DE NOTRE SEIGNEUR, PRÊCHÉ A METZ
Royauté de Jésus-Christ : en quoi elle consiste : comment il Ta acquise : de quelle manière il Texerce : infidélité et ingratitude de ses sujets. Excellence de son sacerdoce.
Vocabls nomen ejus Jesum ; ipse euim salvum faciet populum.
Fous appellerez son nom Jésus; car c'est lui qui sauvera le peuple. Malth. i. 21.
Aujourd'hui le Dieu d'Israël , qui est venu visiter son peuple, revêtu d'une chair humaine, fait sa première entrée en son temple : aujourd'hui le grand prêtre du nouveau Testament, le souverain sacrificateur selon l'ordre de Melchisédech , se met entre les mains des pontifes successeurs d'Aaron, qui portoit la figure de son sacerdoce : aujourd'hui le Dieu de Moïse se soumet volontairement à toute la loi de Moïse : aujourd'hui l'InelTable , dont le nom est in-
compréhensible , daigne recevoir un nom humain , qui lui est donné par la bouche des hommes , mais par l'instigation de l'esprit de Dieu. Que dirai-je ? où me tournerai - je , environné de tant de mystères ? parlerai-je de la circoncision du Sauveur , ou bien de l'imposition du nom de Jésus; de cet aimable nom, les déhces du ciel et de la terre, notre unique consolation durant le pèlerinage de cette vie ? Et la solennité de cette église , et je ne sais quel mouvement de mon cœur m'incite à parler du nom de Jésus, et à vous en faire voir l'excellence, autant qu'il plaira à Dieu de me l'inspirer par sa grâce.
Jésus , c'est-à-dire Sauveur, ô nom de douceur et de charité! « Mon ame , bénissez le Seigneur , et » que tout ce qui est en moi-même rende les louani» ges à son saint nom « : Benedic , anima mea. Domino (0. Parlons du nom de Jésus, découvrons-en le mystère , faisons voir l'excellence de la qualité de Sauveur, et combien il est glorieux à notre grand Dieu et Rédempteur Jésus-Christ d'avoir exercé sur nous une si grande miséricorde , et de nous avoir sauvés par son sang. Que tout ce temple retentisse du nom et des louanges du Sauveur Jésus. Ah ! si nous avions les yeux assez purs, nous verrions toute cette église remplie d'anges de toutes parts pour y honorer la présence du Fils de Dieu ; nous les verrions s'abaisser profondément au nom de Jésus , toutes les fois que nous le prononcerons dans la suite de ce discours. Abaissons-nous aussi en esprit ; et adorant en nos cœurs notre aimable Sauveur Jé-
(0 Pt. eu. I.
SUS, prions aussi la sainte Vierge sa mère de nous le rendre propice par ses pieuses intercessions. jiwe^ etc.
Comme nous avons quelques inclinations qui nous sont communes avec les animaux, et qui ressentent tout-à-fait la bassesse de cette demeure terrestre dans laquelle nous sommes captifs ; aussi certes en avons -nous d'autres d'une nature plus relevée, par lesquelles nous touchons de bien près aux intelligences ce'lestes qui sont devant le trône de Dieu, chantant nuit et jour ses louanges. Les bienheureux esprits ont deux merveilleux mouvemens : car ils n'ont pas plutôt jeté les premiers regards sur euxmêmes, que recoimoissant aussitôt que leurs lumières sont découlées d'une autre lumière infinie , ils retournent à leur principe d'une promptitude incroyable , et cherchent leur perfection où ils trouvent leur origine. C'est le premier de leurs mouvemens. Puis chaque ange considérant que Dieu lui donne des compagnons, qui dans une même vie et dans une même immortalité conspirent au même 'dessein de louer leur commun Seigneur, il se sent pressé d'un certain désir d'entrer en société avec eux. Tous sont touchés les uns pour les autres d'une puissante inclination ; et c'est cette inclination qui met l'ordre dans leurs hiérarchies, et établit entre leurs légions une sainte et éternelle alliance.
Or encore qu'il soit vrai que notre ame éloignée de son air natal, contrainte et presque accablée par la pesanteur de ce corps mortel , ne fasse paroître qu'à demi cette noble et immortelle vigueur dont
elle devroit être toujours agitée ; si est-ce néanmoins que nous sommes d'une race divine , ainsi que l'apôtre saint Paul Ta prêché avec une merveilleuse énergie en plein conseil de TAréopage : Ipsius eniin et geiius sumus (0. Il a plu à notre grand Dieu , qui nous a formés à sa ressemblance, de laisser tomber sur nos âmes une étincelle de ce feu céleste qui brille dans les esprits angéliques : et si peu que nous puissions faire de réflexion sur nousmêmes, nous y remarquerons aisément ces deux belles inclinations que nous admirions tout à l'heure dans la nature des anges.
En effet ne voyons- nous pas que sitôt que nous sommes parvenus àl'usage de la raison, je ne sais quelle inspiration, dont nous ne connoissons pas l'origine, nous apprend à réclamer Dieu dans toutes les nécessités de la vie? Dans toutes nos afflictions, dans tous nos besoins, un secret instinct élève nos yeux au ciel, comme si nous sentions en nous-mêmes que c'est là que réside l'arbitre des choses humaines. Et ce sentiment se remarque dans tous les peuples du monde , dans lesquels il est resté quelques traces d'humanité, à cause qu'il n'est pas tant étudié qu'il est naturel , et qu'il naît en nos âmes non tant par doctrine que par instinct. C'est une adoration que les païens mêmes rendent, sans y penser, au vrai Dieu; c'est le christianisme de la nature, ou , comme l'appelle Tertullien, « le témoignage de l'ame na- » turellement chrétienne » : Tcstimonium aniniœ naturalitcr chriscîancci'^) . Voilà déjà le premier mou-
(0 Act. XVII, 28. — (') y/poloi^. n. 17.
vement que notre nature a commun avec la nature ange'lique.
D'ailleurs il paroît manifestement que le plaisir de l'homme, c'est l'homme. De là cette douceur sensible que nous trouvons dans une honnête conversation. De là cette familière communication des esprits par le commerce de la parole. De là la correspondance des lettres *, de là , pour passer plus avant , les Etats et les républiques. Telles sont les deux premières inclinations de tout ce qui est capable d'entendre et de raisonner. L'une nous élève à Dieu, l'autre nous lie d'amitié avec nos semblables. De l'une est née la religion , et de l'autre la société. Mais d'autant que les choses humaines vont naturellement au désordre , si elles ne sont retenues par la discipline , il a été nécessaire d'établir une forme de gouvernement dans les choses saintes et dans les prqfanes ; sans quoi la religion tomberoit bientôt en ruine, et la société dégénéreroit en confusion. Et c'est ce qui a introduit dans le monde les deux seules autorités légitimes, celle des princes et des magistrats, celle des prêtres et des pontifes. De là la puissance royale , de là l'ordre sacerdotal.
Ce n'est pas ici le lieu de vous expliquer, ni laquelle de ces deux puissances a l'avantage sur l'autre , ni comme elles se prêtent entre elles une mutuelle assistance. Seulement je vous prie de considérer qu'étant dérivées l'une et l'autre des deux inclinations qui ont pris dans le cœur de l'homme de plus profondes racines, elles ont acquis justement une grande vénération parmi tous les peuples.
elles sont toutes deux sacrées et inviolables. C'est pourquoi les empereurs romains, les maîtres de la terre et des mers, ont cru qu'ils apporteroient un grand accroissement à leur dignité, s'ils ajoutoient la qualité de souverain pontife à ces noms magnifiques d'Auguste, de César, de triomphateur j ne doutant pas que les peuples ne se soumissent plus volontiers à leurs ordonnances, quand ils considéreroient les princes comme ministres des choses sacrées. Sur quoi , quand je regarde ce titre de religion attaché à ces noms odieux de Néron, de Caligula, ces monstres du genre humain , l'horreur et l'exécration de tous lès siècles ; je ne puis m'empêcher de faire cette réflexion, que les dieux de pierre et de bronze, les dieux adultères et parricides que l'aveugle antiquité adoroit , étoient dignes certainement d'être servis par de tels pontifes.
Elevez -vous donc, ô roi du vrai peuple, ô pontife du vrai Dieu. La royauté de ces empereurs n'étoit autre chose qu'une tyrannie, et leur sacerdoce profane un continuel sacrilège. Venez exercer votre royauté par la profusion de vos grâces , et votre sacerdoce par l'expiation de nos crimes. Je pense que vous entendez bien que c'est du Sauveur que je parle. C'est lui, c'est lui seul, chrétiens, c'est lui qui étant le vrai Christ, c'est-à-dire l'oint du Seigneur, unctus, assemble en sa personne la royauté et le sacerdoce par l'excellence de son onction, qui enferme l'une et l'autre puissance. Et c'est pour cette raison que l'admirable Melchisédech est tout ensemble et roi et pontife j mais « roi de justice et
44^ rOUll LA CIRCOKCISION
» de paix », Rex justitiœ , rex pacis (0, comme l'interprète Tapôtre, dans la divine Epître aux Hébreux ; mais le « pontife du Dieu très-haut » , Sacerdos Dei excehi (2) ^ comme porte le texte de la Genèse. Et d'où vient cela, chrétiens? n'étoit-ce pas pour représenter celui qui, dans la plénitude des temps, devoit être le vrai roi de paix et le grand sacrificateur du Dieu tout -puissant, c'est-à-dire le Sauveur Jésus, dont Melchisédech étoit la figure ?
C'est de ce glorieux assemblage de la royauté et du sacerdoce en la personne du Fils de Dieu , que j'espère vous entretenir aujourd'hui. Car ayant considéré attentivement la signification du nom de Jésus que l'on donne en ce jour à mon maître, je trouve dans ce nom auguste sa royauté et son sacerdoce ; Jésus, c'est-à-dire Sauveur; et je dis que le Fils de Dieu est roi, parce qu'il est Sauveur; je dis qu'il est pontife, parce qu'il est Sauveur. Je vois déjà, ce me semble, que ces deux vérités excellentes m'ouvrent une belle carrière. Mais je médite quelque chose de plus. 11 est le roi Sauveur, il est le pontife Sauveur. Comment est-il Sauveur ? par son sang. C'est pourquoi en cette bienheureuse journée, où il reçoit le nom de Jésus et la qualité de Sauveur, il commence à répandre son sang par sa mystérieuse circoncision , pour témoigner que c'est par son sang qu'il est le Sauveur de nos âmes. O belles et adorables vérités; pourrai -je bien aujourd'hui vous faire entendre à ce peuple?
Vous, qui vous êtes scandalisés autrefois de voir
(0 Heh VII. 1. — (») Ibid. xiv. 18.
couler le sang de mon maître , vous qui avez cru que sa mort violente étoit une marque de son impuissance , ah ! que vous entendez peu ses mystères ! La croix de mon roi ^ c^est son trône ; la croix de mon pontife, c'est son autel. Cette chair déchire'e , c'est la force et la vertu de mon roi j cette même chair déchirée, c'est la victime de mon pontife. Le sang de mon roi, c'est sa pourpre; le sang de mon pontife, c'est sa consécration. Mon roi est installé, mon pontife est consacré par son sang; et c'est par ce moyen qu'il est le véritable Jésus , l'unique Sauveur des hommes. O roi, et Sauveur, et souverain pasteur de nos âmes, versez une goutte de ce sang précieux sur mon cœur, afin de l'embraser de vos flammes ; une goutte sur mes lèvres , afm qu'elles soient pures et saintes , ces lèvres qui doivent aujourd'hui prononcer si souvent votre nom adorable : ainsi soit-il, mes Frères. Je commence à parler de la royauté de mon maître : disons avec courage, écoutons avec attention. Il s'agit de glorifier Jésus qui est lui-même toute notre gloiix : ô Dieu," soyez avec nous.
Je dis donc, avant toutes choses, que, selon les prophéties anciennes, le Messie attendu parles Juifs, reconnu et adoré par les chrétiens, devoit venir au monde avec une puissance royale. C'est pourquoi l'ange, annonçant sa venue à la sainte Vierge sa mère, parle de lui en ces termes : « Dieu lui don- » nera, dit-il, le trône de David son père, et il ré- » gnera éternellement dans la maison de Jacob ». Et c'est la même chose qu'avoit prédit l'évangéliste de la loi, je veux dire le prophète Isaïc, lorsqu'il dit
44^ POUU LA CIRCONCISION
de notre Seigneur, qu « il s'asseoira sur le trône de » David, afin de ralTermir en justice et en vérité' jus- » ques aux siècles des siècles » : Super solium David, et super regnum ejus sedehil , ut confirmet illud et corroborel in judicio et justitid, amodo et usque in sempiternum (0. Ce que je suis bien aise de vous faire considérer, afin que vous voyiez en ces deux passages la conformité de l'ancienne et de la nouvelle alliance. Car il seroit impossible de vous rapporter en ce lieu tous les textes des Ecritures qui promettent la royauté au Sauveur.
Et c'est en quoi les Juifs se sont malheureusement abusés , parce qu'étant possédés en leur ame d'une aveugle admiration de la royauté et des prospérités temporelles, ils donnoient à leur Messie de belles et triomphantes armées, de grands et de superbes palais , une cour plus leste et plus polie , une maison plus riche et mieux ordonnée que celle de leur Salomon , et enfin tout ce pompeux appareil dont la majesté royale est environnée. Aussi quand ils virent le Sauveur Jésus, qui, dans une si basse fortune, prenoit la qualité de Messie , je ne saurois vous dire combien ils en furent surpris. Cent fois il leur avoit dit qu'il étoit le Christ ; cent fois il l'avoit atteste par des miracles irréprochables, et ils ne cessent de rimportuner : mais enfin , « dites-nous donc » qui vous êtes ; jusqu'à quand nous laisserez-vous » en suspens ? Si vous êtes le Christ, dites-le-nous » franchement « , et nous en donnez quelque signe : Quousqi^e q-rLimani nos tram tollis ? si tu es Christus, die nobis palam ('^). Ils eussent bien voulu qu'il leur
(») Isui. IX. 7. — W Juan. x. ii\.
eût
DE JVOTllE SEIGNEUR. fy^q
eût dit autre chose. Ils lui eussent volontiers accordé tout riionneur qui étoit dû aux plus grands prophètes; mais ils eussent été bien aises de lui persuader, ou bien de se faire roi , ou bien de se déporter volontairement dç la qualité de Messie. Et nous lisons en saint Jean , qu'après cette miraculeuse multiplication des cinq pains , quelques peuples étant convaincus qu'un miracle si extraordinaire ne pouvoit être fait que par le Messie, s'assemblèrent entre eux, et conspirèrent de le faire roi (0. Et ils eussent exécuté leur dessein , s'il ne se fût échappé de leur vue. Etrange illusion des hommes, parmi lesquels ordinairement toutes sortes d'opinions sont reçues , excepté la bonne et la véritable ! Les uns disoient que Jésus étoit un séducteur ; les autres, ne pouvant nier qu'il n'y eût en sa personne quelque chose de surnaturel , se partageoient entre eux en mille sentimens ridicules. « Quelques-uns assuroient que )) c'étoitElie; d'autres aimoient mieux croire que 3) c'étoit Jean-Baptiste, ou bien quelqu'un des pro- » phètes ressuscites » : y^lii Eliam , alii Joannem Baptistam , aut unum ex prophctis i"^). Et à quelles extravagances ne se laissoient-ils point emporter, plutôt que d'avouer qu'il fût le Messie ? D'où vient cette obstination, chrétiens? c'est qu'ils avoient l'imagination remplie de cette magnificence royale et de cette majesté composée , de laquelle ils avoient fait leur idole. Et cette fausse créance a voit telle vogue parmi les Juifs , que ce vieux et infortuné po-
(0 Joan. VI. i5. — W 3faUh. xvi. l4-
BOSSUET. XI. 3o
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litique , qui avoit toujours son ame troublée d'un furieux désir de régner, qui ne craignoit pas moins, qui n'épargnoit pas plus ses enfans que ses ennemis, c'est Hérode dont je veux parler, conçut de la jalousie de cette royauté prétendue. De là ce cruel massacre des Innocens, duquel nous célébrions la mémoire ces jours passés.
Je ne sais si je me trompe , fidèles ; mais il me semble que ces observations sur Thistoire de notre Seigneur ne doivent pas vous déplaire. Ainsi je ne craindrai pas d'en ajouter encore une, qui vous fera ^voir manifestement combien cette opinion de la royauté du Sauveur étoit enracinée dans l'esprit deà peuples. C'est que les apôtres mêmes, eux que le Fils de Dieu honoroit de sa plus intime confidence , bien qu'en particulier et en public il ne leur promît que tourmens et ignominie en ce monde , ils n'avoient pu encore se déprendre de ce premier sentiment , dont on avoit préoccupé leur enfance. « Eh ! » Maître, lui disoient-ils, quand est-ce qu'arrivera » votre règne? sera-ce bientôt que vous rétablirez 3) le royaume abattu d'Israël (0 »? Ils ne pouvoient goûter ce qu'il leur prédisoit de sa mort. Gomme ils voyoient son crédit s'augmenter , ils croyoient qu'à la fm il vien droit à bout de l'envie , et qu'il at-i tireroit tout à lui par sa yertu et par ses miracles. Ils se llattoient l'esprit de mille espérances grossières. Déjà ils commençoient à se débattre entre eux de l'honneur de la préséance. Et ne fut-ce pas une belle proposition que les deux frères inconsidérés
firent faire à notre Seigneur par leur mère trop cre'dule et trop simple ? Ils s'imaginoient de'jà le Sauveur dans un trône éclatant de pierreries, au milieu d'une grosse cour. Et, Seigneur, lui disent-ils, quand vous commencerez votre règne, nous serions bien aises que l'un de nous fût assis à votre droite et l'autre à la gauche (0. Tant ils abusoient de la patience et de la faveur de leur maître , repaissant leurame d'une vaine et puérile ostentation! Si bien que notre Seigneur ayant pitié de leur ignorance, commence à les désabuser par ces mémorables paroles. O disciples trop grossiers , qui vous imaginez dans ma royauté un faste et une pompe mondaine, « TOUS ne savez ce que vous me demandez « : la chose n'ira pas de la sorte: Nescitis quid petatis i"^) . « Pour- » rez-vous bien boire le calice que je boirai » ? ce calice c'est sa passion dont il leur a parlé tant de fois sans qu'ils aient voulu le comprendre. Puis après quelques avis excellens , voici comme il conclut son discours : « Sachez , dit-il, que le Fils de Thommc » n'est pas venu pour être servi , mais afin de servir » lui-même, et afin de donner sa vie pour la ré- » demption de plusieurs (•^) )>.
Ah ! disciples encore ignorans, et vous mère mal avisée , ce n'est pas là ce que vous prétendiez : vous demandiez de vaines grandeurs, on ne vous parle que de bassesse. Mais mon Sauveur Ta fait de la sorte, afin de nous insinuer doucement , par le souvenir de sa passion, que notre roi étoit un roi pauvre; qu'il descendoit sur la terre, non pour se revêtir des grandeurs humaines, mais pour nous ap-
CO Matth. XX. ai . — (^1 IbUl aa. - \?) Ibid. :..8.
prendre par son exemple à les mépriser (*) ; et que comme c'étoit par sa passion qu'il devoit monter sur son trône, aussi est-ce par les souffrances que nous pouvons aspirer aux honneurs de son royaume céleste. C'est ici, c*est ici, chrétiens, où après vous avoir exposé les divers sentimens des hommes touchant la royauté de Jésus, j'aurois à demander à Dieu la langue d'un séraphin , pour vous exprimer dignement les sentimens de Jésus lui-même.
Certes je ne puis voir sans étonnement , dans les Ecritures divines, que le débonnaire Jésus, qui, durant tout le cours de sa vie mortelle , faisoit, pour ainsi dire , parade de sa bassesse , quand il sent ap-
(*) Je ne m'étonne plus, chrétiens, si le Fils de Dieo s'écarte bien loin, lorsque les peuples le cherchent pour le faire roi ; Càm co^novisset, quia venturi essent ul raperent eum, etfacerent eum regem^fugit ileriim in montem ipse solus (0 ; « Sachant qu'ils dévoient venir Tenle- » ver pour le faire roi , il s'enfuit encore sur la montagne » lui seul ». La royauté qu'on lui veut donner n'est pas à sa mode. Ce peuple ébloui des grandeurs du monde, a honte de voir dans l'abjection celui qu'il reconnoît pour son Messie; et il le veut placer dans un trône avec une magnificence royale. Une telle royauté n'est pas à son goût ; et c'est pourquoi Tertullien a raison de dire : Regem denique fieri , conscius sui regni, rcfugit (*) ; « Sachant, » dit-il, quel est son royaume, il refuse celui que l'on lui » présente ». Un roi pauvre, un roi de douleurs, qui s'est lui-même destiné un trône où il ne peut s'établir que par le mépris, n'a garde d'accepter une royauté qui tire son éclat des pompes mondaines. Donnez -lui plutôt une étable, une croix ; donnez-lui un roseau fragile; donnez -lui une couronne d'épines.
(») Joan. VI. i5. — W De Idolol n. i8.
• DE NOTRE SETGNEUT?. 4^5
procher son heure dernière , ne parle plus que de gloire, n^entretienne plus ses disciples que de ses grandeurs. Il e'toit à la veille de son infâme supplice. Déjà il avoit célébré cette pâque mystérieuse , qui devoit être le lendemain achevée par l'effusion de son sang. Son traître disciple venoit de sortir de sa chambre , pour aller exécuter le détestable traité qu il avoit fait avec les pontifes. Sitôt qu'il se fut retiré de sa compagnie, mon maître qui n'ignoroit pas son perfide et exécrable dessein , comme s'il eût été saisi tout à coup d'une ardeur divine, parle de cette sorte aux apôtres : « Maintenant, maintenant, dit- » il, le Fils del'homme vaétre glorifié» : Nunc clarificatus est Filius hominis (0. Eh! mes Frères, que va-t-il faire? Que veut dire ce Maintenant, demande fort à propos en ce lieu l'admirable saint Augustin (2) ? Va-t-il point peut-être s'élever dessus une nuée, pour foudroyer tous ses ennemis ? ou bien estce qu'il fera descendre des légions d'anges , pour se faire adorer par tous les peuples du monde? Non, non , ne le croyez pas. Il va à la mort, au supplice, au plus cruel de tous les tourmens, à la dernière des infamies ; et c'est ce qu'il appelle sa gloire , c'est son règne, c'est son triomphe.
Regardez , je vous prie , mon Sauveur dans cette triomphante journée en laquelle il fait son entrée dans la ville de Jérusalem, peu de jours devant qu'il mourût. Il éloit monté sur un âne : ah! fidèles, n'en rougissons pas. Je sais bien que les grands de la terre se moqueroient d'un si triste et si malheureux
(«) Jnnn. XIII, 3i. — (») Tract, lxiii. inJoan. n. 1 ; torn.x, part, ir, col. G'jo.
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équipage; mais Jésus n'est pas venu pour leur plaire: et quoi que puisse penser la folle arrogance des hommes, cet équipage d'humilité est certes bien digne d'un roi qui est venu au monde pour fouler aux pieds ses grandeurs. Ce n'est pas là toutefois ce que je vous veux faire considérer.
Jerez, jetez les yeux sur ce concours de peuple de toutes les conditions et de tous les âges, qui accourent au-devant de lui, des palmes et des rameaux à la main, en signe de réjouissance; et qui, pour faire paroître leur zèle à ce nouveau prince, dans une si sainte cérémonie, font retentir l'air de leurs cris de joie : « Béni soit, disoient-ils, le Fils de David; » vive le roi d'Israël » : Hosanna Filio Dauid; he^ hedictus qui venit in nomine Domini rex Israël (0. Et parmi ces bienheureuses acclamations il entre dans Jérusalem. Quel est ce nouveau procédé, si éloigné de sa conduite ordinaire ? et depuis quand, je vous prie, aime-t-il les applaudissemens ; lui qui étant cherché autrefois par une grande multitude de gens qui s'étoient ramassés des villes et des bourgades voisines, en résolution de le faire roi, comme je vous le rapportois tout à l'heure , s'étoit retiré tout seul au sommet d'une haute montagne, pour éviter leur rencontre ? Il entend aujourd'hui tout ce peuple qui l'appelle hautement son roi ; les pharisiens jaloux l'avertissent d'imposer silence à cette populace échauffée: « Non, non, répond mon Sauveur; M les pierres le crieront, si ceux-ci ne le disent pas » assez haut » : Si hi tacuerint^ lapides clamabunti'^). Que dirons- nous, je vous prie, d'un changement
(') Maith, XXI. 9. Joan. xii. j3. — (») Luc. xix. 40.
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si inopine? il approuve ce qu'il rejetoit; il accepte aujourd'hui une royauté qu'il avoit autrefois refusée. Ah ! n'en cherchez point d'autre cause ; c'est qu'à cette dernière fois qu'il entre dans Jérusalem , il y entre pour y mourir ; et mourir à mon Sauveur, c'est régner. En effet quand est-ce qu'on l'a vu paroître avec une contenance plus ferme et avec un maintien plus auguste, que dans le temps de sa passion? Que je me plais de le voir devant le tribunal de Pilate, bravant, pour ainsi dire, la majesté des faisceaux romains par la générosité de son silence ! Que Pilate rentre tant qu'il lui plaira au prétoire ,. pour interroger le Sauveur, il ne satisfera qu'à une seule de ses questions. Et quelle est cette question , mes Frères? Admirez les secrets de Dieu. Le président romain lui demande s'il est véritable qu'il soit roij et le Fils de Dieu aussitôt, ayant ouï parler de sa royauté, lui qui n'avoit pas encore daigné satisfaire à aucune des questions qui lui étoient faites par ce juge trop complaisant, ni même l'honorer d'un seul mot : « Oui certes, je suis roi », lui dit-il. d'un ton grave et majestueux : Tu dicis , quia rex sum ego (0 : parole qui jusqu'alors ne lui étoit pas encore sortie de la bouche.
Considérez, s'il vous })laît , son dessein. Ce qu'il n'a jamais avoué parmi les applaudissemens des peuples qui étoient étonnés et du grand nombre de ses miracles, et de la sainteté de sa vie, et de sa doctrine céleste, il commence à le publier hautement, lorsque le peuple demande sa mort par des acclamations furieuses. Il ne s'en est jamais découvert
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que par figures et parabgkles aux apôtres, qui recevoient ses discours comme paroles de vie e'ternelle : il le confesse nuement au juge corrompu , qui par une injuste sentence le va attacher à la croix. Il n'a jamais dit qu'il fût roi , quand il faisoit des actions d'une puissance divine ; et il lui plaît de le déclarer, quand il est prêt de succomber volontairement à la dernière des infirmités humaines. N'est-ce pas faire les choses fort à contre-temps ? et néanmoins c'est la sagesse éternelle qui a disposé tous les temps. Mais ô merveilleux contre-temps ! ô secret admirable de la Providence!
Je vous entends, ô mon roi Sauveur! C'est que vous mettez votre gloire à souffrir pour l'amour de vos peuples, et vous rie voulez pas que l'on vous parle de royauté que dans le même moment auquel par une mort glorieuse vous allez délivrer vos misérables sujets d'une servitude éternelle. C'est alors, c'est alors que vous confessez que vous êtes roi. Bonté incroyable de notre roi ! que le ciel et la terre chantent à jamais ses miséricordes. Et vous, ô fidèles de Jésus -Christ, bienheureux sujets de mon roi Sauveur, ô peuple de conquête que mon prince victorieux a acquis au prix de son sang , par quel amour et par quels respects pourrez-vous dignement reconnoître les libéralités infinies d'un roi si clément
et si généreux .
Certes je ne craindrai pas de le dire , ce ne sont ni les trônes, ni les palais, ni la pourpre , ni les richesses, ni les gardes qui environnent le prince , ni cette longue suite de grands seigneurs , ni la foule des courtisans qui s'empressent autour de sa per-
sonne ; non , non , ce ne sont pas ces choses que j'admire le plus dans les rois. Mais quand je considère cette infinie multitude de peuples qui attend de leur protection son salut et sa liberté ; quand je vois que dans un Etat policé, si la terre est bien cultivée , si les mers sont libres , si le commerce est riche et fidèle , si chacun vit dans sa maison doucement et en assurance ; c'est un effet des conseils et de la vigilance du prince : quand je vois que, comme un soleil , sa munificence porte sa vertu jusque dans les provinces les plus reculées , que ses sujets lui doivent les uns leurs honneurs et leurs charges, les autres leur fortune ou leur vie , tous la sûreté publique et la paix , de sorte qu'il n'y en a pas un seul qui ne doive le chérir comme son père; c'est ce qui me ravit , chrétiens , c'est en quoi la majesté des rois me semble entièrement admirable ; c'est en cela que je les reconnois pour les vivantes images de Dieu , qui se plaît de remplir le ciel et la terre des marques de sa bonté , ne laissant aucun endroit de ce monde , vide de ses bienfaits et de ses largesses.
Eh! dites-moi, je vous prie, dans quel siècle, dans quelles histoires, dans quelle bienheureuse contrée a-t-on jamais vu un monarque, je ne dis pas si puissant et si redoutable , mais si bon et si bienfaisant que le nôtre ? Le règne de notre prince , c'est notre bonheur et notre salut. « Ce qu'il daigne » régner sur nous, c'est clémence, c'est miséricorde; 2) ce ne lui est pas un accroissement de puissance , )) mais c'est un témoignage de sa bonté « : Dignatio est j non promotio ; miseralionis indiciuni j non po-
testalis augmenlum , dit Fadaiirable saint Augustin (0. Regardez cette vaste étendue de l'univers; tout ce qu'il y a de lumières célestes, toutes les saintes inspinations , toutes les vertus et les grâces , c'est le sang du prince Sauveur qui les a attirées sur la terre. Autant que nous sommes de chrétiens , ne publions-nous pas tous les jours que nous n'avons rien que par lui ?
Ce peuple merveilleux , que Dieu en sa bonté a répandu parmi tous les autres, peuple qui habite en ce monde et qui est étranger en ce monde, qui tralique en la terre afin d'amasser dans le ciel : fidèles, vous m'entendez, c'est du peuple des élus que je parle , de la nation des justes et des gens de bien : que ne doivent-ils pas au Sauveur ? Tous les particuliers de ce peuple , depuis l'origine du monde jusqu'à la consommation des siècles ; voyez quelle grande étendue ! ne crient-ils pas jour et nuit et de toutes leurs forces a notre brave li])érateur : C'est vous qui avez brisé nos fers , c'est vous qui avez ouvert nos prisons ; votre mort nous a délivrés et de l'oppression et de la tyrannie ; votre sang nous a rachetés de la damnation éternelle. Par vous nous vivons , par vous nous respirons , par vous nous espérons , par vous nous régnons. Car la munificence de notre prince passe à un tel excès de bonté, qu'il fait des monarques de tous ses sujets ; il ne veut voir en sa cour que des têtes couronnées.
Ecoutez, écoutez le bel hymne des vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse , qui représentent , à mon avis , toute l'universalité des fidèles de l'an-
(0 Tvact. Li. inJoan.n. 4, tom. m, jiarL ii, cqI. 635.
cien et du nouveau Testament ; douze pour les douze premiers patriarches , les pères de la synagogue ; et douze pour les douze apôtres , princes et fondateurs de l'Eglise. Ils sont rois , ils sont couronnés , et chantent avec une joie incroyable les louanges de l'Agneau sans tache, immolé pour l'amour de nous. « O Agneau immolé, disent-ils, » vous nous avez rachetés en votre sang; vous nous » avez faits rois et sacrificateurs à notre Dieu , et » nous régnerons sur la terre » ! Et regnabimus super terrain (0. O Dieu éternel ! chrétiens , quelle est la merveille de cette cour ? Toutes les grandeurs humaines oseroient-elles paroître devant une telle magnificence ? Cet ancien admirateur de la vieille Rome (*) s'étonnoit d'avoir vu dans cette ville maîtresse autant de rois , disoit-il , que de sénateurs. Mes Frères , notre Dieu tout - puissant nous appelle à un bien autre spectacle , dont nous ferons nous-mêmes partie. Dans cette cour vraiment royale , dans cette nation élue , dans cette cité triomphante que Jésus a érigée par sa -mort , je veux dire dans la sainte Eglise; je ne dis pas' que nous y voyions autant de rois que de sénateurs , mais je dis que nous y devons être autant de rois que de citoyens. Qui a jamais ouï parler d'une telle chose ? C'est tout un peuple de rois que Jésus a ramassés par son sang, que Jésus sauve, que Jésus couronne, qu'il fait régner en régnant sur eux , parce que « servir notre Dieu , c'est ré-
(0 u4poc. V. 10.
(*) Cyneas, ambass.ideur de Pyrrhus, \oyczPiutarch. Vit. Paraît, in Pjrih. et Flor. Hcr. Rom. Ub. i , cap. xviii. Edit, de Ddforis.
460 POUR LA CmCONCISIOW
)) giier » : Seivire Deo , regnare est i^), O royauté auguste du roi Sauveur, qui partage sa couronne avec les peuples qu'il a rachetc's ! ô mort vraiment glorieuse ! ô sang utilement répandu î ô noble et magnifique conquête!
Quelques louanges que nous donnions aux victorieux, il ne laisse pasd'être véritable que les guerres et les conquêtes produisent toujours beaucoup plus de larmes , qu'elles ne font naître de lauriers. Considérez, je vous prie, fidèles, les Césars et les Alexandres, et tous ces autres ravageurs de provinces que nous appelons conquérans : Dieu ne les envoie sur la terre que dans sa fureur. Ces braves, ces triomphateurs, avec tous leurs magnifiques éloges, ils ne sont ici-bas que pour troubler la paix du monde parleur ambition démesurée. Ont-ils jamais fait une guerre si juste, où ils n'aient opprimé une infinité d'innocens ? Leurs victoires sont le deuil et le désespoir des veuves et des orphelins. Ils triomphent de la ruine des nations et de la désolation publique. Ah ! qu'il n'est pas ainsi de mon prince ! c'est un capitaine Sauveur , qui sauve les peuples parce qu'il les dompte ; et il les dompte en mourant pour eux. Il n'emploie ni le fer ni le feu pour les subjuguer : il combat par amour; il combat par bienfaits, par des attraits tout-puissans, par des charmes invincibles.
Et c*est ce qu'explique divinement un excellent passage du Psaume quarante- quatrième, que je tâcherai de vous exposer. Renouvelez, s'il vous plaît, vos attentions. Le prophète en ce lieu considère no-
(») S, Léo, Ep. ad Demetriad. cap. iv.
tre Seigneur comme un prince victorieux; et voyant en esprit qu'il devoit assujettir sous ses lois un si grand nombre de peuples rebelles, il l'invite à prendre ses armes. « Mettez votre ëpée, lui dit-il, ô mon » brave et valeureux capitaine » : Accingere gladio tuo super fémur tuum (0. Et incontinent, comme s'il eût voulu corriger son premier discours par une seconde réflexion ; ( ce sont les mouvemens ordinaires de l'expression prophétique). « Non, non, ce » n'est pas ainsi , ô mon prince , ce n'est pas par les » armes qu'il vous faut établir votre empire ». Comment donc? «Allez, lui dit-il, allez, ô le plus beau » des hommes , avec cette admirable beauté , avec » cette bonne grâce qui vous est si naturelle , Spe- )) oie tua et pulchritudine tua (2) ; avancez , combat- » tez et régnez » ; Intende , prospère procède et regna (5). Puis il continue ainsi son discours : « Que » les flèches du Puissant sont perçantes ! tous les 3) peuples tomberont à ses pieds. Ses coups portent » tout droit au cœur des ennemis de mon roi » : Sagittœ Polentis aculœ (4). Après quoi il élève les yeux à la jnajesté de son trône et à la vaste étendue de son empire : Sedes tua, Deus , in sœculum sœ~ caLi{^) : « Votre trône , ô grand Dieu, est établi M es siècles des siècles >* ; et le reste. Et que veut dire ce règne ? quelle est cette victorieuse beauté ? que signifient ces coups , et ces flèches , et ces peuples blessés au cœur ? C'est ce qu'il nous faut expliquer avec l'assistance divine par une doctrine toute
(') Ps. xLiv. 4. — (') UiJ. 5. — (3) Uid. 7. - (4) Ps. cxix. 4. —
(5) Ps. XLIV. 8.
4^2 POUn LA CIRCONClSiaW
chrétienne , toute prise des Livres sacre's et des Ecritures apostoliques.
Mais , fidèles , je vous avertis , que vos esprits ne soient point occupés d'une vaine idée de beauté corporelle, qui certes ne méritoit pas d'entretenir si long-temps la méditation du prophète. Suivez , suivez plutôt ce tendre et affectueux mouvement de l'admirable saint Augustin. « Pour moi, dit ce grand » personnage , quelque part où je voie mon Sau- » veur, sa beauté me semble charmante. Il est beau » dans le ciel, aussi est-il beau dans la terre , beau » dans le sein de son Père , beau entre les bras de sa » mère. Il est beau dans les miracles, il ne Test pas 5) moins parmi les fouets. Il a une grâce non pa- » reille, soit qu'il nous invite à la vie , soit que lui- » même il méprise la mort. Il est beau jusque sur )) la croix , il est beau même dans le sépulcre » : Pulcher in cœlo, pulcher in terra ; . . . pulcJier in miraculis , pulcher inflagellis ; pulcher invitans ad vitam , pulcher non curans mortem ; . . . pulcher in lignOj pulcher in sepulcro. » Que les autres , dit- il , » en pensent ce qu'il leur plaira ; mais pour nous M autres croyans , partout [ où ] il se présente à nos 3) yeux , il est toujours beau en perfection » : Nobis credentibus ubique sponsus pulcher occurrat (0.
Surtout il le faut avouer, chrétiens , quoi que le monde croie de sa passion , quoique ces membres cruellement déchirés , et cette pauvre chair écorchée fasse presque soulever le cœur de ceux qui approchent de lui , quoique le prophète
(0 In Ps, xLiv, n. 3, tom, iv, col. 383.
DE NOTRE SEIGNELR. 4^'^
Isaïe ait prédit que dans cet ëtat « il ne seroit pas M reconnoissable , qu'il nauroit plus ni grâce, ni » même aucune apparence humaine » ; Non est species ei , neque décor -, 'vidimas eiun , et non erat aspectus (0 : toutefois c'est dans ces linéamens efTacés, c'est dans ces yeux meurtris, c'est dans ce visage qui fait horreur , que je découvre des traits d'une incomparable beauté. Sa douleur a nonseulement de la dignité, elle a de la grâce et de l'agrément.
Mais peut-être vous me direz : Quelle étrange imagination de chercher sa beauté parmi ses souffrances , qui ne lui laissent pas même la figure d'homme ! Que ne la regardez- vous bien plutôt dans sa merveilleuse transfiguration , ou dans sa résurrection glorieuse ? Ecoutez , et comprenez ma pensée , et vous verrez que cette beauté est incomparable pour nous. Un soldat est couvert de grandes blessures qui semblent lui déshonorer le visage. Les délicats peut-être détourneront la vue de dessus ces plaies ; mais le prince les trouvera belles , parce que c'est pour son service qu'il les a reçues : ce sont de belles marques ; ce sont des cicatrices honorables , que la fidélité pour son roi et l'amour de la patrie embellit.
Donc , ô fidèles de Jésus-Christ , que les ennemis de mon Maître trouvent de la diflbrmité dans ses plaies, certes je ne le puis empêcher. Mais, « pour » nous autres croyans » , nobis credentihus , comme disoit tout à l'heure saint Augustin; pour moi, qui suis assuré que c'est pour l'amour de moi qu'il est
C'J IsaL LUI. 'i.
4^4 i»ouB LA cincoircisioN
ainsi couvert de blessures , je ne puis être de leur sentiment. La véritable beauté de mon maître ne lui peut être ravie : non , non , ces cruelles meurtrissures n'ont pas de'figuré ce visage ; elles l'ont embelli à mes yeux. Si les blessures des sujets sont si belles aux yeux du prince , dites-moi , les blessures du prince quelles doivent-elles être aux yeux des sujets ? Celles-ci sont mes délices ; je les baise , je les arrose de larmes. L'amour que mon roi Sauveur a pour moi , qui a ouvert toutes ses plaies, y a répandu une certaine grâce qu'aucun autre objet ne peut égaler, un certain éclat de beauté qui transporte les âmes fidèles. Ne voyez- vous pas avec combien de douces complaisances elles y demeurent toujours attachées ? Ce leur est un supplice, que de les arracher de cet aimable objet. De là sortent ces flèches aiguës que David chante dans notre psaume ; de là ces traits de flamme invisible « qui percent les cœurs jusqu'au vif » : In corda inimicorum régis : « tellement qu'ils ne » respirent plus autre chose que Jésus crucifié » , à l'imitation de l'apôtre : Non judicaui me scire aliquid inter dos nisi Jesuni Christuni , et hune crucifixum (0. C'est ainsi que le roi Jésus se plaît de régner dans les cœurs.
C'est pourquoi je ne m'étonne pas si je ne vois dans sa passion que des marques de sa royauté. Oui, malgré la rage de ses bourreaux , ces épines font un diadème qui couronne sa patience ; ce roseau fragile devient un sceptre en ses mains j cette pourpre ridicule , dont ils le couvrent , se
(») /. Cor. II. 2.
changera
DE WOtRE SEIGlVEUR. 4^'j
changera en pourpre royale sitôt qu'elle sera teinte du sang de mon maître. Lorsque j'entends le peuple crier que le Sauveur mérite la mort à cause qu'il s'est fait roi , certes , dis-je incontinent en moi-même , ces furieux disent mieux qu'ils ne pensent ; car mon prince doit régner par sa mort. Quand il porte lui-même sa croix sur ses épaules innocentes, tout autre qu'un chrétien seroit étonné de son impuissance ; mais le fidèle se doit souvenir de ce qu'a dit de lui Isaïe , « que sa domination, » sa principauté est mise sur son épaule » : Principatus super humerum ejus (0. Qu'est-ce à dire cet empire et cette principauté sur ses épaules? ah ! ne l'entendez-vous pas ? c'est sa croix. C'est ainsi que l'explique TertuUien , dans le livre contre les Juifs (2). Sa croix , c'est son sceptre , sa croix c'est son bâton d'ordonnance ; c'est elle qui rangera tous les peuples sous l'obéissance de notre Seigneur.
Et n'avez-vous jamais pris la peine de considérer ce beau titre que les ennemis de mon maître attachèrent au-dessus de sa croix , Jésus de Nazareth ROI DES Juifs , écrit en gros caractères , et en trois sortes de langues , afm que la chose fût plus connue ? Il est vrai que les Juifs s'y opposent, mais Pil;ite l'écrit malgré eux. Qu'est-ce à dire ceci, chrétiens ? Ce juge corrompu avoit envie de sauver mon maître , et il ne l'a condamné que pour plaire aux Juifs : les mêmes Juifs le pressent de changer ce titre ; il le refuse , il tient ferme , il n'a
CO Isai. IX. 6. — {}) Adv. Jud. n. 10.
BOSSUET. XI. 3l
466 POUR LA cmcowcisioN
plus de complaisance pour eux. Quoi ! cet homme si complaisant , qui livre un innocent à la mort de crainte de choquer les Juifs, commence à devenir résolu pour soutenir trois ou quatre mots qu'il avoit écrits sans dessein , et qui paroissoient de si peu d'importance ! Remarquez tout ceci, s'il vous plaît: il est lâche et ferme , il est mol et résolu dans la même affaire , à l'égard des mêmes personnes. Grand Dieu , je reconnois vos secrets : il falloit que Jésus mourût en la croix , il falloit que sa royauté fût écrite au haut de la croix. Pilate exécute le premier par sa complaisance , et l'autre par sa fermeté. « O » vertu ineffable de l'opération divine , même dans » le cœur des ignorans , s'écrie en cet endroit l'ad- » mirable saint Augustin (0 ! Ils ne savent tous ce » qu'ils disent, et ils disent tous ce que veut mou 3) Sauveur ». Une secrète vertu s'empare invinciblement de leur ame , et malgré leurs méchantes intentions exécute de très-sages et très-salutaires conseils.
Caïphe, en plein conseil de pharisiens, parlant de notre Seigneur, dit « qu'il est expédient qu'il » meure, afin que toute la nation ne périsse pas ». Sa mort empêchera donc toute la nation de périr : il est donc le Sauveur de toute la nation , remarque très-à-propos l'évangéliste saint Jean C^). Merveilleux jugement de Dieu! il pensoit prononcer l'arrêt de sa mort , et il faisoit une prophétie de sa gloire. Le même arriva à Pilate : il condamne le Fils de Dieu à la croix j et voulant écrire selon la coutume la
(0 Tract, cxvii. in Joan. n. 5j tom. m, part, ii, col. 798. — (*) Joan. XI. 5o , $2.
DE NOTRE SEIGNEUR. J^Gj
causç de son supplice, il dresse un monument à sa royauté. Tant il est vrai que Dieu a des ressorts infaillibles pour tourner où il lui plaît les cœurs de ses ennemis, et les faire concourir, maigre' qu'ils en aient, à Texécution de ses volontés! Parce que le règne du Sauveur devoit commencer à la croix , il plaisoit à notre grand Dieu que sa royauté y fût attestée par une écriture publique, et de l'autorité du gouverneur de la province, qui servira, sans y penser, à la Providence divine.
Ecrivez donc, ô Pilate, les paroles que Dieu vous dicte, et dont vous n'entendez pas le mystère. Quoi que l'on vous puisse alléguer, gardez-vous de changer ce qui est déjà écrit dans le ciel : que vos ordres soient irrévocables, parce qu'ils sont faits en exécution d'un arrêt immuable du Tout-puissant. Que la royauté de Jésus soit écrite en langue hébraïque (0, qui est la langue du peuple de Dieu ; et en la langue grecque, qui est la langue des doctes et des philosophes ; et en la langue romaine, qui est celle de l'empire et du monde. Et vous, ô Grecs, inventeurs des arts; vous, ô Juifs, héritiers des promesses; vous, Romains, maîtres de la terre, venez lire cet admirable écriteau ; fléchissez le genou devant votre roi. Bientôt, bientôt vous verrez cet homme, abandonné de ses propres disciples, ramasser tous les peuples sous l'invocation de son nom. Bientôt arrivera ce qu'il a prédit autrefois , qu'étant élevé hors de terre il attirera tout à soi, et changera l'instrument du plus infâme supplice en une machine céleste, pour enlever tous les cœurs : Et ego^
(*) Joan. XIX. 20.
468 POUR LA ClRCOirCIsiON
cùm exaltatus fuero à terrd , omnia traham ad meipswni^). Bientôt les nations incrédules, esquelles il étend ses bras , viendront recevoir parmi ses embrassemens paternels cet aimable baiser de paix , qui selon les prophéties anciennes , les doit réconcilier au vrai Dieu qu'elles ne connoissoient pas. Bientôt ce crucifié sera « couronna d'honneur et » de gloire : à cause que , par la grâce de Dieu , il » a goûté la mort pour tous » , comme dit la divine épître aux Hébreux {'^) , il verra naître de son Isépulcre une belle postérité ; et sera glorieusement accompli ce fameux oracle du prophète Isaïe : « S'il donne son ame pour le péché, il verra une » longue suite d'enfans » : Si posuerit pro peccalo animam suarrij videbit semen longœvuni (3). « Cette » pierre , rejetée de la structure du bâtiment , sera » faite îa pierre angulaire et fondamentale qui sou- » tiendra tout le nouvel édifice (4) » ; et ce mystérieux grain de froment, qui représente notre Sauveur, étant tombé en terre (5) se multipliera par sa propre corruption ; c'est-à-dire que le Fils de Dieu tombera de la croix dans le sépulcre , et par un merveilleux contre-coup « tous les peuples tomberont à » ses pieds » : Populi siib te cadejit, disoit notre psaume (^).
Que je triomphe d'aise, quand je vois dans Tertulîien que déjà de son temps le nom de Jésus , si près de la mort de notre Sau\^ur et du commencement de l'Eglise , déjà le nom de Jésus étoit adoré par toute la terre ; et que dans toutes les provinces du
(0 Joan. XII. 32. — (') Hebr, il. 9. — (3) Isai. mi. lO. — (4) Ps, Cxvii. 22. — {?) Joan. xii. 24. — (^J Ps. xliy. 6.
monde, qui pour lors ëtoient découvertes, le Sauveur y avoit un nombre infini de sujets! « Nous sommes, » dit hautement ce grand personaage , presque la » plus grande partie de toutes les villes » : Pars penh major cwitatis cujusque (0. Les Par thés invincibles aux Romains, les Thraces antinomes, comme lesappeloient les anciens, c'est-à-dire gens impatiens de toute sorte de lois , ont subi volontairement le joug de Je'sus. Les Mèdes, les Arme'niens, et les Perses, et les Indiens les plus recules ; les Maures et les Arabes , et ces vastes provinces de TOrient ; l'Egypte et l'Ethiopie, et l'Afrique la plus sauvage ; les Scythes toujours errans, les Sarmates, les Gétuliens, et la Barbarie la plus inhumaine a été apprivoisée par la doctrine modeste du Sauveur Jésus. L'Angleterre , ah! la perfide Angleterre, que le rempart de ses mers rendoit inaccessible aux Romains, la foi du Sauveur y est abordée : Britannoriun inaccessa Romanis loca^ Cliristo vero subdita^^). Que dirai -je des peuples desEspagnes, et delà belliqueuse na^ tion des Gaulois, l'effroi et la terreur des Romains , et des fiers Allemands, qui se vantoient de ne craindre autre chose sinon que le ciel tombât sur leurs têtes? Ils sont venus à Jésus , doux et simples comme des agneaux , demander pardon humblement , poussés d'une crainte respectueuse. Rome même , cette ville superbe qui s'étoit si long-temps enivrée du sang des martyrs de Jésus , Rome la maîtresse a baissé la tête , et a porté plus d'honneur au tombeau d'un pauvre pêcheur, qu'aux temples de son Romulus : Osten-
0) AdScap. n.i. — (») Tcrt. adv. Jud n 7.
i'JO POUR LA CIRCONCISION
datur miJii Romœ tanto in honore templum RomuU, in qunnlo ibi ostendo Memoriam Petrii^).
Il n'y a point d'empire si vaste, qui n'ait été resserre' dans (juelques limites. Jésus règne partout, dit le grave Tertullien ; c est dans le livre contre les Juifs, duquel j'ai tiré presque tout ce que je viens de vous dire de l'étendue du royaume de Dieu. « Jésus règne 5> partout, dit-il, Jésus est adoré partout. Devant lui » la condition des rois n'est pas meilleure quecelle des » moindres esclaves. Scythes ou Romains , Grecs ou 3) Barbares, tout lui est égal, il est égal à tous, il est roi » de tous, il est le Seigneur et le Dieu de tous » : Christi regnum et nomen ubique porrigitur ^ ubique régnai, ubique adoratur^ non régis apud illum major gratia, non barbarialicujusinferiorlœtitia-j omnibus œqualis ^ omnibus rex , omnibus Deus et Dominus esti"^). Et ce qui est de plus admirable, c'est que ce ne sont point les nobles et les empereurs qui lui ont amené les simples et les roturiers : au contraire il a amené les empereurs par l'autorité des pêcheurs. Il a permis que les empereurs avec toute la puissance du monde résistassent à sa pauvre Eglise par toute sorte de cruautés , afin de faire voir qu'il ne tenoit pas son royaume de l'appui ni de la complaisance des grands. Mais quand il lui a plu d'abaisser à ses pieds la majesté de l'empire : Venez, venez à moi, ô Césars; assez et trop long-temps vous avez persécuté mon Eglise : entrez vous-mêmes dans mon royaume, où vous ne serez pas plus considérables que les moin-
C») S. Aug. in Ps. XLiy. o. 23, tom. iv, col. 3f>4« — W Tertut ady. Judeeos, n.'j.
' DE NOTRE SEIGZVEUU. 4; I
dres de vos sujets. A même temps Constantin , ce triomphant empereur, obe'issant à la Providence, éleva l'étendard de la croix au-dessus des aigles romaines ; et par toute l'étendue de l'empire la paix fut rendue aux Eglises.
Où êtes-vous, ô persécuteurs? que sont devenus ces lions rugissans qui vouloient dévorer le troupeau du Sauveur? Mes Frères, ils ne sont plus; Jésus les a défaits ; « Ils sont tombés à ses pieds » : Populi sub te cadent. Il en est arrivé comme de saint Paul. « Jé- » sus fit mourir son persécuteur, et mit en sa place » un disciple » : Occisus est inimicus Chrisli , vwit discipulus Christi , dit saint Augustin (0. Ainsi ces peuples farouches , qui frémissoient comme des lions contre les innocens agneaux de notre Seigneur, ils ne sont plus , ils sont morts ; « Jésus les a frappés M au cœur » : in corda inimicorum. « C'étoit dans » le cœur qu'ils s'élevoient contre lui, c'est dans le » cœur qu'il les a abaissés » ; Caduiil in corde. Ihi se erigebant adversiis Christum, ibi cadunt ante Christum, « Les flèches de mon Maître ont percé le cœur )) de ses ennemis « : Sagiltœ Potentis acutœ, in corda inimicorum régis. Il les a blessés de son saint amour. « Les ennemis sont défaits; mon Sauveur en a fait » des amis » : Ceciderunl ; ex inimicis amici facti sunt; inimici morlui siint , amici 'viyfunti'^). Et comment cela? « Par la croix » : Domuit orbem , non fcrro , sed ligno (5). « Le royaume qui n'étoit pas de » ce monde a dompté le monde superbe , non par » la fierté d'un combat, mais par l'humilité de la pa~
(')/nP^. XMV. n. 16, tom. \v, col. 38f). — (») S. Au^. ihul-^ (5) In Ps. xcv. n. 2 , col. io3j.
» lien ce » : Regnum quod de hoc mundo non crat, superhum mundum non atrocitale pugnandi , sed patiendi hiimililate vincebal (0.
C'est pourquoi dans ce même temps , faites avec moi cette dernière remarque ; dans ce même temps , dis je , dans lequel la paix e'tant donnée à l'Eglise tout ne respiroil que Jésus, on lui élevoit des temples de tous côtés , on renver^oit les idoles par toute la terre ; dans ce même temps où les vénérables évêques , qui sont les princes de son empire , s'assemblèrent de toutes parts à Nicée pour y tenir les premiers états généraux de tout le royaume de Jésus- Christ , dans lesquels toutes les provinces du monde confessèrent sa divinité; dans ce même temps la croix précieuse à laquelle avoit été pendu le Sauveur, croix qui jusques alors avoit été cachée, et peut-être que la Providence divine jugeoit que la croix de notre Seigneur paroissoit assez en ses membres durant la persécution des fidèles : la croix donc jusques alors cachée, pesez toutes ces circonstances, fut découverte en ce temps par de grands et extraordinaires miracles ; elle fut reconnue , elle fut adorée. Et ce n'est point ici une histoire douteuse : elle doit être approuvée par tous ceux qui aiment les antiquités chrétiennes, dans lesquelles nous la voyons très-évidemment attestée. Eh ! penseriez-vous bien, chrétiens , qu'une chose si mémorable , si célèbre parmi les Pères , soit arrivée en ce temps sans quelque profond conseil de la sagesse éternelle ? cela est hors de toute apparence. Que dirons-nous donc ea
(0 S. Aug. in Joan. tract, c^vi. n. i , tom. m , part, u , col. 794.
cette rencontre ? c est que tout le monde est dompté, tout a fle'chi sous les lois du Sauveur.
Paroissez , paroissez , il est temps , ô croix qui avez fait cet ouvrage : c'est vous qui avez brisé les idoles ; c'est vous qui avez subjugué les peuples ; c'est vous qui avez donné la victoire aux valeureux soldats de Jésus qui ont tout surmonté par la patience. Vous serez gravée sur le front des rois, vous serez le principal ornement de la couronne des empereurs, ô croix qui êtes la joie et l'espérance de tous }es fidèles. Concluons donc de tout ce discours, que la croix est un trône magnifique, que le nom de Jésus est un nom bien digne d'un roi; et qu'un Dieu descendant sur la terre, pour vivre parmi les hommes, n'y pouvoit rien faire de plus grand , rien de plus royal, rien de plus divin, que de sauver tout le genre humain par une mort généreuse.
Et plût à Dieu, chrétiens, que, pour achever de Yous faire voir la gloire de cette mort , il me restât assez de loisir pour vous entretenir quelque temps de la qualité de pontife que notre Seigneur a si bien méritée! C'est là que, suivant la doctrine toute céleste de l'incomparable épître aux Hébreux , par la comparaison du sacerdoce de la loi mosaïque , je tâcherois de vous faire connoître la dignité infinie de la prêtrise de Jésus-Christ. Vous verriez Aaron portant à un autel corruptible des génisses et des taureaux , et Jésus pontife et victime présentant devant le trône de Dieu sa chair formée par le Saint- Esprit , oblation sainte et vivante pour l'expiation de nos crimes. Vous verriez Aaron dans un tabernacle mortel effaçant quelques immondices légales ,
474 ÏOUR LA CIRCONCISION
et certaines irrégularite's de la loi par le sang des animaux e'gorgés ; et Jésus à la droite de la majesté faisant parla vertu de son sang la vraie purification de nos âmes. Vous verriez Aaron consacré par un sang étranger, comme il est écrit dansle Lévitique(0, et « par ce même sang étranger » , in sanguine alieno^ dit l'apôtre (^j, entrer dans le sanctuaire bâti de main d'homme; et Jésus consacré par son propre sang, entrer aussi par son propre sang dans le sanctuaire éternel, dont il ouvre la porte à ses serviteurs. Vous verriez , ô l'admirable spectacle pour des âmes vraiment chrétiennes ! vous verriez d'une part tous les hommes révoltés ouvertement contre Dieu ; et d'autre part la justice divine prête à les précipiter dans l'abîme en la compagnie des démons , desquels ils avoient suivi les conseils et imité la présomption, lorsque tout à coup ce saint, ce charitable pontife, ce pontife fidèle et compatissant à nos maux, paroît entre Dieu et les hommes. Il se présente pour porter les coups qui alloient tomber sur nos têtes , il répand son sang sur les hommes , il lève à Dieu ses mains innocentes; et pacifiant ainsi le ciel et la terre, il arrête le cours de la vengeance divine, et change une fureur implacable en une éternelle miséricorde. Vous verriez comme tous les fidèles deviennent prêtres et sacrificateurs , par le sang précieux de Jésus par lequel ils sont consacrés. Je vous les représenterois , ces nouveaux sacrificateurs , revêtus d'une étole céleste, blanchis dans les eaux du baptême et dans le sang de l'Agneau, officiant tous ensemble non sur un autel de matière terrestre, mais sur cet au-
(0 J-e^J. VIII. — W Ifeb. ix. 25.
tel céleste qui repre'sente le Fils de Diçu (0 ; et là charger cet autel de victimes spirituelles , c'est-àdire de prières ferventes, de cantiques de louange et de pieuses actions de grâces, qui de toutes les parties de la terre montent de dessus ce mystérieux autel devant la face de Dieu, ainsi qu'un parfum agréable et un sacrifice de bonne odeur, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ , grand,- prêtre et sacrificateur éternel selon Tordre de Melchisédech.
Et que ne dirions-nous pas de cet incomparable pontife, de ce médiateur du nouveau Testament, par qui seul toutes les oraisons sont bien reçues, par qui les péchés sont remis, par qui toutes les grâces sont entérinées, qui par une nouvelle alliance a rompu le damnable traité que nous avions fait avec Fenfer et la mort, selon ce que dit Isaïe : Delebitur fœdus vestrum ciim morte ^ et pactum vestrum cum inferno non stahit ('^). ce Votre pacte avec » la mort sera annullé, et votre pacte avec l'enfer 5) ne tiendra pas ». C'est ce que nous dirions, chrétiens. Puis joignant cette doctrine toute apostolique à ce que nous venons de prêcher de la royauté du Sauveur, nous conclurions hautement dans ï'épanchement de nos cœurs , que le nom de Jésus , qui enferme toutes ces merveilles, est un nom audessus de tout nom, comme l'apôtre l'enseigne aux Philippiens (•^)-, et qu' « il étoit l)ien convenable, » selon le même apôtre aux Héi)reux (4), que Dieu » dédiât et consacrât par sa j)assion le prince de » notre salut ». Mais puisqu'il a plu à celui qui
(') Apoc. viii. 3. — (') Isai. xxvni. 28. — (^) Philip. 11. 9. — {■*)IIebr. II. 10.
4^6 POUn LÀ CIRCONCISION
nous inspire dans cette chaire de véritë, de nous fournir assez de pensées pour remplir tout cet entretien de la royauté de Jésus; fidèles, demeuronsen-là, en attendant que la Providence divine nous fasse tomber sur la même matière, et tirons-en quelques instructions pour l'édification de nos âmes.
Donc, ô peuples de Jésus-Christ, si le Fils de Dieu est votre vrai roi, songez à lui rendre vos obéissances. Rappellerai-je ici de bien loin la mémoire des siècles passés, pour vous faire voir comme les bons princes ont été les délices de leurs sujets? Que n ont pas fait les peuples pour les rois qui ont sauvé leurs pays, les vrais pères de la patrie? Ah! il y a dans nos cœurs je ne sais quelle inclination naturelle pour les princes que Dieu nous donne, que ni les disgrâces ni aucun mauvais traitement ne peut arracher aux âmes bien nées. Qu'il est aisé aux rois de la terre de gagner l'affection de leurs peuples ! un souris, un regard favorable, un visage ouvert et riant satisfait quelquefois les plus difficiles. In hilor ritate vultûs régis vita , disoit autrefois le Sage (0 : « La vie est dans les regards du prince, quand on » les a sereins et traaquilles ». Peuples, c'est une chose certaine , vous le savez : un gouvernement doux et équitable , une puissance accompagnée de bonté et d'une humeur bienfaisante, charme les âmes les plus sauvages. C'est un sentiment commun parmi les hommes d'honneur , que pour de tels princes la vie même est bien employée.
11 n'y a que le roi Jésus à qui la douceur et les largesses ne servent de rien. Il a beau nous ouvrir
{}) Prov. XVI. i5.
ses bras pour nous embrasser; il a beau nous ol)liger, non par de vaines caresses, mais par des bienfaits effectifs ; nous sommes de glace pour lui ; nous aimons mieux nous repaître des frivoles apparences du monde, que de l'amitié solide qu'il nous promet. Ah ! pourrai-je bien vous dire avec combien de soin il a recherché notre amour? Il est notre roi par naissance , il l'est de droit naturel ; il a voulu l'être par amour et par bienfaits. Il faut , dit-il , que je les délivre , ces misérables captifs. Je pourrois bien le faire autrement ; mais je veux les sauver en mourant pour eux , afin de les obbger à m'aimer. J'irai au péril de ma vie, j'irai avec la perte de tout mon sang les arracher de la mort éternelle. N'importe , je le ferai volontiers ; pourvu seulement qu'ils m'aiment , je ne leur demande point d'autre récompense. Je les ferai régner avec moi.
Eh! mes Frères, dites-moi, je vous prie, que nous a fait Jésus , le meilleur des princes , qu'avec une telle bonté il ne peut gagner nos affections , il ne peut amollir la dureté de nos cœurs? Certes, peuple de Metz, je vous donnerai cet éloge, que vous êtes fidèle à nos rois. On ne vous a jamais vu entrer, non pas même d'affection, dans les divers partis qui se sont formés contre leur service. Votre obéissance n'est pas douteuse , ni votre fidélité chancelante. Quand on parloit ces jours passés de ces lâches , qui avoient vendu aux ennemis de l'Etat les places que le roi leur a confiées, on vous a vu frémir d'une juste indignation. Vous les nommiez des traîtres , indignes devoir le jour, pour avoir ainsi lâchement trompé la confiance du prince, et maïKjné de loi
47^ POUR LÀ ciRcoircisioir
à leur roi. Fidèles aux rois de la terre, pourquoi ne sommes-nous traîtres qu'au Roi des rois? Pourquoi est-ce qu'il n'y a qu'envers lui que le nom de perfides ne nous de'plaît pas, qui seroit le plus sensible reproche que l'on nous pût faire en toute autre rencontre?
Mes Frères , le roi Jésus nous a confie à tous une place , qui lui est de telle importance , qu'il l'a voulu acheter par son sang : cette place, c'est notre ame, qu'il a commise à notre fidélité. Nous sommes obligés de la lui garder, par un serment inviolable que nous lui avons prêté au baptême. Il l'a munie de tout ce qui est nécessaire, au dedans par ses grâces et son Saint-Esprit ; au dehors par la protection angélique. Rien n'y manque, elle est imprenable, elle ne peut être prise que par trahison. Traîtres et perfides que nous sommes , nous la livrons à Satan ; nous vendons à Satan le prix du sang de Jésus, à Satan son ennemi capital, qui a voulu envahir son trône, qui n'ayant pas pu réussir au ciel dans son audacieuse entreprise, est venu sur la terre lui disputer son royaume , et se faire adorer en sa place. O perfidie ! ô indignité î c'est pour servir Satan que nous trahissons notre prince crucifié pour nous , notre unique libérateur.
Figurez-vous, chrétiens, qu'aujourd'hui, au milieu de cette assemblée, paroît tout à coup un ange de Dieu quifait retentira nos oreilles ce que disoit autrefois Elie aux Samaritains : « Peuples, jusqu'à quand » chancelerez-vous entre deux partis » ? Quousque claudicatis in duos partes (0 ? Si le Dieu d'Israël est
^0 IlI.Jieg. xvni. 21.
DE NOTRE SEIGNEUR. jJyQ
le vrai Dieu, il faut l'adorer; si Baal est Dieu , il faut l'adorer. Chers Frères, les pre'dicateurs sont les anges du Dieu des armées. Je vous dis donc aujourd'hui à tous, et Dieu veuille que je me le dise à moi-même comme il faut : Quousque claudicatis ? Jusqu'à quand serez-vous chancelans ? Si Jésus est votre roi, rendez-lui vos obéissances; si Satan est votre roi, rangez-vous du côté de Satan. Il faut prendre parti aujourd'hui. Ah ! mes Frères , vous frémissez à cette horrible proposition. A J-ésus , à Jésus , dites-vous ; il n'y a pas ici lieu de délibérer. Et moi, nonobstant ce que vous me dites, je réitère encore la même demande : Quousque claudicatis in duos partes ? Et ! serez-vous à jamais chancelans, sans prendre parti comme il faut? « Si je suis votre » maître, dit le Seigneur parla bouche de son pro- )) phète , où est l'honneur que vous me devez (0 ? Et j) pourquoi m'appelez-vous Seigneur, et ne faites )) pas ce que je vous dis » , dit notre Seigneur en son Evangile (2) ? Que voulez-vous que l'on croie , ou nos paroles , ou nos actions ?
Le Fils de Dieu nous ordonne que nous appro-» chions de son Père en toute pureté et en tempérance. Et pourquoi donc tant d'infâmes désirs ? pourquoi tant d'excessives débauches ? Il nous ordonne d'être charitables ; et , fidèles , la charité pourra-t-elle jamais s'accorder avec nos secrètes envies, avec nos médisances continuelles, avec nos inimitiés irréconciliables ? Le Fils de Dieu nous ordonne de soulager les pauvres, autant que nous le pourrons; et nous ne craignons pas de consumer la
0) ^falac. i.jG.— W MaUh. vu. ai.
48o POUR LA CiRCOIfCISION
substance du pauvre', ou par de cruelles rapines , ou par des usure, plus que judaïques. Quousgue claudicatis ? Mes Frères, il ne faut plus chanceler j il faut être tout un ou tout autre. Si Je'sus est notre roi , donnons-lui nos œuvres , comme nous lui don« nous nos paroles. Si Satan est notre roi, ô chose abominable ! mais la dureté de nos cœurs nous contraint de parler de la sorte ; si Satan est notre roi, ne lui refusons pas nos paroles , après lui avoir donné nos actions. Mais à Dieu ne plaise , mes Frères, que jamais nous fassions un tel choix ! Et comment pourrions-nous supporter les regards de cet Agneau sans tache , meurtri pour l'amour de nous? Dans cette terrible journée, où ce roi descendra en sa majesté juger les vivans et les morts , comment soutiendrions-nous l'aspect de ses plaies qui nous reprocheroient notre ingratitude ? Où trouverions-nous des antres assez obscurs et des abîmes assez profonds , pour cacher une si noire perfidie ? Et comment souffririons-nous les reproches de cette tendre amitié si indignement méprisée, et la voix effroyable du sang de l'Agneau qui a crié pour nous sur la croix pardon et miséricorde , et dans ce jour de colère criera vengeance contre notre foi mal gardée et contre nos sermens infidèles ?
O Dieu éternel ! combien dur , combien insupportable sera ce règne que Jésus commencera en ces jours d'exercer sur ses ennemis ! Car enfin , fidèles , il est nécessaire qu'il règne sur nous. L'empire des nations lui est promis par les prophéties. S'il ne règne sur nos âmes par miséricorde , il y régnera par justice j s'il n'y règne par amour et par
grâce,
grâce , il y régnera par la se've'rite' de ses jugemens fet par la rigueur de ses ordonnances. Et que diront lesme'chans, quand ils sentiront, maigre' qu'ils en aient , leur roi en eux-mêmes appesantir sur eux son bras tout-puissant ; lorsque Dieu frappant d'une main, soutenant de l'autre, les brisera éternellement de ses coups sans les consumer ? Et ainsi toujours vivans et toujours mourans, immortels pour leur peine, trop forts pour mourir, trop foibles pour supporter, ils gémiront à jamais sur des lits de flammes , outrés de furieuses et irrémédiables douleurs; et poussant parmi des blasphèmes exécrables mille plaintes désespérées , ils confesseront par une pénitence tardive , qu'il n'y avoit rien de si raisonnable que de laisser régner Jésus sur leurs âmes. Dignes certes des plus horribles supplices , pour avoir préféré la tyrannie de l'usurpateur à la douce et légitime domination du prince naturel. O Dieu et Père de miséricorde , détournez ces malheurs de dessus nos têtes.
Mes Frères , ne voulez-vous pas bien que je renouvelle aujourd'hui le serment de fidélité que nous devons tous à notre grand roi ? O roi Jésus, à qui nous appartenons à si juste titre , qui nous avez rachetés par un prix d*amour et de charité infinie, je vous reconnois pour mon souverain. C'est à vous seul que je me dévoue. Votre amour sera ma vie , votre loi sera la loi de mon cœur. Je chanterai vos louanges , jamais je ne cesserai de publier vos miséricordes. Je veux vous être fidèle , je veux être h vous sans réserve , je veux vous consacrer tous mes soins, je veux vivre et mourir à votre service. Amen,
IL" SERMON
Royauté de Jésus- Christ, sa nature, ses effets : droits qu'elle lui donne sur nous : conament nous devons la reconnoître.
Beus autem rex noster ante saecula^ operatus est salutein in medio terrœ.
Dieu^ qui est notre roi avant tous les siècles ^ a opéré notre salut au milieu de la terre. Ps. lxxiii. i3.
(Quoique nous apprenions par les saintes Lettres que Dieu se considère dans tous ses ouvrages , et que ne voyant rien dans le monde qui ne soit infiniment au-dessous de lui, il ne voit aussi que lui-même qui mérite d'être la fin de ses actions; toutefois il est assuré qu'il n'augmente pas pour cela ses propres richesses, parce qu'elles sont infinies. Quelques beaux
(*) Nous avons supprimé de ce sermon plusieurs morceaux tirés mot à mot du précédent, qui pouvoient être rctranchéfi sans interrompre Tordre et la suite du discours : nous en userons ainsi dans toutes les occasions où les circonstances le permettront, afin d'éviter, autant qu'il sera possible, les répétitions trop fréquentes. Edit. de Déforis.
DE IVOTllE SElGNETin. 4»^^
ouvrages que produise sa toute-puissance, il n'en retire aucun bien que celui d'en faire aux autres; il n'y peut rieU acquérir que le titre de bienfaiteur; et l'intérêt de ses créatures se trouve si heureusement conjoint avec le sien , que comme il ne leur donne que pour l'avancement de sa gloire, aussi ne peutil avoir de plus grande gloire que de leur donner. C'est pourquoi Ff^glise, inspirée de Dieu, nous apprend, dans le sacrifice, à lui rendre grâces pour sa grande gloire : Gratias agimus dbi propter inagnam gloriam tuam ; afin que nous comprenions par cette prière, que la grande gloire de Dieu, c'est d'être libéral à sa créature. C'est pour cette raison que le Fils de Dieu prend aujourd'hui le nom de Jésus et la qualité de Sauveur. Ce n'est pas assez que l'on nous enseigne que ce petit enfant est né pour les hommes, il faut que son nom nous le fasse entendre : et il en revient à notre nature ce grand et glorieux avantage, qu'on ne peut honorer le nom de Jésus, sans célébrer aussi notre délivrance ; et ainsi que le salut des mortels est devenu si considérable, qu'il fait non-seulement le bonheur des hommes et le sujet des hymnes des anges , mais encore le triomphe du Fils de Dieu même.
Sainte Mère de mon Sauveur , dont le Saint-Esprit s'est servi pour lui donner un nom si aimable , obtenez-nous de Dieu cette grâce, que nous en sentions les douceurs que l'ange commença de vous expliquer, après qu'il vous eut ainsi saluée. udvCj Maria.
Engoue que le mystère de cette journée, cachant à nos yeux la divinité, nous représente le Fils de
Dieu , non-seulement dans l'infirmité de la chair , mais encore dans la bassesse de la servitude , et que les cris, les ge'missemens et le sang de cet enfant circoncis semblent plutôt exciter en nous les tendresses de la pitié' que les soumissions du respect ; néanmoins la foi pénétrante , qui ne peut être surprise par les apparences , nous découvre dans ses foiblesses des marques illustres de sa grandeur et des témoignages certains de sa royauté. C'est, fidèles, cette vérité chrétienne que je me propose de vous faire entendre avec le secours de la grâce. J'espère que vous verrez aujourd'hui dans le nom que l'on impose au Sauveur des âmes , et dans les prémices du sang précieux qu'il commence à verser pour l'amour des hommes , une expression évidente de la souveraineté très-auguste que son Père céleste li*i a destinée. Et vous reconnoîtrez que cette doctrine nous est infiniment fructueuse, puisqu'on établissant la gloire du maître et les droits de sa royauté, elle nous apprend tout ensemble les devoirs de l'obéissance.
Entrons donc en cette matière sous la conduite des IjCttres sacrées, et disons avant toates choses que le nom de Jésus est un nom de roi , et qu'il signifie une royauté qui n'est pas moins légitime qu'elle est absolue. Pour mettre cette vérité dans son jour, je suppose premièrement que la royauté est le véritable apanage de la nature divine , h laquelle seule appartient la souveraineté et l'indépendance. Or, entre tous les divins attributs , il y en a trois principaux qui établissent le règne de Dieu sur ses créatures, la puissance , la justice , la miséricorde. Que Dieu règne
DE lîOTRE SEIGNEUR. 4'^^
par sa puissance, c'est une ve'rite' si constante, qu elle entre par elle-même dans tous les esprits, sans qu'il soit besoin d'alléguer des preuves. En effet c'est par sa puis>ance qu'il dispose des cre'atures, ainsi qu'il lui plaît, sans que rien puisse re'sister à ses volontés ; et par conséquent il en est le roi avec une autorité qui n'a point de bornes. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul, en parlant de Dieu, c'est, dit -il, « le bien- » heureux et le seul puissant » ; et il ajoute aussitôt après, t( le Roi des rois et le Seigneur des sei- »gneurs(0 »; comme ayant,dessein de nous faire entendre que l'empire de Dieu doit être inlini , parce que sa puissance est incomparable.
Mais je remarque ici, chrétiens, que ce règne est universel, et enferme indifféremment tous les êtres qui relèvent également de la toute-puissance divine. Si bien que les hommes et les anges étant capables d'un gouvernement spécial , parce qu'ils peuvent être conduits par raison; ilparoît manifestement qu'outre ce règne de toute-puissance , qui comprend généralement toutes les créatures , il faut encore reconnoître en Dieu quelque domination plus particulière pour les natures intelligentes. C'est aussi ce que nous voyons éclater dans; sa bonté et par sa justice. Car comme entre les anges et les hommes, les uns sont rebelles à leur Créateur et les autres sont olx5issans, les ans suivent ses volontés et les autres les contredisent, et que d'ailleurs il est impossible que rien échappe de ses mains souveraines, ni se dérobe de son empire; qui ne voit qu'il est nécessaire qu'il établisse deux gouvernemens diffcrens, fuii de
vO /. Tiniot. VI. i5.
justice, l'autre de bonté; l'un pour la vengeance des crimes , l'autre pour le couronnement des vertus; l'un pour ranger les esprits rebelles par la rigueur d'un juste supplice, l'autre pour enrichir les respectueux par la profusion des bienfaits?
De là ces deux règnes divers dont il est parle dans les saintes Lettres : l'un de rigueur et de dureté que le Psalmiste nous représente en ces mots : « Vous les » régirez, dit-il, avec un sceptre de fer, et vous les » briserez tous ainsi qu'un vaisseau de terre (*) » ; l'autre de douceur et de joie, que le même Psalmiste décrit : « Avancez, dit-il, ô mon Prince, combattez » heureusement, et régnez par votre beauté et par » votre bonne grâce (2) ». Par oii le Saint-Esprit nous veut faire entendre qu'il y a un règne de fer, et c'est le règne de la justice rigoureuse qui assujettit par force les esprits rebelles , en les contraignant de porter le poids d'une impitoyable vengeance ; et qu'il y a un règne de paix , et c'est le règne de la bonté qui possède les cœurs souverainement par les grâces de ses attraits infinis : de sorte que nous avons prouvé par les Ecritures le règne de la puissance, et de la justice, et de la miséricorde divine.
Ces vérités étant supposées, venons maintenant à l'enfant Jésus ; et puisque tant de prophéties , tant d'oracles, tant de figures du vieux Testament lui promettent qu'il sera roi , ne craignons pas de lui demander de quelle nature est la royauté qu'il est venu chercher sur la terre. Il est certain , aimable Jésus, que ce nouveau règne ne s'établit pas sur votre pouvoir, puisque vous vous revotez de notre
{') Ps. II. C).^{VPs. XLIV. 5.
DE NOTRE SEIGNEUn. 4^7
foiblesse; ni sur la rigueur de votre justice, puisque •vous déclarez dans votre Evangile que « vous n'êtes 5> pas venu pour juger le monde (0 w. Que nous reste-t-il donc maintenant à dire , sinon que le règne que vous commencez est un règne de miséricorde? Aussi ne prenez-vous pas aujourd'hui le titre pompeux de Dieu des armées, pour nous étonner par votre puissance; ni la qualité terrible de juste Juge, pour nous elFrayer par votre rigueur; mais Taimable nom de Jésus, pour nous inviter par votre clémence. Vous venez pour régner; il vousplaîTde régner sur nous en qualité de Sauveur des âmes ; et ainsi vous accomplissez cette fameuse prophétie d'un de vos ancêtres : « Dieu , qui est notre roi devant » tous les siècles , a opéré le salut au milieu du M monde «.
Mais, fidèles, s'il est véritable que le nom de Jésus soit un nom royal, un nom de grandeur et de majesté, qui promet à l'enfant que nous adorons un empire si magnifique , pourquoi voyons-nous du sang répandu ; et ne recherchons-nous point dans les Ecritures le secret de cette mystérieuse cérémonie? J'entends votre dessein, ômon roi Sauveur. Ce n'est pas assez que vous soyez roi, il faut que vous soyez un roi conquérant. Comme roi, vous sauvez vos peuples; comme conquérant, vous donnez du sang, et vous achetez à ce prix les peuples que vous soumettez à votre pouvoir. Et c'est , (idoles , pour cette raison que dans cette même journée, où il reçoit le titre de roi dans la qualité de Sauveur, il veut que son sang commence à couler, afin de nous faire voir
son règne établi sur le salut de tous ses sujets et sur refFusion de son sang. Conside'rons ces deux vérités qui comprennent tout le mystère de cette journée. Prouvons par des raisons invincibles qu'il n*est point d'empire mieux affermi, ni de conquête plus glorieuse; et tachons de profiter tellement de cette doctrine toute apostolique , que nous méritions enfin d'être la conquête de notre monarque Sauveur, qui n a conquis et ne s'assujettit ses peuples qu'en les délivrant.
Four comprendre solidement combien grande, combien illustre, combien magnifique est la souve» raineté du Sauveur des âmes , il faut premièrement former en nous-mêmes la véritable idée de la royauté, où je vous demande, fidèles, que vous ne vous laissiez pas éblouir les yeux par cet éclat et par cette pompe qui remplit d'étonnement le vulgaire. Comprenons dans la royauté dos rois quelque chose de plus relevé que ce que l'ignorance y admire. Certes, je ne craindrai pas de le publier : ce ne sont ni les trônes , ni les palais, ni la pourpre, ni les richesses, ni les gardes qui environnent le prince, ni cette longue suite de grands seigneurs, ni la foule des courtisans qui s'empressent çiutour de sa personne, et pour dire quelque chose de plus redoutable, ce ne sont ni les forteresses, ni les armées qui me montrent la véritable grandeur de la dignité royale. Je porte mes yeux jusque sur Dieu même , et de cette Majesté infinie je vois tomber sur les rois un vayon de gloire que j'appelle la royauté. Et pour dire plus clairement ma pensée, je soutiens que la royauté, à la bien entendre j qu'est-ce, fidèles, et que dirons-.
nous? C'est une puissance universelle de faire du bien aux peuples soumis : tellement que le nom de roi , c'est un nom de père commun, et de bienfaiteur général ; et c'est là ce rayon de divinité qui éclate dans les souverains.
Expliquons toutes les parties de cette définition importante , qui sera le fondement de tout mon dis» cours. Je dis donc que la royauté est une puissance. Je ne m'arrête point à prouver une vérité si constante ; mais passant plus outre je raisonne ainsi. Je dis que si la royauté est une puissance , il s'ensuit manifestement que c'est une puissance de faire du bien, et j'appuie cette conséquence sur ce beau principe : Tout ce qui mérite le nom de puissance naturellement tend au bien. Jugez si j'établirai cette vérité par des raisons assez convaincantes.
La puissance qui s'emploie à faire du mal aux autres, le fait ou justement ou injustement. Si elle le fait avec injustice, il est certain que c'est impuissance : car nul ne peut opprimer les autres par violence et par injustice , qu'il ne se mette le premier dans la senitude. C'est pourquoi il est écrit dans l'Apocalypse , que « celui qui mené les autres en » captivité, va lui-même en captivité » : Qui in captivitatem duxerit , in capli\>itaiem vadet (0. Sans doute afin que nous concevions que celui qui opprime, celui qui tourmente, est le premier esclave de son injustice , selon l'expression de l'apôtre : Servi injustitiœ ('^). Etant dans un si honteux esclavage, il ne peut pas être appelé puissant; et par conséquent la puissance d'affliger les autres avec injustice,
CO ^poc. XIII. lo. — W Rom. VI. 17.
n'est pas une véritable puissance : Niliil possumus contra veritatem, sed pro veritate (0 : « Nous ne 5) pouvons rien contre la vérité, mais nous pouvons » tout pour elle » : puissance qui se détruit ellemême.
Mais que dirons-nous maintenant de cette puissance qui punit les crimes, et qui donne des armes à la justice contre les entreprises des médians? C'est ici qu'il faut que je vous propose une belle théologie de Tertullien ; elle donnera un grand jour à la vérité que j'ai avancée, que tout ce qui mérite le nom de puissance est naturellement bienfaisant. Ce grand homme comparant la bonté de Dieu , par laquelle il fait du bien à ses créatures , avec la sévérité rigoureuse par laquelle il les châtie selon leurs mérites, dit que la première lui est naturelle , c'est-à-dire la munificence ; et que l'autre est comme empruntée, c'est-à-dire la sévérité : lUa ingenila, hœc accidens j illa édita , hœc adhibita ; illa propria , hœc accommodata (^}. Et il en rend cette excellente raison : car, dit-il, la toute-puissance divine jamais n'afflige ses créatures , que lorsqu'elle y est forcée par les crimes. Si donc jamais elle ne se résout à leur faire sentir du mal que par une espèce de force , il paroît qu'elle leur fait du bien par nature ; et parlà ma proposition demeure invinciblement établie. Car ce n'est pas une véritable puissance d'affliger les hommes avec injustice; parce qu'ainsi que nous avons dit , l'injustice est une foiblesse et un esclavage : de sorte que la véritable puissance ne faisant jamais de mal à personne , que lorsqu'elle y est contrainte et
C»} //. Cor. xiii. 8. — . » lÀb* II, adv. Marcion, n. n.
forcée, il s'ensuit que par elle-même et de sa nature elle est éternellement bienfaisante. Et c'est pour cette raison, chrétiens, que je dis que la royauté est une puissance de faire du bien; parce que telle est la nature de toutes les puissances légitimes , et que la puissance des rois est un rayon de la puissanc e divine si naturellement libérale.
Mais j'ajoute que cette puissance est universelle; et c'est, fidèles, cette différence qui distingue le souverain d'avec les sujets. Les libéralités particulières sont nécessairement limitées; c'est le privilège du prince de pouvoir étendre ses bienfaits par tout son empire : il montre Téminence de sa dignité par l'étendue de son influence. Ainsi Dieu a mis le soleil dans une place si élevée au-dessus de nous , pour réjouir par sa vertu toute la nature. L'action du prince , occupé à faire du bien à ses peuples , me montre sa grandeur et son abondance : c'est le caractère de la royauté, c'est ce qui fait la majesté des monarques ; et par- là vous pouvez comprendre quelle est la royauté du Sauveur Jésus.
S'il est vrai que la royauté, c'est une puissance de faire du bien ; si le salut qui mène avec lui la paix, l'abondance, la félicité, est un bien si considérable qu'il est capable de rassasier jusques aux désirs les plus vastes ; qui ne voit qu'il n'est rien plus digne d'un roi que de s'établir en sauvant son peuple? Jît nous en lisons un très-bel exemple dans les Ecritures sacrées. Lorsque Saiil entendant les glorieux éloges que tout le monde donnoit à David : « Saiil j) en a défait mille, et David dix mille (0; il a frappé
(•/ 1. licg. wui. 7.
» le Philistin , et a ôte' l'opprobre d'Israël » : aussitôt il s'e'cria tout troublé : « Après cet dloge , dit-il , » il ne lui manque plus rien que le nom de roi (0 ». Comme s'il eût dit : On me dépouille de ma royauté, puisqu'on m'ôte la gloire de garder mes peuples j on transfère l'honneur royal à David, en reconnois- " sant que c'est lui qui sauve , et il ne lui en manque plus que le titre. Tant il est véritable, ô fidèles , que c'est le propre des rois de sauver. C'est pourquoi le prince Jésus, en venant au monde , considérant que les prophéties lui promettent l'empire de tout l'univers , il ne demande point à son Père une maison riche et magnifique, ni des armées grandes et victorieuses, ni enfin tout ce pompeux appareil dont la majesté royale est environnée. Ce n'est pas ce que je demande , ô mon Père. Je demande la qualité de Sauveur, et l'honneur de délivrer mes sujets de la misère, de la servitude , de la damnation étemelle. Que je sauve seulement, et je serai roi. O aimable royauté du Sauveur des âmes \
Ces vérités étant supposées, venez maintenant adorer, mes Frères, l'auguste monarchie du Sauveur des âmes ; et parce que mes sentimens sont trop bas pour vous exprimer une telle gloire , écoutez de la bouche de saint Augustin ce qu'il en a appris dans les Ecritures. « Ne nous imaginons pas, dit ce 30 grand docteur , que ce soit un avantage pom» \e » Roi des anges d'être faitaussi le prince des hommes*. » Le règne qu'il lui plaît établir sur nous, c'est la » paix , c'est la liberté, c'est la vie et le salut de ses » peuples. Il n'est pas roi , poursuit -il encore, ni
(0 /. Reg. xviiK 8.
» pour exiger des tributs , ni pour lever de gi andes » arme'es; mais il est roi, dit ce saint évéque, parce « qu'il gouverne les âmes , parce qu'il nous procure )> les biens éternels , parce qu'il fait re'gner avec lui » ceux que la charité soumet à ses ordres ». Et enfln il conclut ainsi : « Le règne de notre prince, c'est » notre bonheur ; ce qu'il daigne régner sur nous , » c'est clémence, c'est miséricorde; ce ne lui est pas » un accroissement de puissance , mais un témoi- » gnage de sa bonté » : Dignalio est, non proinotio ; niiserationis indiciwn^ non pote statis auginentum {^) » Mais , fidèles, d'où savons-nous que tels sont les sentimens de notre monarque ? Ecoutons l'Ecriture sainte; écoutons, et que nos cœurs s'attendrissent, en contemplant la miséricorde infinie de Jésus notre souverain très-aimable. Je remarque dans son Evangile une chose très- considérable. C'est que jamais il n'a confessé qu'il fût roi que devant le tribunal de Pilate , et il le fait dans des circonstances qui sont dignes d'être observées.... (*)
Qui ne vous loueroit , ô mon Prince ? qui n'admireroit vos bontés ? Que le ciel et la terre chantent à jamais vos miséricordes. Que vos fidèles célèbrent éternellement la magnificence de votre règne. Quel empire est mieux acquis que le vôti e , puisqu'on ne voit parmi vos sujets (juc des captifs que vous avez délivrés, des pauvres que vous avez enrichis , des misérables que vous rendez bienheureux, des esclaves que votre bonté a changés en rois ?
(0 Tract. M. inJoan. n. 4 ^ tom. m, part, ii, col. C35. (*) Voyez le srrnïon procèdent, poi^. | 75.
Mais, fidèles, ce n'est pas assez de contempler la gloire de notre Prince : elle est si grande et si éclatante , qu'elle n'a pas besoin d'être relevée par nos paroles; mais elle veut être honorée par nos actions. Faisons donc cette réflexion chrétienne sur les vérités que j'ai annoncées. Chaque monarchie a ses droits, selon la qualité des monarques : ainsi nous devons régler nos devoirs sur le titre de notre prince. Or je vous demande , mes Frères , que ne doivent pas des peuples sauvés à un roi Sauveur ? Considère, ô peuple sauvé, que si l'on t'a sauvé, tu étois perdu; et si l'on t'a sauvé tout entier, tu étois perdu tout entier ; et si tu étois perdu tout entier, tu te dois aussi tout entier à celui par qui tu subsistes. Et cependant tu oublies Jésus ; ou les affaires , ou les débauches , ou les vains empressemens de la terre t'enlèvent entièrement à Jésus. Du moins ne sens-tu pas en ta conscience que tu crois faire beaucoup de te partager? Jésus aura ce quart-d'heure , etc. ; mais le cœur n'est à lui qu'à demi ; et n'y étant qu'à demi , il n'y est point du tout.
S'il y a quelque chose en nous dont Jésus ne soit pas Sauveur, je veux qu'il nous soit permis de le réserver. Mais si nous voulons avoir la consolation de croire qu'il a sauvé tout ce que nous sommes , pourquoi ne voulons-nous pas avoir la justice de lui donner aussi tout ce que nous sommes ? Eh î ne voyons-nous pas qu'étant le Sauveur, et ne voulant régner que comme Sauveur, nous ne lui donnons rien qu'afin qu'il le sauve ? Quelle est notre ingratitude et notre folie , si nous nous soulevons tous les jours contre ce roi de miséricorde, dont le règne
DE NOTRE SEIGNEUR. 4v)^
est notre salut ; si au lieu de nous joindre aux pieux enfans qui présentent des palmes à notre Sauveur, « Vive, disoient-ils , le Fils de David ; be'ni soit le î> roi d'Israël (0 », nous embrassons le parti rebelle des séditieux de la paraljole , en nous écriant avec eux : « Nous ne voulons point qu'il règne sur » nous (2) » ? Car oserions-nous dire qu'il règne sur nous, puisque nous foulons aux pieds tant de fois les saintes maximes de son F^vangile ? Quelle illusion ! quelle moquerie ! Nous disons qu'il est notre roi , et nous méprisons ses commandemens. Nous nourrissons des inimitiés implacables , et nous nous disons les sujets du Roi pacifique. Nous brûlons de convoitises brutales, et nous voulons être à l'Epoux des vierges. Notre ame est enivrée des plaisirs du monde , et nous servons un roi couronné d'épines. Retournons , retournons , fidèles , à l'empire du roi Sauveur. Refuser un prince qui sauve , c'est renoncer ouvertement au salut. Imprimons bien avant en notre pensée que nous sommes un peuple sauvé, afin qu'ayant toujours en notre mémoue les misères dont Jésus-Christ nous a délivrés , nous apprenions que nous n'avons rien que par la miséricorde du libérateur. Et puisque le prince qui nous a sauvés, non-seulement nous tire de la servitude, mais encore nous rend participans de sa royauté, rougissons de retomber dans les fers, nous que Jésus- Christ a fait rois. Ne jetons pas aux pieds de Satan la couronne que Jésus a mise sur nos têtes. Puisque la bonté du Sauveur nous a non -seulement affranchis, mais encore en quelque façon déjà couronnés,
C«; Matth. XXI. iG. — (») Luc. XIX. i/j.
concevons qu'il est indigne de nous de servir ce divin Monarque dans la sei^vilité de la crainte. Sei'vonsle donc, fidèles, dans la liberté de la sainte dilection {*) ; servons-le d'une affection libe'rale, puisqu'il îie demande que notre amour pour le prix de ses travaux et de ses conquêtes. Mais afin que vous compreniez ma pensée qui ne tend qu'à l'édification de vos âmes, il faut que je déduise par ordre quelques propositions importantes.
La première proposition , c'est que le Fils de Dieu surmontant le monde devoit principalement surmonter les cœurs. C'est ce qui nous est prophétisé manifestement dans le psaume où David parle de lui en ces termes : Sagittœ Potentis acutœ (0 : « Les » flèches du Puissant sont perçantes; les peuples » tomberont à ses pieds ; ses coups donnent tout » droit au cœur des ennemis de mon roi ». Par où. vous voyez, chrétiens, que le roi dont parle cette prophétie, c'est-à-dire sans difficulté le Sauveur des âmes, devoit principalement subjuguer les cœurs. Et la raison en est évidente. Car le Fils de Dieu est venu au monde pour dompter les peuples rebelles , qui s'étoient révoltés contre Dieu son père. Et quand je cherche la rébellion par laquelle nous nous soulevons contre Dieu, je trouve mfailliblement qu'elle est dans le cœur. Ce ne sont pas nos bras ni nos
CO On ti»ouve sur Tenveloppe du manuscrit original ces paroles écrites de la main de Bossuet, qui ont rapport à ce qu'il dit ici : « Agir en amis, en fois, non en esclaves, par la charitë. C'est » elle qui nous fait agir royalement » : Megiur» mandatai, regalein legem. Jac. ii. 8. EJit. de Ddforis.
0) Ps. XLIV. 7.
mains
mains qui s'élèvent insolemment contre Dieu ; c'est le cœur qui s'enfle au dedans, c'est lui qui murmure , c'est lui qui résiste : Dixit insipiejis in corde suo : Non est Deus (0 : « L'insensé a dit en son » cœur : Il n'y a point de Dieu )>. L'insensé combat contre Dieu ; et voyant bien qu'il ne le peut détruire en effet, il tâche de le détruire du moins en son cœur. La rébellion est donc dans le cœur. Et c'est pourquoi le même prophète qui a remarqué que c'est là que se nourrit la rébellion , nous apprend aussi que c'est là que portent les coups du victorieux : In corda inimicorum régis. C'est ce qui fait dire à saint Augustin que les peuples que Jésus surmonte tombent dans le cœur. Qu'est-ce à dire , tomber dans le cœîir? « C'est dans le cœur qu'ils s'élevoient contre lui, » c'est dans le cœur qu'il les abaisse et les fait tom- » ber » : Ibi se erigebant adyersîis Christum , ibi cadunt ante Christwn (2).
D'où passant plus outre , je dis en second lieu avec le même saint Augustin, que pour abattre ses ennemis dans le cœur, il falloit qu'il les remplît de son saint amour. C'est alors que les cœurs tombent devant lui , saintement abaissés par la charité : Populi sub te cadent, nous dit le Psalmiste. De là vient que notre prophète arme les mains de son conquérant de flèches aiguës, qui signifient les traits perçans par lesquels la charité pénètre les cœurs : Sagittœ Potentis acutœ. Et c'est ici, chrétien, que tu dois apprendre que si Jésus ne te touche au cœur, si tu ne brûles pour lui par un saint amour, tu ne
0) Ps. LU. I. — (») Enar. in Ps. xliv. n. 16 ^ iorn. iv, co/. 38y.
BossuET. XI. 33
49^ POUn LA CIRCONCISION
poutràs jamais être sa conquête. Car tu ne peut être sa conquête, jnsqri'à ce que tu sois blessé p'âV ses àrthes. Puis donc que les ai-mes de notie prince ^ônt des flèches qui percent les cœurs, tant que tu le sers seulement par crainte , tant que le cœur n'est point blessé par le saint aïnoùr , tu n'es point la conquête du Sauveur dès amès. Or pour blesser les coeurs par amour, pour lés gagner, pour les conquérir, il falloit que mon Prince répandît du sang. Et c'est ce qui achève mon raisonnement , et nous découvre le secret de la prophétie ; c'est là que je découvre les charmes par lesquels Jésus subjugue les cœurs.
De là viei*it que nous lisons dans son Évangile , qtre pendant le cours de sa vie il a toujours eu peu de sectateui^ ; jusque-là (Jue ses amis rougissoient souvent de se voir rangés sous sa discipline. Mais après qu'il a répandu son sang, tous les peuples peu à peu tombent à ses pieds, jusques aux terrés les plus inconnues , jusques aux nations les plus inhumaines, que sa doctrine a civilisées. Rome, après s'être long-temps enivrée du sang de ses généreux combattans, Rome la maîtresse a baissé la tête , et a rendu plus d'honneur au tombeau d'un pauvre pêcheur, qu'aux temples de son Romulus. Les empereurs même les plus triomphans sont venus au temps marqué parla Providence, rendre aussi leurs devoirs ; ils ont élevé l'étendard de Jésus au-dessus des aigles romaines; ils ont donné la paix à TEglise par toute l'étendue de l'empire.
Où êteis-vous maintenant , ô persécuteurs ? Que sont devenus ces peuples farouches qui rugissoient comme des lions contre l'innocent troupeau de Jésus?
« Ils ne sont plus, dit saint Augustin; Jésus les a » frappés dans le cœur : Jésus a défait ses ennemis, » et il en a fait des amis : les ennemis sont morts, M ce sont des amis qui sont en leur place « : Ceciderunt; ex iniinicis amicifacti sunt; inimici mortui sunt , amici viuunt (0. Le sang répandu par amour a changé la haine en amour. O victoire vraiment glorieuse, qui se rend les cœurs tributaires! ô noble et magnifique conquête ! ô sang utilement répandu 1
Mais finissons enfin ce discours par une dernière considération, par laquelle l'apôtre nous fera comprendre combien nous sommes acquis au Sauveur des âmes par le sang qu'il a versé pour l'amour de nous. Nous ne sommes pas seulement au prince Jésus comme un peuple qu'il a gagné par amour , mais comme un peuple qu'il a acheté d'un prix infini. Et remarquez qu' « il ne nous a pas achetés , comme M dit saint Pierre (2) , ni par or , ni par argent , ni » par des richesses mortelles ». Car, étant maître de l'univers, tout cela ne lui coûtoit rien; mais parce qu'il nous vouloit beaucoup acheter, il a voulu qu'il lui en coûtât. Et afin que nous entendions jusqu'à quel point nous lui sommes chers, il a donné son sang d'un prix infini. Entrons profonddément en cette pensée.
Tout achat consiste en échange. Vous me don*nez, je vous donne, c'est un échange; et dans cet -échange, fidèles, ce que je reçois remplit la place •de ce que je donne. L'achat n'est point une perte. Je me dessaisis, mais je ne perds pas; parce que ce que je reçois me tient lieu de ce que je donne. Cela
(0 S. Aug. uhL suprà. — C*) /• Petr. i. 18.
est dans le commerce ordinaire. Qu a donne Jésus pour nous acheter ? il a donné sa vie , sa chair et son sang. Donc nous lui tenons lieu de sa vie; nous ne sommes pas moins à lui que son propre corps et que le sang qu'il a donné pour nous acheter; et c'est pourquoi nous sommes ses membres. Belle et admirable manière d'acquérir les hommes ! Ah ! mes Frères, élevons nos cœurs ; travaillons à nous rendre dignes de l'honneur que nous avons d'être à lui par une sorte d'union si intime. N'ôtons pas à Jésus le prix de son sang. Songeons à ce que dit l'apôtre saint Paul : « Vous n'êtes pas à vous , nous dit-il ; » car vous avez été payés d'un grand prix (0 ». Consacrons toute notre vie au Sauveur, puisqu'il l'a si bien achetée ; et comme il ne nous achète que pour nous sauver, parce qu'il ne nous possède que comme Sauveur, ne rompons pas un marché qui nous est si avantageux.
Considère, ô peuple fidèle , que nous appartenons au Seigneur Jésus par le droit de notre naissance. Etant donc à lui à si juste titre , puisqu'il nous paie encore , puisqu'il nous achète , comprenons que c'est notre amour qu'il veut acheter, parce que notre rébellion le lui a fait perdre. Qui ne vous aimeroit, ô Jésus? qui ne vous donneroit un amour que vous exigez avec tant de force , qhe vous attirez avec tant de grâce , et enfin que vous couronnez avec une telle libéralité? Aimons donc Jésus de toute notre ame, aimons fortement, aimons constamment; et ayons toujours en notre pensée, que l'amour que nous lui jrendons est un amour gagné par le sang. C'est pour-
CO /. Cor. VI. 19, ap.
DE NOTRE SEIGNEUR. 5oi
quoi résolvons-nous, chrétiens, à aimer Je'sus-Christ parmi les souffrances. C'est aimer trop foiblement Je'sus-Christ, que de ne souffrir rien pour l'amour de lui. Son amour paroît par son sang; il ne reconnoît point d'amour qui ne soit marqué de sang tout comme le sien.
Mais quel sang lui donnerons-nous? Irons-nous chercher bien loin des perse'cuteurs qui répandent notre sang pour l'amour de lui? non, fidèles, ce n'est pas là ma pensée. Il n'est pas nécessaire de passer les mers , ni de visiter les peuples barbares. Si nous aimons assez Jésus-Christ, la foi inventive et industrieuse nous fera trouver un martyre au milieu de la paix du christianisme. Quand il nous exerce par les souffrances , si nous l'endurons chrétiennement, notre patience tient lieu de martyre. S'il met la main dans notre sang et dans nos familles, en nous ôtant des parens et des proches que nous chérissons , et que bien loin de murmurer de ses ordres, nous sachions lui en rendre grâce ; c'est notre sang que nous lui donnons. Si nous lui offrons avec patience un cœur blessé et ensanglanté par la perte qu'il a faite de ce qu'il aimoit justement; c'est notre sang que nous lui donnons. Et puisque nous voyons dans les saintes Lettres, que l'amour que nous avons des biens corruptibles, est appelé tant de fois la chair et le sang; lorsque nous retranchons cet amour, qui ne peut être arraché que do vive force, de sorte que l'amc se sent comme déchirée par la violence qu'elle souffre, c'est du sang que nous donnons au Sauveur.
Quelques philosophes enseignent que c'est la
5o2 POUR LA CIRCONCISION
miéme matière du sang qui fait les sueurs et les larmes. Je ne recherche pas curieusement si cette opinion est la véritable ; mais je sais que devant le Seigneur Jésus et les larmes et les sueurs tiennent lieu de sang. J'entends par les sueurs, chrétiens, les travaux que nous subissons pour Tamour de lui , non avec une nonchalance molle et paresseuse, mais avec un courage ferme et une noble contention. Travaillons donc pour l'amour de Dieu. Fautil faire quelque établissement pour le bien des pauvres ; se présente-t-il quelqu'occasion d'avancer la gloire de Dieu , d'employer des soins charitables au salut des âmes ; faut-il résister généreusement aux enti éprises de l'hérésie, afin qu'étant plus soumise elle devienne par conséquent plus docile, afin qu'étant plus humble elle devienne plus disposée à rendre les armes à la vérité : montrons de la vigueur et du zèle. Travaillons constamment pour l'amour de Dieu, et tenons pour chose assurée que les sueurs que répandra un si beau travail, c'est du sang que nous donnons au Sauveur.
Mais quel sang est plus agréable à Jésus que celui de la pénitence j ee sang que le regret de nos crimes tire si amoureusement du cœur par les yeux, c'est-à-dire le sang des larmes amères, qui est nommé par saint Augustin (0 le sang de notre ame ; ce sang que nous versons devant Dieu, lorsque repassant nos ans écoulés, dans l'amertume de notre coeur, nous pleurons sincèrement nos ingratitudes "^ c'est ce sang que nous devons au Sauveur. Présentons-lelui devant ses autels, mélons-le dans le sang de son
(0 Serm. cccu. n. 7, tom. v, col. i356.
DE KOTHE SEIGNEUR. 5o3
sacrifice; portons-le à ces tribunaux de miséricorde, que rinfinie bonté du Sauveur érige dans les églises, pour purger nos fautes. Mais, fidèle, si c'est un sang que tu aies consacré au Seigneur Jésus, prends garde de ne Tôter point de ses mains. Tu lui ôtes les larmes que tu lui as données, lorsque tu retournes au péché que tu as déjà pleuré plusieurs fois -, car alors tu improuves tes premières larmes , tu condamnes tes déplaisirs, tu te repens de ta pénitence. Ah ! Jésus n'improuve pas ce qu'il a fait une fois pour toi : au contraire il le perpétue tous les jours en quelque façon sur ses saints autels.... Serment c}e fidélité au rpi Jésus prête' ^u baptême : renouvelons-le devant Dieyi (*).
(*) Voyez le sermon précédent , pag. 48 1.
5o4 POUR LA CIRCOKCISIOW
Iir SERMON