‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 4)Chapitre 16 sur 58 · I.'" SERMON · texte numérisé non relu

I.'" SERMON

POUR

Combien depuis le péché nous sommes naturellement portés au mal, et combien la vertu nous est diflicile. Impuissance de la loi pour nous soulager dans nos infirmités : comment n'esl-elle propre qu'à augmenter le crime et qu'à nous donner la mort. De quelle manière elle nous fait sentir notre impuissance et le besoin quç nous avons de la grâce. Chaste délectation, esprit vivifiant- caractère distinctif de la nouvelle alliance. Pourquoi la crainte ne peutelle changer les cœurs. Amour que nous devons à Dieu : excès de notre ingratitude.

Littera occidit ; Spiritus aulem vivifical.

La lettre tue; mais l'Esprit vivifie. II. Cor. m. 6.

A LA vérité, le sang du Sauveur nous avoit réconcilie's à notre grand Dieu par une alliance perpe'tuelle; mais il ne suffisoit pas pour notre salut que cette alliance eût été conclue , si ensuite elle n'eût été publiée. C'est pourquoi Dieu a choisi ce jour, oîi les Israélites étoient assemblés par une solennelle convocation , pour y faire publier hautement le traité de la nouvelle alliance qu'il lui plaît contracter avec nous; et c'est ce que nous montrent ces langues de feu qui tombent d'en-haut sur les saints

apôtres : car d'autant que la nouvelle alliance, selon les oracles des prophéties , devoit élre solennellement publiée par le ministère de la prédication; le Saint-Esprit descend en forme de langues , pour nous faire entendre par cette figure, qu'il donne de nouvelles langues aux saints apôtres , et qu'autant qu'il remplit de personnes , il établit autant de hérauts qui publieront les articles de l'alliance et les commandcmens de la loi nouvelle partout oii il lui plaira de les envoyer.

C'est donc aujourd'hui, chrétiens, que la loi nouvelle a été publiée : aujourd'hui la prédication du saint Evangile a commencé d'éclairer le monde : aujourd'hui l'Eglise chrétienne a pris sa naissance : aujourd'hui la loi mosaïque , donnée autrefois avec tant de pompe, est abolie par une loi plus auguste; les sacrifices des animaux étant rejetés, le Saint-Esprit envoyé du ciel se fait lui-même des hosties raisonnables, et des sacrifices vivans des cœurs des disciples.

Il est très-certain, bienheureuse Marie, que vous fûtes la principale de ces victimes; impétrez-nous l'abondance du Saint-Esprit qui vous a aujourd'hui embrasée. Sainte Mère de Jésus - Christ , vous étiez déjà toute accoutumée à le sentir présent en votre ame; puisque déjà sa vertu vous avoit couverte, lorsque l'ange vous salua de la part de Dieu, vous disant : Aue , Maria,

Entrons d'abord en notre matière ; elle est si haute et si importante, qu'elle ne me permet pas de perdre le temps à vous faire des avant-propos super-

flus. Je VOUS ai déjà dit, chrétiens, que la fête que nous céle'brons en ce jour, c'est la publication de la loi nouvelle : et de là vient que la piédication, par laquelle cette loi se doit publier, est commence'e aujourd'hui dans Je'rusalem , selon cette pre'diction d'Isaïe : « La loi sortira de Sion, et la parole de Dieu )) de Je'rusalem (0 ». Mais bien qu elle dût être commence'e dans Je'rusalem, elle ne devoit pas y être arrête'e : de là elle devoit se répandre dans toutes les nations et dans tous les peuples , jusqu'aux extrémités de la terre. Comme donc la loi nouvelle de notre Sauveur n'étoit pas faite pour un seul peuple 4 certainement il n'étoit pas convenable qu'elle fût publiée en un seul langage. C'est pourquoi le texte sacré nous enseigne que les apôtres prêchant aujourd'hui ; bien que leur auditoire fût ramassé d'une infinité de nations diverses , chacun y entendoit son propre idiome et la langue de son pays. Par où le Saint- Esprit nous enseigne que, si , à la tour de Babel, l'orgueil avoit autrefois divisé les langues (2) , l'humble doctrine de l'Evangile les alloit aujourd'hui rassembler; qu'il n'y en auroit point de si rude, ni de si barbare dans laquelle la vérité de Dieu ne fût enseignée; que l'Eglise de Jésus-Christ les parleroit toutes ; et que , si , dans le vieux Testament, il n'y avoit que la seule langue hébraïque qui fût l'interprète des secrets de Dieu, maintenant, par la grâce de l'Evangile, toutes les langues seroient consacrées , selon cet oracle de Daniel : « Toutes les langues serviront au Seigneur (5) ». Par 011 vous voyez, chrétiens , la merveilleuse con-

(') Isai. II. 3. — W Gènes, xi. 9. — (3) Dan. vu. i^.

duite de Dieu , qui ordonne, par un très-sage conseil, que la loi qui devoit être commune à toutes les nations de la terre , soit publiée dès le premier jour en toutes les langues.

Imitons les saints apôtres, mes Frères, et publions la loi de notre Sauveur avec une ferveur céleste et divine. Je vous dénonce donc, au nom de Jésus, que, par la descente du Saint-Esprit, vous n'êtes plus sous la loi mosaïque , et que Dieu vous a appelés à la loi de grâce : et afin que vous entendiez quelle est la loi dont on vous délivre , et quelle est la loi que l'on vous impose , je vous produis l'apôtre saint Paul , qui vous enseignera cette différence. « La lettre tue, dit-il, et l'Esprit vivifie ». La lettre, c'est la loi ancienne; et l'Esprit, comme vous le verrez, c'est la loi de grâce : et ainsi, en suivant l'apôtre saint Paul (0, faisons voir, avec l'assistance divine, que la loi nous tue par la lettre, et que la grâce nous vivifie par l'Esprit.

PREMIER POINT

Et pour pénétrer le fond de notre passage , il faut examiner avant toutes choses quelle est cette lettre qui tue , dont parle l'apôtre. Et premièrement il est assuré qu'il parle très-évidemment de la loi : mais d'autant qu'on pourroit entendre ce texte de la loi cérémonielle , comme de la circoncision, et des sacrifices dont l'observation tue les âmes, ou même de quelques façons de parler figurées qui sont dans la loi, et qui ont un sens très-pernicieux, quand on les veut prendre trop à la lettre; à raison de quoi on peut

(0 //. Cor, iii. 6.

dire que la loi , en quelques-unes de ses parties , est une lettre qui tue : pour ne vous point laisser en suspens, je dis que l'apôtre parle du De'calogue, qui est la partie de la loi la plus sainte. Oui, ces dix commandemens si augustes, qui de'fendent le mal si ouvertement, c'est ce que l'apôtre appelle la lettre qui tue; et je le prouve clairement par ce texte : car après avoir dit que la lettre tue; imnfiédiatément après, parlant de la loi, il l'appelle « un ministère » de mort taillé en lettres dans la pierre « : Minisîratio mortis j litteris deformata in lapidihus (0. Le ministère de mort, c'est sans doute la lettre qui tue; et la lettre taillée dans la pierre , ne sont-ce pas les deux tables données à Moïse , où la loi étoit écrite du doigt de Dieu? C'est donc cette loi donnée à Moïse, cette loi si sainte du De'calogue, que l'apôtre appelle ministère de mort, et par conséquent la lettre .qui tue. C'est pourquoi dans l'Epître aux Romains , il l'appelle expressément « une loi de » mort (2) » et une loi de damnation : il dit « que la » force du péché est dans la loi (3) ; que le péché est » mort sans la loi, et que la loi lui donne la vie; » que le péché nous trompe par le commandement » de la loi (4) » , et quantité d'autres choses de même force.

Que dirons -nous ici, chrétiens? Quoi, ces paroles si vénérables : « Israël, je suis le Seigneur » ton Dieu, tu n'auras point d'autres dieux devant » moi (^) » , sont-elles donc une lettre qui tue ! et une loi si sainte méritoit-elle un pareil éloge de la

(0 //. Cor. m. 7. — W Rom. vu. 6. — (3) /. <7or. xv. ^^. — (Aj Rom. VII. 8, 9 , II. — (5) 2>eaf. v. 6, 7.

bouche d'un apôtre de Jésus-Christ? Tâchons de de'mêler ces obscurités , avec l'assistance de cet Esprit saint qui a rempli aujourd'hui les cœurs des apôtres. Cette question est haute, elle est difficile; mais comme elle est importante à la piété, Dieu nous fera la grâce d'en venir à bout. Pour moi, de crainte de m' égarer , je suivrai pas à pas le plus éminent de tous les docteurs , le [plus profond interprète du grand apôtre, je veux dire, l'incomparable saint Augustin, qui explique divinement cette vérité dans le premier livre à Simplicien, et dans le livre de l'Esprit et de la lettre. Rendez -vous attentifs, chrétiens , à une instruction que j'ose appeler la base de la piété chrétienne.

Quand l'apôtre parle ainsi de la loi , quand il l'appelle une lettre qui tue , et qui donne au péché de nouvelles forces, croyez qu'il ne songe pas à blâmer la loi; mais il déplore la foiblesse de la nature. Si donc vous voulez entendre l'apôtre, apprenez premièrement à connoître les langueurs mortelles qui nous accablent depuis la chute du premier père , dans lequel, comme dans la tige du genre humain, toute la race des hommes a été gâtée par une corruption générale.

Et pour mieux comprendre nos infirmités , considérons, avant toutes choses, quelle étoit la fin à laquelle notre nature étoit destinée. Certes, puisqu'il avoit plu à nôtre grand Dieu de laisser tomber sur nos âmes une étincelle de ce feu divin qui éclaire les créatures intelligentes , il est sans doute que nos actions dévoient être conduites par la raison. Or il n'y avoit rien de plus raisonnable que de consacrer

DE LA. PENTECOTE. 12^

tout ce que nous sommes à celui dont la libéralité nous a enrichis j et partant notre inclination la plus naturelle devoit être d'aimer et de servir Dieu : c'est à quoi tout l'homme devoit conspirer. D'oà passant plus outre , je dis que les sens étant inférieurs à l'intelligence , il falloit aussi que les biens sensibles le cédassent aux biens de l'esprit; et ainsi, pour mettre les choses dans un bon ordre, les affections de l'homme dévoient être tellement disposées, que l'esprit dominât sur le corps , que la raison l'emportât sur les sens, et que le Créateur fût préféré à la créature. Vous voyez bien qu'il n'y a rien de plus juste; et si la nature humaine étoit droite, telles devroient être ses inclinations.

Mais , ô Dieu , que nous en sommes bien éloignés ! et que cette belle disposition est étrangement pervertie ; puisque, par le désordre de notre péché, nos inclinations naturelles se sont tournées aux objets contraires ! car certainement la plupart des hommes suit l'inclination naturelle. Or il n'est pas difficile de voir qu'est-ce qui domine le plus dans le monde. La première vue , n'est-il pas vrai , c'est qu'il n'y a que les sens qui régnent, que la raison est opprimée et éteinte? elle n'est écoutée qu'autant qu'elle favorise les passions; nous n'avons d'attachement qu'à la créature ; et si nous suivons le cours de nos mouvemens , nous en viendrons bientôt à oublier Dieu. Qu'ainsi ne soit, regardez quel étoit le monde avant que l'on y eût prêché l'Evangile. Où étoit en ce temps-là le règne de Dieu , et à qui estce qu'on présentoit de l'encens ? Qui ne sait que l'idolâtrie avoit tellement infecté la terre, qu'il

sembloit que ce grand univers fût changé en un temple d'idoles? Qui n'est saisi d'horreur, en voyant cette multiplicité de dieux inventée pour rendre méprisable le nom de Dieu? qui ne voit en ce nombre prodigieux de fausses divinités l'étrange débordement de notre nature, qui renonçant à son époux vérita])le, à la manière d'une femme impudique, s'abandonnoit à une infmité d'adultères par une insatiable prostitution? Car il est très-certain que l'idolâtrie n avoit rien laissé d'entier sur la terre : c étoit le crime de tout le monde ; et encore que Dieu se fût réservé un petit peuple dans la Judée, toutefois nous savons que ce peuple, qui étoit le seul , dans toute la terre habitable , instruit dans la véritable religion, étoit si fort porté à quitter soa Dieu , que ni ses miracles, quoique très-visibles ; ni ses promesses, quoique très -magnifiques; ni ses châtimens, quoique très-rigoureux, n'étoient pas capables de retenir cette inclination furieuse qu'ils avoient de courir après les idoles : tant il est vrai que le genre humain, par le vice de son origine, est devenu enclin naturellement à mépriser Dieu ; et voyez-le par une expérience si universelle. Et d'où vient cette inclination naturelle, si contraire à notre première, institution? sinon de la contagion du premier péché, par lequel la source des hommes étant infectée, la corruption nous est passée en nature.

Ah! fidèles, ne craignons pas de confesser ingénuement nos infirmités : que ceux-là en rougissent, qui ne savent pas le remède , qui ne con-noissent pas le libérateur. Pour nous, n'appréhendons pas de

montrer

DE LA PENTECOTE. I20

montper nos plaies, et avouons que notre nature est extrêmement languissante : et comment pourrions-nous le nier? Quand nous voudrions le dissimuler ou le taire, toute notre vie crieroit contre nous; nos occupations ordinaires témoignent assez où tend la pente de notre cœur. D'où vient que tous les sages s'accordent que le chemin du vice est glissant? d'où vient que nous connoissons par expérience, que non-seulement nous y tombons de nousmêmes, mais encore que nous y sommes comme entraînés? au lieu que pour monter à cette éminence où la vertu établit son trône , il faut se roidir, et bander les nerfs avec une incroyable contention. Après cela, est-il malaisé de connoître où nous porte le poids de notre inclination dominante? et qui ne voit que nous allons au mal naturellement; puisqu'il faut faire effort pour nous en tirer , et que nous n'en pouvons sortir qu'avec peine? De là vient que la doctrine de l'Evangile, qui ne peut repaître que l'entendement, ne tient presque point à notre ame : au contraire, les choses sensibles y font de profondes impressions. J'en appelle, chrétiens, à vos consciences. Quelquefois quand vous entendez discourir des mystères du royaume de Dieu , ne vous sentez-vous pas échauffés? vous ne concevez que de grands desseins; faut-il faire le premier pas de l'exécution , n'est-il pas vrai que le moindre souffle du diable éteint cette flamme errante et volage , qui ne prend pas à sa matière? Il est vrai, nous sentons je ne sais quel instinct en nous-mêmes, quivoudroit, ce nous semble, s'élever à Dieu ; mais nous sentons aussi un torrent de cupidités opposées, qui nous entraînent et qui

Bossu ET. XIV. 9

l3o POUR LE JOUR

nous captivent. De là les ge'missemens de l'apôtre (0 ^t de tous les vrais serviteurs de Dieu , qui se plaignent qu'ils sont captifs ; et que , malgré tous leurs bons de'sirs, ils éprouvent continuellement en euxmêmes une certaine résistance à la loi de Dieu, qui les presse et qui les tourmente. Et partant, qui donc seroit si superbe, qui voyant l'apôtre saint Paul ainsi vivement attaqué, ne confesseroit pas devant Dieu, dans l'humiliation de son ame , que vraiment notre maladie est extrême, et que les plaies de notre na-. ture sont bien profondes ?

Je sais que l'orgueilleuse sagesse du monde ne goûtera pas cette humble doctrine du christianisme. La nature, quoique impuissante, n'a jamais été sans flatteurs, qui l'ont enflée par de vains éloges; parce qu'en effet ils ont vu en elle quelque chose de fort excellent : mais ils ne se sont point aperçus qu'il en étoit camme des restes d'un édifice autrefois trèsrégulier et très-magnifique , renversé maintenant et porté par terre ; mais qui conserve encore dans sa ruine quelques vestiges de son ancienne grandeur et de la science de son architecte. Ainsi nous voyons encore en notre nature, quoique malade, quoique disloquée, quelques traces de sa première institution ; et la sagesse humaine s'étant bien voulu tromper par cette apparence , encore qu'elle y remarquât des défauts visibles, elle a mieux aimé couvrir ses maux par l'orgueil, que de les guérir par l'humilité. J'avoue même que les hommes, pour la plupart, ne remarquent pas, comme il faut, cette résistance dont nous parlons j mais combien y a-t-il de CO Rom. VII. a3.

DE LA PENTECÔTE. l3l

malades qui ne sentent pas leur infirmité! Cela, cela, fidèles, c'est le plus dangereux effet de nos maladies, que nous sommes re'duils aux abois, et qu'une folle arrogance nous persuade que nous sommes en bonne santé : c'est en cela que je suis plus malade , que je ne sais pas déplorer ma misère, ni implorer le secours du Libérateur; foible et altier tout ensemble , impuissant et présomptueux.

Et d'ailleurs je ne m'étonne pas, si vivans comme nous vivons, nous ne sentons pas la guerre éternelle que nous fait la concupiscence. Lorsque vous suivez en nageant le cours de la rivière qui vous conduit, il vous semble qu'il n'y a rien de si doux, ni de si paisible; mais si vous remontez contre l'eau, si vous vous opposez à sa chute , c'est alors , c'est alors que vous éprouvez la rapidité de son mouvement. Ainsi je ne m'étonne pas, chrétien , si menant une vie paresseuse , si ne faisant aucun effort pour le ciel, si ne songeant point à t'élever au-dessus de l'homme, pour commencer à jouir de Dieu, tu ne sens pas la résistance de la convoitise ; c'est qu'elle t'emporte toi-même avec elle : vous marcliez ensemble d'un même pas, et vous allez tous deux dans la même voie ; ainsi son impétuosité t'est imperceptible.

Un saint Paul, un saint Paul la sentira mieux, parce qu'il a ses affections avec Jésus-Christ : les inclinations charnelles le blessent, parce qu'il aime la loi du Sauveur; tout ce qui s'y oppose, lui devient sensible. Aspirons à la perfection chrétienne : suivons un peu Jésus-Christ dans la voie étroite, et bientôt notre expérience nous fera reconnoître notre infirmité, t'est alors qu'étant fatigués par les opi-

l32 POUllLEJOUR

niâtres oppositions de la convoitise , nous confesserons que les forces nous manquent, si la grâce divine ne nous soutient. Car enfin ce n'est pas un ouvrage humain de dompter cet ennemi domestique qui nous persécute si vivement, et qui ne nous donne aucun relâche. Etant ainsi déchire's en nous-mêmes, nous nous consumons par nos propres efforts; plus nous pensons nous pouvoir relever par notre naturelle'vigueur, et plus elle se diminue : comme un pauvre malade moribond qui ne sait plus que faire; il s'imagine qu'en se levant il sera un peu allégé, il achève de perdre son peu de force par un travail qu'il ne peut supporter; et après qu'il s'est beaucoup tourmenté à traîner ses membres appesantis avec une extrême contention , il retombe , ainsi qu'une pierre , sans pouls et sans ihouvement , plus foible et plus impuissant que jamais. Ainsi en est-il de nos volontés , si elles ne sont secourues par la grâce. Or la grâce n'est point par la loi : car si la grâce étoit par la loi, c'est en vain que Jésus-Christ seroit mort, et ce grand scandale de la croix seroit inutile. C'est pourquoi l'évangéliste nous dit: «La loi a été donnée )) par Moïse; mais la grâce et la vérité a été faite M par Jésus-Christ (ï) ». D'où je conclus que, sous le vieux Testament , tous ceux qui obéissoient à la grâce, c'étoit par le mérite de Jésus-Christ ; et de là ils appartenoient au christianisme , parce que la grâce ni la justice n'est point par la loi. Et de là , pour revenir à mon texte , j'infère avec l'apôtre, que « la lettre tue ». Voyez si je prouverai bien ce que je propose , et renouvelez vos attentions.

CO Joan. I. 17.

DE LA PENTECÔTE. l33

Insistons toujours aux mêmes principes. Et ainsi, pour revenir à notre passage , figurez - vous cet homme malade, que je vous de'peignois tout à l'heure, cet homme tyrannisé par ses convoitises, cet homme impuissant à tout bien, qui, selon le concile d'Orange , « n'a rien de son crû que le mensonge et le j) péché ^0 » : que produira la loi en cet homme , puisqu'elle ne peut lui donner la grâce ? elle parle , elle commande, elle tonne , elle retentit aux oreilles d'un ton puissant et impérieux ; mais que sert de frapper les oreilles , puisque la maladie est au cœur? Je ne craindrai point de le dire; si vous n'ajoutez l'esprit de la grâce, je ne craindrai point de le dire, tout ce bruit de la loi ne fait qu'étourdir le pauvre malade : elle l'effraie , elle l'épouvante ; mais il vaudroit bien mieux le guérir, et c*est ce que la loi ne peut faire. Quel est donc l'avantage qu'apporte la loi? Elle fait connoître le mal, elle allume le flambeau devant le malade, elle lui montre le chemin de la vie : u Fais ceci, et tu vivras » , lui dit-elle: Hoc fac, et vives {^). Mais à quoi sert de montrer à ce pauvre paralytique qui est au lit depuis trente-huit ans , à quoi sert que vous lui montriez l'eau miraculeuse qui peut le guérir? Hominem non habeo (3; ; « Je n'ai personne « , dit-il ; il est immobile , il faut le porter; et il est impossible que la loi le porte.

Mais la loi, direz-vous, n'a-t-elle donc aucune énergie? Certes, son énergie est très-grande, mais très-pernicieuse à notre malade. Que fait-elle? Elle augmente la connoissance , et cela même augmente

10 Conc. Arauslc. ii , can. -sxnyLabb.tom. iVyCoi. 1670. — {^)Luc. \. a8. — \}) Joan. v. 7.

l34 POUTl LE JOUR

le crime : elle me commande de la part de Dieu , elle me fait comprendre ses jugemens. Avant la loi , je ne connoissois pas que Dieu fût mon juge , ni qu'il prît la qualité de vengeur des crimes ; mais la loi me montre bien qu'il est juge, puisqu'il daigne bien être le'gislaleur. Mais enfm que produit cette connoissance ? Elle fait que mon péché est moins excusable , et ma rébellion plus audacieuse. C'est pourquoi l'apôtre nous dit que « le péché a abondé par la loi (0 », qu'elle lui donne de nouvelles forces, « qu'elle le M fait vivre (2) » ; parce qu'à tous les autres péchés , elle ajoute la désobéissance formelle , qui est le comble de tous les maux. De cette sorte, que fait la loi ? Elle lie les transgresseurs par des malédictions éternelles; parce qu'il est écrit dans cette loi même: « Maudit est celui qui n'observe pas ce qui est com- 5) mandé dans ce livre P) ».

A présent , ne voyez-vous pas clairement toute la force du raisonnement de l'apôtre ? car la loi ne nous touchant qu'au dehors, elle n'a pas la force de nous soulager; et sortant de la bouche de Dieu , elle a la force de nous condamner. La loi donc, considérée en cette manière, qu'est-ce autre chose qu'une lettre qui ne soutient pas l'impuissance, mais qui condamne la rébellion ; « qui ne soulage pas le malade , mais » qui témoigne contre le pécheur » ? Non adjutrix îcgentium , sed teslis peccantium , dit saint Augustin (4) : mais cet excellent docteur passe bien plus outre , appuyé sur la doctrine du saint apôtre.

Achevons de faire connoître à l'homme l'extrémité

(») Rom. V. 20. — (') Ihid. VIT. 9. — (3) DeuU xxvn. 26 (4) De

divers. Qucest. ad Siviplician. lib. 1. Quœst.y y n. '],tom. yt, cot ^^.

DE LA PENTECÔTE. l35

(}e sa maîadie ; afin qu'il sache mieux reconîioître la miséricorde infinie de son médecin. Nous avons dit que notre plus grand mal, c'est l'orgueil. Que fait le commandement à un orgueilleux? Il fait qu'il se roidit au contraire, comme une eau débordée qui s'irrite par les obstacles : et d'où vient cela? C'est à cause que l'orgueilleux n'affecte rien tant que la liberté, et ne fuit rien tant que la dépendance : c'est pourquoi il se plaît à secouer le joug ; il aime la licence , parce qu'elle semble un débordement de la liberté. Notre ame donc étant inquiète, indocile et impatiente , la vouloir retenir par la discipline , c'est la précipiter davantage. Avouons la vérité, chrétiens, nous trouvons une certaine douceur dans les choses qui nous sont défendues : tel ne se souciera pas beaucoup de la chair, qui la trouvera plus délicieuse pendant le carême. La défense excite notre appétit, et par ce moyen fait naître un nouveau plaisir : et quelle est la cause de ce plaisir,^ si ce n'est celle que je viens de vous rapporter? c'est-à-dire, cette vaine ostentation d'une liberté indocile et licencieuse , qui est si douce à un orgueilleux, et qui fait que l'objet de ses passions « lui plaît d'autant plus, qu'il lui est moins per- » mis » : Tantb magis lihet , quanth minus lied „ dit saint Augustin (0 : et c'est ce que veut dire l'apôtre aux Romains : « Le péché, prenant occasion du com- » mandement, m'a trompé, et m'a fait mourir (2) m. Le péché prenant occasion du commandement , il m'a trompé par cette fausse douceur que la défense fait naître^ Elle est vaine, elle est fausse, il est vrai.,^

(0 De divers. Quœst. ad SintpUcian. Ub. i. Quœst.y ^n. 17, col» 88. — W Rom. vil. 1 1 .

l36 I>OUR LE JOUR

mais très-charmante à une ame superbe ; et c'est par cette raison qu'elle trompe facilement. Reprenons donc maintenant ce raisonnement : la loi , par la défense , augmente le plaisir de mal faire, et par-là excite la convoitise : la convoitise me donne la mort; et partant la loi me donne la mort , non point certes par elle-même , mais par la malignité du péché qui domine en moi : « en sorte que la concupiscence est )) devenue, parle commandement même, une source » plus abondante de péché » : Ut fiât supra modum peccans peccalum per mandatum j continue le même saint Paul (0.

Ne voyez-vous pas maintenant, plus clair que le jour, que non-seulement les préceptes du Décalogue , mais encore , par une conséquence infaillible , tous les enseignemens de la loi , et même toute la doctrine de r Evangile , si nous n'impétrons l'esprit de la grâce, ne sont qu'une lettre qui tue, qui pique la convoitise par la défense , et comble le péché par la transgression. Et quelle est donc l'utilité de la loi ? Ah ! c'est ici, mes Frères, où il nous faut recueillir le fruit des doctes enseignemens de l'apôtre. Ne croyons pas qu'il nous ait voulu débiter une doctrine si délicate à la manière des rhétoriciens. Saint Augustin a bien compris sa pensée. Il a voulu, dit-il , faire voir à l'homme combien étoit grande son impuissance, et combien déplorable son infirmité, puisqu'une loi si juste et si sainte lui devenoit un poison mortel ; « afin que, par ce moyen, nous reconnussions hum- )> blement qu'il ne suffit pas que Dieu nous enseigne, 5) mais qu'il est nécessaire qu'il nous soulage » : Non (') Rom. TU. i3.

taniiim doctorem sihiesse necessariuni , verum etiam adjutorem Deum (0. C'est pourquoi le grand docteur des gentils , après avoir dit de la loi toutes les choses que je vous ai rapporte'es, commence à se plaindre de sa servitude. « Je me plais, dit-il (^) , à » la loi de Dieu selon l'homme intérieur; mais je )) sens une loi en moi-même qui répugne à la loi de » l'esprit, et me captive sous la loi du péché : car » je ne fais pas le bien que je veux ; mais je fais le )) mal que je hais. Malheureux homme que je suis , » qui me délivrera de ce corps de mort ? La grâce î) de Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ ». C'est là enfin, fidèles, c'est à cette grâce que notre impuissance doit nous conduire. La loi ne fait autre chose que nous montrer ce que nous devons demander à Dieu, et de quoi nous avons à lui rendre grâces j et c'est ce qui a fait dire à saint Augustin (5) : « Faites ainsi. Seigneur, faites ainsi, Seigneur misé- » ricordieux ; commandez ce qui ne peutétreaccom- » pli , ou plutôt commandez ce qui ne peut être ac- » compli que par votre grâce ; afin que tout fléchisse » devant vous , et que celui qui se glorifie, se glo- » rifie seulement en notre Seigneur «.

C'est là la vraie justice du christianisme , qui ne vient pas en nous par nous-mêmes , mais qui nous est donnée par le Saint-Esprit : c'est là cette justice qui est par la foi , que l'apôtre saint Paul élève si fort, non pas comme l'entendent nos adversaires, qui disent que toute la vertu de justifier consiste en la foi. Ils n'ont pas bien pris le sens de l'apôtre ; et

(0 De Spirit. et Lût. n. g, tom. x , col. 89. — (') Rom. vu. i5, 22 , 0.0, 24, 25. — \?)lnPs.CK\n\. Scrm.x\Yii,n.3f tom. iv^coi. i'65o.

l3^B l'^OUR LE JOUR

je le prouve dëmonstrativement en un mot, que je TOUS prie de retenir, pour les combattre dans la rencontre. « Si, dit saint Paul (0, j'ai toute la foi 3) jusqu'à transporter les montagnes, et que je n'aie » pas la charité', je ne suis rien ». S'il n'est rien , donc il n'est pas juste , donc la foi ne justifie pas sans la charité : et toutefois il est véritable que c'est la foi de Jésus-Christ qui nous justifie ; parée qu'elle n'est pas seulement la base , mais la source qui fait découler sur nous la justice qui est par la grâce. Car, comme dit le grand Augustin , « ce que la loi » commande , la foi l'impètre » : Fides impetrat quod lex imperat C^). La loi dit : « Tu ne convoiteras 5) pas (5) » ; la foi dit avec le Sage : « Je sais , ô grand » Dieu, et je le confesse , que personne ne peut être » continent, si vous ne le faites (4) ». Dieu dit parla loi : « Fais ce que j'ordonne » ; la foi répondàDieu : « Donnez, Seigneur, ce que vous ordonnez (5) ». La foi fait naître l'humilité, et l'humilité attire la grâce, a et c'est la grâce qui justifie (^) ». Ainsi notre justification se fait par la foi , la foi en est la première cause j et en cela nous différons du peuple charnel, qui ne considéroit que l'action commanclée , sans regarder le principe qui la produit. Quand ils li* soient la loi , ils ne songeoient à autre chose qu'à faire , et ils ne pensoient point qu'il falloit auparavant demander. Pour nous, nous écoutons, à la vérité, ce que Dieu ordonne; mais la foi en Jésus- Christ nous enseigne que c'est de Dieu même qu'il le

(0 /. Cor. XIII. 2. — . W In Ps. cxviiT. Serm. xvi, n. 2, lom. ir , col. i3i8. — '\^)Roin. vu. 7. — K^) Sap. vin. 21. — (5) S. Au§. Confis Ub. X, cajf. XXIX, tom. i, col. iSj C^) Tit, ni. 7.

DE LA PENTECÔTE. î^t)

faut attendre. Ainsi notre justice ne vient pan des œuvres, en tant qu'elles se font par nos propres forces ; elle naît de la foi, « qui, ope'rant parla charité, fruc- 3) tifie en bonnes œuvres », comme dit l'apôtre (0. •

En effet, croire en Jésus -Christ, n'est-ce pas croire au Sauveur , au libérateur ? et quand nous croyons au libérateur, ne sentons -nous pas notre servitude? quand nous confessons le Sauveur, ne confessons-nous pas que nous sommes perdus? Ainsi, reconnoissant devant Dieu que nous sommes perdus en nous-mêmes, nous courons à Jésus-Christ par la foi , cherchant notre salut en lui seul : c'est là cette foi qui nous justifie , si nous croyons, si nous confessons que nous sommes morts, et que c'est Jésus- Christ qui nous rend la vie. Chrétien, le crois-tu de la sorte? le croyons-nous ainsi, chrétiens? Si tune le crois pas, tu renies Jésus -Christ pour Sauveur; Jésus n'est plus Jésus, et toute la vertu de sa croix est anéantie. Que si nous confessons cette vérité, qui n'est pas un article particulier , mais qui est le fondement et la base qui soutient tout le corps du christianisme; avec quelle humilité, avec quelle ardeur, avec quelle persévérance devons- nous approcher de notre grand Dieu , pour rendre grâces de ce que nous avons, et pour demander ce qui nous manque? Que ma peine seroit heureusement employée, si l'humilité chrétienne, si le renoncement à nousmêmes , si l'espérance au libérateur, si la nécessité de persévérer dans une oraison soumise et respectueuse, demeuroient aujourd'hui gravées dans vos âmes par des caractères ineffaçables ! Prions, fidèles,

CO Gai. V. 6. Coloss. i. lo.

^ \0 POUR LE JOUll

prions «idemment ; apprenons de la loi combien nous avons besoin de la grâce. Ecoutons le saint concile de Trente, qui assure « qu'en commandant » Dieu nous avertit de faire ce que nous pouvons, et » de demander ce que nous ne pouvons pas (0 », Entendons, par cette doctrine, qu'il y a des choses que nous pouvons, et d'autres que nous ne pouvons pas ; et si nous ne les demandons , elles ne nous seront pas donne'es. Ainsi nous demeurerons impuissans , et notre impuissance n'excusera point notre crime : au contraire , nous serons doublement coupables, en ce que nous serons tombe's dans le crime pour n'avoir pas voulu demander la grâce. Combien donc est-ilne'cessaire que nous priions, ainsi que de mise'rables nécessiteux qui ne peuvent vivre que par aumônes ! C'est ce que prétend l'apôtre saint Paul , dans cet humble raisonnement que j'ai tâché de vous expliquer : il nous montre notre servitude et notre impuissance ; afm que les fidèles étant effrayés par tes menaces de la lettre qui tue, ils recourent par la prière à l'esprit qui nous vivifie. C'est la dernière partie de mon texte , par laquelle je m'en vais conclure en peu de paroles.

SECOND POINT

Je vous ai fait voir, chrétiens, par la doctrine de l'apôtre saint VotliI , que la grâce et la justice n'est point par la loi ; d'autant qu'elle ne fait qu'éclairer l'esprit, et qu'elle n'est pas capable de changer le cœur. Mais , continue le même saint Paul, « ce qui » étoit impossible à la loi. Dieu l'a fait lui-même en

(0 Sess. VI , cap. xi.

3) envoyant son Fils, qui a répandu dans nos âmes 3) Fesprit de la grâce; afin que la justice de la loi 3) s'accomplît en nous (0 » : ce qui a fait encore dire à l'apôtre, que « maintenant nous ne sommes » plus sous la loi C^) ». Or pour entendre plus clairement ce qu'il nous veut dire, considérons une belle distinction de saint Augustin. « C'est autre chose, 3) dit-il , d'être sous la loi , et autre chose d'être avec 3) la loi. Car la loi, par son équité, a deux grands 3) effets; ou elle dirige ceux qui obéissent, ou elle 33 rend punissables ceux qui se révoltent. Ceux qui » rejettent la loi, sont sous la loi; parce qu'encore 3) qu'ils fassent de vains efforts pour se soustraire de 3) son domaine, elle les maudit, elle les condamne, 33 elle les tient pressés sous la rigueur de ses ordon- 33 nances ; et par conséquent ils sont sous la loi , et 33 la loi les tue. Au contraire, ceux qui accomplis- 3» sent la loi, ils sont ses amis, dit saint Augustin , 3) ils vont avec elle; parce qu'ils l'embrassent, qu'ils 3> la suivent, qu'ils l'aiment (5) ». Ces choses étant ainsi supposées, il s'ensuit que les observateurs de la loi ne sont plus sous la loi comme esclaves, mais sont avec la loi comme amis. Et comme dans le nouveau Testament l'esprit de la grâce nous est élargi , par lequel la justice de la loi peut être accomplie; il est très-vrai, ce que dit l'apôtre, « que 33 nous ne sommes plus sous la loi )3 ; parce que si nous suivons cet esprit de grâce, la loi ne nous châtie plus comme notre juge , mais elle nous conduit comme notre règle : de sorte que si nous obéissons

{'}Iiom. vin. 3, 4. — W lUd. vi. 14. ~ (3} S. Aug. in Joan. Tract, m , «. 2 , tom. m, part. u. col. 3o4 , 3o5.

14^ rOUR LE JOUI'l

k la grâce, à laquelle nous avons été appele's, la loi ne nous tue plus; mais plutôt elle nous donne la vie dont elle contient les promesses, d'autant qu'il est e'crit : « Fais ces choses , et tu vivras (0 ». D'où il s'ensuit très-ëvidemment que « c'est l'esprit qui nous » vivifie » : car la cause pour laquelle la lettre tue, c'est qu'elle ne fait que retentir au dehors pour nous condamner. Or l'esprit agit au dedans pour nous secourir; il va à la source de la maladie : au lieu de cette brutale ardeur qui nous rend captifs des plaisirs sensibles , il inspire en nos cœurs cette chaste délectation des biens éternels : c'est lui qui nous rend amis de la loi ; parce que domptant la convoitise qui lui résiste, il fait que son équité nous attire, Vous voyez donc que c'est par l'Esprit que nous sommes les amis de la loi , que nous sommes avec elle , et non point sous elle : et ainsi c'est l'esprit qui nous vivifie; d'autant qu'il écrit au dedans cette loi qui nous tue, quand elle résonne seulement au. dehors.

C'est là, mes Freins, cette nouvelle alliance que Dieu nous annonce par Jérémie (0. v Le temps » viendra , dit le Seigneur, que je ferai une nouvelle » alliance avec la maison dlsrael, non point selon » le pacte que j'avois juré à leurs pères ; mais voici » l'alliance que je contracterai avec eux : j'impri- » merai ma loi dans leurs âmes, et je l'écrirai en » leurs cœurs » ; il veut dire : la première loi étoit au dehors, la seconde aura toute sa force au dededans : c'est pourquoi j'ai écrit la première loi sur des pierres, et la seconde je la graverai dans 0) Luc. X. 28.— W Jerem, xxxk 3i , Sa, 33.

DE LA PENTECÔTE. Il^.'Ï^

les cœurs. Bref, la première loi frapj>ant au dehors émouvoit les âmes par la terreur , la seconde les changera par l'amour ; et pour pénétrer au fond du mystère, dites -moi, qu'opère la crainte dans nos cœurs? Elle les étonne, elle les ébranle, elle les secoue; uiais je soutiens qu'il est impossible qu'elle les change ; et la raison en est évidente : c'est que les sentimens que la crainte donne sont toujours contraints. Le loup prêt à se ruer sur la bergerie, voit les bergers armés et les chiens en garde : tout alFamé qu'il est , il se retire pour cette fois ; mais pour cela il n'en est pas moins furieux , il n'en aime pas moins le carnage. Que vous rencontriez des voleurs j si vous ctes les plus forts, ils ne vous abordent qu'avec une civilité apparente : ils sont toujours voleurs , toujours avides de pillerie. La crainte donc étoulFe les alTections ; elle semble les réprimer pour un temps , mais elle n'en coupe pas la racine. Otez cet obstacle , levez cette digue ^ Tinclination qui étoit forcée, se i^ejettera aussitôt en son premier cours : par où vous voyez manifes* tement qu'encore qu'elle ne parût point au dehors , elle vivoit toujours au secret du cœur , bridée et non éteinte, et retenue plutôt qu'abolie.

C'est pourquoi le grand Augustin parlant de ceux qui gardoient la loi par la seule terreur de la peine , non par l'amour de la véritable justice , il prononce cette terrible mais très-véritable sentence : « Ils ne i) laissoient pas, dit-il, d'être criminels; parce que )) ce qui paroissoit aux hommes dans l'œuvie , de- » vant Dieu, à qui nos profondeurs sont ouvertes, » n'étoit nullement dans la volonté; au contraire,

l44 POU 11 LE JOUR

» cet œil pénétrant de la connoissance divine , voyoit M qu'ils aimeroient beaucoup mieux commettre le » crime , s'ils osoient en attendre l'impunité » : Coram Deo non erat in ^loluntale , quod coram hominihus apparebat in opère : potiusque ex illo rei tenebaniur quod eos noverat Deus malle , si fie ri posset impune j, committere (0. Donc, selon la doctrine de ce grand homme , la crainte n'est pas capable de changer le cœur. Considérez, je vous prie , cette pierre sur laquelle Dieu écrit sa loi; en estelle changée pour contenir des paroles si vénérables? eaa-t-elle perdu quelque chose de sa dureté? Qui ne voit que ces saints préceptes ne tiennent qu'à une superficie extérieure ? D'où vient que la loi mosaïque est ainsi écrite , sinon parce que c'est une loi de crainte? Et Dieu ne veut -il pas nous faire entendre que si la loi ne nous touche que par la crainte , il en est de nos cœurs comme d'une pierre ; qu'ainsi notre dureté n'est point amollie , et que la loi demeure sur la sirrface ? De là vient que le concile de Trente parlant de la crainte des peines, définit très-bien à la vérité, contre la doctrine des luthériens, que « c'est une impression de M l'Esprit de Dieu » : car puisque cette crainte est si bien fondée sur les redoutables jugemens de Dieu , pourquoi ne viendroit-elle pas de son Saint-Esprit? Mais ces saints Pères s'expliquent apirès , et nous disent, « que c'est une impression de l'Esprit de i) Dieu qui n'habite pas encore au dedans, mais qui » meut seulement, et qui pousse » : Spiritûs sancti impulsuni , non adhuc quidem inhabitantis ^ sed

i^yDe Spv: et LiUera^ «. i3 , tom, x , col. 92.

tanlum

DE LA PENTECÔTE. 1 /J j

tantum mo[^entis (0. D'où il s'ensuit manifestement que la seule crainte des peines ne peut imprimer la loi dans les cœurs.

Certes, il faut l'avouer, il n'y a que la charité qui les amollisse. Notre maladie , chrétiens , c'est de nous attacher à la créature : donc nous attacher à Dieu, c'est notre santé. C'est un amour pervers qui nous gâte; il n'y a donc que le saint amour qui nous rétablisse : un plaisir désordonné nous captive ; il n'y a qu'une sainte délectation qui soit capable de nous délivrer : la seule affection du vrai bien peut arracher l'affection du bien apparent ; il n'y a proprement que l'amour qui ait, pour ainsi dire, la clef du cœur. Il faut donc qu'un saint amour dilate le nôtre, qu'il l'ouvre jusqu'au fond pour recevoir la rosée des grâces divines. Ainsi notre ame sera toute autre; ce ne sera plus une pierre sur laquelle on écrira au dehors, ce sera une cire toute pénétrée et toute fondue par une céleste chaleur.

Par-la vous voyez la loi gravée dans les cœurs, selon l'oracle de Jérémie. Y a-t-il rien de plus avant en nos cœurs que ce qui nous plaît ? Ce que nous aimons nous tient lieu de loi; et ainsi je ne me tromperai pas quand je dirai que l'amour est la loi des cœurs : et partant un saint amour doit être la loi des héritiers du nouveau Testament ; parce qu'ils doivent porter leur loi dans leurs cœurs. La loi ancienne a été écrite sur de la pierre ; il n'est rien de plus immobile ; aussi est-ce une loi morte et inanimée. Il nous faut, il nous faut une loi vivante; et quelle peut être cette loi vivante? sinon le vif amour

C») Sess. xiT , cap. iv.

BOSSUET. XIV. lO

l46 POUR LE JOUR

du souverain bien, que le doigt de Dieu, c'est-à-dire son Saint-Esprit, écrit et imprime au fond de nos âmes, quand il y re'pand l'onction de la charité, selon ce que dit l'apôtre saint Paul : « La charité » est répandue en nos cœurs par le Saint-Esprit qui 3) nous est donné (0 ». La charité est donc cette loi vivante , qui nous gouverne et qui nous meut intérieurement : et c'est pourquoi l'Esprit vivifie ; parce <ju'il imprime en nous une loi vivante, qui est la loi de la nouvelle alliance , c'est-à-dire , la loi de l'amour de Dieu. Par conséquent qui pourroit douter <}ue la charité ne soit l'esprit de la loi nouvelle , et l'ame, pour ainsi dire, du christianisme; puisqu'il a été prédit si long-temps avant la naissance de Jésus- Christ, que les enfans du nouveau Testament auroient la loi gravée en leurs cœurs par l'inspiration de l'amour divin?

Et selon la conséquence de ces principes, où je n'ai fait que suivre saint Augustin , qui ne s'est attaché qu'à saint Paul ; je ne craindrai pas de vous assurer que quiconque ne se soumet à la loi que par la seule appréhension de la peine , il s'excommunie lui-même du christianisme, et retourne à la lettre qui tue, et à la captivité de la Synagogue : et pour vous en convaincre, regardez premièrement qui nous sommes. Sommes-nous enfans ou esclaves? Si Dieu vous traite comme des esclaves, contentezvous de craindre le maître ; mais s'il vous envoie son propre Fils pour vous dire qu'il daigne bien vous adopter pour enfans, pouvez-vous ne point aimer votre Père ? Or l'apôtre saint Paul nous enseigne

(0 Rom. V. 5.

DE LA PENTECOTE. j/^'j

ce que nous n'avons pas reçu Fesprit de servitude » par la crainte ; mais que Dieu nous a de'parti l'esi) prit de l'adoption des enfans, par lequel nous » l'appelons notre Père (0 ». Comment l'appelonsnous tous les jours notre Père qui êtes aux cieux, si nous lui de'nions notre amour? Davantage; considérons de quelle sorte il nous a adopte's : est-ce par contrainte, ou bien par amour? Ah ! nous savons bien que c'est par amour, et par un amour infini. « Dieu » a tant aimé le monde, dit notre Seigneur (^), qu'il ^) a donné son Fils unique pour le sauver ». Si donc notre Dieu nous a tant aimés, comment prétendons-nous payer son amour, si ce n'est par un amour réciproque ? « D'autant plus , comme dit saint Ber- » nard (3), que l'amour est la seule chose en laquelle » nous sommes capables d'imiter Dieu. Il nous juge, » nous ne le jugeons pas ; il nous donne , et il n'a » pas besoin de nos dons : s'il commande, nous de- » vous obéir; s'il se fâche , nous devons trembler; et » s'il aime, que devons-nous faire? Nous devons ai- » mer; c'est la seule chose que nous pouvons faire » avec lui ». Et combien sont criminels les enfans qui ne veulent pas imiter un Père si bon ?

Est-ce assez considérer Dieu comme père ? considérons-le maintenant comme prince. Comme roi, il nous commande ; mais il ne nous commande rien tant que l'amour. « Tu aimeras, dit-il, le Seigneur » ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton esprit , de » toutes tes forces, de toute ton ame (4) ». A-t-il jamais parlé avec une plus grande énergie ? Et Jésus-

(0 Hom. viii. i5. '~-''<^) Joan. m. iG. — ^) Scrm. xxxiii in Canlic. n. 4j tom. I, col. i558.— 'y4)De«^ Yi. 5.

l48 POUR LE J ou II

Christ : « Qui ne m'aime pas, nous dit-il, n'observe 5) pas mes commandemens (0 ». Donc qui n'aime pas Jésus-Christ, puisqu'il n'observe pas ses commandemens, il viole la majesté de son roi.

Voulez-vous que nous parlions maintenant des dons que Dieu fait à ses serviteurs, et que, par la qualité des présens, nous jugions de l'amour qu'il exige ? Quel est le grand don que Dieu nous fait ? C'est le Saint-Esprit : et qu'est-ce que le Saint- Esprit? n'est-ce pas l'amour éternel du Père et du Fils? Quelle est l'opération propre du Saint-Esprit? n'est-ce pas de faire naître, d'inspirer l'amour en nos cœurs, et d'y répandre la charité? et partant qui méprise la charité , il rejette le Saint-Esprit ; et cependant c'est le Saint-Esprit qui nous vivifie. Mais si je voulois poursuivre le reste, quand est-ce que j'aurois achevé cette induction ? Il n'y a mystère du christianisme, il n'y a article dans le Symbole, il n'y a demande dans l'Oraison , il n'y a mot ni syllabe dans l'Evangile , qui ne nous crie qu'il faut aimer Dieu.

Ce Dieu fait homme, ce Verbe incarné, qu'est-il venu faire en ce monde ? avec quel appareil nous est-il venu enseigner? s'est-il caché dans une nuée? a-t-il tonné et éclairé sur une montagne toute fumante de sa majesté? a-t-il dit d'une voix terrible : « Retirez-vous ; que mon serviteur Moïse approche » tout seul ; et les hommes et les animaux , qui » aborderont près de la montagne , mourront de » mort (2) ». La loi mosaïque a été donnée avec ce redoutable appareil. Sous l'Evangile , Dieu change

(0 Joan. XIV. 24* — ^*) Exod. xix. la , i3.

bien de langage : y a-t-il rien eu de plus accessible que Jesus-Chiist, rien de plus affable, rien de plus doux ? 11 n'éloigne personne d'auprès de lui : bien plus, non-seulement il y se ufRre, mais encore il y appelle les plus grands pe'cheurs , et lui-même il va au-devant. Venez à moi, dit -il, et ne craignez pas : « Venez, venez à moi, oppressés, je )> vous aiderai à porter vos fardeaux (0 » ; venez, malades, je vous guérirai; venez, affamés, je vous nourrirai : pécheurs, publicains, approchez; je suis votre libérateur. -Il les souffre, il les invite, il va au-devant. Et que veut dire ce changement, chrétiens? d'où vient cette aimable condescendance d'un Dieu qui se familiarise avec nous? Qui ne voit qu'il veut éloigner la crainte servile , et qu'à quelque prix que ce soit, il est résolu de se faire aimer , même , si j'ose parler de la sorte , aux dépens de sa propre grandeur? Dites -moi, étoit-ce pour se faire craindre , qu'il a voulu être pendu à la croix? n'est-ce pas plutôt pour nous tendre les bras, et pour ouvrir autant de sources d'amour comme il a de plaies ? Pourquoi se donnet-il à nous dans l'eucharistie? n'est-ce pas pour nous témoigner un extrême transport d'amour, quand il s'unit à nous de la sorte? Ne diriez-vous pas, chrétiens, que ne pouvant souffrir nos froideurs, nos indifférences , nos déloyautés , lui-même il veut porter sur nos cœurs des charbons ardens ? Comment donc excuserons- nous notre nédigence ? mais oîi se cachera notre ingratitude? Après cela, n'est-il pas juste de s'écrier avec le grand apôtre saint Paul :

(0 Mallh. xt. 29.

l5o POURLEJOUR

« Si quelqu'un n'aime pas notre Seigneur Jesusj) Christ, qu'il soit anathéme (0 » : sentence autant juste que formidable. Oui certes, il doit être anathéme, celui qui n'aime pas Jésus- Christ : la terre se dcvroit ouvrir sous ses pas , et l'ensevelir tout vivant dans le plus profond cachot de l'enfer ; le ciel devroit être de fer pour lui; toutes les cre'atures lui devroient ouvertement de'clarer la guerre , à ce perfide, à ce déloyal, qui n'aime point notre Seigneur Jésus-Christ.

Mais, ô malheur ! ô ingratitude! c'est nous qui sommes ces déloyaux. Oserions-nous bien dire que nous aimons notre Seigneur Jésus- Christ? Jésus- Christ n'est pas un homme mortel que nous puissions tromper par nos complimens : il voit clair dans les cœurs, et il ne voit point d'amour dans les nôtres. Quand vous aimez quelqu'un sur la terre, rompez-vous tous les jours avec lui pour des sujets de très-peu d'importance ? foulez-vous aux pieds tout ce qu'il vous donne ? manquez-vous aux paroles que vous lui donnez ? Il n'y a aucun homme vivant que vous voulussiez traiter de la sorte : c'est ainsi pourtant que vous en usez envers Jésus- Christ. Il a lié amitié avec vous ; tous les jours vous y renoncez : il vous donne son corps j vous le profanez : vous lui avez engagé votre foi ; vous la violez : il vous prie pour vos ennemis ; vous le refusez : il vous recommande ses pauvres ; vous les méprisez : il n'y a aucune partie de son corps que vos blasphèmes ne déshonorent. Et comment donc pouvez-vous éviter cette horrible , mais très-équitable excommunica-

(0/. Cor.wi. 22.

DE LA PENTECOTE. l5l

tion de l'apôtre? « Si quelquun n'aime pas notre )) Seigneur Je'sus-Christ, qu'il soit anatliéme ». Et comment la puis-je éviter moi-même, ingrat et impudent pécheur que je suis? Ah! plutôt, ô grand Dieu tout -puissant, qui gouvernez les cœurs ainsi qu'il vous plaît; si quelqu'un n'aime pas notre Seigneur Jésus-Christ, faites par votre grâce qu'il aime notre Seigneur Jésus-Christ.

Aimons, aimons, mes Frères, aimons Dieu de tout notre cœur : nous ne sommes pas chrétiens, si du moins nous ne nous efforçons de l'aimer, si du moins nous ne désirons cet amour, si nous ne le demandons ardemment à ce divin Esprit qui nous vivifie. Je ne veux pas dire que nous soyons obligés, sous peine de damnation éternelle , d'avoir la perfection de la charité. Non, fidèles, nous sommes de pauvres pécheurs : le sang de notre Seigneur Jésus- Christ excusera devant Dieu nos défauts, pourvu que nous en fassions pénitence. Je ne vous dis donc pas que nous soyons obligés d'avoir la perfection de la charité ; mais je vous dis et je vous a: sure que nous sommes indispensablement obligés d'y tendre, selon la mesure qui nous est donnée, sans quoi nous ne sommes pas chrétiens. Courage ; travaillons pour la charité. La charité , c'est tout le christianisme : quand vous épurez votre charité, vous préparez un ornement pour le ciel. Il n'y a, dit saint Paul, que la charité qui demeure au ciel : la foi se perd dans la claire vue : l'espérance s'évanouit par la possession effective : « il n'y a que la charité qui jamais ne » peut être éteinte » ; Charitas nunquam excidit (0.

(0 /. Cor. XIII. 8.

r52 POUR LE JOUR

Non-seulement elle est couronne'e comme la foi et comme l'espérance : mais elle-même elle est la couronne et de la foi et de l'espe'rance. La charité seule est digne du ciel, digne de la gloire du paradis; elle seule sera réservée pour briller éternellement devant Dieu comme un or pur; elle seule sera réservée pour brûler éternellement devant Dieu , comme un holocauste de bonne odeur. Commençons d'aimer sur la terre, puisque nous ne cesserons jamais d'aimer dans le ciel : commençons la charité dès ce monde, a{in qu'elle soit un jour consommée.

DE LA PENTECÔTE. l53

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