LUI
cette pauvre brebis e'puise'e de forces. Apprenons ici à connoître la miséricorde du Pasteur fidèle, qui nous a sauvés au péril de sa propre vie.
Et premièrement remarquons ce qui est écrit dans notre Evangile, que la brebis que le Sauveur cherche n'est plus en la compagnie de tout le troupeau ; par conséquent elle est séparée : mais entendons le sens de cette parole. Le troupeau du Fils de Dieu , c'est l'Eglise ; et celui qui est séparé du troupeau semble être hors de la vraie Eglise. Dirons-nous que le Fils de Dieu ne parle en ce lieu que des hérétiques qui ont rompu le lien d'unité? Mais la suite de notre Evangile réfutera manifestement cette explication; puisque Jésus -Christ nous fait bien entendre qu'il parle généralement de tous les pécheurs, parce qu'il veut encourager tous les pénitens. Mais pourronsnous dire, fidèles, que tous les pécheurs sont séparés du sacré troupeau et de la communion de l'Eglise? Nullement; il n'en est pas de la sorte : c'est l'erreur de Calvin et des calvinistes, contre laquelle le Fils de Dieu nous a dit qu'il y a de l'ivraie même dans son champ , qu'il y a du scandale même en sa maison, qu'il y a de mauvais poissons même en ses filets (0. Mais d'où vient, direz-vous, que notre Sauveur, nous figurant tous les pécheurs en notre Evangile, les représente comme séparés du troupeau? Entrons en sa pensée , et disons avec l'incomparable saint Augustin : « Il y en a qui sont dans la maison » de Dieu , et qui ne sont pas la maison de Dieu ; )) il y en a qui sont dans la maison de Dieu , et qui » sont eux-mêmes la maison de Dieu » : Alios ita esse
(0 Matt. xni. a8, 4» j 48.
in domo Dei, utipsi etiam sint eadem domiis Dei (0, Expliquons la doctrine de ce grand évêque.
Les justes sont en la maison de Dieu , et ils sont eux-mêmes la maison de Dieu, selon ce que dit le prophète : « J'habiterai au milieu de vous (^) » ; et l'apôtre : « Ne savez-vous pas que vous êtes les tem- » pies de l'Esprit de Dieu (3) «? Mais les me'chans qui sont en l'Eglise , qui est la maison que Dieu a choisie, ne sont pas la maison choisie : Dieu n'habite pas en leurs cœurs; ils ne sont pas les pierres vivantes de ce miraculeux e'difice , dont les fondemens sont pose's en terre , et dont le sommet e'gale les cieux : « Ils sont dans l'Eglise, dit saint Augustin (4), comme » la paille est dans le froment » : Sicut esse palea dicitur infrumentis; « parce qu'encore qu'ils soient )) liés par les sacremens , néanmoins ils sont séparés » de cette invisible unité qui est assemblée par la » charité » : Ciim intus videaniurj ab illa invisihili chariiaiis compage séparait siint. « En effet , ajoute )) saint Augustin , il y en a qu'on doit dire être » dans la maison de telle manière , qu'ils n'appar- » tiennent pas à ce qui en fait la liaison , ni à la so- )) ciété de cette justice qui produit des fruits de paix; » mais ils y sont comme on dit que la paille se trouve )) avec le froment : car nous ne pouvons nier qu'ils )) soient dans la maison; l'apôtre nous disant que, 5) dans une grande maison, il y a non - seulement )) des vases d'or et d'argent, mais aussi de bois et 5> de terre , et que les uns sont pour des usages hon-
(0 De Bapt. cont. Donat. lih. vu, n. 99, tom. ix, col. 200. — W //. Cor. VI. i6. — i}) I. Cor. III. i6. — '\4) Zoco rnox cUato, coi.
» nétes, les autres pour des usages honteux ». ^Z/05^ ita dici esse in doino , ut non pertineant ad compagem dojuiis , nec ad societatem fructiferœ paciji^ cœque justitiœ; sed sicut esse pale a dicitur in friimentis : nam et ùtos esse in domo negare non pos^ sumus, dicente apostolo (0, In magna autem domo non solinn aurea ^vasa siint iwl argentea j sed et lignea et fictilia , et alia quidein sunt in honorent , alia verb in contumeliam.
Par où nous voyons clairement qu'il y a double unité dans l'Eglise : l'une est lie'e par les sacremens qui nous sont communs ; en celle-là les mauvais y entrent, quoiqu'ils n'y entrent qu'à leur condamnation. Mais il y a une autre unité invisible et spirituelle, qui joint les saints par la charité, qui en fait les membres vivans : à cette paix, à cette unité, à cette concorde, il n'y a que les justes qui y participent ; les impies n'y ont point de place, ils en sont excommuniés. Il y a une arche, à la vérité, qui renferme tous les animaux mondes et immondes, il y a un champ qui porte le bon et le mauvais grain ; « mais il y a une colombe et une par- » faite » , qui ne reçoit en son sein que les vrais fidèles , qui vivent en l'unité par la charité : Una est columbameaj perfecta mea (2). C'est pourquoi le Sauveur des âmes représente tous les pécheurs comme séparés du troupeau ; parce qu'ils sont exclus, par leurs crimes, de cette invisible société qui unit les brebis fidèles en la charité de notre Seigneur : et pour vous faire voir, chrétiens, qu'ils ne sont plus avec le troupeau, c'est que le céleste et
CO //. Timoth. II. 20. — W Cant, vi. 8.
divin Pasteur ne leur donne plus la même pâture. Dites-moi , quel est le pain des fidèles , quelle est K nourriture des enfans de Dieu? n est ce pas le pain de l'eucharistie, ce pain ce'leste et vivifiant que nous recevons de ces saints autels? Cette sainte et divine table est-elle prépare'e aux impies, dont les consciences sont infecte'es de pe'che's mortels? Nullement; ils en sont exclus : s'ils sont si te'me'raires que d'en approcher, ils y prendront un poison mortel , au lieu d'une viande d'immortalité.
Reconnois donc , pécheur misérable , que tu es sépare' du troupeau fidèle , puisque tu es privé de la nourriture que le vrai Pasteur lui a destinée ; et ne me répond pas : Je suis de l'Eglise, je demeure en ce corps mystique. Car que sert au bras gangrené de tenir encore au reste du corps par quelques nerfs qui n'ont plus de force? que lui sert, dis -je, de tenir au corps; puisqu'il est si fort éloigné du coeur, qu'il ne peut plus en recevoir aucune influence ? quelque union qui paroisse au dehors , il y a une prodigieuse distance entre la partie vivante et la partie morte. Il en est de même de toi , ô pécheur : il ne te sert de rien d'être dans le corps , puisque tu es entièrement séparé du cœur. Le cœur de l'Eglise, c'est la charité : c'est là qu'est le principe de vie ; c'est de là que se répand la chaleur vitale : si bien que n'étant pas en la charité, bien qu'il te soit permis d'entrer au dehors, tu es excommunié du dedans. Ne me vante point ta foi , qui est morte ; ne me dis pas que tu t'assembles avec les fidèles : les hommes t'y reçoivent; mais Dieu t'en sépare : le corps s'en approche , il est vrai ; mais l'anie en est
SiD2 SUR LA GLOIRE DE DIEtJ
infiniment éloignée : la vie et la mort ne s'accordent pas. Considère donc, mise'rable, combien tu es loin des membres vivans, puisqu'il est certain que tu perds la vie. C'est pour cette raison que le Fils de Dieu les repre'sente dans la parabole de notre Evangile , comme exclus, comme excommuniés du troupeau; parce qu étant des membres pourris,, ils ne participent point à la vie : c'est pourquoi le pain de vie leur est refusé ; c'est pourquoi ils sont séparés du banquet céleste, qui est la vie du peuple fidèle. D'où passant plus outre, je dis qu'éiant séparés de cette unité, ils commencent leur enfer même sur la terre , et que leurs crimes les y font descendre : car ne nous imaginons pas que l'enfer consis-te dans ces épouvantables tourmens, dans ces étangs de feu et de soufre, dans ces flammes éternellement dévorantes , dans cette rage, dans ce désespoir, dans cet horrible grincement de dents. L'enfer, si nous l'entendons, c'est le péché même ; l'enfer, c'est d'être éloigné de Dieu : et la preuve en est évidente par les Ecritures.
Job nous représente Fenfer en ces mots : « C'est » un lieu , dit-il , où il n'y a nul ordre, mais une hor- » reur perpétuelle (0 » : de sorte que l'enfer c'est le désordre et la confusion. Or le désordre n'est pas dans la peine : au contraire y j'apprends de saint Augustin (2), que la peine, c'est l'ordre du crime. Quand je dis pe'ché , je dis le désordre , parce que j'exprime la rébellion; quand je dis péché puni, je dis une chose très-bien ordonnée ; car c'est un ordre très-équitable que l'iniquité soit punie : d'où il s'en-
(0 Job. Ts.. 32. — W Ad Honorât. Ep. cxt , n. 4 , tom, ii , col. 4^5.
suit invinciblement que ce qui fait la confusion dans l'enfer, ce n'est pas la peine , mais le pe'ché. Que si le dernier degré de misère, ce qui fait la damnation et Tenfer , c'est d'clre séparé de Dieu , qui est la véritable béatitude; si d'ailleurs il est plus clair que le jour que c'est le péché qui nous en sépare : comprends, ô pécheur misérable, que tu portes ton enfer en toi-même ; parce que tu y portes ton crime, qui te fait descendre vivant en ces effroyables cachots, où sont tourmentées les âmes rebelles. Car comme l'apôtre saint Paul , parlant des fidèles qui vivent en Dieu par la charité , assure « que leur de- » meure est au ciel , et leur conversation avec les » anges (0 » ; ainsi nous pouvons dire très-certainement que les méchans sont abîmés dans l'enfer , et que leur conversation est avec les diables. Etrange séparation du pécheur, qui trouve son enfer même en cette vie! et n'est-il pas juste qu'il trouve l'enfer; puisqu'il est séparé du sacré troupeau , que la charité fait vivre en notre Seigneur?
Mais peut-être vous répondrez que le pécheur se peut relever , et que l'enfer n'a point de ressource. Ah! ne nous flattons point de cette pensée : la blessure que fait le péché est éternelle et irrémédiable. Mais Dieu, direz-vous, y peut remédier : il le peut, à cause qu'il est tout-puissant; ce qui n'empêche pas que la maladie ne soit incurable de sa nature. Concevons ceci , chrétiens : l'orgueilleux Nabuchodonosor a fait jeter les trois saints enfans dans la fournaise de flammes ardentes (2) : autant qu'il est en lui, il les a brûlés, encore que Dieu les ait ra-
(0 Philipp. m. 20. — W Dan. lu. 21.
fraîchis. Ainsi , lorsque nous commettons un péché mortel, nous donnons tellement la mort à notre ame, qu'encore que Dieu nous puisse guérir, néanmoins de notre côté nous rendons , et notre péché, et notre damnation éternels ; parce que nous éteignons la vie jusqu'à la racine. Il faut regarder ce que fait le péché , non ce que fait la Toute - puissance. Qui renonce une fois à Dieu, y renonce éternellement; parce que c'est la nature du péché, de faire, autant qu'il le peut, une séparation éternelle. C'est pourquoi le prophète roi , se considérant dans le crime , se considère comme dans l'enfer, à cause de cette effroyable séparation : yEstimatus sum cuin descendentibus in lacumi^) : « Je suis, dit-il, compté » parmi ceux qui descendent dans le cachot » ; et après : « Ils m'ont mis dans le lac inférieur, dans » les ténèbres , et dans l'ombre de la mort » : Posuerunt me in lacu inferiori '\p) , Et de là vient qu'il s'écrie dans sa pénitence : De profundis clamavi ad te , DomineÇ>) : « Seigneur, je crie à vous des lieux » profonds »; et rendant grâces de sa délivrance: a Vous avez, dit-il, retiré mon ame de l'enfer inféj> rieur (4) ». C'est que ce saint homme avoit bien conçu que le péché est un abîme et une prison , un gouffre , un cachot , un enfer.
Dans ce cachot et dans cet abîme oîi nos crimes nous précipitent, quelle espérance aurions- nous, fidèles , si Dieu ne nous avoit donné un libérateur , qui étant venu au monde pour notre salut, a bien voulu même aller aux enfers pour achever un si
(>) Ps, LxxxTii. 5. — W UU 7. — (3) Ps. CXXIX. I. — (4) Ps. ixxxv. i3.
grand ouvrage? C'est ce même Libe'rateur qui est descendu aux enfers, qui daigne descendre encore tous les jours dans l'enfer des consciences criminelles : car, certes, vous y descendez, o Sauveur, lorsque vous faites luire en nos âmes , au milieu des te'nèbres où elles languissent, les belles et éclatantes lumières de vos divines inspirations. C'est ainsi , ô Pasteur mise'ricordieux, que vous cherchez votre brebis égare'e : votre amour vous transportée un tel excès, que vous la cherchez jusque dans l'enfer; parce que vous la cherchez jusque dans le crime. Figurez-vous ici, chrétiens, quel fut le ravissement des saints Pères , lorsqu'ils virent leurs limbes honorés de la glorieuse présence du Sauveur du monde. Combien louèrent-ils la miséricorde de ce Dieu qui les visitoit jusque dans ces lieux souterrains, et qui alloit, pour l'amour d'eux , jusqu'aux enfers? Or sa miséricorde est beaucoup plus grande, quand il va chercher les pécheurs : ils sont dans un enfer plus obscur , et dans une captivité bien plus déplorable. Nos pères, qui étoient réservés aux limbes jusqu'à la venue du Sauveur , soupiroient continuellement après lui , et pressoient son arrivée par leurs vœux : au contraire les misérables pécheurs, dans cet enfer de l'impiété où ils sont, non- seulement ne cherchent pas le Sauveur , mais ils fuient sitôt qu'il s'approche ; et c'est la seconde misère de l'ame.
Nous sommes infiniment éloignés de Dieu, et nous le fuyons, quand il vient à nous. Comprenons, }i«r un exemple sensible, combien est dangereuse cette maladie. Voyez un pauvre malade , foible et languissant j ses forces se diminuent tous les jours :
il faudroit qu'il prît quelque nourriture pour soutenir son infirmité; il ne peut. Je ne sais quelle humeur froide lui a causé un dégoût étrange : si on lui présente quelque nourriture , si exquise , si bien apprêtée qu'elle soit, aussitôt son cœur se soulève; de sorte que nous pouvons dire que sa maladie, c'est une aversion du remède. Telle et encore beaucoup plus horrible est la maladie d'un pécheur. Il a voulu goûter, aussi bien qu'A^dam, cette pomme qui lui paroissoit agréable : il a voulu se rassasier des plaisirs mortels ; et par un juste jugement de Dieu , il a perdu tout le goût des biens éternels. Vous les lui présentez, il en a horreur; vous lui montrez la terre promise, il retourne son cœur en Egypte; vous lui donnez la manne, elle lui semble fade et sans goût. Ainsi nous fuyons malheureusement le charitable Pasteur qui nous cherche.
Pécheur, ne le fuis-tu pas tous les jours? Maintenant que tu entends sa sainte parole , peut-être que ce Pasteur miséricordieux te presse intérieurement en ta conscience. Veux-tu pas restituer ce bien mal acquis? veux -tu pas enfin mettre quelques bornes à cette vie débauchée et licencieuse ? veuxtu pas bannir de ton cœur l'envie qui le ronge , cette haine envenimée qui l'enflamme, ou cette amitié dan^ gereuse qui ne le flatte que pour le perdre? Ecoute, pécheur , c'est Jésus qui te cherche ; et ton cœur répond à ce doux Sauveur : Je ne puis encore. Tu le remets de jour en jour, demain, dans liuit jours, dans un mois; n'est-ce pas fuir celui qui te chercl^^, et mépriser sa miséricorde? Insensé, que t'a fait Jésus, que tu fuis si opiniâtrement sa douce présence?
D'où
D'où vient que la brebis égarée ne reconnoît plus la voix du pasteur qui l'appelle et lui tend les bras, et qu'elle court follement au loup ravissant qui se prépare à la dévorer ? Peut-être tu répondras : Je ne puis, je ne puis marcher dans la voie étroite. Mais ne vois-tu pas, misérable, que Jésus te présente ses propres épaules pour soulager ton infirmité et ton impuissance ? il descend à toi , pour te relever ; en prenant ton infirmité, il te communique sa force : c'est le dernier excès de miséricorde.
Comme notre ame est faite pour Dieu , il faut qu elle prenne sa force en celui qui est l'auteur de son être : que si se détournant du souverain bien , elle tâche de se rassasier dans les créatures , elle devient languissante et exténuée; à peu près comme un homme qui ne prendroit que des viandes qui ne seroient pas nourrissantes. De là vient que l'enfant prodigue sortant de la maison paternelle , ne trouve plus rien qui le rassasie; parce que notre ame ne peut trouver qu'en Dieu seul cette nourriture so-« lide qui est capable de l'entretenir : de là ces re-^ chutes fréquentes, qui sont les marques les plus certaines que nos forces sont épuisées. Que fera une ame impuissante , si Jésus ne supporte son infirmité? Aussi présente-t-il ses épaules à cette pauvre brebis égarée; « parce qu'errant deçà et delà, elle s'étoit » extrêmement fatiguée « : Mullum enim errando laborawerat (0. Il la cherche, quand il Tinvite par ses saintes inspirations; il la trouve, quand il la change par la vertu de sa grâce ; il la porte sur ses épaules, quand il lui donne la persévérance.
(0 Tertull. de Pœnit. n. 8.
BOSSUET. XIV. ïy
O miséricorde ineffable , et cligne certainement d'être célébiee par la joie de tous les esprits bienheureux ! La grandeur de Dieu c'est son abondance , par laquelle étant infiniment plein , il trouve tout son bien en lui-même. Ce qui montre la plénitude, c'est la munificence : c'est pourquoi Dieu se réjouit envoyant ses œuvres, parce qu'il voit ses propres richesses et son abondance dans la communication de sa bonté. Or il y a deux sortes de bonté en Dieu : Tune ne rencontre rien de contraire à son action , et elle s'appelle libéralité; l'autre trouve de l'opposition , et elle prend le nom de miséricorde. Quand Dieu a fait le ciel et la terre , rien ne s'est opposé à sa volonté : quand Dieu convertit les pécheurs , il faut qu'il surmonte leur résistance , et qu'il com* batte pour ainsi dire , sa propre justice , en lui arrachant ses victimes. Or cette bonté, qui se roidit contre tant d'obstacles, est sans doute plus abondante que celle qui ne trouve point d'empêchemens à ses bienheureuses communications : c'est pourquoi les Ecritures divines disent que « Dieu est riche en 5) miséricorde (0 », que les richesses de sa miséricorde [sont infinies et inépuisables. ]
SECOND POINT
Après vous avoir parlé , chrétiens , de la partie la plus douce de la pénitence , la suite de mon Evangile demande que je vous représente en peu de paroles la partie difficile et laborieuse. Il paroît d'abord incroyable que la justice divine doive avoir sa place dans la conversion des pécheurs j puisqu'il
(0 Ephes. II. 4.
DANS LA CONVERSION DES PÉCHEURS. '2^iJ
semble qu'elle se relâche de tous ses droits , pour donner à la seule miséricorde toute la gloire de cette action. Toutefois e'coutons le Sauveur du monde, qui nous avertit dans notre Evangile : « Les anges » se réjouissent , dit-il , sur un pécheur faisant pé- » nitence ». Qu'est-ce à dire faire pénitence? Si nous entendons faire pénitence selon les maximes de l'Evangile; certainement faire pénitence, c'est « faire » ce que dit saint Jean, des fruits dignes de pénij> tence(0 ». Or ces fruits dignes de pénitence, selon le consentement de tous les docteurs , ce sont des œuvres laborieuses , par lesquelles nous vengeons nous-mêmes sur nos propres corps la bonté de Dieu méprisée. C'est à quoi il nous exhorte par son prophète : « Retournez à moi , dit-il , retournez à moi » de tout votre cœur , en pleurs, en jeûnes , en gé- » missemens, dans le sac, dans la cendre , et dans » le cilice (^) ».
Et pour entendre cette doctrine , figurez-vous un pauvre pécheur, qui reconnoissant l'horreur de son crime , considère la main de Dieu armée contre lui , et regarde qu'il va supporter le poids de sa juste et impitoyable vengeance. De là les craintes, de là les frayeurs, de là les douleurs amères et inconsolables. Au milieu de ces efiroyables langueurs la sainte pénitence se présente à lui pour soulager ses infirmités par ses salutaires conseils : elle lui fait voir dans les Ecritures que Dieu dit lui-même : « Je ne me vengerai pas » deux fois d'une même faute » ; et ailleurs : « Si nous » nous jugions, nous ne serions pas jugés (^) ». Lui ayant remontré ces choses ; Aie bon courage, dit-elle,
CO Luc. m. 8— W/oe/. ii. 18, — (3)/. Cor. xi. 3i.
200 SUR LA GLOIIlE DE DIEU
préviens Injustice parla justice. Dieu se veut venger, venge-le toi-même ; sa colère est armée contre toi , arme tes propres mains contre tes propres iniquités : Dieu recevra en pitié le sacrifice d'un cœur contrit que tu lui offriras pour Texpiation de ton crime ; et sans considérer que les peines que tu t'imposes ne sont pas une vengeance proportionnée, il regardera seulement qu elle est volontaire. Là-dessus le pécheur s'éveille , et regardant la justice divine si fort enflammée contre nous, et que d'ailleurs il est impossible de lui résister; il voit qu'il est impossible de faire autre chose que de se joindre à elle pour en éviter la fureur, de prendre son parti contre soimême, et de venger par ses propres mains les mystères de Jésus violés, son Saint-Esprit affligé, et sa majesté offensée. C'est pourquoi il se transporte en esprit en cet épouvantable jugement, où voyant que Dieu accuse les pécheurs, qu'il les condamne et qti'il les punit ; il se met en quelque sorte en sa place : de criminel il devient le juge ; il s'accuse, c'est la confession ; il se condamne , c'est la contrition ; et il se punit, c'est la satisfaction.
Et premièrement il s'accuse : et voyant dans les Ecritures que Dieu menaçant les pécheurs, leur dit : « Je te mettrai contre toi-même (0 » ; il prévient cette sentence très-équitable , et il témoigne lui-même son iniquité. Il dit hautement avec David : ft J'ai péché au Seigneur (2) » ; il dit encore avec Daniel : « Nous avons péché, nous avons mal fait, )) nous avons transgressé vos comman démens, nous » avons laissé vos préceptes et vos jugemens ; à vous i,^)Pê. xtix. ai. — W //. Heg. xu. i3.
» la gloire , à vous la justice , à nous la confusion » et l'ignominie (0 »>. Il dit avec le Publicain : « O Dieu , ayez pitië de moi misérable pécheur (2) ». Il va au tribunal de la pénitence , il a recours aux clefs de FEglise. Une fausse honte l'arrête : O honte, dit-il, qui m'étois donnée pour me retenir dans l'ardeur du crime , et qui m'as abandonné si mal à propos, il est temps aussi que je t'abandonne; et t' ayant perdue malheureusement pour le péché , je te veux perdre utilement pour la pénitence. Là il découvre avec une sainte confusion ses profondes et ignominieuses blessures, il se reproche lui-même sa lâcheté devant Dieu et devant les hommes- Que demandez-vous, justice divine? qu'est-il nécessaire que vous l'accusiez? Il s'accuse lui-même volontairement.
Mais il ne suffit pas qu'il s^accuse ; il faut encore qu'il se condamne. Expliquez -le -nous , ô grand Augustin (^0. « Faites dès à présent, nous dit-il , 3) ce que Dieu vous menace de faire lui - même 5 » cessez de détourner vos regards de dessus vous , » en vous dissimulant vos actions, et mettez-vous » vous-même devant votre face. Montez ensuite M sur le tribunal de votre conscience ; soyez votre 3) juge : que la crainte vous tienne lieu de bourreau, » et que par son tourment elle produise en vous 3) une salutaire confession. Mais lorsque vous aurez » ainsi confessé votre péché, appliquez-vous sérieu- » sèment, et travaillez sans relâche à guérir les
f 0 Dan. HT. 29 , 'So. — (') Luc. xvm. 1 5. — W In Ps. xux , /i. 28 , îom. IV, col. 460. In Ps. x.xxvii,/2. 34, col. 3o6. In Ps, i.ix^ n. 5» col. 579.
262 Sun LÀ GLOIRE DE DIEU
» plaies qu'il vous a faites. Votre premier travail » doit être de vous de'plaire à vous-même, de :» condamner et d'attaquer vos pèches, et de chan- » gcr en mieux votre vie » : Pinor lahor ut displiceas tïbi , ut peccata expugnes , ut muteris in melius. C'est ainsi que firent les Ninivites. Dieu les menace de les renverser , et ils se renversent eux-mêmes en de'truisant jusqu'à la racine leurs inclinations corrompues. « Ninive est véritablement renversée , » puisque tous ses mauvais désirs sont changés en » bien ; elle est véritablement renversée , puisque » le luxe de ses habits est changé en un sac et un » cilice , la superfluité de ses banquets en un jeûne » austère , la joie dissolue de ses débauches aux 5) saints gémissemens de la pénitence » : Subwer-tilur plane Ninive , cîirn calcatis deierioribus stu-' diis ad meliora conyertitur ; subs^ertitur j, inquam , dum purpura in cilicium ^ -ajfluentia in jejunium , lœtitia mutatur injletum (0. O ville heureusement renversée ! Renversons Ninive en nous.
Mais écoutons encore : il ne suffit pas de nous condamner , il ne suffît pas de changer nos mœurs. La bonté entreprenant sur la justice , la justice fait quelques réserves. Parce que Jésus-Christ est bon, il ne faut pas que nous soyons lâches: au contraire , nous devons être d'autant plus rigoureux à nous-mêmes, que Jésus-Christ est plus miséricordieux. [ C'est dans ces dispositions que le saint roi pénitent disoit à Dieu : ] « Je mange la cendre 5j comme le pain, et je mêle mon breuvage de mes
(0 S. Eucher. Zugd. Hom. de Pœnit, Ninw. Bihlioth. PP. Z,ugcï, tOTThVJjpag. 646.
3) larmes , à cause de votre colère et de votre indii) gnation » : Quia cinerem tanquam panem manducaham, et potuni meum cumjletu miscebam ^ à facie irœ et indignationis tuœ (0. [ Les Ninivites entrèrent dans les mêmes sentimens : ] « ils jugèrent » le remède de la pe'nitence si efTicacc , qu'ils crurent » que le jeûne même de tous leurs animaux leur » seroit salutaire » : Ninwites , iani manifestum ju~ dicantes afflictionis rcmcdiurn^ ut sibi etiam animalium crcderent profuiurum esse jejunium ('■^).
O spectacle digne de la joie des anges ! parce que l'homme accuse , Dieu n'accuse plus ; Thomme se joignant avec la justice, lui fait tomber les armes des mains; il l'afToiblit , pour ainsi dire, en la fortifiant : Dieu lui pardonne , parce qu'il ne se pardonne pas; Dieu prend son parti, parce qu'il prend le parti de Dieu; parce qu'il se joint à la justice contre soi-même ^ la mise'ricorde se joint à lui contre la justice. N'épargnons pas, mes Frères, des larmes si fructueuses; fnistrons l'attente du diable par la persévérance de notre douleur : plus nous déplorons la misère où nous sommes tombe's , plus nous nous rapprocherons du bien que nous avons perdu.
(») Ps. CI. lo , 1 1. — {^) s. Eucher. Lugd. Hom. de Pœnit. jyiniv. Bihlioth. PP. Lugd. tom. vi , pag. 6^6.
a64- SUR LA RÉCONCILIATION
SERMON