‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 4)Chapitre 1 sur 58 · SUR LA PAIX FAITE ET ANNONCÉE PAR J. C · texte numérisé non relu

SUR LA PAIX FAITE ET ANNONCÉE PAR J. C

Combien extraordinaire la manière dont cette paix a été conclue; moyen dont Jésus-Christ s'est servi pour nous la procurer. Obliga« tion de renoncer à tous ses attachemens criminels, et de quitter toutes ses intelligences avec le monde , pour y participer. Rétablissement du commerce entre le ciel et la terre , fruit de celle paix. Comment est-elle accompagnée de toutes les marques d'une parfaite réunion.

Vcnit Jésus, et stetil in medio, et dixit eis : Pax vobis.

Jésus vint, et se tint au milieu d'eux , et leur dit: La paix soit avec vous. Joan. xx. ig.

LiA justice et la paix sont deux intimes amies; elles se baisent, dit le roi prophète, et se tiennent si étroitement embrasse'es, que nulle force n'est capable de les désunir : Justitia et pax osculalœ sunt (0. Où la justice n'est pas reçue > il ne faut pas espérer que la paix y vienne ; et c'est pourquoi les crimes des hommes ayant chassé la justice par toute la terre, la paix aussi les avoit quittés et s'étoit retirée au ciel, qui est le lieu de son origine. Mais après que la mort de notre Sauveur a eu rétabli la

(*) Ps. x.xxxiy. 1 1 .

4 SURL\PAIX

justice par la rémission des péchés, la paix , sa fidèle compagne, a commencé de paroître aux hommes avec ce visage tranquille qui porte la joie dans le fond des cœurs. Pax vohis : « La paix soit avec j) vous », dit le Fils de Dieu : et saint Paul publiant par toute la terre la paix que le Fils de Dieu nous a méritée , écrit aux Romains ces grandes paroles : « Etant donc justifiés par la foi , nous sommes en paix » avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ (0 » ; reconnoissant bien, chrétiens, qu'on ne peut être en paix avec Dieu, sans être revêtu de sa justice. Cette paix accordée entre Dieu et l'homme par la médiation du sauveur Jésus, étant le sujet principal de notre évangile , sera la matière de ce discours.

Le déluge est passé, les cataractes du ciel se sont refermées : Jésus-Christ ayant soutenu tous les flots de la colère divine, qui venoient accabler les hommes ; les eaux maintenant se sont retirées, la colombe s'approche de nous avec une branche d'olive, Jésus- Christ s'avance au milieu des siens, et leur annonce que la paix est faite; Et dixit eis : Pax vobis. A ce mot de paix , chrétiens, tous les cœurs sont saisis de joie, tous les troubles s'évanouissent, toutes les premières terreurs se dissipent-, les apôlres épouvantés se rassurent voyant le Seigneur, et ne se lassent d'admirer celui qui ayant été par sa grâce l'unique négociateur de cette paix, leur en vient encore luimême donner la nouvelle : Ga\^isi suiit discipuli viso Domino ('^).

Les apôtres ne sont pas les seuls qui doivent se

(») Rom. r. I. -'i*)Joan. xx. 20.

rejouir en notre Seigneur de ce traite' de paix admirable ; et comme nous y avons e'te' compris avec eux, nous devons participer à leur joie commune. Donc, mes Frères, réjouissons-nous, et rendons grâces au divin Jésus delà paix. Nous étions des sujets rebelles qui nç pouvions éviter la juste vengeance qui étoit due à notre révolte; et enfin notre souverain nous donne la paix. O Dieu, qui nous dira le secret de cette importante négociation? de quelle sorte s'est fiiit ce traité? quelles conditions nous a-t-on données? quels fruits recevra la nature humaine de cette sainte et divine paix? Cest ce qu'il faut tâcher de vous faire entendre ; et trois circonstances de notre évangile nous en donneront l'éclaircissement.

Je remarque premièrement que Jésus paroissant au milieu des siens, et leur donnant le salut de paix, « il leur montre en même temps ses mains et ses )> pieds » : Et clnn hoc dixisset , oitemlit cis maniL^ etpedesi^); c'est-à-dire, les cicatrices de ses plaies sacrées. Je vois secondement, dans mon Evangile, que les apôtres étoient retirés , que « les portes » étoient fermées » ; Et fores esscnt clausœ ('^) : nul n'y pouvoit entrer que le Fils de Dieu ; si bien que, les voyant séquestrés du monde, il vint tout à coup leur donner la paix ; Pax uobis. Et il redoubla encore une fois cette bienheureuse salutation, lorsqu'il vit qu'ils le regardoient, et ne s'attachoient qu'à lui seul ; Dixit ergo eis iterum : Pax vobis (5). Enfin la troisième chose que j'ai observée, c'est qu'il leur fait présent de ses dons célestes , il leur donne son 6aint-Esprit : Accipile Spirilum sanctum (4). 11 les

(0 Luc. XXIV. 4o. — [?) Joan. xx. 1 9. — '\^) Ibid. 21. — \:\)Jbid. a -î.

envoie par toute la terre le porter à tous les fidèles : « Comme mon Père m'a envoyé, ainsi, dit-il, je » vous envoie » : allez-vous-en étendre par tous les peuples la grâce qui vous a été accordée ; « Ceux )> dont vous remettrez les péchés, j'entends qu'ils i> leur soient remis >> : Sicut misa me Pater j et ego mitto vos ;..,, quorum, rem.iseritis peccata , rem,ittuntur eis (0. Voilà trois circonstances de notre évangile, lesquelles. Messieurs, si nous entendons, nous y lirons manifestement toute l'histoire de notre paix. Vous demandez par quels moyens elle a été faite ; et le Fils de Dieu vous montre ses plaies : vous désirez en savoir les conditions ; regardez dans son Evangile ses disciples séquestrés du monde, qui n'ont d'attachement qu'à lui seul : vous en voulez enfin connoître les fruits; voyez le Saint-Esprit répandu , et les dons du ciel versés sur les hommes.

Mais peut-être que ce mystère de paix ne vous paroît pas encore assez clairement; mettons-le, s'il se peut, dans un plus grand jour, et réduisons en peu de paroles tout Tordre de notre dessein , sur le fondement de notre évangile. Ma proposition générale, c'est que le Fils de Dieu a fait notre paix; eï pour vous en expliquer le particulier, je dirai premièrement, chrétiens, que le moyen dont il s'est servi, c'a été sa mort, et c'est ce qu'il nous enseigne en montrant ses plaies : secondement, je vous ferai voir que la condition qu'il nous impose, c'est de renoncer aux intelligences que nous avions avec le monde et les autres ennemis de Dieu ; cjest pourquoi il ne donne sa paix qu'à ceux qu'il trouve retirés du

(*)/(wn. XX. 21 ,33.

monde. Enfin je conclurai ce discours, en vous proposant les fruits admirables de cette sainte et divine paix , par le rétablissement du commerce entre le ciel et la terre ; et c'est ce que le Fils de Dieu nous fait bien entendre , en donnant son esprit à ses saints apôtres , et les envoyant par tout Tunivers pour y re'pandre de toutes parts les trésors célestes. C'est en peu de mots , chrétiens , toute l'histoire de notre paix : la mort du Fils de Dieu en est le moyen ; renoncer aux intelligences , la condition ; le commerce rétabli , la suite et le fruit. Soyez attentifs, chrétiens; et s'il reste quelque obscurité, elle sera bientôt dissipa avec le secours de la

grâce.

PREMIER POINT

Pour vous expliquer la manière dont s'est faite la paix de Dieu et des hommes, j'avancerai d'abord une chose qui n'a d'exemple dans aucune histoire; que cette paix se devoit conclure par la mort violente de l'ambassadeur qui étoit député pour la négocier. Voilà une proposition inouie parmi tous les peuples du monde j mais que la doctrine de l'Evangile noos fait voir très-indubitable. Que Jésus-Christ soit l'ambassadeur du Père éternel, et son ambassadeur pour traiter la paix; toute l'Ecriture nous le témoigne; il se dit toujours l'envoyé du Père, et son envoyé vers les hommes : et qu'il soit envoyé pour traiter la paix, non - seulement ses paroles, mais tout l'ordre de ses desseins le fait bien connoître. C'est pourquoi saint Paul assure qu' « il est notre paix » : Ipse enim est pax nostra (0; et que

{*) ^ffhes. II. 14.

s SUR LÀ PAIX

le sujet de sa mission , c est la réconciliation de notre nature : « Dieu e'toit dans le Christ se re'conciliant » le monde » : Deus erat in Chris to immdum reconcilians sibi{^). Combien devoit être ve'ne'rable aux hommes ce grand et ce'leste envoyé du Père î outre la dignité de sa personne , nous le pouvons encore aisément juger par le titre d'ambassadeur, et d'ambassadeur de la paix.

Qu'est -il nécessaire que je vous rapporte ce que nul de mes auditeurs ne peut ignorer, que la personne des ambassadeurs est sacrée et inviolable. C'est comme un traité solennel, où la foi publique du genre humain est intervenue, que l'on puisse députer librement pour traiter de la paix et de l'alliance, ou des intérêts communs des Etats; et violer cette loi consacrée par le droit des gens , et que la barbarie même n'a pas effacé dan^ les âmes les plus farouches, c'est se déclarer ennemi public de la paix, delà bonne foi, et de toute la nature humaine : Dieu même, comme protecteur de la société du genre humain j est intéressé dans cette injure ; tellement que celle que l'on fait aux ambassadeurs n'est pas seulement une perfidie, mais une espèce de sacrilège.

Et voici que Jésus, Fils du Dieu vivant, le divin Jésus, Jésus envoyé aux hommes pour faire leur paix , ô commission sainte et vénérable , a été maltraité par eux jusqu'à être attaché à un bois infâme. Toute la majesté de Dieu est violée manifestement par cette action; non-seulement parce qu'il est son ambassadeur, mais encore parce qu'il est son Fils

0)//. Cor. V. 19.

bien-aimé. Et néanmoins, 6 prodige étrange, cette mort, qui devoit rendre la guerre éternelle , c'est ce qui conclut l'alliance : ce qui a tant de fois armé les peuples , a désarmé tout à coup le Père éternel ; et la personne sacrée de son envoyé ayant été violée par un si indigne attentat, aussitôt il a fait et signé la paix. Voici un mystère incroyable : Dieu est irrité justement contre la malice des hommes; et lorsque, par le meurtre de son envoyé, de son Christ, de son Fils unique , ils ont ajouté le comble à leurs crimes , c'est alors qu'il commence d'oublier les crimes.

Qui sera le sage et l'intelligent qui nous développera ce secret, et qui nous apprendra nettement ce que Dieu a trouvé de si agréable dans la mort de son Fils unique, qu'elle lui ait fait pardonner les péchés du monde? Ce sera, Messieurs, saint Augustin qui nous en donnera le fondement dans les traités qu'il a faits sur la première épîlre de saint Jean (0 ; il a remarqué comme trois principes de la mort de notre Seigneur. Il a , dit-il , été livré à la mort par trois sortes de personnes : il a été livré par son Père; saint Paul : « 11 n'a point épargné son propre Fils, » mais il l'a livré pour nous tous (^) ». 11 a été livré par ses ennemis; Judas l'a livré aux Juifs: Ego i»ohis eum tradam Ç>) ; les Juifs l'ont livré à Pilate : Tradiderunt Pontio Pilato prœsidi{^) ; Pilate l'a livré aux soldats pour le mettre en croix : Tradidit militibus ad crucijigendum (5). Non -seulement. Messieurs, il a été livré par son Père, et livré par ses ennemis, mais encore livré par lui-même. Saint

(») Tract. VII , «. 7 , tom. ni, part, ii , col. 874 , S']5. — (') Bom. vin. Sa.— .(3) 3fatt. xxvi. i5.— (41 lùiJ. xxvii. 2. — (5) /^/j. 26.

lO SURLAPAIX

Paul en est touché jusqu'au fond de Famé, lorsqu'il écrit ainsi aux Galates : « Ce que je vis maintenant, » je vis en la foi du Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est » livré lui-même pour moi » ; Et tradidit semetipsum pro me (0. Voilà donc le Fils de Dieu livré à la mort par de différentes personnes et par des motifs bien opposés. Son Père l'a livré pour satisfaire à sa justice irritée; « Il ne lui a pas pardonné » ; Nonpepercit^ dit saint Paul (2) : Judas l'a livré par avarice ; les Juifs par envie; Pilate par lâcheté; et lui-même par obéissance.

Dans ces volontés si diverses, il nous faut rechercher, mes Frères , ce qui a pu faire la paix des hommes; et pour cela il est nécessaire d'en examiner les différences. Chose étrange , Messieurs ; nous trouvons dans un même fait, le Père et le Fils, Judas et Pilate et les Juifs. Tous livrent le Fils de Dieu au supplice; tous le livrent par leur volonté, et néanmoins la volonté des uns est très-bonne, et celle des autres est très-criminelle : ce sont les motifs qui les distinguent. Le Père et le Fils y ont concouru par une bonne volonté ; ça été par l'amour de la justice : Judas au contraire et les Juifs par une volonté très-méchante; ça été pour contenter leurs mauvais désirs. Voilà déjà quelque différence ; mais nous ne voyons pas encore bien distinctement ce qui a produit notre paix : il est temps enfin de le dire.

Mettons ce mystère en plein jour , et voyons ce qui nous a réconciliés. Les Juifs ont livré Jésus- Christ; et en le livrant par envie, ils ont ajouté le

(»} Gai. II. 20. — » Rom. viii. Sa.

comble à l'iniquité : ce n'est pas pour faire la paix, ni pour attirer le pardon des crimes. Le Père éternel l'a livré aussi ; il l'a fait par une volonté équitable : il s'est pris à la caution , la partie principale étant insolvable ; il a exigé de la caution le paiement de la dette : sans doute cette pensée étoit juste ; mais je ne vois pas encore notre paix conclue : je vois au contraire un Dieu qui se venge , et qui exige ce qui lui est dû, de son propre Fils; il faut autre chose , mes Frères, pour la réconciliation de notre nature. Mais entre ces Juifs médians et injustes, et un Dieu juste, mais sévère; entre ces hommes injustes qui , multipliant leurs crimes, augmentent leurs dettes, et ce Père rigoureux qui exige si sévèrement ce qui lui est dû; je vois un Fils soumis et obéissant, qui prend sur soi volontairement et tout ce que les hommes doivent et tout ce que le Père peut exiger : ce que Dieu a ordonné par justice , ce que les hommes ont accompli par envie, il l'accepte humblement par obéissance. Chrétiens, ne craignons plus, notre paix est faite : Dieu exige ; Jésus-Christ le paie : les hommes multiplient leurs dettes; mais Jésus-Christ se charge encore de cette nouvelle obligation ; sou mérite infini est capable de porter et de payer tout. Si tous les hommes sont dûs, comme des victimes, à la justice divine, une victime de la dignité du Fils de Dieu peut remplir la place de toutes les autres.

Mais le sang versé de son Fils irrite de nouveau sa colère : il est vrai ; mais ce même sang peut appaiser aussi sa colère. En tant que répandu par les Juifs, ce sang de Jésus-Christ crie vengeance ; en tant que

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présenté par Je'sus-Ghrist , ce même sang crie miséricorde: mais la voix que Jésus-Christ pousse est sans doute la plus puissante ; quelque grande que soit la malice d'un attentat commis contre un Dieu, il y a encore plus de dignité dans Tobéissance d'un Dieu : ainsi la miséricorde l'emporte ; et voilà ce grand mystère du christianisme. L'ambassadeur est mort, et la paix enfin est conclue. Ne parlons plus du crime des Juifs, parlons de l'obéissance du Fils de Dieu: ceux-là qnt commis un meurtre exécrable : celui-ci a accepté une mort honteuse avec une humilité sans exemple; et cette mort acceptée est capable d'effacer le meurtre commis. « Qu'ils viennent seulement , ces bourreaux » qui. ont mis la main sur Jésus-Christ; qu'ils vien- >) nent, dit saint Augustin (0, boire par la foi ce » sang qu'ils ont répandu par la cruauté, et ils trou- » veront leur rémission même dans le sujet de leurs » crimes » . Si la grâce, si le pardon , si la paix et l'alliance s'étend jusqu'à eux*, eh ! que peuvent craindre les autres ?

Non, mes Frères, ne doutons plus que nous ne soyons réconciliés. Allons au cénacle avec les apôtres recevoir de Jésus -Christ le salut de paix, et adorer ses plaies qu'il leur montre. Je ne m'étonne plus si rpA'angéliste remarque que le Fils de Dieu leur donnant la paix, « leur découvre ses pieds et ses » mains percés » ; Et ostendit eis manus elpedes ('^) : c'est que ces blessures ont fait notre paix ; c'est qu'il veut que nous en lisions le traité, la conclusion, la ratification infaillible , dans ces cicatrices sacrées. 11 les veut porter jusque dans le ciel; afin que si son

(0 Semi. Lxxvii, n. 4 , toni. \ , col. ^0.0. — W Luc. xxiv. !\o.

FAITE PAR JÉSUS-CHRIST. l3

Père s'irrite contre la malice des hommes , il puisse continuellement lui représenter, dans ces divines blessures, une image du sacrifice qui Ta appaise'. Il nous a laissé sur la terre une image de ce sacrifice dans l'adorable eucliaristie : il en a aussi emporté une dans le ciel ; dans les empreintes de ces plaies sacrées. C'est là toute notre espérance ; c'est l'unique appui des pécheurs. Cet agneau mystique de l'Apocalypse , qui paroît toujours devant le trône, et y paroît « toujours comme mort » ; tanguant occi- 5w/n(0; c'est-à-dire, ce divin Jésus qui se montre au Père céleste avec les marques de sa mort sanglante, avec ces cicatrices salutaires encore toutes fraîches et toutes vermeilles , toutes teintes , si je l'ose dire, de ce sang précieux et innocent qui a pacifié le ciel et la terre ; c'est ce qui me fait approcher du trône de Dieu avec une pleine confiance ; sachant bien que «si j'ai péché, j'ai un avocat près du Père, j) Jésus- Christ le Juste ip) ». Mais que cette confiance, Messieurs, n'entretienne pas notre dureté, et ne nous endorme pas dans nos crimes. Ces plaies, qui paroissent pour nous dans le ciel, paroîtront contre nous dans le jugement : Videhunt in quem transjixerunti^) : « Ils verront celui qu'ils ont percé » ; ils verront les cicatrices de ces plaies sacrées qui font maintenant notre paix, mais qui crieront alors hautement vengeance contre notre endurcissement , et contre l'ingratitude de ceux qui n'auront pas accompli la condition que ce bienheureux traité nous impose.

(») uépoc. y. 6. — (*) /. Joan. ii. i . — 0) Joan. xix. Sj.

l4 SUR LA. PAIX

SECOND POINT

Durant le temps de notre révolte , nous avons pris des engagemens, nous avons entretenu des correspondances avec les ennemis de notre prince-, et, comme dit le prophète Isaïe , « nous avons fait un » traite' avec la mort , et lié une société avec l'enfer a : Percussimus fœdus cuin morte ^ et cum infernofecimus pactum (0; c'est-à-dire, que nous sommes entrés avec le monde dans des attachemens criminels. Maintenant, pour jouir du bénéfice de cette paix que notre céleste Médiateur a négociée , il faut renoncer à tous ces traités, et rompre pour jamais ces intelligences : c'est la condition qu'on nous impose , et elle est couchée en termes formels dans le même prophète Isaïe : Delebitur fœdus vestruni cum morte^ et pactum vestrum cum înferno non stabiti"^) : «Votre » traité avec la mort sera cassé, votre pacte avec » l'enfer ne tiendra pas ».

Pour entendre solidement cette unique condition de notre paix, il faut remarquer avant toutes choses avec saint Augustin en divers endroits j mais il le dit admirablement sur le psaume cent trente-six, qu' « il M y a deux cités diverses , mêlées de corps , séparées )> de cœur, qui suivent, dit-il, le courant du siècle, » jusqu'à ce que le siècle finisse » : Buas cwitates ^ permixtas sihi intérim corpore, et corde separatas , currere per ista volumina sœculorum usque in fi~ nem (5) : Tune enferme dans son enceinte les enfans de Dieu, et se nomme Jérusalem; l'autre contient

(0 Is. xxvm. i5. — W Ibid. i8. — ^3) InPsal. cxxxyi , n. i , tomiVfCol. i5i3.

FAITE PAR JÉSUS-CHRIST. l5

les liommes du monde , et s'appelle Babylone. Il n'est rien de si opposé que ces deux villes. Babylone, dit saint Augustin (ï) , a pour sa lin la paix temporelle; et la sainte Jérusalem se propose la paix de l'éternité. Les princes en sont ennemis, les coutumes toutes dissemblables, les lois entièrement opposées. Saint Paul distingue deux sortes de lois (2) : il y a la loi de l'esprit ; elle gouverne dans Jérusalem : il y a la loi de la chair; elle règne dans Babylone. Les citoyens de Jérusalem ne doivent jamais sortir ses murailles; tout commerce leur est interdit avec cette cité criminelle , de peur qu'ils ne souillent leur pureté dans ses continuelles profanations.

Mais où donc pourra-t-on bâtir celte cité innocente? quelles montagnes assez hautes, quelles mers et quel océan assez vaste sera capable de la séparer de cette autre cité corrompue? Ne recherchons pas, chrétiens , une place qui la sépare ; elle ne doit pas en être éloignée par la distance des lieux : dessein certainement bien étrange. Jérusalem est bâtie au milieu même de Babylone; ces peuples, dont les lois sont si différentes et les desseins si incompatibles, enfin qui ne doivent point avoir de commerce ensemble, sont néanmoins mêlés par toute la terre. D'où vient ceci? grand Dieu, quelle étrange confusion ! vous qui avez si sagement et avec tant d'ordre rangé chaque chose en sa place, pourquoi ne voulez-vous point séparer les bons de la troupe des méchans et des impies? « Ils seront, dit saint Au- » gustin (^) , mêlés de corps , mais ils seront séparés

(0 In PsaL cxxxvi ,«. a, gqI. i5i4, etseq. — W Rom. vu. aS.— . (^) LocQ mox ciùato.

i6 Sun LA PAIX

» de cœur «. Ce n'est pas ici le lieu, chrétiens, de chercher la raison de ce mélange; disons seulement, en passant , que ce même Dieu tout-puissant qui a sauve' les enfans dans la fournaise, et Daniel parmi les lions; qui a garde' la famille de Noe' sur un bois fragile contre la fureur inévitable des eaux universellement débordées, et celle de Lot de l'embrasement et des monstrueuses voluptés de Sodome ; qui a fait luire à ses enfans une merveilleuse lumière parmi ces ténèbres épaisses qui enveloppoient toute l'Egypte : ce même Dieu a entrepris de fiire éclater son pouvoir, en conservant l'innocence dans le cœur des siens , au milieu de la dépravation générale. Mener une vie innocente loin de la corruption commune, ce n'est pas une épreuve assez difficile pour connoître la fidélité de ses serviteurs; mais les laisser avec les méchans , et leur faire observer la justice; leur faire respirer le mênie air, et les préserver de la contagion ; les laisser mêlés dans l'extérieur, et rompre le commerce au dedans, l'œuvre est digne de sa puissance, l'épreuve est digne de ses élus; c'est pourquoi Dieu a voulu établir cet ordre.

Mais, chrétiens, qu'il est mal suivi! nous, qui sommes par notre baptême les citoyens de Jérusalem , que nous avons de commerce avec cette ville ennemie ! Nous nous embarquons tous les jours sur les fleuves de Babylone. Qu'est-ce à dire ceci, mes Frères? quels sont ces fleuves de Babylone? Saint Augustin nous l'expliquera. « Les fleuves de Baby- » lone, dit-il, c est tout ce qu'on aime et qui passe « : Flumina Bahylonis , sunt omnia quœ hîc amantur

et

et transeunt (0; c'est-à-dire, les biens périssables. Nous voyons ces fleuves passer devant nous , ces fleuves des plaisirs du monde ; nous voyons les voluptés couler devant nous, les eaux nous en semblent claires, et dans l'ardeur de l'e'te', on trouve quelque douceur à s'y rafraîchir; le cours en paroît tran- 4)uille, et on s'embarque aisément dessus; et on entre bien avant par ce moyen dans le commerce de cette cité criminelle. Mais que sit^nifie ce commerce? Il est bien aisé de l'entendre : ce n'est pas seulement, Messieurs, être emporté quelquefois par les fleuves de Babylone; c'est y entretenir ses intelligences, c'est y avoir ses parties liées : c'est être de ces intrigues malicieuses, de ces cabales de libertinage , enfin c'est avoir le cœur attaché où Dieu ne le permet pas. Ceux qui sont du monde de cette manière, n'en sont pas seulement par emportement; ils en sont par traités exprès, par une formelle conspiration contre la profession chrétienne : c'est ce traité avec la mort , c'est cette alliance avec l'enfer : la paix de Jésus-Christ n'est pas pour eux , s'ils n'acceptent la condition de quitter aujourd'iiui ces intelligences. Mais, chrétiens, qu'il est malaisé de tirer d'eux ce consentement; que le cœur est violenté lorsqu'il faut abandonner cet ancien commerce. La solennité pascale est venue , où la voix publique de toute l'Eglise presse les pécheurs les plus endurcis à retourner à Dieu par la pénitence : combien ce cœur a-t-il combattu? combien a-t-il eu de peine à se rendre? Enfin il est venu à ce tribunal où Jésus-Christ accorde la paix à quiconque y vient chercher sa mi-

(»;/w Psul. cxxxvi, n. 3, ubi siiprd.

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sëricorde. Eli bien ! as-tu accepté la condition? as-tu renonce' de bonne foi à ces intelligences secrètes où t'avoit engagé ta rébellion ? C'est ce que Dieu exige de nousj et saint Paul nous en montre la nécessité par ces paroles convaincantes : « Si nous sommes » des créatures nouvelles, donc nos anciennes pen- » sées sont évanouies, tout doit être nouveau g0 » nous ; et tout cela vient de Dieu , qui nous a ré- 3) conciliés par Jésus-Christ (0 » : c'est-à-dire , si nous l'entendons, que vous étant réconciliés, vous ne devez pas vivre de la même sorte , ni avoir les mêmes correspondances que lorsque vous étiez séparés de Dieu. Maintenant que vous êtes rentrés en paix avec lui , la nouvelle obligation de ce traité demande que vous preniez d'autres liaisons : Cetera transierunl; ecce fada siint omnia no^a, /

Entrons donc, mes Frères, avec les apôtres dans cette retraite mystérieuse ; vivons désormais séparés du monde et de toutes ses vanités, et de toutes les intelligences que nous y avons contractées contre le service de Dieu. Ce sera dans cette retraite que Jésus- Christ viendra nous donner le salut de paix; si nous n'y avons pas les joies de la terre , nous aurons la joie de voir le Seigneur; si la source des plaisirs mortels est tarie pour nous, nous y aurons les plaies de Jésus, sources inépuisables de douceurs célestes. Enfin le commerce du monde rompu ne sera pas capable de nous affliger, si nous y méditons sérieusement le commerce rétabli avec le ciel par la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ j et c'est ce qui me reste à vous dire.

C')//. Cor.v. 17.

FAITE PAR JÉSUS-CHRIST. ig

TROISIÈME POINT

C'est notre charitable Ambassadeur qui a rétabli en sa personne le commerce entre le ciel et la terre : il est venu du ciel, qui est son pays et son naturel he'ritage; il est entre' en société avec les habitans de la terre, et étant dans cette nation étrangère, « il » y a exercé, dit saint Augustin, un saint et admi- » rable trafic ». Il a pris de nous les fruits malheureux qu'a produits cette terre ingrate : et que nous a-t-il donné en échange? car c'est ce qu'il faut pour le trafic. Il nous a apporté les biens véritables que produit cette céleste patrie, la grâce, la miséricorde, le Saint-Esprit : Hœc cnim mira commutatio fada est, etdi^ina sunt peracta coniniercia , mutatio rerum celehrata in hoc mundo à Negotiatore cœlesCi, f^enit accipere contumclias , dare honores ; venit haurire dolorern , dare salutem ; venit subirc mor^ ieni , dare vilam (0. Je vois dans l'histoire de mon Evangile, qu'il le répand abondamment sur ses disciples , par le souffle de sa bouche divine : « Recevez, 3) dit-il, le Saint-Esprit ('^) v. Il envoie ses disciples par tout l'univers, pour y publier la paix, l'amnistie, l'abolition générale de tous les péchés , et faire part à tous les croyans des grâces célestes qu'ils ont reçues. Mais je laisse toutes ces choses; afin que je vous découvre une belle doctrine de notre Evangile , touchant le rétablissement du commerce entre le ciel et la terre , en conséquence de la paix conclue.

C'est une chose d'expérience , que lorsque deux Etats sont ennemis, ils n'ont point d'ambassadeurs

(0 In Ps. XXX , enarr. ii, n. 3 , toi/i. iv, coL i^6. — [*) Joan. xx, 22.

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