PRECHE DEVANT LA REINE
Caractère des hommes spirituels que le Saint - Esprit forme aujourd'hui. Esprit de fermeté et de vigueur, nécessaire pour se soutenir dans la vie chrétienne. Combien notre extrême délicatesse est opposée à la fermeté et au courage des premiers chrétiens. Persécution du monde : quelles sont ses maximes et les armes qu'il emploie pour abattre ceux qui lui résistent. D'oii vient notre insensibilité pour les maux des autres. Envie et esprit d'intérêt , deux péchés principaux que le Sainl-Esprit reprend : leurs funestes suites : remèdes à ces deux défauts.
Ciim venerit Paracletus, arguet mundum de peccato.
Quand V Esprit de vérité viendra ^il convaincra le mondé de péché, Joan. xvi. 8.
V^oMME les hommes ingrats ont péché dès le commencement du monde contre Dieu qui les a créés , Dieu aussi les a convaincus de péché dès le commencement du monde. lia convaincu les pécheurs, lorsqu'il a chassé nos premiers parens du paradis de délices; lorsqu' écoutant la voix du sang d'Abel, il a fait errer par tout l'univers le parricide Gain , tou-
jours fugitif et toujours tremblant; lorsque, par un déluge universel, il a puni une corruption universelle. Dieu a repris les pe'cheurs d'une manière plus claire et plus convaincante, lorsqu'il a donné sa loi à son peuple par l'entremise de Moïse , et lorsque , dans l'ancien Testament, il a exercé tant de fois une justice si ï%oureuse contre ceux qui ont transgressé une loi si sainte et si juste. Gomme les hommes avoient rejeté ce que Dieu avoit commandé par la bouche de Moïse et des prophètes; il a enfin envoyé son propre Fils, qui est venu en personne, pour condamner les péchés du monde, et par sa doctrine céleste , et par l'exemple de sa vie irréprochable , et par une autorité qui est autant au-dessus de celle de Moïse et des prophètes, que la dignité du fils surpasse la condition des serviteurs. Après que le Père et le Fils avoient condamné les péclieurs , il falloit que le Saint-Esprit vînt encore les convaincre ; et Jésus-Christ nous enseigne qu'il est descendu en ce jour pour accomplir cet ouvrage : « Quand cet Es- 3) prit, dit-il, sera venu, il convaincra le monde de » péché )). J'ai dessein de vous expliquer ce qu'a fait aujourd'hui le Saint-Esprit, pour convaincre les pécheurs; quelle est cette façon particulière de reprendre les péchés , qui lui est attribuée dans notre Evangile, et de quel châtiment sera suivie une conviction si manifeste : mais pour traiter avec fruit une matière si importante , j'ai besoin des lumières de ce même Esprit , que je vous prie de demander avec moi par l'intercession de la sainte Vierge. Ave,
L'ouvrage du Saint-Esprit , celui que les saintes
Ecritures lui attribuent en particulier, c'est d'agir secrètement dans nos cœurs, de nous changer au dedans , de nous renouveler dans l'intérieur, et de reformer par ce moyen nos actions extérieures. J'ai dessein de vous faire voir que l'opération du Saint- Esprit dans les apôtres , et dans les premiers chrétiens, convainc le monde de péché : mais comme nous ne connoissons ce qui se passe dans les cœurs , que par les œuvres , et qu'il seroit malaisé de vo«s faire ici le dénombrement de tous les effets de la grâce; je m'attacherai, Messieurs, à deux effets principaux que la grâce du Saint-Esprit produit dans les hommes qu'elle renouvelle , et qui ont éclaté principalement après la descente du Saint-Esprit dans les premiers chrétiens et dans l'Eglise naissante.
Les hommes naturellement se laissent amollir par les plaisirs, ouaffoiblirpar la crainte et parla douleur : mais ces hommes spirituels que le Saint-Esprit a formés , je veux dire les apôtres , les premiers fidèles; timides auparavant, ils ont abandonné lâchement leur Maître par une fuite honteuse, et le plus hardi de tous a eu la foiblesse de le renier : aujourd'hui que le Saint-Esprit les a revêtus de force , ce sont des hommes nouveaux, que ni la crainte ni la douleur, ni les plus dures épreuves, ni la violence des coups, ni l'indignité des affronts ne sont plus capables d'émouvoir, et d'empêcher de rendre à la face de tout l'univers un glorieux témoignage à Jésus-Christ ressuscité. Tel est le premier caractère des hommes spirituels que je dois aujourd'hui vous représenter : ils sont pleins d'un esprit de force , qui triomphe du monde et de sa puissance.
Mais voici mi second effet qui n'est pas moins mei-veilleux : au lieu qu'on voit ordinairement les hommes si attachés à leurs intérêts, que pourvu qu'ils soient à leur aise , ils regardent les maux des autres avec une souveraine tranquillité; les apôtres et les premiers chrétiens , ces créatures nouvelles que le Saint-Esprit a formées, attendris par la charité qu'il a répandue dans les cœurs , ne sont plus « qu'un » cœur et qu'une ame » : Cor iinum et anima una (0 , comme il est écrit dans les Actes; et touchés des maux qu'endurent les pauvres , ils ne craignent pas de vendre leurs biens , pour établir parmi eux une communauté bienheureuse. Tels sont les deux caractères dont le Saint-Esprit a marqué les hommes qu'il forme en ce jour. Invincibles, inébranlables, insensibles en quelque sorte à leurs propres maux par l'esprit de force qui les a remplis, sensibles aux maux de leurs frères par les entrailles de la charité fraternelle ; ils condamnent notre foiblesse qui ne veut rien souffrir pour l'amour de Dieu ; ils convainquent notre dureté qui nous rend insensibles aux maux de nos frères : ainsi , par l'opération du Saint-Esprit, le monde est convaincu de péché. Considérons attentivement cette double conviction; et voyons avant toutes choses notre foiblesse condamnée par cet esprit de force et de fer meté qui paroît dans les apôtres et dans l'Eglise naissante.
PREMIER POINT
Que l'esprit du christianisme soit un esprit de courage et de force , un esprit de fermeté et de vi- (0 Act, lY. Sa.
DE LA PENTECÔTE. If)n
gueur, nous le comprendrons aisément, si nous considérons que la vie chrétienne est un combat continuel. Double combat, double guerre, comme dans un champ de bataille , pour combattre mille ennemis découverts, et mille ennemis invisibles. Si la vie chrétienne est un combat continuel, dong l'esprit du christianisme est un esprit de force. Persécution au dehors , persécution intérieure : la nature contre la grâce ; la chair contre l'esprit ; les plaisirs contre le devoir ; l'habitude contre la raison ; les sens contre la foi; les attraits présens contre l'espérance ; l'usage corrompu du monde contre la pureté de la loi de Dieu. « Qui ne sent point ce M combat, dit saint Augustin, c'est qu'il est déjà M vaincu , c'est qu'il a donné les mains à l'ennemi » qui règne sans résistance » : Si niliil in te alleri resislit , vide lotuni ubi sit. Si spirilus tuus à carne contra concupiscente non dissentit ^ vide ne forth carni mens tota conscntiat : vide ne forte ideo non sit hélium^ quia pax pers^ersa est (0. Qui suit le courant d'un fleuve, n'en sent la rapidité que par la force qui l'emporte avec le courant. Pouvonsnous vaincre dans ce combat, sans être revêtus d'un esprit de force? C'est pour cela que le Fils de Dieu, sachant que la force et la fermeté étoient comme le fondement de toute la vie chrétienne , a voulu faire paroîtx-e cet esprit avec un si grand éclat dès l'origine du christianisme. Vous allez voir, chrétiens, de quelle sorte cet esprit de force qui a rempli les apôtres, convainc d'infidélité, et les Juifs qui n'ont pas cru à leur parole, et les chrétiens qui ont dé-
(0 Senti. XXX, n, 4 , tom. v, col. i52.
igB POUll LE JO€R
généré de leur fermeté : Arguet munclum de peccato ,..,. quia non crediderunt in me (0.
Simon, fils de Jonas, c'est-à-dire, fils de la colombe, régénéré au dedans par le Saint-Esprit, Simon , que ce même esprit rend digne aujourd'hui du titre de Pierre, par la fermeté qu'il vous donne ; c'est à vous à parler pour vos frères , puisque vous êtes le chef du collège apostolique. Parlez donc, ô disciple, autrefois le plus hardi à promettre, et le plus foible à exécuter j qui vouliez mourir, disiezvous, et qui reniez trois fois votre Maître ; c'est à vous à réparer votre faute. Il ne connoissoit pas Jésus ; écoutez maintenant comme il le prêche , ce Jésus , l'objet de la haine publique. Mes Frères , qu'il est changé ! il n'étoit fort alors que par une téméraire confiance en lui-même; aujourd'hui qu'il est fort par le Saint-Esprit , écoutez quelles paroles ce divin Esprit met dans sa bouche : « Nous vous » prêchons Jésus de Nazareth;.... sache donc toute » la maison d'Israël , que le Dieu de nos pères a )> ressuscité et qu'il a fait asseoir à sa droite ce Jé- » sus que vous avez crucifié (2) : car Pilate , ajoute- » t-il , l'a voulu sauver , l'ayant jugé innocent ; M mais c'est vous qui l'avez mis en croix (3) » ; et voyez comme il exagère leur crime : « Vous avez » renié le Saint et le Juste , et vous avez demandé » la grâce d'un voleur et d'un meurtrier, et vous » avez fait mourir l'auteur de la vie (4) ». Quelle force ! quelle véhémence î car que peut-on imaginer de plus fort pour confondre leur ingratitude ,
(0 Joan. xYi. 8,9.— » AcC, II. 22 , 36. — (3) Ibid. m. 1 3. — (4) Ihiil
DE LA PENTliCOTK. igg
que de leur remettre devant les yeux toute Fliorreur de cette injustice , d'avoir conservé la vie à Barabbas qui l'ôtoit aux autres par ses homicides , et tout ensemble de l'avoir ravie à Je'sus qui l'olFroit à tous par sa grâce ? Non , mes Frères , ce n'est pas un homme qui parle , c'est le Saint-Esprit habitant en lui qui convainc le monde de péché, parce qu'il n'a pas cru en Jésus-Christ.
Mais voyons passer les apôtres des discours aux actions, du témoignage de la parole au témoignage des œuvres et du sang : sans fierté, sans emportement, sans ces violens efforts que fait une ame étonnée, mais qui s'excite par force ; comme des hommes qui sentent la force de la vérité, qui se soutient de son propre poids j « ils sortent du conseil tout rem- » plis de joie » : Ibant gaudenies (0. Quel est ce nouveau sujet de joie dans une si cruelle persécution? De ce qu'on les avoit jugés dignes; de quelle récompense, ou de quelle gloire? dignes d'être maltraités et battus de verges pour le saint nom de Jésus. On les cite encore une fois , on les cite devant le conseil des pontifes, on les met en prison, on les bat de verges par main de bourreau avec cruauté et ignominie, on leur défend, sur de grandes peines, dejie plus prêcher en ce nom; car. Messieurs, c'est ainsi qu'ils parlent : Ne prêchez pis en ce nom, en ce nom odieux au monde, et qu'ils craignent même de prononcer, tant ils l'ont en exécration. A cela , que répondront les apôtres ? Une parole de force et de fermeté : « Nous ne pouvons pas nous » taire , et ne pas dire ce que nous avons vu et ce
CO Act. V. 4ï-
3) que nous avons ouï (0 ». « Remarquez, dit ici » saint Jean - Clirysostome , de quelle manière ils M vs'expriment : s'ils disoient simplement : Nous ne M voulons pas ; comme la volonté de l'homme n'est )> que trop changeante, on auroit pu espérer de « vaincre leur résolution : mais de peur qu'on n'at- 3) tende d'eux quelque foiblesse indigne de leur mi- )) nistère : Nous ne pouvons pas, disent-ils, et ne 3j tentez pas l'impossible » : Nonpossiimus. Et pourquoi ne pouvez-vous pas? n'êtes-vous pas les mêmes? C'est que les choses ont été changées : un feu divin est tombé sur nous, une loi a été écrite en nos cœurs, un Esprit tout-puissant nous fortifie et nous presse : touchés par ses divines inspirations, nous nous sommes imposés nous-mêmes une bienheureuse nécessité d'aimer Jésus- Christ plus que notre vie : c'est pourquoi nous ne pouvons plus obéir au monde ; nous pouvons souffrir, nous pouvons mourir ; mais nous ne pouvons plus trahir l'Evangile , ni dissimuler ce que nous savons par des voies si indubitables : Non possumus.
Mais admirez, chrétiens, l'efficace du Saint-Esprit dans cette parole : les pontifes et les magistrats du temple , étourdis et frappés de cette réponse comme d'un coup de tonnerre , consultent ce qu'ils feront *, et malgré toute leur fureur , elle arrache cet aveu de leur impuissance : car écoutez comme ils parlent : Quid faciemus hominibus istis (2) ? « Que 2) ferons-nous à ces hommes »? Quel nouveau genre d'hommes nous paroît ici! aussitôt qu'ils professent la foi de Jésus, ils commencent à jeter leurs biens,
(») Act. IV. 20. — W Ibid. 16.
DE LA PENTECOTE. 201
et ils sont prêts à donner leurs âmes; les promesses ne les gaghent pas, les injures ne les troublent pas, les menaces les encouragent , les supplices les réjouissent : Quid facicmiis ? « Que leur ferons-nous » ? Slglise de Jésus-Christ, je n ai pas de peine à comprendre qu'en prêchant, en souffrant, en mourant, tes fidèles couvriront un jour leurs tyrans de honte^ et que leur patience forcera le monde à changer les lois qui les condamnoient; puisque je vois que dès ta naissance tu confonds tous les magistrats et toutes les puissances de Jérusalem par la seule fermeté de cette parole : Non possumus : « Nous ne pouvons » pas ». Arguet munduni de peccato : Il a donc convaincu le monde de n'avoir pas cru en Jésus-Christ j mais ce même esprit nous va convaincre d'infidélité. Car, mes Frères, je vous en prie, pensez un peu à vous-mêmes; mais pensons-y tous ensemble, et rougissons devant les autels de notre déhcatesse : s'il est nécessaire d'avoir de la force pour avoir l'esprit du christianisme, quand mériterons-nous d'être appelés chrétiens, nous qui, bien loin de rien endurer pour le Fils de Dieu qui a tant enduré pour nous, nous piquons au contraire de n'être pas endurans? Nous nous faisons un honneur d'être délicats, et nous mettons une partie de cet esprit de grandeur mondaine dans cette délicatesse : sensibles au moindre mot, et offensés à l'extrémité, si on ne nous ménage avec précaution non -seulement dans nos intérêts, mais encore dans nos fantaisies et dans nos humeurs ; et comme si la nature même étoit obligée de nous épargner, flous nous regardons, ce semble, comme des personnes privilégiées que les maux n'o-
sent approcher; tant nous paroissons étonnés d'en souffrir les moindres atteintes, n'osant presque nous avouer à nous-mêmes que nous sommes des créatures mortelles ; et ce qui est plus indigne encore , oubliant que nous sommes chrétiens , c'est-à-dire , des hommes qui ont professé dans le saint baptême d'embrasser la croix de Jésus-Christ, d'éteindre en eux-mêmes l'amour des plaisirs par la mortification de leurs sens et l'étude de la pénitence.
Venez, venez , chrétiens, qui avez oublié le christianisme : remontez à votre origine; contemplez dans l'établissement de l'Eglise, quel est l'esprit du christianisme et de l'Evangile ; approchez-vous des apôtres , et souffrez que le Saint-Esprit vous convainque d'infidélité par leur exemple : je dis d'infidélité ; car qu'eussions-nous fait , je vous prie , foibles et délicates créatures , si nous eussions vécu dans ces premiers temps , « où il falloit , dit Ter- » tuUien (0, acheter au prix de son sang la liberté » de professer le christianisme » ? Que de chutes 1 que de foiblesses ! que d'apostasies !
Mais quoique ces sanglantes persécutions soient cessées , une autre persécution s'est élevée dans l'Eglise même : persécution du monde [dans] ses maximes, ses lois tyranniques, l'autorité qu'il se donne; ses armes dans ses traits piquans, dans ses railleries. [L'une de ses maximes est] qu'il faut s'avancer nécessairement, s'il se peut, parles bonnes voies, sinon s'avancer par quelque façon ; s'il le faut, par des complaisances honteuses ; s'il est besoin , même par le crime ; et que c'est manquer de courage, que de mo-
CO Defug. inpersec. n. 12. ^d Schjml. n. i.
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derer son ambition : au reste , à qui veut fortement les choses, nul obstacle n'est invincible ; un ge'nie applique perce tout , se fait faire place , arrive enfin à son but. Ainsi, mon Sauveur-, on s'applique tant aux espérances du monde , qu'on oublie et son devoir et votre Evangile.
C'est encore une maxime du monde , que qui pardonne une injure en attire une autre, qu'il se faut venger pour se faire craindre ; dissimuler quelquefois par nécessite' , mais éclater quand on peut par quelque coup d'importance; bon ami, bon ennemi; servir les autres dans leurs passions , pour les engager dans les nôtres : et quand acheverois-je ce discours, [si je voulois ici tout détailler?]
Il est vrai, ces dangereuses maximes ont leur principe caché dans nos inclinations corrompues ; mais c'est l'usage du monde qui les érige en lois souveraines, qu'on n'ose pas contredire : car, pour abattre ceux qui lui résistent , le monde est armé de traits piquans , je veux dire , de railleries , tantôt fines, tantôt grossières; les unes plus accablantes par leur insolence outrageuse , les autres plus insinuantes parleur apparente douceur. Voyez jusqu'à quel point le monde veut triompher de Jésus-Christ; il pousse sa victoire jusqu'à l'insulte : tantôt il la croit pleine et entière , et il se moque hautement de ceux qui résistent ; comme s'il avoit tellement raison, qu'on ne pût lui résister sans extravagance. Que la foi lui paroît simple et mal habile! que la sincérité lui paroît grossière ! que la piété chrétienne lui semble être de l'autre monde ! que la vertu est foible à ses yeux avec son impuissante médiocrité ,
avec ses mesures régle'es, avec ses lois contraignantes! Qui l'eût cru, qui l'eût pensé, qu'au milieu du christianisme on eût honte de la piété ? Le monde ne menace point de nous bannir; mais l'abandon est quelque espèce d'exil : il ne fait pas mourir ; mais il ôte les plaisirs et les honneurs , sans lesquels la vie nous seroit à charge : ses traits piquans [percent jusqu'au cœur, et lui font une blessure mortelle;] la vertu, accablée par les moqueries, [succombe sous la violence des coups qui lui sont portés.] Ainsi une ame bien née, qui peut-être entroit dans le monde avec de bonnes inclinations , est entraînée par nécessité, ou dans la fausse galanterie, sans laquelle on n'a point d'esprit , ou dans des pensées ambitieuses , sans lesquelles on n'est pas du monde.
Dans cette dépravation générale , on ne sait qui corrompt les autres ; nous nous corrompons mutuellement, et chacun est étourdi en particulier par le bruit que nous faisons tous ensemble : ainsi nous sommes de tous les crimes, de toutes le médisances, de toutes les railleries contre Dieu , contre le prochain , moins par inclination , que par complaisance. Foibles créatures que nous sommes, quand dirons -nous avec les apôtres ce généreux ce Nous ne pouvons pas » ? Mais cette vigueur chrétienne ne se trouve plus parmi nous : il n'est rien que nous ne puissions pour satisfaire notre ambition et nos passions déréglées. Ne faut-il que trahir notre conscience , ne faut-il que violer les plus saints devoirs que la religion nous impose, ne faut-il qu'abandonner nos amis; PossumuSj possumus ; nous le pouvons : l'honneur du monde y résiste un peu ;
DE LA PENTECÔTE. 2o5
mais enfin on nous trouvera des expediens : on tendra de loin des pie'ges subtils à sa simplicité' innocente ; il périra , et il aura tort. C'en est fait ; Possumus^ nous le pouvons; nous pouvons tout pour notre fortune,, nous pouvons tout pour notre plaisir : mais s'il faut expier nos crimes par les saintes pratiques de la pénitence, s'il faut briser ces liens trop doux, et abandonner ces occasions dans lesquelles notre inte'grité a tant de fois fait naufrage ; tout nous devient impossible, nous ne pouvons : s'il faut surmonter ce de'sir de plaire, qui nous rend esclaves volontaires des erreurs d'autrui, maigre' les nobles sentimens de la liberté' chrétienne , et contre le précepte de l'apôtre, qui nous crie si hautement : « Vous avez été achetés d'un grand prix , ne vous » rendez pas esclaves des hommes (0 » ; tout nous devient impossible. Le Saint-Esprit nous convainc de péché : les apôtres et les premiers chrétiens , dont nous nous glorifions en vain d'être les enfans, si nous n'en sommes les imitateurs, confondent notre lâcheté et notre mollesse. Il n'y a point d'excuse contre Jésus-Christ, il n'y a point de raison contre l'Evangile. Ne dites plus désormais ; Le monde le veut ainsi : la foi ne rcconnoît point de pareilles nécessités. Y allât-il de la fortune, y allât-il de la vie, y allât-il de l'honneur , que vous vous vantez faussement peut-être de préférer à la vie ; dût le ciel se mêler avec la terre , et toute la nature se confondre ; « il ne peut jamais y avoir aucune nécessité de pé- » cher; puisqu'il n'y a parmi les fidèles qu'une seule j) nécessité, qui est celle de ne pécher pas » : Nulla
{^}I. Cor. Yi. 20. VII. 23.
206 POURLEJOUR
est nécessitas delinqiœndi, quibus una est nécessitas non delinquendi (0.
SECOND POINT
Vous craignez peut-être, Messieurs, que ces hommes intre'pides aient quelque chose de rude pour les autres : et il est assez ordinaire que ces âmes fortes, que ni leurs périls n'alarment, ni les maux qu'on leur fait sentir n'abattent , aient quelque chose d'insensible, et soient peu disposées à plaindre les autres. Au contraire , le chrétien , cet homme spirituel que je vous représente, que le Saint-Esprit a rempli, « est uni aux forts comme » aux foibles par le lien de la charité » : Compage charitatis summis simul et injimis junctiis . [Telle est] la nature de la charité : unie à Dieu [elle s'étend à tous ceux qui lui appartiennent : ] par son union , insensible pour elle-même; par sa dilatation, mêlée avec tous les autres. Saint Paul [nous en fournit un bel] exemple (2) : « Que faites-vous, dit-il aux fidèles, )) pleurant et me brisant le cœur? car, pour moi, 5) je suis préparé non-seulement à être lié, mais » encore à souffrir la mort en Jérusalem «. Quelle fermeté, et quelle tendresse! la mort ne l'étonné pas , et il ne peut voir pleurer ses frères : [il veut voir] couler son sang , et non couler leurs larmes. Le mê||ie Paul : « Je sais avoir faim , je sais avoir soif; » je sais vivre pauvrement, je sais vivre dans l'abonj) dance; ayant éprouvé de tout, je suis fait à tout (3) : » qui est foible, sans que je m'afToiblissé avec lui » ?
(') De Coron, fi. n. — W Act. xxi. i3. — (^) Philipp. iv. 12.
Quis injîrmaturj et ego non infirmor {.^)1 et il recommande aux fidèles de « pleurer avec ceux qui jj pleurent » : Flere cum fLentibus (2).
Raison profonde : ce qui nous rend insensibles aux maux des autres, <^est d'être pleins de nous-mêmes, enchanté de ses plaisirs, enivré du bon succès de ses espérances : tout va bien ; c'est assez, je suis à mon aise. Or on s'aime toujours soi-même, et on n'aime que soi-même, jusqu'à ce qu'on ait aimé quelque chose de plus que soi-même ; et ce ne peut être que Dieu. Voulez-vous donc être capables d'aimer sincèrement?.... Mais, Messieurs, qu'on ne me mêle point dans ce discours des pensées profanes, ni des idées de cet amour qui ne doit pas même être nommé dans cette chaire : car appellerai-je aimer , ce transport d'une ame emportée qui cherche à se satisfaire, et qui , de quelque [nom] qu'il s'appelle, et de quelque couleur qu'il se déguise , a toujours la sensualité pour soh fond ? Je veux vous apprendre un amour chaste, un amour sincère, un amour tendre par la charité. Mais il faut un objet au-dessus de nous, qui nous attire hors de nous : ce n'est pas assez, il faut une force intérieure qui nous pousse hors de nous-mêmes, qui ébranlant jusqu'aux fondemens cet amour-propre , nous arrache à nous-mêmes : alors aimant Dieu plus que nous-mêmes, nous pourrons devenir capables d'aimer le prochain comme nous-mêmes. C'est pourquoi ce divin Esprit ayant rempli les apôtres , les ayant transportés hors d'eux - mêmes en les arrachant à Dieu par Jésus-Christ, ou plutôt à Dieu en Jésus-Christ : ( car qu'est-ce que Jésus-Christ, sinon
CO //. Cor. XI , 1 9. — W Rom. xu. i5.
Dieu en nous, Dieu se donnant à nous)? la ligne de se'paralion e'tant ôte'e , le parois mitoyen e'tant renversé, il a fait cette bienheureuse unité de cœur, par laquelle « toute la multitude de ceux qui croyoient, » n'étoit qu'un cœur et qu'une ame » : Multitudinis cor unum et anima una. Et parce que Dieu est peu aimé, de là vient aussi que la charité fraternelle ne paroît point sur la terre : Arguet niundiun de peccalo. Le monde n'aime rien : Hahitatio tua in niedio doli ; ^vir Jratrem suuni deridebit (0 : «Votre 3) demeure est au milieu d'un peuple tout rempli de )) fourberie; chacun d'eux se rit de son frère ». Esprit de moquerie secrète répandu dans le monde, etc. Je ne parle ici ni des vengeances implacables, ni des inimitiés déclarées , ni des aigreurs invincibles ; je représente seulement les choses dont on ne fait pas même scrupule , et qui font voir toutefois que ni Tamôur de Dieu n'est en nous , ni la charité fraternelle, ni enfin la moindre étincelle du Saint-Esprit, ni la première teinture du christianisme.
Mais il y a deux péchés principaux que le Saint- Esprit reprend; l'envie, et l'esprit d'intérêt et d'avarice. C'est convaincre l'infidélité des Juifs, que de l'attaquer ainsi par la racine ; car la cause secrète et profonde quia empêché les pharisiens [ de croire, ] c'est l'envie et l'intérêt : mais il reprend aussi les chrétiens.
« L'envie, le poison de tous les cœurs, [ditjsaint » Grégoire de Nazianze (2) , la plus juste et la plus » injuste de toutes les passions » : la plus injuste sans doute , car elle attaque les innocens ; mais la
{^)Jerern. ix. 56. — W Orat. xxvii. n. 8, toffi. i,p. 466, 467»
plus
plus juste tout ensemble, car elle punit le coupable, et fait le juste et insupportable supplice de celui qui la nourrit dans son cœur. Peut - elle subsister dans cette unitc, si nous nous regardons comme un en Je'sus-Glirist ? Si la main avoitson sentiment propre, cnvieroit-elle à l'œil de ce qu'il éclaire, puisqu'il éclaire pour tout le corps ? et l'œil envieroit-il à la main et sa force et son adresse, qui Ta lui-méni^ tant de fois sauvé ? Quel est le sujet de votre envie? Elle plaît , elle est plus chérie. O Dieu , si vous songiez ce que c'est que de plaire de cette sorte, et quel est le fond de ces agrémens ! mais venons à quelque chose que le monde estime plus important. Vous enviez à cet homme son élévation : s'il ne s'acquitte dignement d'un si grand emploi, n'est -il pas plus digne de pitié que d'envie ? et pouvez-vous lui envier une élévation qui découvre à tout l'univers ses foiblesses déplorables, ou ses emportemens furieux, ou ses ignorances grossières? Que s'il fait bien dans un grand emploi, pourquoi portez -vous envie au soleil de ce qu'il vous éclaire avec tous les autres ? venez plutôt profiter du bien qu'il fait à tout l'univers ; profitez de cette belle fontaine qui arrose vos terres , aussi bien que celles de vos voisins , au lieu de songer à en faire tarir la source. Les apôtres auparavant disputoient de la primauté ; aujourd'hui ils parlent tous par la bouche de saint Pierre , ils croient présider avec lui : si son ombre guérit, toute l'Eglise s'en glorifie en notre Seigneur.
Esprit d'intérêt et d'avarice*, [combien contraire à] cette unité [de tous les fidèles que le Saint-Esprit avoit formée au commencement. ] « Alors nul ne BOSSUET. xiv. i4
210 POURLEJOUR
» cônsidéroit ce qu'il possedoit comme étant à lui en 5) particulier; mais toutes choses étoient communes 5> entre eux » : Nec quisquam eorum quœ possidebat aliquid suuin esse dicebat ; sed erant illis omnia commujiiai^). Si nos cœurs e'toient aussi étroitement unis que ceux des premiers fidèles, pourrions-nous douter que tous les biens dussent être communs entre nous? « Pour eux, ils nliésitoient pas à se les » communiquer -, parce que leur esprit et leurs cœurs 3) étoient comme fondus les uns dans les autres par )) un saint mélange » : Qui animo animdque miscemur j nihil de rei communie atione dubiiam,us C'^). Misérables aumônes, que les prédicateurs nous arlachent à force de crier contre la dureté de cœur ! foible et misérable secours d'une extrême nécessité, que nous laissons tomber d'une main avare comme une goutte d'eau dans un grand brasier ! Quiconque est plein de la charité, ressent les maux du prochain , souffre avec lui, et le soulage comme se soulageant soi-même. On n'entend point cette unité; et cependant c'est là le fond du christianisme. Membres du même corps parle Saint-Esprit, [c'est pour nous un devoir essentiel de nous entre-secourir avec tout le zèle de la charité : ] et quand est-ce que nous serons capables de le pratiquer, si nous ne sommes pas même capables de l'entendre? Le monde répond qu'on ne peut pas; on a tant de charges. La réponse de saint Pierre à Ananias ; « Vous mentez au Saintj) Esprit (5) ». 11 voulpit avoir l'honneur d'une bonne action, qu'il ne faisoit pas; vous en savez le châtiment. Vous voulez avoir l'honneur de la charité sans
CO AcL Vf. 32. — V») l\n. Apol n, 3y. — i}) Ad. v. 3.
DE LA PENTECÔTE. *it%
l'exercer, en vous excusant sur votre impuissance : et moi, je vous découvrirai un fonds inépuisable pour la charité; le fonds du Dieu créateur; argent, terre, pierreries. « Tout est à vous » , [lui dit] David : Tua sunt omnia-, et ensuite : Ç)uœ de manu tua ac^ cepimus , cledimus tibi (0, « Nous ne vous avons pré- » sente que ce que nous avons reçu de votre main ». Sed adhuc excellentiorem viain vobis demonstro (2) : « Mais je vous montre encore une voie plus excel* 3) lente » ; le fonds du Dieu Sauveur, du Dieu crucifié, du Dieu dépouillé, qui vous apprend à vous dépouiller devant lui. [Il faut vous faire un] fonds pour la charité, sur le retranchement de la vanité, [en réprimant ces] pauvres intérieurs, [les] passions insatiables, [qui nedisent] jamais; C'est assez, [et ne laissent] rien pour les pauvres. [Pour y parvenir, soyez exacts a. faire en vous une continuelle] eirconcision» [Mais] quelle règle. [y faut-il suivre?] Je ne puis la proposer en cette chaire ; car elle n'est peutêtre pas la même pour tous : mais que chacun s'applique à considérer le néant du monde, et sa figure qui passe. « Nous sommes comme des étrangei-s et » des voyageurs; nos jours passent comme l'ombre » sur la terre, et nous n'y demeurons qu'un mo- » ment » : Peregrini stimus coram te et advenœ ; dies nostnguasi umbra super terram, et nulla est mora {^Y,- Voyez quelle est cette pauvreté qui fait quV)n n'est riche que par le dehors. Quand vous vous appliquez quelque ornement, songez qu'il ne durera guère, et que peut-être il restera après vous. Telle est la nature des choses que vous dites vôtres : les véritabieis
(0 /. Par. XXIX. 1 4. — W /. Cor. xii. 3o. — (.2) l. Par. xxix. 1 5.
richesses, vous n'avez aucun soin de les amasser. [Connoissez-en le prix, désirez-les, recherchez-les avec un vif empressement : ] de là naîtra un de'goûfc de ces richesses empruntées , qui tiennent si peu à votre personne : de là cette circoncision du cœur plus grande de jour en jour. L'esprit du monde [porte à] toujours augmenter et accroître ses folles dépenses : l'esprit du christianisme [au contraire pousse à] toujours diminuer ses besoins. [ Suivez ses impressions ; il vous en reviendra une] double utilité ; VOU§ VOUS enrichirez au dedans, et vous serez en état d'exercer la charité fraternelle. Tel est l'esprit du christianisme ; Messieurs , « n'éteignez pas cet esprit » ; Spiritum nolite extinguere (0.
Madame, Votre Majesté est née avec un éclat qui lui fait voir tout l'univers au-dessous d'elle : vous êtes la digne épouse d'un roi, qui, par la sagesse de ses conseils , par la hauteur de ses entreprises , par la grandeur dç sa puissance , pourroit être l'effroi de l'Europe, si, par sa générosité, il n'aimoit mieux en être l'appui. Mais , Madame , la moindre pensée du christianisme, le moindre sentiment de piété, la moindre étincelle du Saint-Esprit , vaut mieux , sans comparaison , que ce grand royaume que le roi a mis entre vos mains avec une confiance si absolue, ïiàissez-vous donc posséder à cet esprit du christianisme : remplissez- vous de l'esprit de force, pour combattre en vous-même sans relâche tous ces restes de foiblesse humaine dont les fortunes les plus relevées ne sont pas exemptes : remplissez-vous de l'esprit de charité fraternelle , et n'usez de votre pouvoir
(») 1. Thess. V. Kj.
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que pour soulager les pauvres et les mise'rables. Ainsi puissions-nous bientôt changer en actions dé grâces les vœux continuels que nous faisons pour votre heureux accouchement. Puisse ce jeune prince, le digne objet de votre tendresse, croître visiblement sous votre conduite : puisse-t-il apprendre de vous cet abre'gé des sciences , la soumission thvers Dieu , et la bonté envers les peuples. Mais puissions- nous tous ensemble pratiqiier les saintes maximes de l'Evangile, et vivre selon l'esprit du christianisme ; afin que nous puissions aussi tous ensemble, maîtres et serviteurs , pf incès et sujets , jouir de la félicité éternelle : au nom du Père , et du Fils , et du Saint- Esprit. Amen.
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