussi bien qu. lui, [ nous voulons nous ] égaler à Dieu avec lui. L'homme par son orgueil à voulu se faire Dieu ; et pour guérir cet orgueil Dieu a voulu se faire homme.

Saint Augustin définit l'orgueil une perverse imitation de la nature divine (3). [ Car il y a ] des choses où il est permis d'imiter Dieu. Il est vrai qu'il est excité à jalousie, lorsque l'homme se veut faire Dieu et entreprend de lui ressembler; mais il ne s'offense pas de toute sorte de ressemblance ; au contraire il y a de ses attributs dans lesquels il nous commande de l'imiter. Considérez sa miséricorde , dont le Psalmiste a écrit « qu'elle surpasse ses autres » ouvrages (4) » ; il nous est ordonné de nous con-

(0 Serm. iv. de Nat. c. m. — (») S. Aiig. Senn. ctxiv. n. 8, tom. v, col. 788. — yh De Cii'. Dei. Ub. xix, c. xii, tom. vu, col. 556. —

(4) Ps. CXLIV. 9.

former

former h cet admirable modèle : Estote miséricordes sicut et Pater vester misericors est {^) : « Soyez » miséricordieux comme votre Père est miséricor- » dieux ». Dieu est patient sur les pécheurs, et les invitant à se convertir, il fait luire en attendant son soleil sur eux, et prolonge le temps de leur pénitence. Il veut que nous nous montrions ses enfans , en imitant cette patience à l'égard de nos ennemis : Ut sitis Jilii Patris vestri (^) ; « afin que vous soyez » les enfans de votre Père ». Il est saint : et encore que sa sainteté semble être entièrement incommunicable ^ il ne se fâche pas néanmoins que nous osions porter nos prétentions jusqu'à l'honneur de lui ressembler dans ce merveilleux attribut; au contraire il nous le commande : Sancti estote , quia ego sanctus sum (3) : « Soyez saints, parce que je suis » saint ». Ainsi vous pouvez le suivre dans sa vérité, dans sa fidélité et dans sa justice. Quelle est donc cette ressemblance qui lui cause de la jalousie ? C'est que nous lui voulons ressembler dans l'honneur de l'indépendance , en prenant notre volonté pour loi souveraine , comme lui-même n'a point d'autre loi que sa volonté absolue. C'est là le point délicat, c'est là qu'il se montre jaloux de ses droits , et repousse avec violence tous ceux qui veulent ainsi attenter à la majesté de son empire. Soyons des dieux , il nous le permet, par l'imitation de sa sain-» teté , de sa justice, de sa vérité, de sa patience, de sa miséricorde toujours bienfaisante. Quand il s'agira de puissance , tenons-nous dans les bornes

(0 Luc. VI. 36. — (*) Matlh. v. 45. — C^) Let^it. xi. 44- Bossu et: XI. 2 7

d'une créature , et ne portons pas nos dësiris à une ressemblance si dangereuse.

Voilà, mes Sœurs, la règle immuable que nous devons suivre pour imiter Dieu. Mais, ô voies corrompues des enfans d*Adam ! ô étrange corruption du cœur humain ! nous renversons tout Tordre de Dieu, Nous ne voulons pas l'imiter dans les choses où il se propose pour modèle , nous entreprenons de le contrefaire dans celles où il veut être unique et inimitable , et que nous ne pouvons pre'tendre «ans rébellion. C'est sur cette souveraine inde'pendance que nous osons attenter ; c'est ce droit sacré et inviolable que nous affectons par une audace insensée. Car comme Dieu n'a rien au-dessus de lui iqui le règle et qui le gouverne , nous voulons être aussi les arbitres souverains de notre conduite ; afin qu'en secouant le joug, en rompant les rênes, et rejetant le frein du commandement, qui retient notre li}>erté égarée, nous ne relevions point d'une autre puissance, et soyons comme des dieux sur la terre^ Et n'est-ce pas ce que Dieu lui-même reproche aux superbes, sous l'image du Roi de Tyr? Ton cœur, dit-il, s'est élevé, et tu as dit : Je suis un Dieu , et « tu as mis ton cœur comme le cœur d'un )) Dieu » : Dedisti cor iuum quasi cor Dei (0. Tu n'as voulu ni de règle , ni de dépendance. Tu as marché sans mesure, et tu as livré ton cœur emporté à tes passions indomptées. Tu as aimé, tu as haï, selon que te poussoient tes désirs injustes; et tu as fait un funeste usage de ta liberté par une superbe transgression de toutes les lois. Ainsi notre orgueil (0 Ezech. xxvni. a.

DE NOTRE SEIGNEUR. 33f)

aveugle nous remplissant de nous-mêmes, nous e'rige en de petits dieux. Eh bien ! ô superbe , ô petit dieu, voici le grand Dieu vivant qui s'abaisse pour te confondre. L'homme se fait Dieu par orgueil, et Dieu se fait homme par condescendance. L'homme s'attribue faussement la grandeur de Dieu , et Dieu prend véritablement le ne'ant de l'homme.

Mais voici encore un nouveau secret de la miséricorde divine. Elle ne veut pas seulement confondre l'orgueil, elle a assez de condescendance pour vouloir en quelque sorte le satisfaire. Elle veut bien donner quelque chose à cette passion indocile, qui ne se rend jamais tout-à-fait. L'homme avoit osé aspirer à l'indépendance divine : on ne peut le contenter en ce point ; le trône ne se partage pas : la majesté souveraine ne peut souffrir ni d'égal ni de compagnon. Mais voici un conseil de miséricorde qui sera capable de le satisfaire. L'homme ne peut devenir indépendant; Dieu veut bien devenir soumis. Sa souveraine grandeur ne souffre pas qu'il s'abaisse, tant qu'il demeurera dans lui-même; cette nature infiniment abondante ne refuse pas d'aller à l'emprunt, pour s'enrichir en quelque sorte par l'humilité; «aûn, dit saint Augustin, que l'homme » qui méprise cette vertu , qui l'appelle simplicité » et bassesse , quand il la voit dans les autres hom- 3> mes, ne dédaignât pas de la pratiquer, quand il » la voit dans un Dieu (0 ».

Et hoc vobis signum. G homme , tu n'as fait que de vains efforts pour t'élever et te faire grand : tu peux bien t'emportcr , mais non t'élever ; tu peux ^ (') InPs. xxxiii. £nan: i. n. 4, torn, iv, col, aïo.

34o SUR LA NATIVITÉ

bien t'enfler, mais non t'agrandir: viens chercher dans ce Pieu-homme, dans ce Dieu enfant, dans ce Sauveur qui naît aujourd'hui , la solide élévation et

la grandeur véritable D'où vient qu'un Dieu se

fait homme? pour nous faire approcher de lui, traiter d'égal avec lui. C'est pourquoi saint Augustin attribue la cause du mystère de l'Incarnation « à M une bonté populaire » : Populari quâdam clementidi^).'De même qu'un grand orateur plein de hautes conceptions , pour se rendre populaire et intelligible , se rabaisse par un discours simple à la capacité des esprits communs : comme un grand environné d'un éclat superbe qui étonne le simple peuple , et ne lui permet pas d'approcher, se rend populaire et familier par une facilité obligeante , qui sans affoiblir l'autorité rend la bonté accessible : ainsi la sagesse incréée , ainsi la majesté souveraine se dépouille de son éclat , de son immensité et de sa puissance pour se communiquer aux mortels, et relever le courage et les espérances de notre nature abattue. Approchez donc , 6 fidèles , de ce Dieu enfant. Tout vous est libre , tout vous est ouvert.

(0 S. Au§. contra Acad, lib. m, />. 43, tom i, col. 294.

DE NOTRE SEIGNEUR. 34l

lU SERMON

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