LE III.^ DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
Grandeur de la charité des saints anges pour les hommes. Pourquoi se réjouissent-ils si fort dans la conversion des pécheurs. Trois cfiets de la miséricorde divine à l'égard de Famé pécheresse. Double unité dans l'Eglise j l'une extérieure, qui est liée par les sacremensj l'autre invisible et spirituelle formée par la charité. Comment les pécheurs séparés de cette unité commencent leur enfer même sur la terre. Quels sont les dignes fruits de pénitence. De quelle manière le pécheur, sincèrement touché, s'accuse, se condamne et se punit.
Dico vobis quod ita gaudium erit in cœlp super uno peccatore pœnitentiam agente , quàm super nonaginta novem juslis, qui non indigent pœnitentiâ.
Je vous dis quily aura plus de joie au ciel devant les anges de Dieu sur un pécheur faisant pénitence , que sur quatre-vingt-dix 'neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence. Luc. xv. 7.
Oi quelqu'un n'a pas encore assez entendu combien est grande la charité des saints anges pour les misérables mortels, qu'il considère en notre Evangile les aimables paroles du Sauveur des âmes, par lesquelles il nous apprend que la conversion des pécheurs réjouit tous les esprits bienheureux 5 et qu'en- BossuET. xiy. 16
core que Dieu les enivre du torrent de ses éternelles délices , néanmoins ils sentent augmenter leur joie , quand nous sommes renouvelés par la pénitence. Nous lisons, dans les Ecritures (0, qu'autrefois les esprits célestes se déclarèrent visiblement contre nous, lorsqu'un chérubin envoyé de Dieu avec une forme terrible , tenant en sa main un glaive de feu, gardoit la porte du paradis, pour épouvanter nos parens rebelles , et leur interdire l'entrée de ce jardin délicieux qu'ils avoient déshonoré par leur crime. Mais après la naissance de ce Sauveur , qui nous a réconciliés par son sang, vous n'igiîorez pas, chrétiens, que ces bienheureuses intelligences, qui nous avoient déclaré la guerre , nous vinrent aussi annoncer la paix : ce Que la paix , disent-ils (2) , soit donnée aux )) hommes » ; et depuis cette salutaire journée, nous leur sommes devenus si chers, que Jésus-Christ nous enseigne , dans notre Evangile , qu'ils préfèrent nos intérêts aux leurs propres. C'est ce que vous remarquerez aisément , si vous pénétrez le sens des paroles que j'ai alléguées pour mon texte. «Les anges, dit le i) Fils de Dieu , se réjouissent plus de la conversion )) d'un pécheur, que de la persévérance de quatre- » vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pé- » nitence ». Je demande quels sont ces justes auxquels le Sauveur ne craint pas de dire que la pénitence n'est pas nécessaire. Certes , nous ne les trouverons pas sur la terre ; puisque, tous les hommes étant pécheurs, ce seroit une témérité inouie que d'assurer qu'ils n'ont pas besoin du remède de la pénitence, te Si quelqu'un dit qu'il ne pèche pas, il se trompe,
(,») Gènes, nu 24- — ^*) ^«c. "• i4*
» et la vérité n'est pas en lui » , dit le disciple bienaimé de notre Sauveur (0.
Où chercherons-nous donc, chrétiens, cette innocence si pure et si achevée, qu'elle n'a pas besoin de la pénitence? Sans doute, puisqu'elle est l)annie du milieu des hommes, elle ne se peut rencontrer que parmi les anges, qui, détestant la rébellion et l'audace de Satan et de ses complices, demeurèrent immuablement dans le bien où Dieu les avoit établis dès leur origine. Vous êtes les seuls, ô esprits célestes, parmi toutes les créatures, qui jamais n'avez été souillés par aucun péché; vous êtes ces justes de notre Evangile, auxquels la pénitence n'est pas nécessaire : et ainsi lorsque notre Sauveur nous apprend que vous recevez une joie plus grande de la conversion des pécheurs, que de la justice des innocens qui n'ont pas besom de se repentir; c'est de même que s'il nous disoit que notre pénitence vous réjouit plus que votre propre persévérance. Merveilleuse vertu de la pénitence, qui ol)lige tous les saints anges à nous préférer à eux-mêmes, qui répare si glorieusement les ruines des plus grands pécheurs, qu'elle les met en quelque sorte au-dessus des justes, et qui fait que la justice rendue a quelque avantage au-dessus de la justice toujours conservée. Car puisque ces intelligences célestes, qui goûtent le vrai bien dans sa source , ne peuvent avoir de ces joies déréglées que l'opinion fait naître en nos âmes, ne voyez-vous pas, chrétiens, qu'elles ne se peuvent réjouir que du bien? et donc , si leur joie est plus abondante , ne faut-il pas conclure nécessairement
(0 /. Joan. i. 8.
qu'il leur paroit quelque bien plus considérable , d'autant plus que c'est le Sauveur lui-même qui les excite par son exemple à cette sainte et divine joie ?
En effet ne voyez-vous pas qu'il se présente à nous dans notre Evangile sous la figure de ce berger a qui laisse tous ses troupeaux au désert pour cher- » cher une brebis égarée ; qui l'ayant trouvée au » milieu des bois, seule et tremblante d'effroi, la » rapporte sur ses épaules , et appelant ses amis et » ses proches : Réjouissez-vous avec moi, dit-il, de » ce que j'ai rencontré ma brebis perdue (0 ». De sorte que les anges et le Sauveur même se réjouissant plus d'un pécheur sauvé, que d'un juste qui persévère , il paroît que l'innocence recouvrée a quelque chose de plus agréable que l'innocence continuée. Réjouissons-nous, pécheurs misérables; admirons la force de la pénitence , qui nous rend avec avantage ce que notre péché nous avoit fait perdre : et pour exciter en nos cœurs les saints gémissemens de la pénitence , recherchons les véritables raisons de cette vérité si satisfaisante que Jésus-Christ nous enseigne dans son Evangile.
Si je n'avois qu'à vous parler d'une joie humaine, je me contenterois de vous dire que nous expérimentons tous les jours une certaine douceur plus sensible à rentrer dans la possession de nos biens, qu'à nous maintenir dans la jouissance : nous goûtons la santé par la maladie ; et la perte de nos amis nous apprend combien ils nous étoient nécessaires : car l'accoutumance nous ôte ce qu'il y a de plus vif dans le sentiment j et notre jugement est si foible,
C«) Luc. xy. 4 et sui*^ »
que ne pouvant pénétrer les choses en elles-mêmes, il ne les reconnoît jamais mieux que par leurs contraires : tellement que cet excès de joie que nous ressentons , lorsque nous pouvons re'parer nos pertes, vient presque toujours de notre foiblesse. Mais à Dieu ne plaise que nous croyions qu'il en soit ainsi de la joie des anges et de celle du Fils de Dieu même, dont nous devons aujourd'hui expliquer les. causes : il faut prendre des principes plus releve's, si nous voulons péne'trer de si grands mystères. Entrons en matière, et disons : Tout le motif de la joie du Fils, c'est la gloire de Dieu son Père; tout le motif de la joie des anges , c'est la gloire de leur Créateur : si donc ils se réjouissent si fort dans la conversion des pécheurs , c'est que la gloire de Dieu y paroît avec plus de magnificence. Prouvons soli* dément cette vérité.
La gloire de Dieu éclatç singulièrement dans les natures intelligentes par sa miséricorde et par sa justice : sa Providence, son immensité, sa toutepuissance paroissent dans les créatures inanimées; mais il ny^ a que les raisonnables qui puissent ressentir les effets de sa miséricorde et de sa justice ; et ce sont ces deux attributs qui établissent sa gloire et son règne sur les natures intelligentes. C'est par la miséricorde et par la justice que les anges et les hommes sont sujets à Dieu : la miséricorde règne sur les bons, la justice sur les criminels; l'une par la communication de ses dons, l'autre par la sévérité de ses lois; l'une par douceur, et l'autre par force ; l'une se fait aimer , l'autre se fait craindre ; l'une attire, et l'autre réprime; l'une récompense
la fidélité, l'autre venge la rébellion : si bien que la miséricorde et la justice sont en quelque sorte les deux mains de Dieu, dont l'une donne , et l'autre châtie : ce sont les deux colonnes qui soutiennent la majesté de son règne ; l'une élève les innocens , l'autre accable les criminels, afin que Dieu domine sur les uns et sur les autres avec une égale puissance. C'est pourquoi le prophète chante : « Toutes les » voies du Seigneur sont miséricorde et vérité (0 » ; c'est-à-dire, miséricorde et justice, selon l'interprétation des docteurs, d autant que la justice de Dieu c'est sa vérité; parce que, comme dit le grand saint Thomas (2) , c'est à cause de sa vérité qu'il est la loi éternelle et qu'il est la loi immuable qui règle toutes les créatures intelligentes. Que si toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et justice, si ce sont ces deux divins attributs qui établissent sa gloire et son règne; je ne m'étonne plus, ô saints anges, de ce que la pénitence vous comble de joie : c'est que vous y voyez éclater magnifiquement la gloire de Dieu votre créateur par sa miséricorde et par sa justice; la miséricorde, dans la conversion; la justice, dans la satisfaction ; la première, dans la rémission des péchés; la seconde, dans les gémissemens des pécheurs.
PREMIER POINT
Pour entrer d'abord en matière, je remarquerai dans notre Evangile trois effets de la miséricorde divine dans la conversion des pécheurs : Dieu les cherche, Dieu les trouve. Dieu les rapporte; c'est ce que nous lisons clairement dans la parabole
CO Ps. nxiy. 10. — (») 1. 2. Quœst. xciii, art. ii.
de notre Evangile. « Le bon berger, dit le Fils w de Dieu, va après sa brebis perdue » : Vadit ad illam quce perlerai; « et il va jusqu'à ce qu'il la » trouve )) : donec ins^eniat eam (0; « et après qu'il » Ta retrouvée, il la charge sur ses e'paules«. C'est la vëritablefîgure du Sauveur des âmes : il cherche charitablement les pécheurs , suivant ce qu'il dit dans son Evangile : « Le Fils de l'homme est venu » chercher ce qui étoit perdu (2) ». Il les trouve par la vertu de sa grâce : car il est ce samaritain miséricordieux , « qui , trouvant en son chemin le » pauvre blessé, est touché de miséricorde, et s'ap- » proche , et ne dédaigne pas de lier ses plaies » : Et alliga\^it vulnera ejus (^). Enfin il les porte sur ses épaules ; parce que c'est lui dont il est écrit : « Vraiment il a porté nos langueurs » : p^erè languores nostros ipse tulit (4) . Or cette triple miséricorde répond à la triple misère en laquelle est précipitée l'ame pécheresse. Elle s'écarte , elle fuit , elle perd ses forces , et devient entièrement impuissante : elle s'éloigne du bon Pasteur, et s'en éloignant, elle oublie, elle ne connoît plus son visage; tellement que , lorsqu'il approche , elle fuit , et fuyant elle se fatigue et tombe dans une extrême impuissance. Mais le Pasteur infiniment bon , qui ne se plaît qu'à sauver les âmes, oppose charitablement à ces trois misères trois effets merveilleux de miséricorde : car il cherche sabreWs éloignée; il trouve et il atteint sa brebis fuyante 5 il rapporte sur ses épaules
(0 Luc. XV. 4. — (>) Ibid. XIX. 10. — (3) nid. X. 34. — (4j Is.