‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 3)Chapitre 5 sur 65 · PRÊCHÉ DEVANT LE ROI · texte numérisé non relu

PRÊCHÉ DEVANT LE ROI

Conditions nécessaires pour être henrenx : n'être point trompés, ne rien souffrir, ne rien craindre. Elles ne se trouvent réunies que dans le ciel. Nous n'y serons plus sujets à Terreur, à la douleur, à rinquiétude : parce que nous y verrons Dieu, que nous y jouirons de Dieu, que nous nous reposerons à jamais en Dieu.

Ut sil Deus omnia in omnibus.

Dieu sera tout en tous, I. Cor. xv. 28.

SlREy

C><E que Tceil n'a pas aperçu , ce que Toreille n'a pas ouï, ce qui jamais n'est entré dans le cœur de l'homme ; c'est ce qui doit faire aujourd'hui le sujet de notre entretien. Cette solennité est instituée pour nous faire considérer les biens infinis que Dieu a préparés à ses serviteurs , pour les rendre éternellement heureux ; et un seul mot de l'apôtre nous doit expliquer toutes ces merveilles.

Dieu , dit-il , sera tout en tous. Que peut-on entendre de plus court ? Que peut-on imaginer de plus vaste ou de plus immense ? Dieu est un, et en même

temps il est tout ; et e'tant tout à lui-même, parce que sa propre grandeur lui suffit, il est tout encore à tous les e'ius, parce qu'il remplit par sa ple'nitude leur capacité toute entière et tous leurs désirs. S'il leur faut un triomphe pour honorer leur victoire, Dieu est tout ; s'ils ont besoin de repos pour se délasser de leurs longs travaux , Dieu est tout ; s'ils demandent la consolation, après avoir saintement gémi parmi les amertumes de la pénitence, Dieu est tout. Dieu est la lumière qui les éclaire ; Dieu est la gloire qui les environne; Dieu est le plaisir qui les transporte; Dieu est la vie qui les anime ; Dieu est Féternité qui les établit dans un glorieux repos.

O largeur ! ô profondeur ! ô longueur sans bornes , et inaccessible hauteur ! pourrai-je vous renfermer dans un seul discours ? Allons ensemble , mes frères; entrons en cet abîme de gloire et de majesté. Jetons- nous avec confiance sur cet océan : mais implorons l'assistance du Saint-Esprit; et ayons notre guide et notre étoile, je veux dire la sainte Vierge que nous allons saluer par les paroles de l'ange. Ay^e.

Sire , on peut mettre en question si l'homme pour être heureux n'a besoin de posséder qu'une seule chose; ou si sa félicité est un composé de plusieurs parties, et le concours de plusieurs biens ramassés ensemble. Et premièrement il paroît qu'un cœur qui se partage li divers objets , confesse, en se partageant, que l'attrait qui le gagne est foible, et que celui qui est ainsi divisé cherche plutôt sa félicité qu'il ne l'a trouvée. Que s'il paroît d'un coté (ju'uu

seul objet nous doit contenter, parce que nous n'a^ vons qu'un cœur; il semble aussi d'autre part que plusieurs biens nous sont nécessaires , parce que nous avons plusieurs désirs. En effet , nous désirons la santé, la vie, le plaisir, le repos, la gloire, l'abondance, la liberté, la science, la vertu: et que ne désirons-nous pas? Comment donc peut-on espérer de satisfaire par un seul objet une si grande multiplicité de désirs et d'inclinations que nous nour-»

rissons en nous-mêmes ?

L'apôtre a concilié ces contrariétés apparentes dans le texte que j'ai choisi ; puisqu'il nous y fait trouver dans un même objet , premièrement la simplicité, parce qu'il est un; et tout ensemble la variété, parce qu'il est infini. Dieu, dit-il, sera tout en tous. 11 est un, et il est tout. Il est tout, nonseulement en lui-même par l'immensité de son essence, de sa nature , mais encore il est tout en tous, par l'incompréhensible fécondité avec laquelle il se communique à ses créatures. Erit Deus omnia in omnibus •• « Dieu sera tout en tous ».

Mais ce que l'apôtre saint Paul nous a proposé dans une idée générale, le docte saint Augustin nous l'explique en particulier, lorsqu'interprétant ce passage de l'épître aux Corinthiens , il fait ce beaa commentaire. « Dieu, dit-il, sera toutes choses à » tous les esprits bienheureux, parce qu'il sera leur V commun spectacle, il sera leur commune joie, » il sera leur commune paix » : Commune spectaculum erit omnibus Deus ; commune gaudium erit on}nibus Deus ; communis pax erit omnibus Deus (0, C') S, Aug. in Ps. LXiXiv. «. loj tom. iv. col. 897.

Et

Et certes pour être heureux , selon les maximes de ce même saint, il faut n'être point trompé , ne rien souffrir, ne rien craindre. Car comme lavérite est si précieuse , quelque bien que l'homme possède d'ailleurs, il n'est pas assez riche s'il est trompé, et il manque d'un grand trésor. Encore qu'il connoisse la vérité, sans doute il n'est point content pour cela s'il souffre; et quoiqu'il ne souffre pas, il n'est point tranquille s'il craint. Là donc, dans le royaume des cieux , dans la céleste Jérusalem , il n'y aura point d'erreur , parce qu'on y verra Dieu; il n'y aura point de douleur, parce qu'on y jouira de Dieu ; il n'y aura point de crainte ni d'inquiétude , parce qu'on s'y reposera à jamais en Dieu : si bien que nous y serons éternellement bienheureux , parce que nous aurons dans cette vue le véritable et le plus noble exercice de nos esprits : nous goûterons dans cette jouissance le parfait contentement de nos cœurs; nous posséderons dans cette paixjl'immuable affermissement de notre repos. Voilà trois sublimes vérités que saint Augustin nous propose , et que je tâcherai de rendre sensibles , si vous me donnez vos attentions ; afin que vous soyez, convaincus que comme il n'y a rien de plus libéral que Dieu qui nous offre de si grands dons , il n'y a rien aussi de plus ingrat , ni de plus aveugle que l'homme qui ne sait pas profiter d'une telle munilicence.

PREMIER POINT

Si l'apotre saint Paul a dit que les fidèles sont un spectacle au monde, aux anges et aux hommes (0^ (»)/. Cor.iv.9.

66 POU II LA FtTE

nous pouvons encore ajouter qu'ils sont un spectacle à Dieu même. Nous apprenons de Moïse , que ce grand et sage architecte , diligent contemplateur de son propre ouvrage, à mesure qu'il bâtissoit ce bel édifice du monde , en admiroit toutes les parties : f^idit Deus lucem quodesset bona (0 ; « Dieu vit que » la lumière e'toit bonne » : qu'en ayant compose le tout, parce qu'en elFet la beauté de l'architecture ])aroît dans le tout, et dans l'assemblage plus encore que dans les parties détachées, il avoit encore enchéri et l'avoit trouvé parfaitement beau : Et erani *vaîde bona ('^) : et enfin qu'il s'étoit contenté luimême en considérant dans ses créatures les traits d« sa sagesse et VeiFusion de sa bonté. Mais comme le juste et l'homme de bien est le miracle de sa grâce et le chef-d'œuvre de sa main puissante , il est aussi le spectacle le plus agréable à ses yeux : Oculi Domini super justosi^) : «Les yeux de Dieu, dit le » saint Psalmiste , sont attachés sur les justes » ; non-seulement parce qu'il veille sur eux pour les proléger, mais encore parce qu'il aime à les regarder du plus haut des cieux comme le plus cher objet de ses complaisances. « N'avez-vous point vu, dit-il, mon » serviteur Job, comme il est droit, et juste, et >» craignant Dieu, comme il évite le mal avec soin, » et n'a point son semblable sur la terre (4) ».

Que le soldat est heureux qui combat ainsi sous les yeux de son capitaine et de son roi , à qui sa valeur invincible prépare un si beau spectacle! Que si les justes sont le spectacle de Dieu, il veut aussi à son touvj être leur spectacle : comme il se plaît

(0 Gen. i. 4. — W ItiJ: 3i. — (3) />,. xxxm. iH. — C4) Job. 1. 8.

à les voir, il veut aussi quils le voient: il les ravit par la claire vue de son éternelle beauté, et leur montre à découvert sa vérité même, dans une lumière si pure qu elle dissipe toutes les ténèbres et tous les nuages.

Mais qu'est-ce , direz-vous , que la vérité ? Quelle image nous en donnez-vous? Sous quelle forme paroît-elle aux hommes? Mortels grossiers et charnels, nous entendons tout corporellement ; nous voulons toujours des images et des formes matérielles. Ne pourrai -je aujourd'hui éveiller ces yeux spirituels et intérieurs, qui sont cachés bien avant au fond de votre ame, les détourner un moment de ces images vagues et changeantes que les sens impriment , et les accoutumer à porter la vue de la vérité toute pure? Tentons, essayons, voyons. Je vous demande pour cela, Messieurs, que vous soyez seulement attentifs à ce que vous faites , et que vous pensiez à l'action qui nous rassemble dans ce lieu sacré. Je vous prêche la vérité , et vous l' écoutez ; et celle que je vous propose en particulier , c'est que celui-là est heureux qui n'est point sujet à l'erreur, et qui ne se trompe jamais. Cette vérité est sûre et incontestable : elle n'a pas besoin de démonstration, et vous en voyez l'évidence. Mais , Messieurs , où la voyezvous ? Ce peut être dans mes paroles : nullement , ne le croyez pas. Car où la vois-je moi-même ? Sans doute dans une lumière intérieure qui me la découvre; et c'est là aussi que vous la voyez. Je vous prie , suivez-moi , Messieurs, et soyez un peu attentifs à r^tat présent où vous êtes. Car comme si je

Y0U5 montre du doigt quelque tableau ou quelque oruement de cette chapelle royale , j'adresse votre vue, mais je ne vous donne pas la clarté, ni je nepuis vous inspirer le sentiment; je fais à peu près le même dans cette chaire. Je vous parle, je vous aver-^ lis , j'excite votre attention ; mais il y a une voix secrète de la vérité qui me parle intérieurement, et la même vous parle aussi : sans quoi toutes mes paroles ne feroient que battre l'air vainement et étourdir les oreilles. Selon la sage dispensation du ministère ecclésiastique, les uns sont prédicateurs et les autres sont auditeurs : selon l'ordre de cette occulte inspiration de la vérité, tous sont audir teurs, tous sont disciples : si bien qu'à ne regarder que l'extérieur, je parle, et vous écoutez; mais au dedans, dans le fond du cœur, et vous et moi écoutons la vérité qui nous parle et qui nous enseigne. Je la vois, et vous la voyez; et tous ensemble nous voyons la même, puisque la vérité est une; et la même se découvre encore par toute la terre à tous ceux qui ont les yeux ouverts à ses lumières. ^,On ne peut donc déterminer où elle est, quoiqu'elle ne manque nulle part. Elle se présente à. tous les esprits ; mais elle est en même temps audessus de tous. Que les hommes tombent dans Terreur, la vérité subsiste toujours : qu'ils profitent, ou qu ils oublient; que leurs connoissances croissent ou décroissent; la vérité n'augmente ni ne diminue, Toujouis une, toujours égale , toujours immuable, elle juge de tout et ne dépend du jugement de personne. « Chaste et fidèle, propre à chacun,

» quoiqu'elle soit commune à tous » : Et omnibus communis est, et singulis casta est, dit saint Augustin (0. On est heureux quand on la possède; on ne nuit qu'à soi-même quand on la rejette. Elle fait donc également la be'atitude et le supplice de tous les hommes ; parce que « ceux qui se tournent vers » elle, sont rendus heureux par ses lumières; et que » ceux qui refusent de la regarder sont punis par » leur propre aveuglement et par leurs ténèbres » : Cum intégra et incorrupta, et conversas lœtijicet luinine , et aversos puniat cœcitate i"^).

Voilà ce que c'est que la ve'rite'; et mes Frères, cette vérité, si nous l'entendons, c'est Dieu même. O vérité ! ô lumière ! ô vie ! quand vous verrai-je ? quand vous connoîtrai-je?Connoissons-nous la vérité parmi les ténèbres qui nous environnent? Hélas! durant ces jours de ténèbres , nous en voyons luire de temps en temps quelque rayon imparfait. Aussi notre raison incertaine ne sait à quoi s'attacher , ni à quoi se prendre parmi ces ombres. Si elle se con^ tente de suivre ses sens, elle n'aperçoit que l'écorce; si elle s'engage plus avant, sa propre subtilité la confond. Les plus doctes à chaque pas ne sont-ils pas contraints de demeurer court? Ou ils évitent les difficultés, ou ils dissimulent et font bonne mine, ou ils hasardent ce qui leur vient sans le bien entendre, ou ils se trompent visiblement et succombent sous le faix.

Dans les affaires mêmes du monde, à peine la vérité est-elle connue. Les particuliers ne la savent

(») De Uh. Arbit. Ub. ii, n. 37, tom. i, col. 601. — (») lliJ. n. 34» col. 600.

pas, quoique toutefois ils se mêlent de juger de tout, parce qu'ils n'ont pas l'ëtendue et les relations nécessaires. Ceux qui sont dans les grandes charges, triant élevés plus haut, découvrent sans doute de plus loin les choses; mais aussi sont- ils exposés à des déguisemens plus artificieux. « Qae » vous êtes heureux , disoit un ancien , à son amr » tombé en disgrâce ! oui , que vous êtes heureux 3) maintenant de n'avoir plus rien en votre fortune » qui oblige à vous mentir et a vous tromper » ? Felicem te , qui nihil habes propter quod tihi mentiatur{^)\ Que ferai-je?Oii me tournerai-je, assiégé de toutes parts par l'opinion ou par l'erreur? Je me défie des autres, et je n'ose croire moi-même mes propres lumières. A peine crois -je voir ce que je vois et tenir ce que je tiens; tant j'ai trouvé souvent ma raison fautive !

Ah ! j'ai trouvé un remède pour me garantir de l'erreur. Je suspendrai mon esprit ; et retenant en arrêt sa mobilité indiscrète et précipitée , je douterai du moins, s'il ne m'est pas permis de connoître au vrai les choses. Mais , ô Dieu ! quelle foiblesse et quelle misère! De crainte de tomber, je n'ose sortir de ma place ni me remuer. Triste et misérable refuge contre Terreur , d'être contraint de se plonger dans l'incertitude et de désespérer de la vérité ! O félicité de la vie future ! Car écoutez ce que promet Isaïe à ces bienheureux citoyens de la Jérusalem céleste : Non occidet ultra sol tuus , et luna tua non minueturi?) : « Votre soleil n'aura jamais de » couchant , et votre lune ne décroîtra pas » : c'est-

(0 Senec. ad Lucil, EpisL xlvi. — (») Isai. x. ao.

DETOL'SLESSAINTS. ^t

à-dire non-seulement que la vérité vous luira toujours, mais encore que votre esprit sera toujours uniformément et également éclairé. O quelle félicité de n être jamais déçu, jamais surpris, jamais tourné, jamais détourné, jamais ébloui par les apparences, jamais prévenu ni préoccupé !

Je ne m'étonne pas, chrétiens, si saint Grégoire de Nazianze les appelle dieux (0, puisque ce titre leur est bien mieux dû qu'aux princes et aux rois du monde à qui David l'attribue. « Je l'ai dit : vous » êtes des dieux , et vous êtes tous enfans du Très- » haut » : Ego dixi , dii estis j et filii excelsi omnés (2). Mais remarquez ce qu'il dit ensuite. Toutefois, ajoute-t-il, ô dieux de chair et de sang, <> dieux de terre et de poussière , ne vous laissez pas éblouir par cette divinité passagère et empruntée ; « car enfin vous mourrez comme des hommes , et 3> vous descendrez du trône au tombeau » : Verumtamen sicut homines moriemini, et sicut unus de principibus cadetis. La majesté, je l'avoue, n'est jamais dissipée ni anéantie, et on la voit toute entière aller revêtir leurs successeurs. Le roi, disons- nous , ne meurt jamais ; l'image de Dieu est immortelle ; mais cependant l'homme tombe , meurt , et la gloire ne le suit pas dans le sépulcre. Il n'en est pas de la sorte des citoyens immortels de notre cé-^ leste patrie : non -seulement ils sont des dieux, parce qu'ils ne sont plus sujets à la mort ; mais ils sont des dieux d'une autre manière, parce qu'ils ne sont plus sujets au mensonge , et ne pourront plus tromper ni être tronqjcs.

(•) OraL XV V»} Ps. Lx^kl. 6, 7,

David a dit en son excès : « Tout homme est » menteur (0 » ; tout homme peut être trompeur et trompe'; il est capable de mentir aux antres et de mentir à soi-même. Vous donc, ô bienheureux esprits, qui régnez avec Jésus-Christ, vous n'êtes plus simplement des hommes, puisque vous êtes tellement unis à la vérité, qu'il n'y aura plus désormais ni aucune ambiguité, aucune ignorance qui vous l'enveloppe, ni aucun nuage qui vous la couvre, ni aucun faux jour, aucune fausse lumière qui vous la déguise , ni aucune erreur qui la combatte, ni même aucun doute qui l'aflbiblisse. Aussi dans cet état bienheureux ne faudra-t-il point la chercher par de grands efforts, ni la tirer de loin comme par machines et par artifice , par une longue suite de conséquences , et par un grand circuit de raisonnemens. Elle s'offrira d'elle-même; et toute pure, toute manifeste, sans confusion, sans mélange, « Nous » rendra, dit saint Jean, semblables à Dieu, parce » que nous le verrons tel qu'il est » : Cîim apparuerit, similes ei erimus, tjuia videbimus eum sicuti est (^).

Mais écoutez la suite de ce beau passage : « Celui » qui a en Dieu cette espérance, se conserve pur, » ainsi que Dieu même est (*)pur » : Omnis qui habet hanc spem in eo , sanctijicat se, sicut et ille sanctus est (3). Rien de souillé n'entrera dans le royaume de Dieu. Il faudra passer par l'épreuve d'un examen

(») Ps. cxv. 2. — (») /. Joan. m. a. — (3) Ibid. 3.

{.*) Bossuet suit ioi le texle grec dans sa version française , comme i] paroît par les deux mots grecs qu^il a écrits en marge, àyi'ilu, «yrèf, qui signifient, purificat, purus; pour lesquels la Vulgale a , sanctijicat , sanctus. Edit. de Déforis.

rigoureux ; afin qu'une si pure beauté ne soit vue, ni approchée que des esprits purs : et c est ce qui fait dire au Sauveur des âmes dans l'évangile de ce jour : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, » car ils verront Dieu (0 » ! Ecoutez, esprits téméraires et follement curieux, qui dites : Nous voudrions voir, nous voudrions entendre toutes les vérités de la foi. C'est ici le temps de se purifier, et non encore celui de voir. Laissez traiter vos yeux: malades; souffrez qu'on les nettoie, qu'on les fortifie : après, si vous ne pouvez pas encore porter le grand jour, vous jouirez du moins agréablement de la douceur accommodante d'une clarté tempérée. Que si toutes les lumières du christianisme sont des ténèbres pour vous, faites -vous justice à vousmêmes. De quoi vous occupez -vous ? Quel est le sujet ordinaire de vos rêveries et de vos discours? Quelle corruption ! quelle immodestie ! Oserai-je le dire dans cette chaire, retenu par le saint apôtre ? « Que ces choses ne soient pas même nommées » parmi vous (2) ». Quoi! pendant que vous ne méditez que chair et que sang, comme parle l'Ecriture sainte, les discours spirituels prendront-ils en vous? Par où s'insinueront les lumières pures et les chastes vérités du christianisme? La sagesse, que vous ne cherchez pas, descendra-t-elle de son trône pour vous enseigner? Allez, hommes corrompus et corrupteurs, purifiez vos yeux et vos cœurs, et peu à peu vos esprits s'accoutumeront aux lumières de TEvangile.

Vivons donc chrétiennement, et la vérité nous

(0 Mauh. V. 8. — (') Ephes. r. 3.

sera un jour découverte. Jamais vous n*aurez res*î pire un air plus doux : jamais votre faim n'aura été rassasiée par une manne plus délicieuse , ni votre soif étancliée par un plus salutaire rafraîchissement. Rien de plus harmonieux que la vérité; nulle mélodie plus douce, nul concert mieux entendu : nulle beauté plus parfaite et plus ravissante. Quoi! me vanterez-vous toujours l'éclat de ce teint? Vous vous dites chrétienne, et vous étalez avec pompe cette fragile beauté, piège pour les autres, poison pour vous-même, qui se vante de traîner après soi les âmes captives, et qui vous fait porter à vous-même un joug plus honteux. Jetez^ jetez un peu les yeux, chrétiens, sur cette immortelle beauté que le chrétien doit servir. Cette beauté divine ne montre à vos yeux ni une grâce artificielle, ni des ornemens empruntés, ni une jeunesse fugitive, ni un éclat, une vivacité toujours défaillante. Là se trouve la grâce avec la durée : là se trouve la majesté avec la douceur : là se trouve le sérieux avec l'agréable : là se trouve l'honnêteté avec le plaisir et avec la joie. C'est ce que nous avons à considérer dans la seconde piirtie.

SECOND POINT

De toutes les passions, la plus pleine d'illusion c'est la joie -, et le Sage n'a jamais parlé avec plus de sens , que quand il a dit dans l'Ecclésiaste , qu'il SI estimoit le ris une erreur et la joie une trompe- » rie » : Risuui reputawi errorem ; et gaudio dixi : Quid frustra deciperis (0? Depuis notre ancienne

(») EccU. II. a.

désobéissance, Dieu a voulu retirer à soi tout ce qu'il avoit répandu de solide contentement sur la terre; et cette petite goutte de joie qui nous est restée pour rendre la vie supportable, et tempérer par quelque douceur ses amertumes infinies, n'est pas capable de satisfaire un esprit solide. Et certes il ne faut pas croire que ce lieu de confusion, où les bons sont mêlés avec les mauvais , puisse être le séjour des joies véritables. « Autres sont les biens que » Dieu abandonne pour la consolation des captifs ; « autres ceux qu'il a réservés pour faire la félicité 3) de ses enfans » : Aliud solatium capiworam^ aliiid gaudium liberorum (0.

Mais pour vous donner une forte idée de ces plaisirs véritables qui enivrent les bienheureux, philosophons un peu avant toutes choses sur la nature des joies du monde. Car, mes frères, c'est une erreur de croire qu'il faille indifféremment recevoir la joie, de quelque côté qu'elle naisse, quelque main qui nous la présente. Que m'importe, dit l'épicurien , de quoi je me réjouisse , pourvu que je sois content ? Soit erreur, soit vérité , c'est toujours être trop chagrin que de refuser la joie, de quelque part qu'elle vienne. Ceux qui le pensent ainsi, ennemis du progrès de leur raison , qui leur fait voir tous les jours la vanité de leurs joies, estiment leur ame trop peu de chose , puisqu'ils croient qu'elle peut être heureuse sans posséder aucun bien solide, et qu'ils mettent son bonheur, et par conséquent sa perfection , dans un songe. ( Remarquez qu'il ne faut pas distinguer le bonheur de l'ame

C') S. Aug. in Ps. cxxxvi. n. 5, tom. iv, col. i5i(î.

d'avec sa perfection : grand principe ! ) Mais 1« Saint-Esprit prononce au contraire que celui-là est insensé, qui se réjouit dans les choses vaines; que celui-là est abandonné, maudit de Dieu, qui se réjouit dans les mauvaises; et qu'enfin on est mal* heureux, quand on n'aime que les plaisirs que la raison condamne ou qu'elle méprise.

Il faut donc avant toutes choses considérer d'oik nous vient la joie , et quel en est le sujet. Et premièrement, chrétiens, toutes les joies que nous donnent les biens de la terre sont pleines d'illusion et de vanité. C'est pourquoi dans les affaires du monde , le plus sage est toujours celui que la joie emporte le moins. Ecoutez la belle sentence que prononce l'Ecclésiastique : «Le fou, dit-il, indiscret, inconsi- » déré , fait sans cesse éclater son ris ; et le sage à » peine rit-il doucement » : Fatum in risu exaltai vocem suam ; vir autem sapiens vix tacite ridehiti^). En effet, quand on voit un homme emporté, qui ébloui de sa dignité ou de sa fortune , s'abandonne à la joie sans se retenir; c'est une marque certaine d'une ame qui n'a point de poids, et que sa légèreté rendra le jouet éternel de toutes les illusions du monde. Le sage au contraire, toujours attentif aux misères et aux vanités de la vie humame, ne se persuade jamais qu'il puisse avoir trouvé sur la terre , en ce lieu de mort, aucun véritable sujet de se ré* jouir. C'est pourquoi il rit en tremblant, comme disoit l'Ecclésiastique; c'est-à-dire qu'il supprime lui-même sa joie indiscrète par une certaine hauteur d'une ame qui désavoue sa foiblesse , et qui sentant

(•) EccU. XXI. 2 3.

qu'elle est née pour des biens célestes , a honte de se voir si fort transportée par des choses si méprisables.

Après avoir regardé d'où nous vient la joie, il faut encore considérer où elle nous mène. Car , ô plaisirs , où nous menez-vous ? à quel oubli de Dieu et de nous-mêmes? à quels malheurs et à quels désordres ? Ne sont- ce pas les plaisirs déréglés qui ont conseillé tous les crimes? car quel en est le principe universel, sinon qu'on se plaît où il ne faut pas? Donc la raison nous oblige à nous défier des plaisirs : flatteurs pernicieux , conseillers infidèles , qui ruinent tous les jours en nous l'ame , le corps , la gloire , la fortune , la religion et la conscience.

Enfin il faut méditer combien la joie est durable : car Dieu , qui est la vérité même , ne permet pas à l'illusion de régner long- temps. C'est lui, dit le Roi prophète , qui se plaît, pour punir l'erreur volontaire de ceux qui ont pris plaisir à être trompés; « d'anéantir dans sa cité sginte toutes les félicités » imaginaires, comme un songe s'anéantit quand n on se réveille , et qui fait succéder des maux trop M réels à la cour te imposture d'une agréable rêverie »: P^eliit somnium surgenlium , Domine , in civiiate tua imaginem ipsorum ad nihilum rédiges (0.

Concluons donc, chrétiens, que si la félicité est une joie, c'est une joie fondée sur la vérité, Gaudium de ver itate , comme la définit saint Augustin C^). Telle est la joie des bienheureux , non une joie seulement, mais une joiesolide et réelle, dont la vérité

(») Ps. Lxxii. 20. — W Confess. lib. x, cap. xxiii, torn. i,

•j8 POUR LA FÊTE

est le fond , dont la sainteté est l'efTet , dont réternité est la dure'e.

Telle est la joie des bienheureux , dont la ple'nitude est infinie, dont les transports sont inconcevables et les excès tout divins. Loin de notre ide'e les joies sensuelles qui troublent la raison , et ne permettent pas à Famé de se posséder; en sorte qu'on n'ose pas dire qu'elle jouisse d'aucun bien, puisque sortie d'elle-même elle semble n'être plus à soi pour en jouir. Ici elle est vivement touche'e dans son fond le plus intime , dans la partie la plus délicate et la plus sensible ; toute hors d'elle, toute à elle-même ; possédant celui qui la possède ; la raison toujours attentive et toujours contente.

Mais , mes frères , ce n'est pas à moi de publier ces merveilles , pendant que le Saint-Esprit nous représente si vivement la joie triomphante de la céleste Jérusalem , par la bouche du prophète Isaïe. « Je » créerai, dit le Seigneur, un nouveau ciel et une » nouvelle terre ; et toutes les angoisses seront ou- » bliées et ne reviendront jamais u : Obliwioni traditce sunt angustiœ priores , et non ascendent super cor (ï). «Mais vous vous réjouirez, et votre ame >» nagera dans la joie durant toute l'éternité dans les » choses que je crée pour votre bonheur » : Gaudebitis et exultabitis iisque in sempilernum in his quœ ego creo. « Car je ferai que Jérusalem sera « toute transportée d'allégresse, et que son peuple j> sera dans le ravissement » : Quia ecce ego creo Jérusalem exultationem , et populum ejus gaudium. <t Et moi-même je me réjouirai en Jéiusalem , et

(0 /*. Lxv. 16, c^*eijr.

DE TOUS LES SAINTS. ng

» je triompherai de joie dans la félicité de mon » peuple » : Et exultabo in Jérusalem , et gaudebo in populo meo.

Voilà de quelle manière le Saint-Esprit nous représente les joies de ses enfans bienheureux. Puis se tournant à ceux qui sont sur la terre , à l'Eglise militante, il les invite en ces termes à prendre part aux transports de la sainte et triomphante Jérusalem. « Réjouissez-vous, dit-il, avec elle, ô vous qui » Taimez; réjouissez-vous avec elle d'une grande » joie, et sucez avec elle par une foi vive la mamelle » de ses consolations divines , afin que vous abondiez » en délices spirituelles; parce que le Seigneur a » dit : Je ferai couler sur elle un fleuve de paix , et 3) ce torrent se débordera avec abondance : toutes )) les nations de la terre y auront part : et avec la » même tendresse qu'une mère caresse son enfant , » ainsi je vous consolerai , dit le Seigneur » ; Lœtamini cum Jérusalem , et exultate in eâ omnes qui diligitis eam : gaudete cum eâ gaudio ;. . . . ut sugatis et repleamini ah ubere consolationis ejus : ut mulgeatis et deliciis ajfluatis ab omnimoda gloria ejus. Quia hœc dicit Do minus : Ecce ego declinabo super eam quasi fluviuvfi pacis , et quasi torrentem inundantem

gloriam gentium Quomodo si oui m,ater blan-

diatur , ita ego consolabor vos (0, Quel cœur seroit insen3ible à ces divines tendresses? Aspirons à ces joies célestes, qui seront d'autant plus touchantes qu'elles seront accompagnées d'un parfait repos, parce que nous ne les j^ourrons jamais perdre. Quittons, mes frères, tous nos vains plaisirs; c'est la

{})Js. Lxvi. i8, et seq.

8o VOUB LA FETE

maladie qui les désire. « Hélas ! que cet artisan de » tromperies nous joue d'une manière bien puérile, » pour nous empêcher, malgré toute notre avidité » pour la joie , de discerner d'où nous vient la véri- )) table joie » ! Heu ! quàm pueriliter nos ille decipiendi arlifex fallit,.... ut non discernamiis , gaU' dendi avidi, unde venus gaudeamus (0 ! Que de désirs différens sentent les malades! La santé revient, et tous ces appétits déréglés s'évanouissent. Ne mettons point notre bonheur à contenter ces appétits irréguliers que la maladie a fiait naître. Qu'a le monde de comparable [ à ces ineffables douceurs ] ? Mais s'il se vante de donner des joies, il n'ose pas même promettre de vous y donner du lepos : c'est l'héritage des saints , c'est le partage des bienheureux j et c'est par oii je m'en vais conclure.

TROISIÈME POINT

Le repos étemel des bienheureux nous a été figuré dès l'origine du monde, lorsque Dieu ayant tiré du néant ses créatures, et les ayant arrangées dans une si belle ordonnance durant six jours , établit et sanctifia le jour du repos dans lequel, comme dit la sainte Ecriture, « il se reposa de tout son ou- )i vrage (^)». Vous savez assez, chiétiens, que Dieu qui fait tout sans peine par sa volonté, n'a pas besoin de se délasser de son travail ; et vous n'ignorez pas non plus, qu'en consacrant ce joiu' de repos, il n'a pas laissé depuis d'agir sans cesse. « Mon Père , dit j) le Fils de Dieu, agit sans relâche (3)». Et s'il

(0 Julian. Pomer. de VU. ConUmpl. lib. ii , cap. xiii , inter Oper. S. Pivsp. — W Oen. H. a. — t^) Joan. ii. a.

cessoit

DE TOUS LES SAINTS. 8l

cessoit un moment de soutenir Tunivers par la force de sa puissance, le soleil s'e'gareroit de sa roule ^ la mer forceroit toutes ses bornes, la terre branleroit sur son axe; en un mot toute la nature seroit en un moment replongée , je ne dis pas dans Tancien chaos mais dans une perte totale et dans le non être. Quand donc il a plu à Dieu de sanctifier le septième jour, et d'y établir son repos, il a voulu nous faire comprendre, qu'après la continuelle action par laquelle il développe tout l'ordre des siècles, il a désigné un dernier jour , qui est le jour immuable de l'éternité , dans lequel il se reposera avec ses élus : disons mieux , que ses élus se reposeront éternellement en lui-même. Tel est le sabbat mystérieux , tel est le « jour de repos qui est réservé au peuple de Dieu », selon la doctrine de l'apôtre : Itaque relinquitur sahhatismus populo Dei, dit la savante épître aux Hébreux (0.

Le fondement de ce repos des prédestinés, c'est que l'éternité leur est assurée. Car, mes Frères, l'Eternel médite des choses éternelles; et tout l'ordre de ses conseils, par diverses révolutions et par divers changemens , se doit enfin terminer à un état immuable. C'est pourquoi après ces jours de fatigue, après ces jours de l'ancien Adam, jours pénibles, jours laborieux , jours de gémissement et de pénitence , où nous devons subsister et gagner le pain de vie par nos sueurs; nous serons conduits à « la cité » sainte, que Dieu, dit le même apôtre, nous a » préparée (2) » , et où le Saint - Esprit nous assure

(') tithr. IV. 9. — W Hehr. xi. 16.-

Sa POUR LA PÉTE

que « nous nous reposerons à jamais de toutes nos » peines (0 ».

C*est en vue de rëternité de cette cité triomphante, que saint Paul l'appelle « une cité ferme et qui a » un fondement >> : Fundamcnta habentem cwitatem.i.'^). Nul fondement sur la terre. Nous pensons nous reposer ; et cependant le temps nous enlève, et nous sommes la proie de notre propre durée. Fixez un peu vos yeux, et vous verrez tout en mouvement autour de vous. Est-ce donc que tout tourne, ou bien si nous-mêmes nous tournons? Tout tourne, et nous tournons tout ensemble, parce que la figure de ce monde passe. Et si nous ne sentons pas toujours cette violente agitation, Vest que nous sommes emportés avec tout le reste par une même rapidité. Où est donc la solidité et la consistance? En vous , ô sainte Sion , cité éternelle « dont Dieu est Tarchi- 3) tecte et le fondateur » : Cujus artifex et conditor Deus (5). JEn vous est la consistance; parce que sa main souveraine est votre soutien immuable , et sa puissance invincible votre inébranlable fondement. « Efforçons-nous donc , dit le saint apôtre, d'en- »lrer dans ce repos éternel (4) ». Qui de nous ne désii'e pas le repos ? Et celui qui agit dans sa maison , et celui qui travaille à la campagne , et celui qui nayigue sur les mei^ , et celui qui négocie sur la terjç-p, et celui qui sert dans les armées, et celui qui s'intrigue et s'emprçsse dans les cours; tous aspirent de loin à quelque repos ; mais nous le voulons honnête; mais surtout npusle^youlons assuré.

CO A p. XIV. i3. — W Hebr. xi. lO. — (3) Ibid. — (4) Hehr, iv. u.

S'il est ainsi, chrétiens , ne le cherchez pas sur la terre. «Levez -vous, marchez sans relâche, dit le » prophète Michée , parce qu il n'y a point ici de M repos pour vous » : Surgite et ite ^ quia non hahetis hic requiem (0. Entrez un peu avec moi en raisonnement sur cette matière importante; ou plutôt entrez - y avec vous - mêmes ; et pendant que je parlerai , consultez votre expérience. Je laisse les grandes paroles, j'abandonne les grands mouvemens de l'art oratoire, pour peser avec vous les choses froidement et de sens rassis.

Dans cette inconstance des choses humaines, et parmi tant de violentes agitations qui nous troublent ou qui nous menacent, celui-là me semble heureux qui peut avoir un refuge ; et sans cela , chrétiens, nous sommes trop exposés aux attaques de la fortune pour pouvoir trouver du repos. Par exemple, vous vivez ici dans la Cour, et sans entrer plus avant dans l'état de vos affaires , je veux croire que la vie vous y semble douce ; mais certes vous n'avez pas si fort oublié les tempêtes dont cette mer est si souvent agitée , que vous osiez vous fier toutà-fait d cette bonace. Et c'est pourquoi je ne vois point d'homme sensé qui ne se destine un lieu de retraite, qu'il regarde de loin comme un port dans lequel il se jettera, quand il sera poussé parles vents contraires. Mais cet asile que vous vous préparez contre la fortune , est encore de son ressort; et si loin que vous étendiez votre prévoyance , jamais vous n'égalerez les bizarreries. Vous penserez vous

0) Mifih. II. 10.

être muni d'un côté, la ruine viendra de Tautre. Vous aurez tout assuré aux environs , Fëdifice fondra tout à coup par le fondement. Si le fondement est solide, un coup de foudre viendra d'en-haut qui renversera tout de fond en comble. Je veux dire simplement et sans figure , que les malheurs nous assaillent et nous pénètrent par trop d'endroits, pour pouvoir être prévus et arrêtés de toutes parts. Il n'y a rien sur la terre oh nous mettions notre appui, enfans, amis, dignités, emplois, qui nonseulement ne puisse manquer, mais encore ne puisse nous tourner en une amertume infinie ; et nous serions trop novices dans l'histoire de la vie humaine , si nous avions encore besoin qu'on nous prouvât cette vérité. Posons donc que ce qui peut arriver, ce que vous ayez vu mille fois arriver aux autres , vous arrive aussi à vous-mêmes. Car sans doute, mes Frères, vous n'avez point parmi vos titres de sauvegarde contre la fortune : vous n'avez ni de privilèges, ni d'exemptions contre les communes foiblesses. Faisons donc qu'il arrive que l'espérance de votre fortune, que votre bonheur, vos établissemens soient troublés , renversés par quelque disgrâce imprévue , votre famille désolée par quelque mort désastreuse , votre santé ruinée par quelque cruelle maladie ; si vous n'avez quelque lieu d'abri où vous vous mettiez à couvert, vous essuierez tout du long la fureur des vents et de la tempête. Mais où trouverez-vous cet abri ? Jetez les yeux de tous côtés ; le déluge a inondé toute la terre ; les maux en couvrent toute la surface ; et vous ne trouverez pas même où mettre

DE TOUS LES s Al jyx s. 8;)

le pied. Il faut chercher donc le moyen de sortir de toute Tenceinte du monde.

Il est vrai qu'il y a une partie de nous-mêmes sur laquelle la fortune n'avoit aucun droit ; notre esprit, notre raison , notre intelligence. Et c'est la faute que nous avons faite : ce qui ëtoit libre et inde'pendant, nous l'avons été engager dans les biens du monde, et par-là nous l'avons soumis comme tout le reste aux prises de la fortune. Imprudens ! la nature même a enseigné aux animaux poursuivis, quand le corps est découvert, de cacher la tête : nous dont la partie principale étoit naturellement à couvert de toutes les insultes , nous la produisons toute au dehors, et nous exposons aux coups ce qui étoit inaccessible et invulnérable. Que reste -t-il donc maintenant, sinon que démêlant du milieu du monde cette partie immortelle, nous l'allions établir dans la cité sainte que Dieu nous a préparée?

Peut-être que vous penserez que vous ne pouvez vous établir où vous n'êtes pas, et que je vous parle en vain de la terre et de là sûreté du port , pendant que vous voguez au milieu des ondes. Eh quoi ! ne voyez-vous pas ce navire qui, éloigné de son port, battu par les vents et par les flots, vogue dans une mer inconnue ? Si les tempêtes l'agitent , si les nuages couvrent le soleil ; alors le sage pilote craignant d'être emporté contre des écueils, commande qu'on jette l'ancre; et cette ancre fait trouver à son vaisseau la consistance parmi les flots , la terre au milieu des ondes, et une espèce de port assuré dans l'immensité et dans le tumulte de l'océan. Ainsi,

86 roun la fête

, dit le saint apôtre, « Jetez au ciel votre espérance , » laquelle sert à votre ame comme d'une ancre M ferme et assurée » : Quam sicut anchoram liahemus animœ tutain ac firmcun (0. Jetez cette ancre sacrée, dont les cordages ne rompent jamais, dans la bienheureuse terre des vivans ; et croyez qu'ayant trouvé un fond si solide, elle servira de fondement assuré à votre vaisseau, jusquà ce quil arrive au port.

Mais, Messieurs, pour espérer, il faut croire. Et c'est ce qu'on nous dit tous les jours : Donnez-moi la foi, et je quitte tout; persuadez-moi de la vie future, et j'abandonne tout ce que j'aime pour une si belle espérance. Eh quoi! homme, pouvez-vous penser que tout soit corps et matière en vous? Quoi! tout meurt, tout est enterré? Le cercueil vous égale aux bêtes, et il n'y a rien en vous qui soit au-dessus? Je le vois bien, votre esprit est infatué de tant de belles sentences, écrites si éloquemment en prose et en vers, qu'un Montaigne, je le nomme, vous a débitées; qui préfèrent les animaux à l'homme , leur instinct à notre raison , leur nature simple , innocente et sans fard , c'est ainsi qu'on parle , à nos rafiinemens et à nos malices. Mais, dites-moi, subtil philosophe, qui vous riez si finement de l'homme qui s'imagine être quelque chose, compterez-vous encore pour rien de connoître Dieu ? Connoître une première nature, adorer son éternité, admirer sa toute-puissance, louer sa sagesse, s'abandonner à sa providence , obéir à sa volonté, n'est-ce rien qui

(0 Uébr. VI. 19.

DE TOtJS LES SAINTS. 8j

ûOift distingue des bétes? Tous les saints, dont nous honorons aujourd'hui la glorieuse mémoire, ont- ils vainement espe'ré en Dieu, et n'y a-t-il que les épicuriens brutaux et les sensuels qui aient connu droitement les devoirs de l'homme ? Plutôt ne .voyez-vous pas que si une partie de nous-mêmes tient à la nature sensible, celle qui connoît et qui aime Dieu, qui conséquemment est semblable à lui, puis {ue lui-même se connoît et s'aime, dépend nécessairement de plus hauts principes ? Et donc ! que les élémens nous redemandent tout ce qu'ils nous prêtent, pourvu que Dieu puisse aussi nous redemander cette ame qu'il a faite à sa ressemblance. Périssent toutes les pensées que nous avons données aux choses niortelîes ; mais que ce qui étoit né capable de Dieu soit imnior tel' comme lui. Par conséquerit , homme sensuel, qui ne renoncez à la vie future que pai^ce que vous' craignez les' justes supplices, n'espérez plus au néant; non, non, n'y espérez plus : voulez-le, ne le voulez pas, votre éternité vous est assurée. Et certes il ne tient qu'à vous de la rendre heureuse : mais si vous refiisez ce présent divin, une auti'e éternité vous attend; et vous vous rendrez digne d'un niai éternel, pour avoir perdu volontairement un bièti qui le pouvoit être. Entendez-vous ces v-érités? Qu'avez -vous' à*' le uif opposer? Les croyez-vous à l'épreuve de vos frivoles raisonnemens et de vos fausses railleries ? Murmurez et raillez tant qu'il vous plaira; le Tout-puisiint a ses règles qui ne changeront ni pour vos murmures ni pour vos bons mots; et il saura bien vous faire

88 l»OUR LA FÊTÉ

sentir quand il lui plaira , ce que vous refusez maintenant de croire. Allez, courez -en les risques, montrez -vous brave et intrépide , en hasardant tous les jours votre éternité. Ah! plutôt, chrétiens, craignez de tomber en ses mains terribles. Remédiez aux désordres de cette conscience gangrenée. Pécheurs , il y a déjà trop long-temps que « l'enflure » de vos plaies est sans ligature, que vos blessures in- » vétérées n'ont été frottées d'aucun baume » : Vulnus et Iwor^ etplaga tumens ; non est circumligata, nec curata medicamine , neque fota oleo (0. Cherchez un médecin qui vous traite ; cherchez un confesseur qui vous lie par une discipline salutaire : que ses conseils soient votre huile : que la grâce du sacrement soit un baume bénin sur vos plaies. Ou si vous vous êtes approchés de Dieu , si vous avez fait pénitence dans une si grande solennité ; allez donc désormais et ne péchez plus. Quoi ! ne voulez-vous rien espérer que dans cette vie ? Ah ! ce n'est point la raison , c'est le dépit et le désespoir qui inspirent de telles pensées. S'il étoit ainsi, chrétiens, si toutes nos espérances étoient renfermées dans ce siècle , on auroit quelque raison de penser que les animaui^ l'emportent sur nous. Nos maladies, nos inimitiés, nos chagrin$ , nos ambitieuses folies , nos tristes et malheureuses prévoyances qui avancent les maux, bien loin d'en empêcher le cours, mettroient nos misères dans le comble. Eveillez-vous donc, ô enfans d'Adam; mais plutôt éveillez -vous, ô enfans de Dieu, et songez au lieu de votre origine.

• (•) Is. 1. 6.

SiRE, celui-là seroit haï de Dieu et des hommes, qui ne souhaiteroit pas votre gloire même en cette vie, et qui refuseroit d'y concourir de toutes ses forces par ses fidèles services. Mais certes je trahirois votre Majesté, et je lui serois infidèle, si je bornois mes souhaits pour elle dans cette vie périssable. Vivez donc toujours heureux, toujours fortuné, victorieux de vos ennemis , père de vos peuples : mais vivez toujours bon, toujours juste, toujours humble et toujours pieux , toujours attaché à la religion , et protecteur de l'Eglise. Ainsi nous vous verrons toujours roi, toujours auguste, toujours couronné, et en ce monde, et en Fautre. Et c'est la félicité que je vous souhaite, avec le Père, le Fils et le Saint- Esprit.

9<> yOUR LA PÊTE

Page 1