‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 3)Chapitre 50 sur 65 · PRÊCHÉ LE PREMIER JOUR DE L*AN · texte numérisé non relu

PRÊCHÉ LE PREMIER JOUR DE L*AN

Malice du péché , ses effets. Etendue de nos maladies : trois grâces du Sauveur pour nous en délivrer : dispositions pour y répondre. Moyens d'assurer notre guérison.

Vocabis nomen ejus Jesum : ipse enim salvum faciet populum suum à peccatis eorum.

P^ous lui donnerez le nom de Jésus, c'est-à'dire Sauveur; parce que c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés, Matlh. I. 21,

Oi nous avions conservé les sentimens que Dieu avoit mis d'abord dans notre nature , il ne faudroit aucun effort pour nous faire entendre que le péchc' est le plus grand de tous les maux ; et sans le secours des pre'dicateurs, notre conscience nous en diroit plus que tous leurs discours. Ce qui nous trompe , mes Frères, ce qui fait que nous avons peine à

(<*) A Paris, dans Féglise de Saint-Louis des Jésuites.

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donner au pèche le nom de mal ; c'est à cause qu'il est volontaire. Mais en cela notre erreur est visible, puisqu'au contraire c'est de notre faute, qui est volontaire, que la peine, qui ne l'est pas, prend sa naissance : c'est pour venger le consentement que nous avons donné de nous-mêmes à notre perte et à notre honte , que la mortalité, que les maladies , que l'enfer même et tous ses supplices viennent en foule nous accabler malgré nous. Et quiconque sera le Sauveur des hommes, il doit uniquement s'attacher à ce principe volontaire et universel de tous nos maux. C'est pourquoi Dieu nous avertit , que si aujourd'hui parmi les douleurs de la circoncision , il donne à son Fils le nom de Sauveur, et relève par un si grand nom son humdiation; c'est à cause qu'il doit sauver son peuple fidèle de ce grand mal du péché. D'autres ont porté ce beau nom pour avoir délivré le peuple ou d'une longue captivité, ou des périls de la guerre, ou des horreurs de la famine. Toute langue doit confesser que celui-ci est un Sauveur à meilleur titre ; puisqu'il ne vient pas nous sauver , comme les autres , des peines ou de quelques suites du péché : il vient nous sauver du péché même : et attaquant le mal jusque dans sa source, il est le véritable Libérateur et le Sauveur par excellence. C'est, mes Frères, en peu de paroles l'explication de mon texte , et c'est par-là que le nom sacré de Jésus est au-dessus de tout nom. Je pourrois vous faire voir avec saint Paul qu' « à ce » nom tout genou fléchit dans le ciel , dans la terre » et dans les enfers (0 », et par ce moyen remplir CO PJùUps II. lo.

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VOS esprits d'admiration et d'e'tonnement pour un nom si auguste et si magnifique. Mais j'aime mieux vous faire voir, par le propre sens de mon te^te, qu'à ce nom le ciel et la terre sont remplis de joie, d'espérance, d'actions de grâces; et que tout cœur doit «tre enflammé d'un saint amour : c'est à quoi je consacre tout ce discours. Et comme j'apprends de saint Paul , que « nul ne peut même nommer le Seigneur » Jésus,' que par la grâce du Saint-Esprit (0 o; je la demande humblement par l'intercession de la bienheureuse Vierge. Ave.

La rémission des péchés, le propre ouvrage du Sauveur, et la grâce particulière de la nouvelle al^ liance, se commence dans le baptême, se continue dans toute la vie et s'achève dans le ciel. C^est ce que saint Augustin nous explique par une excellente doctrine , en interprétant cette parole de saint Jean- Baptiste : « Voilà l'agneau de Dieu ; voici celui qui 3) ôte les péchés du monde (^) » . Les paroles de saint Augustin sont trop belles et trop précises pour n'être pas rapportées au commencement de ce discours, puisqu'aussi bien elles en sont tout le fondement : Tollit auiem, et dimittendo quœ factasunt.., eladjui^ando nejiant, et perducendo advitam uhi fieri omnino non possint P). « Jésus-Christ ôte le péché, )) et parce qu'il nous le pardonne, lorsque nous y » sommes tombés » : et dimittendo quce facta sunt : <c et parce qu'il nous aide à n'y tomber plus » : et adjuvando nejiant : « et parce qu'il nous conduit à

CO /. Cor. jcii. 3 (') Joan- i. 29. -r- K^) Op. iinperf. cont. Jul.

lib. Il, n. 84, tom. X, col. 986,

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» la vie bienheureuse, où nous ne pouvons plus y » tomber jamais » : JEl perducendo ad vitatn ubl fieri omnino non possint.

Ainsi le règne du pe'ché est entièrement de'truit , et la grâce de notre Sauveur remporte sur cet ennemi une pleine victoire. Et afin de la mieux entendre , [considérez, ] mes Frères, [que] quand nous nous livrons au péché, il a sa tache qui nous déshonore , et qui entraîne après elle la mort éternelle : et lorsque le péché est effacé dans les âmes par la grâce du saint baptême, ou par celle de la pénitence, il y laisse encore ses appas trompeurs et ses attraits qui nous tentent : et dans la plus grande vigueur de la résistance, si nous vivons sans péché, du moins sans ces péchés qui donnent la mort, nous ne vivons pas sans périls; puisque nous avons toujours en nousmêmes cette liberté malheureuse et cette déplorable facilité de succomber à un mal si dangereux. Pour être notre Sauveur, et remplir toute l'étendue d'un titre si glorieux , il faut que le Fils de Dieu nous délivre de ces trois maux : il ote le mal du péché , par la grâce qui nous le pardonne : il en réprime l'attrait, par la grâce qui nous soutient durant tout le cours de la vie : enfin il en arrache jusqu'à la racine, et en ôte tout le péril, par la grâce qui nous couronne et nous récompense. Tel est l'ouvrage du Sauveur. Ah! mes Frères, faisons le nôtre : à ces trois grâces, (ju'il nous donne, doivent répondre de notre côté trois dispositions; retenez-les, chrétiens. Et si vous voulez jouir du salut qui vous est ollerl en Jésus-Christ, reconnoissez avant toutes choses avec amour et action de grâce, le j)ar(lnii ([ui vous

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a été accordé; combattez, sans vous relâcher jamais , Tattrait pernicieux qui vous porte au mal ; et aspirez de tout votre cœur à l'état heureux oîi vous n'aurez plus à craindre le poids intérieur d'aucune foiblesse. Voilà toute la vie chrétienne, qui répond au nom adorable de Jésus-Christ. Et , mes Frères , je serai heureux si je puis vous imprimer dans le cœur ces trois vérités.

PREMIER POINT

Pour comprendre parfaitement ce que vous devez au Sauveur, comprenez avant toutes choses ce que c'est que le péché dont il vous délivre. Je ne veux pas ici, chrétiens, que vous regardiez dans le péché, ni la foiblesse qui le produit , ni la honte qui l'environne , ni le supplice affreux qui le suit de près : non, non , pour le détester , je ne veux que vous attendiez , ni la sentence du juge, ni la sanglante exécution de ce dernier jugement, ni le soulèvement universel des créatures unies pour venger l'outrage de leur Créateur, ni l'ardeur d'un feu dévorant , ou comme l'appelle sain t Paul , son émulation, ig^ww œmMto/o ( 0 , et cette force toujours renaissante qui s'irrite de plus en plus contre les méchans. Ce n'est point tout cela que je veux que vous remarquiez : ce que je voudrois vous faire entendre, c'est ce qui mérite tout cela; ce qui par conséquent est plus funeste, plus mauvais et plus digne de notre haine ; c'est-à-dire , le dérèglement, l'iniquité , la laideur , la malice même du péché.

Et d'où vient cette laideur et cette malice qui le rend si digne d'exécration ? il est aisé de l'entendre.

(0 Heh. X. a;.

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C'est que l'homme est soumis par sa nature, et il doit être soumis par son choix à la volonté' divine et à la raison éternelle qui en dirige la conduite ; il s'y doit unir de tout son cœur : car c'est ce qui le fait juste , ce qui le fait droit , ce qui le fait vertueux. Quand il pèche , il s'en détache : il préfère sa volonté à celle de Dieu ; la volonté dépendante et subordonnée à la volonté souveraine ; la volonté errante et défectueuse à la volonté toujours droite, qui est sa règle elle-même ; la volonté particulière , et qui se borne aussi à contenter un particulier, c'est-à-dire soi-même, à la volonté première et universelle, par laquelle tout subsiste; où tout ce qui est, tout ce qui vit, tout ce qui entend, trouve son ordre, sa consistance, son repos. Il n'y a rien de plus indigne ni de plus inique, et il n'est pas possible de pousser plus loin, ni la rébellion contre Dieu, ni, ce qui en est une suite, la haine contre soi-même.

Voilà sans doute de tous les maux le plus pernicieux , la rébellion contre Dieu : « Contre qui vous « êtes-vous soulevés? contre qui élevez-vous vos re- » gards superbes? contre le saint d'Israël (0 ». La haine contre soi-même : « Celui qui aime l'iniquité i) est ennemi de son ame (2) ». Oui, chrétiens, tout pécheur est ennemi de son ame, corrupteur dans sa conscience de son plus grand bien , qui est l'innocence. Nul ne pèche c^'il ne s'outrage lui-même : nul n'attente à l'intégrité d'autrui, que par la perte de la sienne : nul ne se venge de son ennemi, qu'il ne porte le premier coup et le plus mortel dans sou

(• ) Jf^. Jieg. XIX. 21. — (») Ps. X. G.

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propre sein : et la haine , ce venin mortel de la vie humaine, commence sa funeste opération dans le cœur où elle est conçue, puisqu'elle y éteint la charité et la grâce. Parjure, qui voulois rendre le ciel complice de ta perfidie ; ce dépôt de la bonne foi que Dieu avoit confié à ta garde , mais que tu te ravis à toi-même , combien valoit-il mieux que celui que tu refuses de reconnoître ?

Ainsi le péché est le plus grand et le plus extrême de tous les maux : plus grand sans comparaison que tous les maux qui nous menacent par le dehors; parce que c'est le dérèglement et rentière dépravation du dedans : plus grand et plus dangereux que les maladies du corps les plus pestilentielles ; parce que c'est un veninfatal à la vie de l'ame : plus grand que la perte de la raison ; parce que c'est la perte de la probité et de la vertu ; et qu'après tout, c'est perdre plus que la raison , que d'en perdre le bon usage ; sans quoi la raison même n'est plus qu'une extravagance et un égarement criminel : Mal intime qui efface en nous, et qui y déracine tout ce qui nous unit à Dieu; et qui, faisant entrer la malice jusque dans le fond de notre ame, l'ouvre aussi de toutes parts à la vengeance. Par conséquent, pour conclure, mal par-dessus tous les maux; malheur excédant tous les mailheurs ; parce que nous y i;rouvons tout ensemble et un malheur et un crime ; malheur qui nous accable , mais crime qui nous déshonoi-e; malheur qui nous ôte tonte espérance, mais crime qui nous ôte toute excuse; malheur qui nous fait tout perdre, mais crime qui nous rend coupables de notre perte , à qui même ne reste pas le

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triste droit de se plaindre, et dont la honte est plus grande que les infortunes , digne à la fois d'une haine et d'un mépris éternel.

C'en est assez, c'en est assez : je ne puis plus seulement souffrir le nom de péché. Accablé que je suis d'un si grand mal , si je ne trouve un Sauveur, je ne vis plus. Car, ô Dieu î sans ce Sauveur miséricordieux , ô Dieu ! où trouverai-je un remède contre le mal qui me presse? où trouverai-je un remède contre les désordres ou un asile contre les frayeurs de ma conscience, tristes avant-coureurs des rigueurs inexorables de votre justice ? quel recours chercherai-je? Non, mes Frères, il n'y a phis que le Sauveur qui nous puisse donner le moyen de respirer tin moment. Ne dites pas avec les impies, dont il est parlé dans le prophète : « Le Seigneur ne nous fera » ni bien ni mal » : Non faciet bene Dominus , et non faciet maie (0. Car aussi quel mal lui pouvonsnous faire , pour attirer ses vengeances ? Occupé autour des cieux , dont il roule continuellement la grande machine, nos injures ne vont pas jusqu'à lui; nos péchés, dont on dit qu'il est offensé, ne pénètrent pas jusqu'à lui : c'est ainsi que parle l'impie, et il se rassure sur son impuissance. Ignorant, qui ne voit pas au contraire que quiconque est le vengeur des injustices , doit par sa propre grandeur être au-dessus de ses attaques. C'est à cause que la règle est inaltérable, que le tort et l'injustice se brisent contre elle. C'est à cause que la vérité est invincible, que le mensonge et l'erreur sont confondus en sa présence. Le châtiment doit partir d'une

(«) Soph. \. 12.

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main inaccessible aux injures : autrement plus occupe'e à se défendre des crimes, quk les punir, elle laissera triompher l'iniquité. A Dieu ne plaise ! sous un Dieu si saint, si nos péchés pouvoient nuire à son règne , si nous pouvions airoil)lir sa puissance par nos rebellions, ou blesser sa dignité par nos outrages, il seroit un vengeur trop peu redoutable. Mais parce que son trône est hors d'atteinte, que la justice l'environne, que son jugement procède toujours en puissance et en vérité; malheur, malheur encore une fois, et malheur jusqu'à l'infini, à quiconque pèche sous ses yeux.

Et cette vérité est si importante , qu'il falloit qu elle parût dans le Sauveur même ; c'est pour cela que Dieu fait paroître un Sauveur chargé de nos crimes sur la croix. Qu'étoit-ce en effet que le Sauveur? qu'étoit-ce que ce Verbe incarné , mes Frères ? qu étoit-ce autre chose , si ce n'est la vérité même manifestée dans la chair? Ainsi toute vérité y devoit être manifestée, et autant la vérité des rigueurs de Dieu que celle de ses miséricordes. Dieu donc « a mis )) sur le Sauveur l'iniquité de nous tous(0 » , comme disoit le prophète ; et en même temps pour concilier toutes choses , et de peur qu'au milieu des miséricordes les rigueurs ne fussent oubliées , il a fait du médiateur de sa grâce un exemple de sa justice. Jésus-Christ a subi ce joug pour l'amour de nous. Dès le commencement de sa vie il a reçu la circoncision , c'est-à-dire le sacrement des pécheurs et la marque de leur servitude. Quand il commencera son ministère, quand, sorti de sa retraite profonde,

(0 hai. LUI. 6.

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il commencera l'ouvrage pour lequel il est envoyé, il recevra encore un autre sacrement des pécheurs dans le baptême. Quoi ! Jésus être baptisé î Jésus , l'innocence même , être mis au rang des pénitens ! Saint Jean à qui il s'adresse en est troublé lui-même : « Seigneur, que je vous baptise ! Laissez-moi , ré- » pond le Sauveur : c'est ainsi que nous devons ac- » complir toute justice (0 ». Et prêt à porter la peine de tous les pécheurs, il est juste que j'en prenne la ressemblance. « Dieu a donc mis sur lui, dit le pro- » phète, l'iniquité de nous tous (^) )>. Il a subi ce joug volontairement. Le voilà donc en quelque façon le plus grand de tous les pécheurs, puisqu'il les représente tous dans sa personne : et voilà en même temps, je ne m'étonne point, la vengeance qui le poursuit, à sa naissance, à sa mort, dans tout le cours de sa vie. Il y auroit succombé , s'il n'eût été Dieu.

Quel est, mes Frères, ce nouveau prodige! Le paganisme a bien pu comprendre qu'il faut être Dieu pour exercer la justice dans toute son étendue; et on en vit quelque idée dans le platonisme. Mais qu'il fallût être Dieu pour la souffrir, c'est le mystère du christianisme, mais mystère très-manifeste aux yeux épurés : car le poids de la vengeance divine sur le pécheur est si grand, que s'il faut une puissance infinie pour l'envoyer il n'en faut pas une moindre pour le soutenir. Que Jésus-Christ prenne seulement la forme d'esclave et la ressemblance du péché, que Jésus -Christ ne soit que pécheur, en-

(») MaUh. m. i4, i5. — W Isai. un. G.

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tendez toujours , par la repre'sentation de tous les pe'cheurs , et la charge qu'il s'est impose'e de porter la peine de tous les crimes : sa croix l'accablera de son poids ; il demeurera enseveli dans les ombres de la mort ; et les prisons de l'enfer oui il a fallu qu'il descendît, le tiendront éternellement captif. Mais parce que ce pécheur par représentation est en effet un Dieu tout-puissant, c'est pour cela, comme dit David, qu'il a été « libre entre les morts (0 », et supérieur non-seulement à la peine du péché, mais au péché même : il est devenu par son sang la propitiation de tous les péchés , et le Sauveur de tous les hommes.

Accourez donc, ô pécheurs, quels que vous soyez : soit que votre or soit votre force, ou que vous mettiez votre force et votre confiance dans vos déguisemens; que vous vous soyez fait à vous-même une fausse divinité dans une créature aussi malheureuse et aussi aveugle que vous : soit que votre flamme naissante vous laisse encore la liberté de vous reconnoître , ou que votre joug se soit appesanti, et qu'endurci dans le mal, vous sembliez avoir fait avec le péché une alliance éternelle. Par la grâce de Jésus- Christ qui vous appelle , « votre pacte avec l'enfer » sera rompu , et le traité que vous avez fait avec la *> mort ne tiendra pas (2) ». Vous recevrez gratuitement la rémission de vos péchés par les mérites du Sauveur; et vous entendrez de sa bouche : « Allez » en paix (^) ». Ecoutez seulement, pécheurs, la douce loi qu'il vous impose ; c'est qu'attendris par tant de bontés, vous lui donniez votre cœur. Vous

(0 Ps. ULKXvii. 4- — C*) Isai. xxviii. 18, — (3) Luc. vu. 5o.

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lui devez donc votre amour, quand il vous donne la grâce : vous en devez davantage, quand il Ta donnée : et si vous voulez savoir la mesure de Tamour qu'il attend de vous, connoissez-la par vos crimes.

<c Un créancier avoit deux débiteurs : l'un lui de- » voit cinq cents deniers , et l'autre en devoit cin- » quante. Comme ils n'avoient pas de quoi le payer, » il leur remit a tous deux la dette entière. Lequel » des deux l'aime le plus »? Vous reconnoissez , chrétiens, la parabole de l'Evangile (0 : c'est ce que demande Jésus au Pharisien , vous le savez. Et que répond le Pharisien; c'est-à-dire, que répond la dureté même et la sécheresse même? Ne répondez pas, mes Frères, plus durement que lui. Lequel des deux aime le plus? sans doute que c'est celui à qui on remet davantage? Le Pharisien répond ainsi, et sa réponse mérite l'approbation du Sauveur. Et vous, mes Frères, que répondrez-vous? votre cœur insensible ne dira-t-il rien à votre libérateur? Et si, selon son oracle , celui à qui on remet le plus aime davantage; après tant de péchés remis, après tant de grâces reçues , où trouverez-vous assez d'amour pour les reconnoître? Mais si vous n'en avez pas; si votre amour loin de s'enflammer, ne fait que languir et va s'éteindre ; si la grâce de la pénitence tant et tant de fois méprisée, pour tout fruit n'a produit dans votre cœur ingrat qu'une confiance insensée, et dans des rechutes continuelles une insensibilité étonnante; n'en tendez- vous j)as déjà votre sentence? Si Jésus ne voit rien en vous de ce qui doit suivre comme naturellement la rémission des péchés, et

(')Z.MC. VII. 4l , cfffitV.

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qu'il n'aperçoive dans vos œuvres aucune ëtincelle d'amour; insensibles, ne craignez- vous pas qu'il ne vous ait rien remis? Non, vous n'étiez pas disposés à recevoir une telle grâce. Ainsi votre pe'nitence n'étoit qu'une illusion. Je puis vous dire avec saint Paul : « Vous êtes encore dans vos péchés (0 » ; c'est-à-dire, vous êtes encore dans la perdition et dans la mort. Que votre état est funeste ! Mais quand vous aurez recula rémission de vos péchés, si le médecin qui vous a guéris ne vous continue son secours , la rechute est inévitable. Car il est ce Sauveur miséricordieux, qui non-seulement entre quand on lui ouvre, mais encore qui frappe pour se faire ouvrir (2).

SECOND POINT

C'est ici qu'il nous faut entendre les foibl esses, les blessures, la captivité de notre nature vaincue par le péché : et au dedans et au dehors tout concourt à établir son empire. Et premièrement au dehors, enivrés de notre bonne fortune, envieux de celle des autres, insensibles à leurs malheurs, troublés et abattus par nos moindres pertes , nous ne gardons ni envers nous-mêmes, ni envers nos frères, le juste milieu : tout ce qui paroît au dehors nous est une occasion de scandale. Et au dedans, quelles ténèbres ! quelle ignorance ! Les biens véritables sont les moins connus ; on ne peut nous les faire entendre. Et pour ce qui est de nos connoissances, ou la passion les obscurcit, ou l'inconsidération les rend inutiles ; témoins tant de savans déréglés : ou la curiosité les rend dangereuses; témoins tantd'im- (0 /. Cor. XV. 17. — (•) jépoc. m. ao.

DE NOTRE SEIGNEUR. Si']

pietés et tant d'hërésies. Dans toutes les rencontres de la vie, la raison nous conseille mieux, les sens nous pressent davantage; c'est pourquoi le bien nous plaît, mais cependant le mal prévaut; la beauté de la vertu nous attire , mais les passions nous emportent : et pendant que celle-là combat foiblement, celles-ci remportent une trop facile victoire, établissent leur tyrannie , et se font un règne paisible. Tout ce qu'il y a de meilleur en nous se tourne en excès, le courage en fierté, l'activité en empressement , la circonspection en incertitude. Que deviendrai-je ? où me tournerai-je ? homme misérable ! que ferai-je de ma volonté toujours afToiblie par la contrariété de ses désirs ? Ou la paresse l'engourdit , ou la témérité la précipite , ou l'irrésolution la suspend , ou l'opiniâtreté la tient engagée et ne lui permet plus de rien entendre. Tantôt le péril l'étonne, tantôt la sûreté la relâche, tantôt la présomption régare. O pauvre cœur humain ! de combien d'erreurs es-tu la proie? de combien de vanités es-tu le jouet ? de combien de passions es-tu le théâtre? Etrange misère de l'homme, que ses ignorances aveuglent, que ses lumières confondent; « à qui sa » propre sagesse est un lacet , et sa vertu même un 3) écueil contre lequel ses forces se brisent » , parce que son humiUté y succombe! Cui sua Jît laqueus sapienlia, cui sua virlus est scopulus (0.

Dans cette foiblesse déplorable, mes Frères, je me sens pressé de vous exciter à rendre au Sauveur vos reconnoissances, non tant pour les péchés qu'il vous a remis , que pour ceux dont sa grâce vous a prescris o s. Piosper, Car m. de In gratis.

5lS POUn LA CIRCONCISION

\és. C'est un beau sentiment de saint Augustin , dans le livre de la sainte Virginité (0. Omniapeccata sic habenda tanquam dimittantur , a quihus Deus custodit ne committantiir : « Vous devez croire , dit » saint Augustin , qu'il vous a remis tous les péchés » où sa grâce vous a empêché de tomber » ; parce que nous les portons tous , pour ainsi parler, dans le fonds de corruption que nous avons dans le sein. Non, mes Fières, il n'y a erreur si extravagante, ni passion si désordonnée, dont nous n'ayons en qous le principe : que Dieu seulement laisse aller la main pour nous livrer à nous-mêmes , comme dit saint Paul (2), qu'il lève tant soit peu la digue , notre ame sera inondée de toutes sortes de péchés. Et ne me dites pas qu'il y a des crimes pour lesquels vous vous sentez tant de répugnance, que vous les pouvez éviter sans ce secours : car qui pourroit ici vous représenter l'enchaînement de nos passions; et comment ces passions que vous chérissez introduisent l'une après l'autre , pour ainsi parler, leurs compagnes qui vous font horreur? Combien éloigné de l'idolâtrie devoit être le sage Salomon, à qui Dieu s'étoit fait connoître par des apparitions si manifestes ? ses aveugles amours l'y précipitent. Quoi de plus opposé à la clémence et au cœur magnanime de David , que de répandre le sang innocent d'un de ses plus fidèles serviteurs, d'un Urie qui ne respiroit que son service? un regard jeté mal à propos , et trop doucement arrêté, l'a engagé peu à peu contre son humeur à une action si noire et si sanguinaire. Combien étoit ennemi de l'incontinence Lot, qui s'étoit con-

(0 N. 42 i tom. VI , col. 362. — (a) Rom. i. 24.

DE NOTRE SEIGAEUÎI. 5 I ()

serve sans tache avec sa famille parmi les abominations de ces villes qu'on n'ose nommer? on sait où le vin l'emporta. Nabucliodonosor n'etoit que superbe : son orgueil méprise le fait devenir cruel. Qu'avoit besoin Balthasar, dans ses banquets dissolus, des vaisseaux du temple de Jérusalem? n'y avoit-il pas assez d'autres coupes d'or dans Babylone enrichie de la dépouille de tant de rois? Qu'on les apporte néanmoins; précipitez vos pas, troupe d'esclaves. Enivrons-nous, dit-il à ses femmes et à ses maîtresses, enivrons -nous dans ces coupes sacrées d'où Ton a fait tant d'effusions au Dieu des Juifs. C'est ainsi que son intempérance le pousse jusqu'à la profanation et au sacrilège. Tant il est vrai que la lumière de Dieu étant une fois éteinte , le principe de la droiture entamé, et la conscience affoiblie , tous les crimes l'un après l'autre se naturalisent, pour ainsi parler, dans notre cœur, et nous tombons d'excès en excès.

En effet l'auriez -vous cru, je vous le demande, l'auriez-vous cru, si on vous l'eût dit dans votre jeunesse, que vous eussiez dû vous durcir le front jusqu'à mépriser tous les bruits et tous les reproclies du monde? Et vous, l'eussiez -vous pensé (|ue vos lèvres accoutumées, je ne sais comment, à ce plaisir qu'on ne connoît pas, de mentir toujours, à la fin dussent proférer gratuitement autant de mensonges, ou même autant de parjuies que de paroles? Vous êtes tombés par degrés dans cet abîme; et pour vous faire descendre dans ces profondeurs , dont vous aviez tant d'horreur, il n'a fallu (jue vous y conduire par une pente plus douce et plus in^eii-

SaO POUR LA CIRCONCISION

sible. Ainsi, ô divin Sauveur! je bornerois trop ma reconnoissance envers vous, si je la renferinois seulement dans les crimes que vous m'avez pardonnes. Helas ! « ils se sont multipliés par- dessus les che- » veux de ma tête , et mon cœur m'abandonne quand » j'y pense (0 ». Enfin le nombre en est infini; et je vois paroîti'e à mes yeux une suite qui n'a point de fin , de péchés connus et inconnus. Si mes mains en sont innocentes , je le dois à la bonté du Sauveur. (O grâce) î Apprenons donc à connoître la société des pécliés, et dans un seul que nous commettons, concevons l'infinité toute entière de notre malice.

Un respect humain vous empêche de faire une bonne action. Pendant qu'on se déchaîne contre les dévots, vous rougissez de la profession de la piété véritable. C'est par un semblable commencement que durant la persécution tant d'ames infirmes firent naufrage dans la foi, et que l'Eglise pleura leur apostasie. Si bientôt vous ne corrigez l'indifférence inhumaine que vous avez pour les malheureux et pour les pauvres , vous viendrez , plein de vousmême et de vos plaisirs , à l'insensibilité du mauvais riche. Qu'on pousse à bout cette vanité qui exige tant de complaisances, ou cet intérêt qui vous fait faire un faux pas dans le chemin de la bonne foi et de la justice ; on verra naître d'un côté ces monstres d'orgueil qu'on ne pourra plus supporter, et de l'autre les trahisons et les perfidies signalées. Regardez donc dans ce premier pas où la main du Sauveur vous a soutenu, toute l'horreur de la chute. Ce que nous ne craignons pas de notre malice, crai- COPtf.xxxix. i3.

DE NOTRE SEIGNEUR. :)'îl

gnons-le de notre foiblesse : ou plutôt craignons tout de notre malice et de notre loiblesse tout ensemble ; parce que, de l'un à Tautre , notre malice nous porte à tout, et que notre l'oiblesse sans défense et de'couverte de tous côtés, hélas! ne résiste à rien. Soyons donc toujours en garde contre nous-mêmes : nous avons ^ entretenir un édifice branlant ; pour en soutenir la structure, qui se dément de toutes parts , il faut être toujours vigilant, toujours attentif et en action, étayer d'un côté, réparer de l'autre, affermir le fondement, appuyer cette muraille caduque qui entraînera tout le bâtiment, recouvrir le comble ; c'est par-là que la foiblesse succombe , c'est par-là que les pluies pénètrent.

Jusqu'à ce que nous connoissions toutes ces infirmités, nous ne connoîtrons pas assez le Sauveur. Que ce nom me donne de confusion ! mais que ce nom me donne de joie et de confiance ! Qu'il me donne de confusion ! car combien me dois-je tenir pour perdu, puisque j'ai besoin d'un Sauveur à chaque moment ! Mais combien aussi d^autre part me dois-je , pour ainsi dire, tenir pour sauvé, puisque j'ai un Sauveur si puissant et si secourable, un Sauveur qui ne se refuse à personne, « dont le nom est » un parfum répandu (0 m , et dont les grâces s'étendent sur tous les pécheurs, c'est-à-dire, sur tous les hommes; qui ouvre ses bras à tous, à tous ses plaies, à tous ses grâces! De quel([ue tempérament, de quelque âge , de quehjue condition que vous soyez, ne craignez pas de venir à lui, qui non-scu- Icment entre quand on lui ouvre, mais qui de lui-

(0 Cttnl. 1. 2.

5aa POUR la circoncision

même frappe toujours pour se faire ouvrir (0. Cette pécheresse a trouvé à ses pieds un plus digne objet de ses tendresses, un meilleur emploi de ses parfums, un plus bel usage de ses longs cheveux (2). Les pécheurs grossiers y ont épuré leurs pensées : les publicains s'y sont enrichis du vrai trésor : un saint Paul a puisé dans sa croix une science plus éminente que celle qu'il avoit acquise aux pieds de Gamaliel (5) : la contemplation et l'action y goûtent d'égales délices : enfm il a des consolations pour tous les maux, des attraits pour toutes les complexions, des soutiens pour toutes les infirmités.

« Ah! je me glorifierai au Seigneur mon Dieu, et » je me réjouirai en Dieu mon Sauveur » : In Deo salutari meo (4). « Mon ame , bénis le Seigneur , et )) que tout ce qui est en moi célèbre son saint nom : » mon ame, encore une fois, bénis le Seigneur, et » ne laisse échapper à ton souvenir aucune de ses 3) bontés. C'est lui qui a pardonné tous tes péchés : » c'est lui qui soutient toutes tes foiblesses (^) ». Mais, pour comble de félicité, c'est lui qui te délivrera de tous tes périls, et qui t' élevant à une si haute et si parfaite liberté, fera que tu ne pourras plus servir au péché.

C'est donc ici, chrétiens, la dernière grâce, le prix , la perfection et le comble de toutes les autres. C'est ce sabbat éternel , c'est ce parfait repos qui nous est promis, où notre fidélité ne sera pas moins assurée que celle de Dieu ; parce qu'aloi-s il fixera nos désirs errans par la pleine communication du

(0 Apoc. III. ao. — W Luc. vu. — C^) Act. xxn. 3. — C4) Luc. i. 4G, 4;. — t5) Ps. cil.

DE NOTRE SETGNEun. ^'ï^

l)ien véritable. Encore un mot, chre'tiens , sur cette dernière grâce.

TROISIÈME POINT

Cette dernière grâce sera donnée au fidèle par notre Sauveur, lorsqu'après la fin de cette vie il lui adressera ces paroles : « Courage, bon serviteur, » parce que vous avez e'te fidèle dans les petites cho- )) ses , les grandes vous seront données : entrez dans )) la joie de votre Seigneur (0 ». Entendez-vous, chrétiens, la force de cette parole : Entrez dans la joie de votre Seigneur? Entendez-vous cette joie sublime , divine , incompréhensible , qui n'entre pas dans votre cœur comme dans un vaisseau plus vaste qu'elle; mais qui, plus grande que votre cœur, dit saint Augustin (2) , finonde , le pénètre , fenlève à lui-méuie? Ce n'est pas sa joie qu'il ressent , c'est la joie de son Seigneur où il entre : c'est la félicité de son Dieu, parce qu'il est fait, comme dit saint Paul(3}, un même esprit par un amour immuable ; si bien que semblable à Dieu, et Dieu en quelque façon dans cette union, tout ce qu'il y a de mortel en lui est englouti par la vie ; il ne sent plus que Dieu seul, et entre dans la plénitude de la joie de Dieu : In gaudium Domini tui. Alors non-seulement il ne pèche plus, mais encore il ne peut plus pécher. Tous ses désirs sont contens; avec la capacité de son ame, son espérance est remplie. Qu'est devenue cette liberté qui ne cessoit d'errer d'objets en objets? il n'en connoît plus l'appât. Nid mouvement de son

CO Mauh. XXV. 23. — (') ConJ'ess. Ub. ix , cap. x, tom. i, col. iGG. — l^}/. Cor. VI. 17.

cœur, nulle partie de lui-même ne peute'chapper au souverain bien qui le possède. Le commencement de notre repos, c'est de pouvoir ne plus pécher : la fin , ne pouvoir plus pécher : voilà, mes Frères, où il faut tendre , voilà ce que nous avons à désirer. « Hâ- » tons-nous, dit saint Paul (0, d'entrer dans ce re- » pos ». On ne vient pas à un si grand bien sans en avoir désiré la jouissance : il faut goûter par avance ces saintes douceurs. C'est pourquoi Dieu nous a donné , dès cette vie même, (présent admirable envoyé du ciel ! ) un écoulement de la gloire dans la grâce , un essai de la claire vue dans la foi, un avantgoût de la possession dans l'espérance , une étincelle de la charité consommée dans la charité commencée. Commençons donc « à goûter et à voir combien le 3> Seigneur est doux (^) » .

Mais, quoi! on ne m'entend plus; tu m'échappes à ce coup, auditeur distrait. On nous entend quelque temps pendant que nous débitons une morale sensible , ou que nous reprenons les vices communs du siècle. L'homme curieux de spectacles s'en fait un, tant il est vain ! de la peinture de ses erreurs et de ses défauts, et croit avoir satisfait à tout, quand il laisse du moins censurer ce qu'il ne corrige pas. Quand nous venons à ce qui fait l'homme intérieur, c'est-à-dire à ce qui fait le chrétien , à ces désirs du règne de Dieu, à ces tendres gémissemens d'un cœur dégoûté du monde et touché des biens éternels ; c'est une langue inconnue. Je ne m'en étonne pas : ce cantique des joies célestes que je commençois à chanter , c'est le cantique de Jérusalem. Et de qui sont

(0 Hth. IV. II. — W Ps. xxxni. 8.

environnés les prédicateurs ? De qui sont composés ordinairement les grands auditoires , si ce n'est des habitans de Babylone , des mondains qui apportent leurs vanités , leur corruption, leur vie sensuelle à ces saints discours. Et bientôt ils condamneront encore, si Dieu le permet, le prédicateur, s'il ne sait pas caresser les tendres oreilles , et flatter par quelque nouvel artifice, contenter, ou surprendre leur goût ou raffiné ou bizarre. Et je pourrois espérer que des âmes ainsi prévenues des joies de la terre j» entendissent les joies du ciel!

Malheur à nous, malheur à nous, non pas à cause de ce déluge de maux dont la vie humaine est accablée , ni à cause de la pauvreté et des maladies , et de la vieillesse et de la mort ! malheur à nous à cause des joies qui nous trompent, qui obscurcissent nos yeux, qui nous cachent nos devoirs, et la fin malheureuse de tous nos desseins ! Malheur à une jeunesse enivrée qui se glorifie dans ses désordres , et qui a honte de donner des bornes à ses excès! malheur au pécheur fortuné qui dit en son cœur aveugle : « J'ai péché , et que m'est- il arrivé de mal (0 » ?11 ne songe pas que le tout-puissant l'attend au mauvais jour, et qu'assuré de son coup il ne précipite pas sa vengeance. Malheur à l'impie qui se délecte dans la singularité de ses sentimens ! 11 craindroit de paroîlre foil)le, s'il en revenoit ; et plus foible , il craint de perdre les vaines louanges de quelques amis, qui, aussi peu résolus que lui sur les vérités de la vie future, sont néanmoins bien aises d'éprouver jusqu'où l'on peut pousser l'apparence de la sû-

0) £ccU. V. 4-

526 POUR LA CIUCONCISION

retéau milieu de l'incertitude et du doute. Mais Dieu confondra bientôt leur vaine philosophie ; et malgré cette honteuse dissimulation , il trouvera dans leur cœur de quoi les convaincre. « 11 n'y a point de paix » pour l'impie (0 », dit le Seigneur. Malheur enfin à « ceux qui vivent dans les délices, puisqu'ils sont » morts tout vivans », comme dit FapôtreC^) ' Jésus- Christ ne sera pas leur Sauveur ; car « son royaume » n'est pas de ce monde & » , et il ne l'a pas préparé à ceux qui veulent triompher sur la terre. Au contraire , c'est d'eux qu'il a prononcé cette sentence : ,« Ils ont reçu leur consolation » : et encore , « vous » avez reçu vos biens (4) ». C'est ce que Jésus-Christ a toujours prêché en public et en particulier, au peuple comme à ses disciples , dans toutes ses conversations et dans toutes ses paraboles. Quoi ! n'y aura-t-il que des excès dans son Evangile ? n'aura-t-il jamais parlé qu'en exagérant ? ou faudra-t-il forcer toutes ses paroles en faveur de nos passions et pour y trouver des excuses?

Mais sans raisonner davantage , j'appelle ici votre conscience : voulez-vous achever vos jours parmi ces plaisirs , et dans ce continuel empressement ? Rér pondez-moi, gens du monde, si vous n'avez pas encore oublié le christianisme. Je ne vous parlerai pas de ces commerces dangereux, ni de ces intrigues qui se mènent parmi les ténèbres. Je ne vous parlerai pas de ces rapines cachées, de ces concussions , ni de tout ce négoce d'iniquité. Mais voulezvous que la mort survienne , pendant qu'appesantis

(0 Isai. xLviii. 32. — («) /. Tim. y. 6. — *,') Joan. xyiiï. 36. -m (^0 Luc. XVI. a 5.

DE ]yOTRE SKIG^fEUR. î)2'7

par les soins du siècle, ou dissipés par ses diveitissemens(0, pendant qu'incapables de vous occuper, ni du siècle à venir, ni de la prière , ni des œuvres de charité' , ni d'aucune pense'e se'rieuse , vous ne songez qu'à remplir un temps qui vous pèse, ou d'un jeu qui vous occupe, [ qui vous] travaille, [qui vous] consume, les jours et les nuits; ou de ces conversations dans lesquelles, pour ne point parler des médisances dont on les réveille, ce qu'il y a do plus innocent , c'est après tout d'agréables inutilités, dont l'Evangile nous apprend qu'il faudra un jour rendre compte (2). Voulez-vous passer dans ces vanités la dernière année de votre vie, qui est peutêtre celle que vous commencez aujourd'hui ? Car quel caractère particulier aura cette année fatale où vous serez comptés parmi les morts ? Egalement trompeuses , toutes les années se ressemblent j et c'est à nous à y mettre de la différence.

Mais je languis jusques à mourir, dans ces exercices de piété , dans ces oraisons , dans ces lectures. Que vous dirai- je ? ce dégoût, c'est un reste de la maladie : le goût vous reviendra avec la santé : tâchez seulement de vous guérir. Le temps des épreuves est long. Le monde nous le prêche assez par ses amertumes : nous n'en sommes que trop dégoûtés. Mais vous, en attendant le moment des consolations , portez votre pénitence , portez la peine de la mollesse , où vous languissez depuis si long- temps, et n'espérez pas, comme un nouveau Paul, être d'al)ord ravi au troisième ciel. Souvenez-vous do Jésus, qui, avant ses grandes douleurs et le supplice de la

{*] Luc. \xi. 3'|. — ') I\T(iuh. xii. 3fi.

croix , a voulu souffrir pour votre salut des abbattemens, des ennuis , des détresses extrêmes , laissezmoi dire ce mot, et une tristesse jusqu'à la mort. Prenez ce remède nécessaire , et buvez le calice de sa passion ; la joie vous reviendra avec la santé. Mais puisque les joies de la terre sont si mortelles à Tame , ne cessons de réveiller sur ce sujet le genre humain, endormi ; répandons dans les saints discours le baume de la piété ; et au lieu de ces finesses dont le monde est las, la vive et majestueuse simplicité, les douces promesses et Fonction céleste de l'Evangile. Et vous, célèbre (*) compagnie, qui ne portez pas en vain le nom de Jésus , à qui la grâce a inspiré ce grand dessein de conduire les enfans de Dieu, dès leur plus bas âge, jusqu'à la maturité de l'homme parfait en Jésus-Christ ; à qui Dieu a donné vers la fin des temps des docteurs , des apôtres , des évangélistes , afin de faire éclater par tout l'univers , et jusque dans les terres les plus inconnues, la gloire de l'Evangile ; ne cessez d'y faire servir, selon votre sainte institution , tous les talens de l'esprit , de l'éloquence, la politesse, la littérature; et afin de mieux accomplir un si grand ouvrage , recevez avec toute cette assemblée, en témoignage d'une éternelle charité, la sainte bénédiction du Père, du Fils, et du Saint-Esprit.

(*) D. Déforis a cru important de remarquer que Bossuct avoit d^abord mis sainte et savante , qu^il a effacé pour y substituer ce" Itbie, ( Edit. de Versailles ).

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