‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 4)Chapitre 17 sur 58 · ET FRAGMEKS DU MÊME SERMON · texte numérisé non relu

ET FRAGMEKS DU MÊME SERMON

Littera occidit ; Spiritus autem vivificat.

La lettre tue; mais t Esprit vivifie. II. Cor. m. 6.

Si vous me demandez, chre'tiens , pour quelle cause la Pentecôte, qui etoit une fête du peuple ancien , est devenue une solennité du peuple nouveau; et d'où vient que depuis le levant jusqu*au couchant, tous les fidèles s*en rejouissent, non moins que de la sainte nativité, ou de la glorieuse résurrection de notre Sauveur; je vous en dirai la raison, avec l'assistance de cet Esprit saint qui a rempli en ce jour sacre Famé des apôtres. C'est aujourd'hui que notre Eglise a pris naissance : aujourd'hui, par la prédication du saint Evangile, la gloire et la doctrine de Jésus-Christ ont commencé d'éclairer le monde. Aujourd'hui la loi mosaïque, donnée autrefois avec tant de pompe, est abolie par une loi plus auguste ; et les sacrifices des animaux étant rejetés, le Saint-Esprit envoyé d'en-haut se fait lui-même des hosties raisonnables et des sacrifices vivans des cœurs des disciples. Les Juifs ofTroient autrefois à Dieu à la Pentecôte les prémices de leurs moissons. Aujourd'hui Dieu se

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consacre lui-même par son Saint-Esprit les prémices du christianisme , c'est-à-dire les premiers fruits du sang de son Fils; et rend les commencemens de l'Eglise illustres par des signes si admirables, que tous les spectateurs en sont étonnés. Par conséquent, mes Frères, avec quelle joie devons-nous célébrer ce saint jour? Et si aujourd'hui les premiers chrétiens paroissent si visiblement échaulîes de TEsprit de Dieu, n'est -il pas raisonnable que nous montrions, par une sainte et divine ardeur, que nous sommes leurs descendans? Mais afin que vous pénétriez plus à fond quelle est la fête que nous célébrons, suivez, s'il vous plaît, ce raisonnement.

A la vérité le sang du Sauveur nous avoit réconciliés à notre grand Dieu par une alliance perpétuelle; mais il ne suffisoit pas pour notre salut que cette alliance eût été conclue, si ensuite elle n'eût été publiée. C'est pourquoi Dieu a choisi ce jour où les Israélites étoicnt assemblés par une solennelle convocation, pour y faire pui)lier hautement le traité de la nouvelle alliance qu'il lui plaît contracter avec nous. Et c'est ce que nous montrent ces langues de feu qui tombent d'en-haut sur les saints apôtres : car d'autant que la nouvelle alliance , selon les oracles des prophéties, devoit être solennellement publiée par le ministère de la prédication, le Saint-Esprit descend en forme de langues, pour nous faire entendre, par cette figure, qu'il donne de nouvelles langues aux saints apôtres, et qu'dutant qu'il remplit de personnes, il établit autant de hérauts qui publieront les articles de l'alliance et les comman-

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démens de la loi nouvelle, partout où il lui plaira de les envoyer.

En effet, entendez l'apôtre saint Pierre aussitôt après la descente du Saint-Esprit 5 voyez comme il exhorte le peuple, et annonce la remission des péclie's au nom de notre Seigneur Je'sus-Christ, de'clarant aux habitans de Je'rusalem , que ce Jésus qu'ils ont fait mourir , « Dieu l'a établi le Seigneur et le » Christ : » Quia Doniiniim eiun et Christiun fecit Deus. C'est ce que saint Pierre prêche aujourd'hui , comme il est écrit aux Actes (0 ; et cela, dites-moi , chrétiens , n'est-ce pas faire la publication de la loi nouvelle et de la nouvelle alliance? Je joins ensemble l'alliance et la loi; parce qu'elles ne sont toutes deux qu'un même Evangile, que les apôtres, comme les hérauts du grand Dieu, publient, premièrement dans Jérusalem, conformément à ce que dit Isaïe : « La loi sortira de Sion, et la parole de » Dieu de Jérusalem ('^) «.

Mais encore que la publication du saint Evangile dût être commencée dans Jérusalem , elle ne devoit pas y être arrêtée. Tous les prophètes avoient promis que la loi nouvelle seroit portée jusqu'aux extrémités de la terre, et que par elle toutes les nations et toutes les langues seroient assujetties au vrai Dieu. Comme donc la loi de notre Sauveur n'étoit pas faite pour un seul peuple, certainement il n'étoit pas convenable qu'elle fût publiée en un seul langage. Aussi les premiers docteurs du christianisme, qui avant ce jour étoient ignorans, aujourd'hui étant W^cMi. a3.— -W/*. 11.3.

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pleins de l'Esprit de Dieu, parlent toutes sortes de langues , ainsi que remarque le texte sacré. Que veut dire ceci, je vous prie? Qui ne voit que le Saint- Esprit nous enseigne que si autrefois, sous la loi, il n'y avoit que la seule langue he'braïque qui fût l'interprète des secrets de Dieu; aujourd'hui, par l'évangile de Jésus-Christ, toutes les langues sont consacrées, selon cet oracle de Daniel : « Toutes les » langues serviront au Seigneur (0 ». Etrange et inconcevable opération de cet Esprit qui soufile oii il veut ! De toutes les parties de la terre où les Juifs ëtoient dispersés, il en étoit venu dans Jérusalem pour y célébrer la fête de la Pentecôte. Les apôtres parlent à cet auditoire mêlé de tant de peuples divers et de langues si différentes; et cependant chacun les entend ; le Romain et le Parthe , le Juif et le Grec, le Mède, l'Egyptien et l'Arabe, l'Africain, l'Européen et l'Asiatique : bien plus, dans un même discours des apôtres ils remarquent tous leur propre langue; il semble à chacun qu'on lui parle la langue que sa nourrice lui a apprise ; et c'est pour cela qu'ils s'écrient : « Ces hommes ne sont-ils pas Ga- » liléens? comment est-ce donc que chacun entend » la langue dans laquelle il est né (2) »? Fidèles, que signifie ce nouveau prodige? C'est que, par la grâce du christianisme , toutes les langues seront réunies; l'Eglise parlera tous les langages : il n'y en aura point ni de si rude , ni de si barbare , dans lequel la vérité de Dieu ne soit enseignée; et les nations diverses entrant dans l'Eglise , l'articulation , à la W Act. II. 7, 8,

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vérité, sera difFe'rente; mais il n'y aura en quelque sorte qu'un même langage ; parée que tous les peuples fidèles , parmi la multiplicité des sons et des voix , n'auront tous qu'une même foi à la bouche , et une même vérité dans le cœur.

Autrefois à la tour de Babel l'orgueil des hommes a partagé les langages (0; mais l'humilité de notre Sauveur les a aujourd'hui rassemblés ; et la créance qui devoit être commune a toutes les nations de la terre , est publiée dès le premier jour en toutes les langues. Par où vous voyez, chrétiens, selon que je l'ai déjà dit , que le mystère que nous honorons aujourd'hui avec tant de solennité, c'est la publication de la loi nouvelle. Or notre Dieu ne s'est pas contenté qu'elle ait été publiée une fois ; il a établi pour toujours les prédicateurs, qui, succédant à la fonction des apôtres , doivent être les hérauts de son Evangile. Et ainsi que puis-je faire de mieux, en cette sainte et bienheureuse journée, que de rappeler en votre mémoire sous quelle loi vous avez à vivre? Ecoutez donc, peuples chrétiens, je vous dénonce au nom de Jésus, par la parole duquel cette chaire vous doit être en vénération; je vous dénonce, dis-je , au nom de Jésus, que vous n'êtes point sous la loi mosaïque : elle est annullée et ensevelie ; mais Dieu vous a appelés à la loi de grâce, à l'Evangile, au nouveau Testament, qui a été signé du sang du Sauveur, et scellé aujourd'hui par l'Esprit de Dieu.

Et afin que vous entendiez quelle est la loi dont on vous délivre, et quelle est la loi que l'on vous

{}) Gènes, xi. g.

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impose , je vous produis Tapôtre saint Paul , qui vous enseignera cette difiérence. « La lettre tue, dit-il, :» l'esprit vivifie « . La lettre , c'est la loi mosaïque ; l'esprit , comme vous verrez , c'est la loi de grâce : et ainsi, en suivant l'apôtre saint Paul, faisons voir avec l'assistance divine , que la loi mosaïque nous tue , et qu'il n'y a que la loi nouvelle qui nous vivifie.

Pour pénétrer le sens de notre passage , il faut examiner, avant toutes choses, quelle est cette lettre dont parle l'apôtre , quand il prononce : « La lettre » tue «. Et premièrement, il est assuré qu'il veut parler de la loi mosaïque : mais d'autant que la loi mosaïque a plusieurs parties, on pourroit douter de laquelle il parle. Dans la loi il y a les préceptes cérémoniaux , comme la circoncision et les sacrifices ; et il y a les préceptes moraux, qui sont compris dans le Décalogue : « Tu adoreras le Seigneur ton » Dieu ; tu ne te feras point d'idole taillée ; tu ne )) déroberas point » , et le reste (0. Quant aux préceptes cérémoniaux, il est très-constant que la lettre tue; d'autant que les cérémonies de la loi ne sont pas seulement abrogées, mais encore expressément condamnées dans la loi de grâce , suivant ce que dit saint Paul aux Galates : « Si vous vous faites cir- » concire, Jésus-Christ ne vous sert de rien (2) ». Est-ce donc de cette partie de la loi, qui ordonnoit les anciennes observations, que l'apôtre décide que la lettre tue? ou bien cette sentence plutôt ne doitelle point s'appliquer à certaines expressions figurées qui sont en divers endroits de la loi , qui ont

CO Deut. V. 8, 19. — (') Gai. v. a.

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un sens très-pernicieux, si on les explique trop à la lettre ? desquelles pour cette raison on peut dire que la lettre tue; ou si ce n'est ni Tune ni l'autre de ces deux choses que l'apôlre veut de'signer par ces mots, parle-t-il point peut-être du De'calogue? A quelle opinion nous rangerons-nous? Je réponds qu'il parle du Décalogue qui fut donné à Moïse sur la montagne; et je le prouve par une raison invincible. Car dans ce même troisième chapitre de la deuxième aux Corinthiens, où saint Paul nous enseigne que la lettre tue ; immédiatement après , parlant de la loi, il l'appelle, « Le ministère de » mort qui a été taillé dans la pierre » : Ministratio mortis , litteris dtiformala in lapidibus (0. Qu'est-ce qui a été gravé dans la pierre ? aucun de nous pourroit-il ignorer que ce sont les dix préceptes du Décalogue; que ces dix commandemens de la loi , qui défendent le mal si ouvertement , c'est ce que l'apôtre appelle la lettre qui tue? Et d'ailleurs le ministère de mort n'est-ce pas la lettre qui tue ? Concluons donc maintenant et disons : Sans doute le ministère de mort et la lettre qui tue c'est la même chose : or la loi qui a été gravée sur la pierre, c'està-dire , les préceptes du Décalogue , selon saint Paul, c'est le ministère de mort; et partant les préceptes du Décalogue , ces préceptes si saints et si justes, selon la doctrine du saint apôtre, sont indubitablement la lettre qui tue. Et pour confirmer cette vérité, le même, aux Romains, que ne dit-il pas de la loi ? « Je ne connoîtrois pas le péché ,

(0 //. Cor. III. 7.

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3) dit-il (0 , si îa loi n avoit dit , Tu ne convoiteras » point ». Sur quoi l'incomparable saint Augustin raisonne ainsi très - doctement à son ordinaire (2) : Où est-ce que la loi dit , Tu ne convoiteras point ? chacun sait que cela est écrit dans le De'calogue. C'est donc du Décalogue que parle l'apôtre, et c'est ce qu'il entend par la loi : et par conse'quent, lorsqu'il dit : « Les passions des péche's qui sont par la » loi P) » , c'est du Décalogue qu'il parle; et quand il répète si souvent la loi de péché et de mort , c'est encore du Décalogue qu'il parle.

Au lieu que la loi mosaïque avoit été gravée sur des pierres , la loi de la nouvelle alliance, que Jésus est venu annoncer au monde, a été écrite dans le fond des cœurs, comme dans des tables vivantes. C'est là le mystère que nous honorons; et c'est ce qu'avoient prédit les anciens oracles, qu'il y auroit un jour une loi nouvelle qui seroit écrite dans l'esprit des hommes, et gravée profondément dans les cœurs : Dabo legem uieani in cordibus eoriun (4). C'est pour cela que le Saint-Esprit remplit aujourd'hui l'Eglise naissante; et que, non content de paroître aux yeux sous une apparence visible, il se coule efficacement dans les âmes pour leur enseigner au dedans ce que la loi leur montre au dehors.

Mais comme il importe que nous pénétrions ce que c'est que cette loi gravée dans les cœurs, et quellç

(0 Rom. VII. 7. — (=») Lib. de Spirit. et Litt.n. 33, 24, toni. x, coL 98 , 99- — ^) Kom. vil. 5. — (4) Jereiti. xxxi. 33.

est

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est la nécessité de cette influence secrète de l'Esprit de Dieu dans nos âmes, écoutez l'apôtre saint Paul, qui nous expliquera ce mystère dans les quatre mots que j'ai rapportés : « La lettre tue, l'esprit vivifie ». Pour comprendre solidement sa pensée, remarquons deux grands effets de la loi : elle dirige ceux qui la reçoivent, elle condamne ceux qui la rejettent; elle est la règle des uns, le juge des autres : de sorte que nous pouvons distinguer comme deux qualités dans la loi. Il y a son équité qui dirige, il y a sa vérité qui condamne; et il faut nécessairement, ou que nous suivions la première, ou que nous souffrions la seconde; c'est-à-dire, que si l'équité ne nous règle, la sévérité nous accable ; et que la force delà loi est telle , qu'il faut qu'elle nous gouverne ou qu'elle nous perde : ceux qui s'y attachent se rangent eux-, mêmes en se conformant à la règle ; ceux qui la choquent se brisent contre elle. La loi tue lorsqu'elle nous dit : Si tu n'obéis, tu mourras de mort (0, et la loi aussi vivifie ; parce qu'il est écrit dans les saintes Lettres : « Fais ces choses et tu vivras » : elle tue ceux qu'elle condamne, elle vivifie ceux qu'elle dirige. Mais il y a cette différence notable par laquelle' nous connoîtrons le sens de Tapôtre dans le passage que nous traitons : c'est que la loi suffit toute seule' pour donner la mort au pécheur, et qu'elle ne suflit pas' toute seule pour donner le salut au juste ; et la raison en est évidente. Pour donner la mort au pécheur , c'est assez que la loi prononce au dehors la sentence qui le condamne; et c'est ce qu'elle fait toute seule

(0 Exod. XXI. la, etseq.

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avec une autorité souveraine : au contraire , pour donner la vie , il faut qu'elle soit écrite au dedans , parce que c'est là qu'elle doit agir ; et elle n'y peut entrer par ses propres forces : elle retentit aux preilles , elle brille devant les yeux ; mais elle ne pénètre point dans le cœur : il faut que le Saint-Esprit lui ouvre l'entrée ; par où nous pouvons aisément comprendre le raisonnement de l'apôtre. Tant que 1^ loi demeure hors de nous , qu'elle frappe seulement les oreilles , elle ne sert qu'à nous condamner; c'est pourquoi c'est une lettre qui tue : et lorsqu'elle entre dans l'intérieur , pour y opérer le salut des hommes, c'est le Saint - Esprit qui l'y grave ; c'est pourquoi c'est l'esprit qui nous vivifie. Comme nous sommes tout ensemble durs et ignorans , il ne suffit pas de nous enseigner; il faut encore nous amollir. Ainsi vous n'avez rien fait, ô divin Sauveur, de nous avoir prêché au dehors les préceptes de votre Evangile, si vous ne parlez au dedans d'une manière secrète et intérieure, par l'effusion de votre Esprit saint* De là il est facile d'entendre quelle est l'opération de la loi, et quelle est celle de l'Esprit de Dieu. Parce qu'il voit que la loi nous tue, quand elle agit seulement au dehors , il l'écrit dans le fond du cœur , afin qu'elle nous donne la vie. L'équité de la loi se présente à nous, sa sévérité nous menace; et le Saint-Esprit qui; nous meut, afin que nous puissions éviter la sévérité qui condamne , nous fait aimer l'équité qui règle; de peur que nous soyons captifs sous la loi comme criminels, il fait que nous l'embrassons comme ses amis; et c'est ainsi qu'il nous

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vivifie. De sorte que tout le dessein de Tapôtre , dans le passage que nous expliquons , c'est en premier lieu de nous faire voir la loi ennemie de l'homme pécheur, qui le tue et qui le condamne; et ensuite l'homme pe'cheur, devenu ami de la loi, qui l'embrasse et qui la che'rit par l'opération de la grâce. Et qu'est-ce qu'écrire la loi dans nos cœurs, sinon faire que nous l'aimions d'une affection si puissante, que, malgré tous les obstacles du monde, elle devienne la règle de notre vie ?

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IV SERMON

POUR

Quel est l'esprit du christianisme. Mépriser les présens du monde, sa haine et sa fureur j trois maximes de la générosité chrétienne. Avec quel courage les apôtres et les premiers chrétiens méprisent les présens du monde, attaquent sa haine, triomphent de ses menaces. Merveilleuse union que le Saint-Esprit fait de leurs cœurs. Pourquoi ne devons-nous pas nous regarder en nous-mêmes , mais dans Tunité de tout le corps dont nous sommes membres. L'envie et la dureté exterminées par la fraternité chrétienne.

Spiritum nolite extinguere.

N'éteignez pas VEsprit. I. Thessal. v. ig.

CiETTE joie publique et universelle, qui se répand par toute la terre dans cette auguste solennité, avertit les chrétiens de se souvenir que c'est en ce jour que l'Eglise est née , et que nous sommes nés avec elle par la grâce de la nouvelle alliance. Il n'est point de nations si barbares, ni de peuples si éloignés qui ne soient invités par le Saint-Esprit à la fête que nous célébrons. Si étrange que soit leur langage, ils pourront tous l'entendre aujourd'hui dans la bouche des saints apôtres; et Dieu nous montre, par ce mi-

DELAPE.NTECÔTE. l6i>

racle, que cette Eglise si resserrée, que nous voyons naître en un coin du monde, remplira un jour tout l'univers, et attirera tous les peuples ; puisque déjà dès sa tendre enfance elle parle toutes les langues : afin. Mesdames, que nous entendions que si la confusion de Babel les a autrefois divisées, la charité chrétienne les unira toutes, et qu'il n'y en aura point de si rude ni de si irrégulière en laquelle on ne prêche le Sauveur Jésus et les mystères de son Evangile. Que reste-t-il donc maintenant ? sinon que participant de tout notre cœur à la joie commune de tout le monde, nous tâchions de nous revêtir de Tesprit de cette Eglise naissante, c'est-à-dire du Saint-Esprit même; après que nous aurons imploré sa grâce par l'intercession de Marie, qui le reçoit aujourd'hui avec tous les autres; mais qui étoit accoutumée dès longtemps à sa bienheureuse présence, puisqu'il était survenu en elle, lorsque l'Ange la salua par ces mots: Ave , Maria.

Puisque cette sainte journée fait revoir à tous les fidèles la solennité bienheureuse en laquelle l'Esprit de Dieu se répandit avec abondance sur les disciples de Jésus-Christ, et sur son Eglise naissante ; je me persuade aisément, âmes saintes et religieuses, que rappelant en votre mémoire une grâce si signalée , vous aurez aussi préparé vos cœurs pour la recevoir en vous-mêmes, et pour être les temples vivans de ce Dieu qui descend sur nous. Que si je ne me trompe pas dans cette pensée ; s'il est vrai , comme je l'espère, que le Saint-Esprit vous anime, et que vous brûliez de ses flammes 5 que puis-je faire de plus con-

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venable pour édifier votre piété, que de vous exhorter, autant que je puis, à conserver cette ardeur divine , en vous disant avec l'apôtre : Spiritum nolite extinguere : « Gardez -vous d'éteindre l'Esprit m. Car, mes Sœurs , ce divin Esprit qui est tombé sur les saints apôtres, sous la forme visible du feu, se répand encore invisiblement dans tout le corps de FEglise : il ne descend pas sur la terre pour passer légèrement sur les cœurs ; il vient établir sa demeure dans la sainte société des fidèles : jipud vos manebit (0. C'est pourquoi nous apprenons, par les Ecritures , qu'il y a un esprit nouveau (2) , un esprit du christianisme et de l'Evangile, dont nous devons tous être revêtus ; et c'est cet esprit du christianisme que saint Paul nous défend d'éteindre. Il faut donc entendre aujourd'hui quel est cet esprit de la loi nouvelle qui doit animer tous les chrétiens ; et pour le comprendre solidement, écoutez, non point mes paroles, mais les saints enseignemens de l'apôtre, que je choisis pour mon conducteur. Grand Paul , expliquez-nous ce mystère.

Nous voyons par expérience que chaque assemblée, chaque compagnie a son esprit particulier; et quand nos charges ou nos dignités nous donnent place dans quelque corps, aussitôt on nous avertit de prendre l'esprit de la compagnie dans laquelle nous sommes entrés. Quel est donc l'esprit de l'Eglise , dont notre baptême nous a fait les membres ? et quel est cet esprit nouveau qui se répand aujourd'hui sur les saints apôtres , et qui doit se communiquer à tous les disciples de l'Evangile? Chrétiens,

i^) Joan. XIV. 17. — i"*) Ezech. xi. 19. xxxvi. î»6.

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voici la réponse de l'incorapai able docteur des gentils. Non dédit nobis Deus spiritum timoris ; sed 'virtutis et dilectionis (0 : « Sache, dit-il , ïnon cher )) Timothe'e , car c'est à lui qu'il e'ciit ces inôts , M que Dieu ne nous donne pas un esprit de crainte ; 3) mais un esprit de force et d'amour m : par conséquent saint Paul nous enseigne que cet esprit de force et de charité, c'est le véritable esprit du christianisme.

Mais il faut entrer plus avant dans le sentiment de l'apôtre; et pour cela remarquez, Messieurs , que la profession du christianisme a deux grandes obli* gâtions que Jésus-Christ nous a imposées. Il oblig« premièrement ses disciples à l'exercice d'une rude guerre ; il les oblige secondement à une sainte et divine paix. Il les prépare à la guerre, quand il les avertit en plusieurs endroits que tout le monde leur résistera; c'est pourquoi il veut qu'ils soient violens; et il les oblige à la paix , lorsque , malgré ces contradictions, il leur ordonne d'être pacifiques. Il les prépare à la guerre , quand il les envoie « au milieu 3) des loups » ; In medio luporum : et il les oblige à la paix , quand il veut qu'ils soient « des brebis » ; Sicut oves (2) : il les prépare à la guerre , quand il dit dans son Evangile qu'il jette un glaive au milieu du monde , pour être le signal du combat : Non 'veni pacetn mittere^ sed ^ladium (3) ; et il les oblige à la paix , quand il promet d'allumer un feu pour être le principe de la charité : Ignem ireni Tnittére in terrani (4). Il y a donc une sainte guerre pour coAibattre contre le monde , et il y a une paix du chris-

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lianisme pour nous unir en notre Seigneur. Pour soutenir de si longs combats, nous avons besoin d'un esprit de force ; et pour maintenir cette paix , l'esprit de charité nous est nécessaire ; c'est pourquoi saint Paul nous enseigne que « Dieu ne nous donne 5) pas un esprit de crainte, mais un esprit de force » et de charité (0 » ; et tel est l'esprit du christianisme dont les apôtres ont été remplis.

En effet, considérons attentivement l'histoire de l'Eglise naissante; qu'y voyons -nous d'extraordinaire , et en quoi y remarquons-nous cet esprit du christianisme ? En ces deux effets admirables , je veux dire, en la fermeté invincible, et en la sainte union de tous les fidèles ; et vous le verrez clairement, si vous voulez seulement entendre ce que saint Luc a dit dans les Actes : « Ils furent remplis 5) de l'Esprit de Dieu » : Repleti sunt omnes Spiritu sancto ; et de là qu'est- il arrivé? Deux choses que saint Luc a bien remarquées : Loquebantur cum fîdiicia (2) : premièrement , « ils parlèrent avec ferj) meté » : voyez- vous pas cet esprit de force? Et il ajoute aussitôt après : « Et ils n'étoient tous qu'un 5) cœur et qu'une ame » : Cor unum et anima una (3); et c'est l'esprit de la charité. Voilà donc , et n'en doutez pas, quel est l'esprit du christianisme; voilà quel étoit l'esprit de nos pères : esprit courageux , esprit pacifique ; esprit de fermeté et de résistance , esprit de charité et de douceur : esprit qui se met au-dessus de tout par sa force et par sa vigueur ; c( esprit qui se met au-dessous de tous par la conw descendance de sa charité » : Per charitatem ser-

(0 //. Tim. I. 7. -. W u4ct. IV. 3i. — 13) JiiJ, 32.

DE LA PENTECÔTE. ïGg

Vite inyicem (0. Tel est l'esprit de la loi nouvelle : « chrétiens , ne l'éteignez pas » : Spiritum nolite exiinguere (2). Imitez l'Eglise naissante, et la ferveur de ces premiers temps , dont je vous dois aujourd'hui proposer l'exemple. Conservez cet esprit de force, par lequel vous pourrez combattre le monde : conservez cet esprit d'amour, pour vivre en l'unité' de vos frères dans la paix du christianisme : deux points que je traite en peu de paroles, avec le secours de la grâce.

PREMIER POINT

Disojvs donc, avant toutes choses, que les chrétiens doivent être forts, et que l'esprit du christianisme est un esprit de courage et de fermeté : car si nous voyons , dans l'histoire , que des peuples se vantoient d'être belliqueux ; parce que dès leur première jeunesse on les préparoit à la guerre, on les durcissoit aux travaux , on les accoutumoit aux périls ; combien devons-nous être forts , nous qui sommes dès notre enfance enrôlés par le saint baptême à une milice spirituelle, dont la vie n'est que tentation , dont tout l'exercice est la guerre , et qui sommes exposés au milieu du monde comme dans un champ de bataille , pour combattre mille ennemis découverts , et mille ennemis invisibles ? Parmi tant de diflicultés et tant de périls qui nous environnent, devons-nous pas être nourris dans un esprit de force et de fermeté, afin d'être toujours immobiles, malgré les plaisirs qui nous tentent, malgré les afflictions qui nous frappent , malgré les

(0 Gai. V. i3. — W //. Tim. v. 19.

lyO POUR LE JOUR

tempêtes qui nous menacent? Aussi voyons-nous, dans les Ecritures , que Dieu , pre'voyant les combats où il engageoit ses fidèles , « leur ordonne de » se renfermer et de demeurer en repos, jusqu'à ce » qu'il les ait revêtus de force » : Sedete in cwitate j, quoadusque induamini virlute ex alto (0 ; leur montrant par cette parole, que, pour soutenir les efforts qui attaquent les enfans de Dieu en ce monde , il faut une fermeté extraordinaire.

C'est ce qui m'oblige, Messieurs, à vous proposer aujourd'hui trois maximes fondamentales de la générosité chrétienne, lesquelles vous verrez pratiquées dans l'histoire du christianisme naissant, et dans la conduite de ces grands hommes que le Saint-Esprit remplit en ce jour : voici quelles sont ces maximes, que je vous prie d'imprimer dans votre mémoire. Mépriser les présens du monde , ses richesses , ses biens , ses plaisirs ; voilà la première maxime. Mais parce qu'en refusant les présetis du inonde, on encourt infailliblement ses disgrâces; non -seulement mépriser ses biens, mais encore mépriser sa haine, et ne pas craindre de lui déplaire ; voilà la seconde maxime. Et comme sa haine étant méprisée se tourne en une fureur implacable , non -seulement mépriser sa haine, mais sa rage; mais ses menaces, et enfin se mettre au-dessus des maux que la fureur la plus emportée peut faire souffrir à notre innocence ; voilà la troisième maxitne : c'est ce qu'il nous faut expliquer par ordre.

La première maxime de force que nous donne l'esprit du christianisme, c'est de mépriser les pré-

(') Luc. XXIV. 49-

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sens du monde; et la raison en est évidente : car c'est un principe très-indubitable que notre estime ou notre mépris suivent les idées dont nous sommes pleins, et les espérances que Ton nous donne. Voyons donc de quelles idées nous remplit l'esprit du christianisme, et quels désirs il excite en nous. Il faut que vous l'appreniez de saint Paul, par ces excellentes paroles qu'il adresse aux Corinthiens : Non enini spiritum hujiis mundi accepimus : ce Nous » n'avons pas reçu l'esprit de ce monde » ; fet par conséquent concluez que le chrétien véritable n'est pas plein des idées du monde. Quel esprit avonsnous reçu? Sed Spiritum qui ex Deo est : « un Es- )) prit qui est de Dieu m , dit saint Paul , et il en ajoute cette raison : « Afin que nous sachions, pour- 3) suit-il , toutes les choses que Dieu nous donne » ; Ut sciamus quœ a Deo donata sunt nobis {^) . Quelles sont ces choses que Dieu nous donne, sinon l'adoption des enfans, l'égalité avec les anges, l'héritage de Jésus -Christ, la communication de sa gloire, la société de son trône? Voilà quelles sont les idées que le Saint-Esprit imprime en nos amos : il y grave l'idée d'un bien éternel, d'un trésor qui ne se perd, d'une vie qui ne finit pas , d'une paix immuable et perpétuelle. Si je suis plein de ces grandes choses, et si j'ai l'esprit occupé d'espérances si relevées, puis -je estimer les présens du monde ! Car, ô monde, qu'opposeras-tu à ces biens infinis et inestimables? Des plaisirs? mais seront-ils purs? Des honneurs? serontils solides? La faveur? est-elle durable? La fortune? est-elle assurée? Quelque grand établissement ? es-tu

CO/. Cor. II. la.

capable de m'en garantir une jouissance paisible, et me rendras-tu immortel pour posse'der ces biens sans inquie'tude?quine sait qu'il est impossible? La figure de ce monde passe; tout ce que les hommes estiment n'est que folie et illusion ; et l'Esprit de grâce que j'ai reçu , me remplissant des grandes ide'es des biens éternels qui me sont donnés , m'a élevé au-dessus du monde, et ses présens ne me sont plus rien. Telle est la première maxime de la générosité chrétienne.

Mais, fidèles, ce n'est pas assez : si vous n'aimez pas le monde , il vous haïra , ceux qui méprisent les présens du monde encourent infailliblement sa disgrâce; et il faut ou s'engager avec lui, en recevant ses faveurs, ou rompre ouvertement ses liens , et ne pas craindre de lui déplaire ; et c'est la seconde maxime de l'esprit du christianism e. Car c'est une vérité très-constante, que jamais les hommes ne produiront rien qui soit digne de l'Evangile et de l'esprit de la loi nouvelle , tant qu'on n'aura pas le courage de renoncer à la complaisance , et de se résoudre à déplaire aux hommes. En effet, considérez, chrétiens, les lois tyranniques et pernicieuses que le monde nous a imposées contre les obligations de notre baptême. N'est-ce pas le monde qui dit que de pardonner, c'est foiblesse, et que c'est manquer de courage, que de modérer son ambition? N'est-ce pas le monde qui veut que la jeunesse coure aux voluptés , et que l'âge plus avancé n'ait de soin que pour s'établir, et que tout cède à l'intérêt? N'est-ce pas une loi du monde, qu'il faut nécessairement s'avancer, s'il se peut par les bonnes voies, sinon

DE LA Ï»ENTECÔTE. Iij3

s'avancer par quelque façon ; s'il le faut , par la flatterie; s'il est besoin, même par le crime? N'est-ce pas ce que dit le monde? ne sont-ce pas ses lois et ses ordonnances? Et pourquoi sont -elles suivies? d'où leur vient cette autorité qu'elles se sont acquise par toute la terre ? est-ce de la raison , ou de la justice? Mais Je'sus-Christ les a condamnées, et il a donné tout son sang pour nous délivrer de leur servitude : d'où vient donc que ces lois maudites régnent encore par toute la terre , contre la doctrine de l'Evangile? Je ne craindrai pas d'assurer que c'est la crainte de déplaire aux hommes , qui leur donne cette autorité.

Mais peut-être que vous jugerez que ce n'est pas à la complaisance qu'il faut imputer tout ce crime , et qu'il en faut aussi accuser nos autres inclinations corrompues. Non, mes Sœurs, je n'accuse qu'elle, et je m'appuie sur cette raison : car je confesse facilement que nos mauvaises inclinations nous jettent dans de mauvaises pratiques ; mais je nie que ce soient nos inclinations qui leur donnent la force de lois auxquelles on n'ose pas contredire. Ce qui les érige en force de lois , et ce qui contraint à les suivre, par une espèce de nécessité, c'est la tyrannie de la complaisance ; parce qu'on a honte de demeurer seul , parce qu'on n'ose pas s'écarter du chemin que l'on voit battu , parce qu'on craint de déplaire aux hommes; et on dit pour toute raison : C'est ainsi qu'on vit dans le monde; il faut faire comme les autres : tellement que ces lois damnables que le monde oppose au christianisme, il faut quelqu'un pour les proposer et quelqu'un pour les établir : nos inclina-

lions les proposent et nos inclinations les conseillent ; mais c'est la crainte de déplaire aux hommes qui leur donne Fautorité souveraine. C'est ce que préyoyoit le divin apôtre, lorsqu'il avertit ainsi les fidèles : « Vous avez été achetés d'un grand prix ; » ne vous rendez pas esclaves des hommes » ; Nolite fieri servi hominum (0. En effet, ne le sens-tu pas que tu te jettes dans la servitude , quand tu crains de déplaire aux hommes , et quand tu n'oses résister à leurs sentimens; esclave volontaire des erreurs d'autrui.

Chrétiens, ce n'est pas là notre esprit, ce n'est pas l'esprit du christianisme. Ecoutez l'apôtre saint Paul , qui nous dit avec tant de force : « Nous n'a- » vous pas reçu l'esprit de ce monde » : Non enim spiritum hujus mundi accepimus. Je ne croirai pas me tromper , si je dis que l'esprit du monde , dont parle l'apôtre en ce lieu, c'est la complaisance mondaine , qui corrompt les meilleures âmes ; qui , minant peu à peu les malheureux restes de notre vertu chancelante, nous fait être de tous les crimes, non tant par inclination , que par compagnie ; qui , au lieu de cette force invincible et de cette fermeté d'un front chrétien que la croix doit avoir durci contre toute sorte d'opprobres, les rend si tendres et si délicats , que nous avons honte de déplaire aux hommes pour le service de Jésus-Christ. Mon Sauveur, ce n'est pas là cet Esprit que vous avez au~ jonrd'hui répandu sur nous : Non enim spiritum hujus mundi accepimus ; sed Spiritum qui ex Deo est-' « Nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde,

W /. Cor, VII. 23.

» pour être les esclaves des hommes; mais notre » Esprit, venant de Dieu même m , nous met audessus de leurs jugemens, et nous fait mépriser leur haine ; et c'est la seconde maxime de la ge'ne'rosité du christianisme.

Mais il faut encore s'e'lever plus haut; et la troisième, qui me reste à vous proposer , va faire trembler tous nos sens, et e'tonner toute la nature ; car c'est elle qui fait dire au divin apôtre : « Qui est ca- » pable de nous se'parer de la charité de notre Sei- » gneur? est-ce l'affliction ou l'angoisse? est -ce la » nudité ou la faim? la persécution ou le glaive? M mais nous surmontons en toutes ces choses, à cause ») de celui qui nous a aimés m : In lus omnibus superamus j propter eum qui dilexit nos (0. Ainsi, que le monde frémisse , qu'il allume par toute la terre le feu de ses persécutions , la générosité chrétienne surmontera sa rage impuissante; et je comprends aisément la cause d'une victoire si glorieuse, par une excellente doctrine qiie l'apôtre saint Jean nous enseigne; « que celui qui habite en nous est plus grand « que celui qui est dans le monde » : Major est qui in vobis est, quàm qui in niundo (2). Entendez ici , chrétiens, que celui qui est en nous, c'est le Saint- Esprit que Dieu a répandu en nos cœurs. Et qui ne sait que cet Esprit tout-puissant est infiniment plus grand que le monde? Par conséquent, quoi qu'il entreprenne, et quelques tourmens qu'il prépare, le plus fort ne cédera pas au plus foible. Le chrétien généreux surmontera tout; parce qu'il est rempli d'un Esprit qui est infiniment au-dessus du monde.

CO Rom. vni. 35, 3;. — W /. Joan. ly. 4.

1^6 POtlRLEJÛLR

Ce sont, mes Sœurs, ces fortes pensées qui ont si long-temps soutenu l'Eglise : elle voyoit tout l'Empire conjuré contre elle : elle lisoit à tous les poteaux et à toutes les places publiques les sentences épouvantables que Ton prononçoit contre ses' enfans : toutefois elle n'étoit pas effrayée ; mais sentant l'esprit dont elle étoit pleine , elle savoit bien maintenir cette liberté glorieuse de professer le christianisme ; et quoique les lois la lui refusassent , elle se la donnoit par son sang : car c'étoit un crime chez elle de se l'acquérir par une autre voie ; et l'unique moyen qu'elle proposoit pour secouer ce joug, c'étoit de mourir constamment. C'est pourquoi Tertullien s'étonne qu'il y eût des chrétiens assez lâches pour se racheter par argent des persécutions qui les menacoient; et vous allez entendre des sentimens vraiment dignes de l'ancienne Eglise et de l'esprit du christianisme. Christianus pecuniâ salwus est ; et in hoc nummos habet ne patiatur^ dum adversïis Deum erit dwes : « O honte de l'Eglise, s'écrie ce grand » homme , un chrétien sauvé par argent , un chré- » tien riche pour ne souffrir pas ! a-t-il donc oublié, » dit-il, que Jésus s'est montré riche pour lui par 5) l'effusion de son sang « ? u^t enim Christus sanguine fuit dives pro illo (0. Ne vous semble-t-il pas qu'il lui dise : Toi, qui t'es voulu sauver par ton or, dismoi, chrétien, où étoit ton sang? n'en avois-tu plus dans tes veines, quand tu as été fouiller dans tes coffres pour y trouver le prix honteux de ta liberté?' sache qu'étant rachetés par le sang, étant délivrés par le sang, nous ne devons point d'argent pour

(«) Defug. in persecut. n. i a.

nos

DE LA PENTECOTE. I^n

nos vies, nous n'en devons point pour nos libertés; et notre sang nous doit garder celle que le sang de Je'sus-Christ nous a me'ritée : Sanguine empli, sanguine muneraii j nulluni nummum pro capite deBemus (0. Ceux qui vivent en cet esprit, ce sont, mes Sœurs, les vrais chrétiens, et ce sont les vrais suc* cesseurs de ces hommes incomparables que l'esprit de force remplit aujourd'hui : car il est temps de venir à eux, et de vous montrer dans leurs actions^ ces trois maximes que j'ai expliquées.

Et premièrement regardez comme ils méprisent les présens du monde : aussitôt qu'ils sont chrétiens, ils ne veulent plus être riches. Voyez ces nouveaux convertis, avec quel zèle ils vendent leurs biens, et comme ils se pressent autour des apôtres, « pour M jeter tout leur argent a leurs pieds » : Ponebant ante pedes apostolorum (^). Où vojis pouvez aisément connoître le mépris qu'ils font des richesses : car , comme remarque saint Jean-Chrysostôme (3) , judicieusement à son ordinaire, ils ne les mettent pas dans les mains, mais ils les apportent aux pieds des apôtres; et en voici la véritable raison. S'ils croy oient leur faire un présent honnête, ils les leur donneroient dans leurs mains; mais en les jetant à kurs pieds, ne semble-t-il pas qu'ils nous veulent dire que ce n'est pas tant un présent qu'ils font , qu'un fardeau inutile dont ils se déchargent ? et tout ensemble n'admirez -vous pas comme ils honorent les saints apôtres ? O apôtres de Jésus-Christ , c'est

(0 Tertull. Defug. in persecut. n.ii. — {*) Act. iv, 35. — (3) In Act.ALpost. Hom. xi, ti. i, tom. ix,p, 90. In Epist. ad Rom. Hom, vu, n. 8, ibid.p. 494.

BossuET. XIV. la

VOUS qui êtes les vainqueurs du inonde; et voilà qu'on met à vos pieds les dépouilles du monde vaincu , ainsi qu'un trophée magnifique qu'on érige à votre victoire. D'où vient à ces nouveaux chrétiens un si grand mépris des richesses, sinon qu'ils commencent à se revêtir de l'esprit du christianisme, et que l'idée des biens éternels leur ôte l'estime des biens périssables ? G'étoit la première maxime , mépriser les présens du monde.

Je vois que vous admirez ces grands hommes , vous êtes étonnés de leur fermeté ; toutefois tout ce que j'ai dit n'est qu'un foible commencement ; nos braves et invincibles lutteurs ne sont pas entrés au combat; ils n'ont fait encore que se dépouiller, quand ils ont quitté leurs richesses : ils vont commencer à venir aux prises , en attaquant la haine du monde. C'est ici qu'il faut avoir les yeux attentifs.

Certainement , chrétiens , c'étoit une étrange résolution que de prêcher le nom de Jésus dans la ville de Jérusalem. Il n'y avoit que cinquante jours que tout le monde crioit contre lui : « Qu'on l'ôte , » qu'on l'ôte, qu'on le crucifie (0 ». Cette haine cruelle et envenimée vivoit encore dans le cœur des peuples; prononcer seulement son nom , c'étoit choquer toutes les oreilles; le louer, c'étoit un blasphème : mais publier qu'il est le Messie , prêcher sa glorieuse résurrection , n'étoit - ce pas porter les esprits jusqu'à la dernière fureur? Tout cela n'arrête pas les apôtres *. Oui, nous vous prêchons, disoientils, et (( que toute la maison d'Israël le sache, que » le Dieu de nos pères a ressuscité, et a fait asseoir » à sa droite ce Jésus que vous avez mis en croix W »•

^') Joan. XIX. i5.— W Act. ii. 36.

DE LA PENTECOTE. I<yg

Et parce qu'ils avoient cru s'excuser de la mort de cet innocent , en le livrant aux mains de Pilate, ils ne leur dissimulent pas que cette excuse augmente leur faute : « Car Pilate, disent-ils, a voulu le sau- » ver, et c'est vous qui l'avez perdu (0 ». Et voyez comme ils exagèrent leur crime : « Vous avez renié » le Saint et le Juste , et vous avez demandé la grâce » d'un voleur et d'un meurtrier, et vous avez fait 5) mourir l'auteur de la vie (^) ». Est-il rien de plus véhément pour confondre leur ingratitude, que de leur mettre devant les yeux toute Thorreur de cette injustice , d'avoir conservé la vie à celui qui i'ôtoit aux autres par ses homicides , et tout ensemble de l'avoir ôté à celui qui la donnoit par sa grâce ? et pendant qu'ils disoient ces choses, combien voyoientils d'hommes irrités dont la rage frémissoit contre eux? Mais ces grandes âmes ne s'étonnoient pas, et c'étoit une des maximes de l'esprit qui les possédoit, de ne pas craindre de déplaire aux hommes.

Passons maintenant plus avant, et voyons-leur vaincre les menaces de ceux .dont ils ont méprisé la haine ; c'est la dernière maxime. On les prend , on les emprisonne, on les fouette inhumainement; « on » leur ordonne, sous de grandes peines, de ne plus a prêcher en ce nom » ; In nomine hoc (3) : car , Messieurs , c'est ainsi qu'ils parlent ; en ce nom odieux au monde, et qu'ils craignent de prononcer, tant ils l'ont en exécration. A cela, que répondent les apôtres? Une parole toute généreuse : Non possumusi^) : « Nous ne pouvons pas, nous ne pouvons » pas nous taire des choses dont nous sommes té-

CO Act. m, i3. — W Ibid. i4, i5. — ^3) ^ct. ly. 17. — (4) UiJ. 20.

l80 POUR LE JOUR

» moins oculaires ». Et remarquez ici, chre'tiens, qu'ils ne disent point : Nous ne voulons pas; car ils sembleroient donner espérance qu'on pourroit changer leur résolution : mais de peur qu'on attende d'eux quelque chose indigne de leur ministère , ils disent tous d'une même voix : Ne tentez pas l'impossible ; Non possumus ; « nous ne pouvons pas m. C'est ce qui confond leurs juges iniques.

C'est ici que ces innocens font le procès à leurs propres juges , qu'ils effraient ceux qui les menacent^ et qu'ils abattent ceux qui les frappent : car écoutez ces juges iniques , et voyez comme ils parlent entre eux dans leur criminelle assemblée. Quid faciejnus hominibus ùtisi^) ? « Que pouvons-nous faire à ces M hommes » ? Voici un spectacle digne de vos yeux : dès la première prédication , trois mille hommes viennent aux apôtres, et touchés de pénitence, leur disent : « Nos chers frères, que ferons-nous » ? Quid faciemus , Diri fratres (2)? D'autre part les princes des prêtres, les scribes et les pharisiens les appellent à leur tribunal ; là, étonnés de leur fermeté et ne sachant que résoudre, ils disent : « Que ferons-nous » à ces hommes » ? Quid faciemus hominibus istis ? Ceux qui croient et ceux qui contredisent, tous deux disent : « Que ferons-nous » ? mais avec des sentimens opposés; les uns par obéissance, et les autres par désespoir ; les uns le disent pour subir la loi , et les autres le disent de rage de ne pouvoir pas la donner. Avez-vous jamais entendu une victoire plus glorieuse ? Il n'y a que deux sortes d'hommes dans la ville de Jérusalem, dont les uns croient, les autres

(0 Act. ly. i6. — W Ibid. II. 37.

DE LA PENTECÔTE. igl

résistent : ceux-là suivent les apôtres et s'abandonnent à leur conduite : Nos frères, que ferons-nous ? ordonnez : et ceux mêmes qui les contredisent , et qui veulent les exterminer, ne savent néanmoins que leur faire : Que ferons-nous à ces hommes? Ne voyez-vous pas qu'ils jettent leurs biens, et qu'ils sont prêts de donner leurs âmes? les promesses ne les gagnent pas, les injures ne les troublent pas , les menaces les encouragent , les supplices les rejouissent : Quid faciemus ? <f Que leur ferons -nous » ? O Eglise de Je'sus-Christ , je nai plus de peine à comprendre que les tiens, en prêchant, en souffrant, en mourant , couvriront les tyrans de honte , et qu'un jour ta patience forcera le monde à changer les lois qui te condamnoient; puisque je vois que dès ta naissance tu confonds de'jà tous les magistrats et toutes les puissances de Je'rusalem par la seule fermeté de cette parole : Non possumus : « Nous ne 5) pouvons pas ».

Mais, saints disciples de Jésus-Christ , quelle est cette nouvelle impuissance ? Vous trembliez en ces derniers jours, et le plus hardi de la troupe a renié lâchement son maître; et vous dites maintenant : Nous ne pouvons pas. Et pourquoi ne pouvez-vou? pas? C'est que les choses ont été changées; un feu céleste est tombé sur nous , une loi a été écrite en nos cœurs, un Esprit tout -puissant nous presse; charmés de ses attraits infinis , nous nous sommes imposés nous-mêmes une bienheureuse nécessité d'aimer Jésus-Christ plus que notre vie -, c'est pourquoi nous ne pouvons plus obéir au monde : nous pouvons souffrir , nous pouvons mourir ; mais nous

l82 POUR LE JOUR.

ne pouvons pas trahir l'Evangile, et dissimuler ce que nous savons : Non posswnus ea quœ vidimus et audwimus non loqui (0.

Voilà, Messieurs, quels étoient nos pères; tel est l'esprit du christianisme , esprit de fermeté et de résistance , qui se met au-dessus des présens du monde, au-dessus de sa haine la plus animée , au-dessus de ses menaces les plus terribles : c'est par cet esprit généreux que l'Eglise a été fondée ; c'est dans cet esprit qu'elle s'est nourrie; chrétiens, ne l'éteignez pas : Spiritwn nolite extinguere. Quand on tâche de nous détourner de la droite voie du salut, quand le monde nous veut corrompre par ses dangereuses faveurs, et par le poison de sa complaisance , pourquoi n'osons-nous résister? Si nous nous vantons d'être chrétiens, pourquoi craignons-nous de déplaire aux hommes ? et que ne disons-nous avec les apôtres ce généreux « Nous ne pouvons pas » ? Mais l'usage de cette parole ne se trouve plus parmi nous : il n'est rien que nous ne puissions pour satisfaire notre ambition et nos passions déréglées. Ne faut-il que trahir notre conscience, ne faut -il qu'abandonner nos amis , ne faut-il que violer les plus saints devoirs que la religion nous impose ; Possumus ^ nous le pouvons; nous pouvons tout pour notre fortune, nous pouvons tout pour nous agrandir: mais s'il faut servir Jésus-Christ, s'il faut nous résoudre de nous séparer de ces objets qui nous plaisent trop, s'il faut rompre ces attachemens et briser ces liens trop doux ; c'est alors que nous commençons de ne rien pouvoir : Non possumus : « Nous ne pouvons

(») Act. lY. 20.

DE LA PENTECÔTE. l83

» pas ». Que sert donc de dire aujourd'hui à la plupart de mes auditeurs, « N'e'teignez pas l'esprit de 3) la grâce» ? Il est e'teint, il n'y en a plus; cet esprit de fermeté chrétienne ne se trouve plus dans le monde : c'est pourquoi les vices ne sont pas repris; ils triomphent, tout leur applaudit ; et de ce grand feu du christianisme , qui autrefois a embrasé tout le monde , à peine en reste-t-il quelques étincelles. Tâchons donc de les rallumer en nous-mêmes, ces étincelles à demi-éteintes et ensevelies sous la cendre. Chrétiens , quoi qu'on nous propose , soyons fermes en Jésus-Christ , et dans les maximes de son Evangile. Pourquoi veut-on vous intimider par la perte des biens du monde? Tertullien a dit un beau mot que je vous prie d'imprimer dans votre mémoire. Non admitlit statiis Jidei nécessitâtes (0 : « La foi ne connoît point de nécessités ». Vous perdrez ce que vous aimez ; est-il nécessaire que je le possède ? votre procédé déplaira. aux hommes; estil nécessaire que je leur plaise? votre fortune sera ruinée ; est-il nécessaire que je la conserve^? Et quand notre vie même seroit en péril; mais l'infinie bonté de mon Dieu n'expose pas notre lâcheté à des épreuves si difficiles; quand notre vie même seroit en péril, je vous le dis encore une fois, la foi ne connoît point de nécessités; il n'est pas même nécessaire que vous viviez, mais il est nécessaire que vous serviez Dieu : et quoi qu'on fasse, quoi qu'on entreprenne, que l'on tonne, que l'on foudroie, que l'on mêle le ciel avec la terre, toujours sera -t- il véritable qu'il ne peut jamais y avoir aucune né-

(^)Z?e Cor.n, ii.

l84 POUR LE JOL' R

cessité de pécher ; « puisqu'il n'y a parmi les fidèles 3) qu'une seule nécessité, qui est celle de ne pécher M pas » : JYuUa est nécessitas delinquendi , quihus una est nécessitas non delinquendi (0. Méditons ces fortes maximes de l'Evangile de Jésus-Christ; mais ne songeons pas tellement à la fermeté chrétienne , que nous oubliions les tendresses de la charité fraternelle, qui est la seconde partie de l'esprit du christianisme.

SECOND POINT

Il pourroit sembler^ chrétiens, que l'esprit du christianisme, en rendant nos pères plus forts, les auroit en même temps rendus moins sensibles, et que la fermeté de leur ame auroit diminué quelque chose de la tendresse de leur charité. Car , soit que ces deux qualités, je veux dire la douceur et le grand courage, dépendent de complexions différentes, soit que ces hommes nourris aux alarmes, étant accoutumés de long -temps à n'être pas alarmés de leurs périls, ni abattus de leurs propres maux, nepuissent pas être aisément émus de tous les autres objets qui les frappent ; nous voyons assez ordinairement que ces forts et ces intrépides prennent dans les hasards de la guerre je ne sais quoi de moins doux et de moins sensible, pour ne pas dire de plus dur et de plus rigoureux.

Mais il n'en est pas de la sorte de nos généreux chrétiens : ils sont fermes contre les périls ; mais ils sont tendres à aimer leurs frères, et l'Esprit toutpuissant qui les pousse , sait bien le secret d'accor-

(0 De Cor.n. ii.

DE LÀ PENTECÔTK. l85

der de plus opposées contrariéte's. C'est pourquoi nous lisons dans les Ecritures que le Saint-Esprit forme les fidèles de deux matières bien différentes. Premièrement il les fait d'une matière molle, quand il dit par la bouche d'Ezéchiel : Dabo vobis cor carneum (0 : « Je vous donnerai un cœur de chair » ; et il les fait aussi de fer et d'airain , quand il dit à Jérémie : « Je t'ai mis comme une colonne de fer et ;) comme une muraille d'airain » : Dédite in columnani ferreani j, et in murum œreuni {'^). Qui ne voit qu'il les fait d'airain , pour résister à tous les périls ; et qu'en même temps il les fait de chair pour être attendris par la charité? et de même que ce feu terrestre partage tellement sa vertu qu'il y a des choses qu'il fait plus fermes, et qu'il y en a d'autres qu'il rend plus molles; il en est à peu près de même de ce feu spirituel qui tombe aujourd'hui. Il affermit et il amollit, mais d'une façon extraordinaire; puisque ce sont les mêmes cœurs des disciples, qui semblent être des cœurs de diamant par leur fermeté invincible , qui deviennent des cœurs humains et des cœurs de chair par la charité fraternelle. C'est l'effet de ce feu céleste , qui se repose aujourd'hui sur eux. 11 amollit les cœurs des fidèles ; il les a , pour ainsi dire, fondus; il les a saintement mêlés; et les faisant couler les uns dans les autres, par la communication de la charité , il a composé de ce beau mélange cette merveilleuse unité de cœur, qui nous est représentée dans les Actes en ces mots : Multiiudinis auteni credentiuni erat cor unum et anima una (5) : « Dans toute la société des fidèles , il n'y (0 Ezech. XXXVI. 26. — W Jerem. i, i8. — C^) Act. iv. 32.

l86 POUR LE JOUR

» avoit qu'un cœur et une ame » r c'est ce qu'il nous faut expliquer.

Je pourrois dévelopj>er en ce lieu les principes très-relevés de cette belle théologie, qui nous enseigne que le Saint-Esprit étant le lien éternel du Père et du Fils, c'est à Jui qu'il appartenoit d'être le lien de tous les fidèles ; et qu'ayant une force d'unir infinie , il les a unis en effet d'une manière encore plus étroite que n'est celle qui assemble les parties du corps. Mais supposant ces vérités saintes, et ne voulant pas entrer aujourd'hui dans cette haute théologie , je me réduis à vous proposer une maxime très-fructueuse de la charité chrétienne, qui résulte de cette doctrine : c'est qu'étant persuadés par les Ecritures que nous ne sommes qu'un même corps parla charité, nous devons nous regarder, non pas en nous-mêmes, mais dans l'unité de ce corps, et diriger par celte pensée toute notre conduite à l'égard des autres. Expliquons ceci plus distinctement, j^ar l'exemple de cette Eglise naissante qui fait le sujet de tout mon discours.

Je remarque donc dans les Actes, où son histoire nous est rapportée , deux espèces de multitude. Quand le Saint-Esprit descendit, il se fit premièrement une multitude assemblée par le bruit et par le tumulte. On entend du bruit , on s'assemble ; mais quelle est celte multitude? Voici comme l'appelle le texte sacré; « Une multitude confuse « : Convenu multitudo , et mente confusa est (i). Toutes les pensées y sont différentes ; les uns disent : « Qu'est-ce que ceci? les autres en font une rail^

{')AcL n. 6, 13, i3.

» leiie : Ils sont ivres » , ils ne le sont pas; voilà une multitude confuse. Mais je vois quelque temps après une multitude bien autre, une multitude tranquille, une multitude ordonnée, où tout conspire au même dessein , « où il n'y a qu'un cœur et qu'une ame « : Multitudinis credenlium erat cor ununi et anima iina. D'où vient, mes Sœurs, cette diffe'rence? C'est que, dans cette première assemble'e, chacun se regarde en lui-même, et prend ses pense'es ainsi qu'il lui plaît , suivant les mouvemens dont il est poussé : de là vient qu'elles sont diverses , et il se fait une multitude confuse , multitude tumultueuse. Mais dans cette multitude des nouveaux croyans, nul ne se regarde comme détaché ; on se considère comme dans le corps où l'on se trouve avec les autres; on prend un esprit de société, esprit de concorde et de paix; et c'est l'esprit du christianisme qui fait une multitude ordonnée , où il n'y a qu'un cœur et une ame.

Qui pourroit vous dire , mes Sœurs , le nombre infini d'effets admirables que prochiit cette belle considération , par laquelle nous nous regardons , non pas en nous-mêmes, mais en l'unité de l'Eglise? Mais parmi tant de grands effets, je vous prie retenez-en deux , qui feront le fruit de cet entretien : c'est qu'elle extermine deux vices , qui sont les deux pestes du christianisme; l'envie et la dureté. L'envie, qui se fâche du bien des autres; la dureté, qui est insensible à leurs maux : l'envie, qui nous pousse à ruiner nos frères; et l'esprit d'intérêt, qui nous rend coupables de la misère qu'ils souffrent par un refus cruel .

l8B POUR LE JOUR

Et premièrement, clire'tiens, la malignité de l'envie n'est pas capable de troubler les âmes qui savent bien se considérer dans cette unité de l'Eglise ; et la raison en est évidente : car l'envie ne naît en nos cœurs que du sentiment de notre indigence, lorsque nous voyons dans les autres ce que nous croyons qui nous manque. Or si nous voulons nous considérer dans cette unité de l'Eglise , il ne reste plus d'indigence , nous nous y trouvons infiniment riches ; par conséquent l'envie est éteinte. Celle-là , dites-vous , a de grandes grâces , elle a des talens extraordinaires pour la conduite spirituelle : la nature qui s'en inquiète, croit que son éclat diminue le nôtre; quels remèdes contre ces pensées , qui attaquent quelquefois les meilleures âmes? Ne vous regardez pas en vous-mêmes, c'est là que vous vous trouverez indigente : ne vous comparez pas avec les autres , c'est là que vous verrez l'inégalité ; mais regardez , et vous et les autres dans l'unité du corps de l'E^ glise : tout est à vous dans cette unité , et par la fraternité chrétienne tous les biens sont communs entre les fidèles. C'est ce que j'apprends de saint Augustin par ces excellentes paroles. Mes Frères, dit-il, ne vous plaignez pas s'il y a des dons qui vous manquent : « Aimez seulement l'unité, et les autres ne 3) les auront que pour vous « : Si amas unitatem j etiam tibi habet quisquis in illa habet aliquid (0. Si la main avoit son sentiment propre , elle se réjouiroit de ce que l'œil éclaire, parce qu'il éclaire pour tout le corps-, et l'œil n'envieroit pas à la main, ni sa force , ni son adresse qui le sauve lui-même en

(0 In Joan. Tract, X2LX1I, n.Sytom, m j part, ii, coL SiS.

DE LA PEWTECUTE. 189

tant de rencontres. Voyez les apôtres du Fils de Dieu : autrefois ils étoient toujours en querelle au sujet de la primauté ; mais depuis que le Saint-Esprit les a fait un cœur et une ame, ils ne sont plus jaloux ni contentieux. Ils croient tous parler par saint Pierre , ils croient présider avec lui ; et si son ombre guérit les malades, toute l'Eglise prend part à ce don et s'en glorifie en notre Seigneur. Ainsi , mes Frères, dit saint Augustin , ne nous regardons pas en nous-mêmes; aimons l'unité du corps de l'Eglise, aimons-nous nous-mêmes en cette unité, les richesses de la charité fraternelle suppléeront le défaut de noire indigence , et ce que nous n'avons pas en nous-mêmes nous le trouverons très-abondamment dans cette unité merveilleuse : Si amas unita-' tem , etiam iibi habet quisquis in illa habet aliquid. Voilà le moyen d'exclure l'envie. Toile inv^idiam^ et tuuni est quod habeo : tollam invidiam , et meum est quodhabes (0 : « Otez l'envie, ce que j'ai est à vous, » ce que vous avez est à moi ; tout est à vous par » la charité ». Dieu vous donne des grâces extraordinaires; ah! mon Frère, je m'en réjouis, j'y veux prendre part avec vous , j'en veux même jouir avec vous dans l'unité du corps de l'Eglise. L'envie seule nous peut rendre pauvres ; parce qu'elle seule nous peut priver de cette sainte communication des biens de l'Eglise.

Mais si nous avons la consolation de participer aux biens de nos frères, quelle seroit notre dureté si nous ne voulions pas ressentir leurs maux ? et c'est ici qu'il faut déplorer le misérable état du christia-

CO LocQ mox cit.

nisme. Avons-nous jamais ressenti que nous sommes les membres d'un corps? Qui de nous a langui avec les malades? qui de nous a pâti avec les foibles? qui de nous a souffert avec les pauvres? Quand je considère, fidèles, les calamite's qui nous environnent, la pauvreté' , la de'solation , le désespoir de tant de familles ruine'es ; il me semble que de toutes parts il s'e'lèvô un cri de misère à l'entour de nous , qui devroit nous fendre le cœur, et qui peut-être ne frappe pas nos oreilles. Car, ô riche superbe et impitoyable, si tu entendois cette voix, pourroit-elle pas obtenir de toi quelque retranchement médiocre des superfluités de ta table? pourroit-elle pas obtenir qu'il y eût quelque peu moins d'or dans ces riches ameublemens dans lesquels tu te glorifies? Et tu ne sens pas, misérable, que la cruauté de ton luxe arrache l'ame à cent orphelins, auxquels la Providence divine a assigné la vie sur ce fonds.

Mais peut-être que vous me direz qu'il se fait des charités dans l'Eglise. Chrétiens , quelles charités ! quelques misérables aumônes, foibles et inutiles secours d'une extrême nécessité, que nous répandons d'une main avare, comme une goutte d'eau sur un grand brasier , ou une miette de pain dans la faim extrême. La charité ne donne pas de la sorte : elle donne libéralement, parce qu'elle sent la misère, parce qu'elle s'afflige avec l'affligé, et que soulageant le nécessiteux, elle-même se sent allégée. C'est ainsi qu'on vivoit dans ces premiers temps où j'ai tâché aujourd'hui de vous rappeler. Quand on voyoit un pauvre en l'Eglise, tous les fidèles étoient touchés; aussitôt chacun s'accusoit soi-même j chacun regar-

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doit la misère de ce pauvre membre affligé comme la honte de tout le corps , et comme un reproche sensible de la dureté des particuliers : c'est pourquoi ils mettoient leurs biens en commun, de peur que personne ne fût coupable de Tindigence de l'un de ses frères (0. Et Ananias ayant méprisé cette loi que la charité avoit imposée , il fut puni exemplairement comme un infâme et comme un voleur, quoiqu'il n'eût retenu que son propre bien : de là vient qu'il est nommé par saint Chrysoslôme « le vo- » leur de son propre bien » ; Rerum suarumfur (^). Tremblons donc, tremblons, chrétiens; et étant imitateurs de son crime, appréhendons aussi son supplice.

Et que l'on ne m'objecte pas que nous ne sommes plus tenus à ces lois, puisque cette communauté ne subsiste plus : car quelle est la honte de cette parole? Sommes-nous encore chrétiens, s'il n'y a plus de communauté entre nous? Les biens ne sont plus en commun; mais il sera toujours véritable que la charité est conmiune , que la charité est compatissante, que la charité regarde les autres. Les biens ne sont donc plus en commun par une commune possession ; mais ils sont encore en commun par la communication de la charité : et la Providence divine, en divisant les richesses aux particuliers, a trouvé ce nouveau secret de les remettre en commun par une autre voie , lorsqu'elle en commet la dispensation à la charité fraternelle, qui regarde toujours l'intérêt des autres.

(0 Act. y. ij et seq. — W In Act. Apost. Hom. xii, n. i, tom.

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Tel est l'esprit du christianisme : chrétiens , n e'teignez pas cet esprit; et si tout le monde Fëteint , âmes saintes et religieuses , faites qu'il vive du moins parmi vous. C'est dans vos saintes sociétés que l'on voit encore une image de cette communauté chrétienne que le Saint-Esprit avoit opérée : c'est pourquoi vos maisons ressemblent au ciel ; et comme la pureté que vous professez vous égale en quelque sorte aux saints anges; de même ce qui unit vos esprits, c'est ce qui unit aussi les esprits célestes, c'est-à-dire, un désir ardent de servir votre commun Maître : vous n'avez toutes qu'un même intérêt, tout est commun entre vous ; et ce mot si froid de mien et de tien, qui a fait naître toutes les querelles et tous les procès , est exclu de votre unité. Que reste-t-il donc maintenant ? sinon qu'ayant chassé du milieu de vous la semence des divisions , vous y fassiez régner cet esprit de paix, qui sera le nœud de votre concorde, l'appui immuable de votre foi, et le gage de votre immortalité. Amen.

DE LA PEIVTECÔtE. 1^3

Iir SERMON

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