‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 4)Chapitre 32 sur 58 · PRECHE AUX NOUVEAUX CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

PRECHE AUX NOUVEAUX CATHOLIQUES

La miséricorde et la justice conciliées en la personne de Jésus*- Christ, fondement de son exaltation à la croix. Deux manières différentes dont nous pouvons participer à la croix. Le trouble qu'on nous apporte dans les choses que nous aimons, cause générale de toutes nos peines. Trois différentes façons dont notre ame peut y être troublée. Trois sources de grâces que nous trouvons dans ces trois sources d'afflictions. La croix, un instrument de vengeance à regard des impénitens. Terrible état d'une ame qui souffre sans se convertir. Eloge de la foi des nouveaux catholiques : motifs pressans pour les fidèles de les soulager dans leurs besoins.

Exaltari oporlet Filium hominis.

Il faut que le Fils de l'homme soit exalté. Joan, m. 14.

Christo confixus sum cruci.

Je suis attaché à la croix avec Jésus-Christ, Gai. 11. 19.

1 ouTE TEcriture nous prêche que la gloire du Fils de Dieu est dans les souflrances, et que c'est à la croix qu'il est exalté : il n'est rien de plus ve'ritable.

SUR LES SOUFFr.ÀNCES. 36l

Jésus est exalté à Ja croix par les peines qu'il a endurées; Jésus est exalté à la croix par les peines que nous endurons. C'est , mes Frères , sur ce dernier point que je m'arrêterai aujourd'hui, comme sur celui qui me semble le plus fructueux ; et je me propose de vous faire voir combien le Fils de Dieu est glorifié dans les souffrances qu'il nous envoie. Mais, chrétiens, ne nous trompons pas; dans la gloire qu'il tire de nos afflictions , il y est glorifié en deux manières, dont l'une certainement n'est pas moins terrible, que l'autre est salutaire et glorieuse.

Voici une doctrine importante ; voici un grand mystère que je vous propose ; et afin de le bien entendre, venez le méditer au Calvaire, au pied de la croix de notre Sauveur ; vous y verrez deux actions opposées que le Père y exerce dans le même temps. 11 y exerce sa miséricorde et sa justice ; il punit et remet les crimes ; il se venge et se réconcilie tout ensemble : il frappe son Fils innocent pour l'amour des hommes criminels, et eil même temps il pardonne aux hommes criminels pour l'amour de son Fils innocent. O justice ! ô miséricorde ! qui vous a ainsi assemblées ? C'est le mystère de Jésus-Christ ; c'est le fondement de sa gloire et de son exaltation à la croix , d'avoir concilié en sa personne ces deux divins attributs, je veux dire, la miséricorde et la justice.

Mais cette union admirable nous doit faire considérer , que comme en la croix de notre Sauveur la vengeance et le pardon se trouvent ensemble; aussi pouvons-nous participer à la croix en ces deux manières différentes, ou selon la rigueur qui s'y exerce,

OU selon la grâce qui s'y accorde. Et c'est ce qu'il a plu à. notre Seigneur de nous faire voir au Calvaire. Nous y voyons, dit saint Augustin, « trois hommes » en croix, un qui donne le salut, un qui le reçoit, » un qui le méprise » : Très erant in cruce , unus sal^atorj alius sal^andus ^ alius damnandus {^) . Au milieu , l'auteur de la grâce ; d'un côté un qui en profite , de l'autre côté un qui la rejette. Discernement terrible et diversité surprenante ! Tous deux sont à la croix avec Jésus-Christ , tous deux compagnons de son supplice ; mais hélas ! il n'y en a qu'un qui soit compagnon de sa gloire. Ce que le Sauveur avoit réuni, je veux dire la miséricorde et la vengeance , ces deux hommes l'ont divisé. Jésus- Christ est au milieu d'eux , et chacun a pris son partage de la croix de notre Seigneur. L'un y a trouvé la miséricorde, l'autre les rigueurs de la justice : l'un y a opéré son salut , l'autre y a commencé sa damnation : la croix a élevé jusqu'au paradis la patience de l'un ; la croix a précipité au fond de l'enfer l'impénitence de l'autre. Ils ont donc participé à la croix en deux manières bien différentes; mais cette diversité n'empêchera pas que Jésus ne soit exalté en l'un et en l'autre , ou par sa miséricorde , ou par sa justice : Exallari oportet Filium hominis.

Apprenez de là , chrétiens , de quelle sorte et en quel esprit vous devez recevoir la croix. Ce n'est pas assez de souffrir ; car qui ne souffre pas dans la vie ? Ce n'est pas assez d'être sur la croix; car plusieurs y sont comme ce voleur impénitent , qui sont bien éloignés du crucifié. La croix dans les uns est une

(') Enar. ii, in Psal. xxxiy, n. i , tonu ir , col. 238.

grâce ; la croix dans les autres est une vengeance ; et toute cette diversité' de'pend de l'usage que nous en faisons. Avisez donc se'rieusement , ô vous , âmes que Jésus afflige , ô vous que ce divin Sauveur a mis sur la croix -, avisez sérieusement dans lequel de ces deux états vous voulez y être attachés; et afin que vous fassiez un bon choix , voyez ici en peu de paroles la peinture de l'un et de l'autre , qui fera le partage de ce discours.

PREMIER POINT

Pour parler solidement des afflictions, connoîssons premièrement quelle est leur nature; et disons, s'il vous plaît, Messieurs, avant toutes choses, que la cause générale de toutes nos peines , c'est le trouble qu'on nous apporte dans les choses que nous aimons. Or il me semble que noijs voyons par expérience que notre ame y peut être troublée en trois différentes façons ; ou lorsqu'on lui refuse ce qu'elle désire , ou lorsqu'on lui ôte ce qu'elle possède , ou lorsque , lui en laissant la possession , on l'empêche de le goûter.

Premièrement on nous inquiète quand on nous refuse ce que nous aimons : car il n'est rien de plus misérable que cette soif, qui jamais n'est rassasiée ; que ces désirs toujours suspendus, qui s'avancent éternellement sans rien prendre ; que cette fâcheuse agitation d'une ame toujours frustrée de ce qu'elle espère : on ne peut assez exprimer combien elle est travaillée par ce mouvement. Toutefois on l'afflige beaucoup davantage, quand on la trouble dans la possession du bien qu elle tient déjà entre ses mains;

parce que, dit saint Augustin (0 , « quand elle pbs- » sède ce qu'elle a aimé, comme les honneurs, les » richesses ou quelque autre chose semblable , elle » se l'attache à elle-même par le contentement » qu'elle a de l'avoir » , l'aise qu'elle sent d'en jouir; elle se l'incorpore en quelque façon, si je puis parler de la sorte ; cela devient comme une partie de nousmêmes, ou, pour dire le mot de saint Augustin, « comme un membre de notre cœur » , Velut membra aiiimi : de sorte que si l'on vient à nous l'arracher , aussitôt le cœur en ge'mit ; il est comme de'chiré et ensanglanté par la violence qu'il souftVe.

La troisième espèce d'afîliction , qui est si ordinaire dans la vie humaine, ne nous ôte pas entièrement le bien qui nous plaît ; mais elle nous traverse de tant de côtés, elle nous presse tellement d'ailleurs, quelle ne nous permet pas d'en jouir. Par exemple, vous avez acquis de grands biens, il semble que vous devez être heureux; mais vos continuelles infirmités vous empêchent de goûter le fruit de votre bonne fortune : est-il rien de plus importun? C'est être au milieu d'un jardin , sans avoir la liberté d'en goûter les fruits, non pas même d'en cueillir les fleurs : c'est avoir , pour ainsi dire, la coupe à la main , et n'en pouvoir pas rafraîchir sa bouche, bien que vous soyez pressé d'une soif ardente; et cela vous cause un chagrin extrême. Voilà, Messieurs, comme les trois sources qui produisent toutes nos plaintes ; voilà ce qui fait murmurer les enfans des hommes.

Mais le fidèle serviteur de Dieu ne perd pas sa

(0 Dclib.Arbit. lib. I, n. 33^ft'm. i, col. 583.

SUR LES SOUFFJIAJVCES. 365

tranquillité parmi ces disgrâces , de laquelle de ces trois sources que puissent naître ses afflictions : et quand même elles se joindroient toutes trois ensemble pour remplir son ame d'amertume, il bénit toujours la bonté divine , et il connoît que Dieu ne le frappe que pour exalter en lui sa miséricorde : Oportet exaltari Filium hominis. En effet, il est véritable ; et afin de nous en convaincre , parcourons , je vous prie , en peu de paroles , ces trois sources d'afflictions ; sans doute nous y trouverons trois sources de grâces.

Et premièrement, chrétiens, il n'est rien ordinairement de plus salutaire que de nous refuser ce que nous désirons avec ardeur, et je dis même dans les désirs les plus innocens : car pour les désirs criminels, qui pourroit révoquer en doute que ce ne soit un effet de miséricorde, que d'en empêcher le succès? Tu ejs enflammé de sales désirs, et tu crois qu'on te favorise quand on te laisse le moyen de les satisfaire. Malheureux , c'est une vengeance par laquelle Dieu punit tes premiers désordres, en té livrant justement au sens réprouvé : car si tu étois si heureux, qu'il s'élevât de toutes parts des difïicultés contre tes prétentions honteuses, peut-être qu'au milieu de tant de traverses tes ardeurs insensées se ralentiroient ; au lieu que ces ouvertures commodes, et cette malheureuse facilité que tu trouves, précipitent ton intempérance aux derniers excès ; tellement qu'à force de t'abandonner à ces funestes appétits que la fièvre excite , de fou tu deviens furieux, et .une maladie dangereuse se tourne en une maladie désespérée.

Reconnoissez donc , ô enfans de Dieu , aVec quelle miséricorde Dieu nous laisse dans la foiblesse et dans l'impuissance : c'est que ce souverain médecin sait guérir nos maladies de plus d'une sorte. Quelquefois il nous laisse dans un grand pouvoir^ qu'il réduit à ses justes bornes par une droite volonté; en sorte que celui qui a été maître de transgresser le commandement ne l'a point transgressé : Qui potuit transgrcdi j et non est transgressas (0. Quelquefois il se sert d'une autre méthode, et il réduit la volonté en restreignant le pouvoir : Frœnatur potestas , ut sanetur voluntas j, dit saint Augustin (2). Sa miséricorde, qui nous veut guérir, oppose à nos désirs emportés des difficultés insurmontables : ainsi il nous dompte par la résistance ; et fatigant notre esprit , il nous accoutume à ne vouloir plus ce que nous trouvons impossible.

Mais, Messieurs, si vous trouvez juste qu'il s'oppose aux volontés criminelles, peut-être aussi vous semble-t-il rude qu'il étende cette rigueur jusqu'aux désirs innocens : toutefois ne vous plaignez pas de cette conduite. Un sage jardinier n'arrache pas seulement d'un arbre les branches gâtées ; mais il en retranche aussi quelquefois les accroissemens superflus. Ainsi Dieu n'arrache pas seulement en nous les désirs qui sont corrompus; mais il coupe quelquefois jusqu'aux inutiles; et la raison de cette conduite est bien digne de sa bonté et de sa sagesse : c'est que celui qui nous a formés, qui connoît les secrets ressorts qui font mouvoir nos inclinations, sait, qu'en nous abandonnant sans réserve à toutes les choses qui nous sont CO Eccli* XXXI. I o. — {V Ad MaceJ. Ep. cliii , ?/. 16, f. 11 , col. 53o,

SUR LES SOUFFRANCES. '^Sl

permises, nous nous laissons aisément tombera celles qui sont de'fendues. Et n'est-ce pas ce que sentoit saint Paulin, lorsqu'il se plaint familièrement au plus intime de ses amis? « Je fais, dit-il, plus que je » ne dois , pendant que je ne prends aucun soin de » me modérer en ce que je puis » : Quod non expediebat admisi , dum non tempero quod licebat{^), La vertu en elle - même est infiniment éloignée du vice ; mais telle est la foiblesse de notre nature, que les limites s'en touchent de près dans nos esprits , et la chute en est bien aisée. Il iuiporte que notre ame ne jouisse pas de toute la liberté qui lui est permise, de peur qu'elle ne s'emporte jusqu'à la licence; et que s'étant épanchée à l'extrémité, elle ne passe aisément au-delà des bornes. C'est donc un effet de miséricorde de ne contenter pas toujours nos désirs, non pas même les innocens : cette croix nous est salutaire.

Mais notre Sauveur va beaucoup plus loin; et cette même miséricorde qui dénie à notre ame ce qu'elle poursuit, lui arrache quelquefois ce qu'elle possède. Chrétien , n'en murmure pas : il le fait par une bonté paternelle; et nous le comprendrions aisément, si nous nous savions connoître nous-mêmes. Ne me dis pas, ame chrétienne: Pourquoi m'ôte-t-on cet ami • intime ? pourquoi un fils , pourquoi un époux , qui faisoit toute la douceur de ma vie? quel mal faisois-je en les aimant, puisque cette amitié est si légitime ? Non , je ne veux pas entendre ces plaintes dans la bouche d'un chrétien; parce qu'un chrétien ne peut ignorer combien la chair et le sang

(0 AdSever. Ep. xxx, n. 3.

se mêlent dans les alFections les plus légitimes, combien les intérêts temporels, combien de sortes d'inclinations qui naissent en nous de l'amour du monde. Et toutes ces inclinations ne sont-ce pas, si nous l'entendons , comme autant de petites parties de nousmêmes , qui se détachent du Créateur pour s'attacher à la créature ; et que la perte que nous faisons des personnes chères nous apprend à réunir en Dieu seul, comme des lignes écartées du centre? Mais les hommes n'entendent pas combien cette perte leur est salutaire ; parce qu'ils n'entendent pas combien ces attachemens sont dangereux : ils ne se connoissent pas eux-mêmes, ni la pente qu'ils ont aux biens périssables.

O cœur humain , si tu connoissois combien le monde te prend aisément, avec quelle facilité tu t'y attaches; combien tu louerois la main charitable qui vient rompre violemment ces liens , en te troublant dans la possession des biens de la terre ! Il se fait en nous, en les possédant, certains nœuds secrets, qui nous engagent insensiblement dans l'amour des choses présentes; et cet engagement est plus dangereux, en ce qu'il est ordinairement plus imperceptible. Oui, le désir se fait mieux sentir, parce qu'il a de l'agitation et du mouvement ; mais la possession assurée , c'est un repos, c'est comme un sommeil ; on s'y endort , on ne le sent pas : c'est pourquoi le divin apôtre dit, que ceux qui amassent de grandes richesses, « tombent dans de certains lacets » invisibles», Incidiint in laqueum (0, où le cœur se prend aisément. Il se détache du Créateur par

(0 /. Tivi. VI. 9.

l'amour

l'amour désordonné de la créature , et à peine s'apercoit-il de cet attachement excessif. Il faut, chrétiens, le mettre à l'épreuve ; il faut que le feu des tribulations lui montre à se connoître lui-même; « il faut, » dit saint Augustin, qu'il apprenne, en perdant ces » biens , combien il péchoit en les aimant » : Quantum hœc amando peccaverint, perdendo senserunt (0.

Et cela de quelle manière? Qu'on lui dise que cette maison est brûlée, que cette somme est perdue sans ressource par la banqueroute de ce marchand ; aussitôt le cœur saignera , la douleur de la plaie lui fera sentir par combien de fibres secrètes ces richesses tenoient au fond de son cœur, et combien il s'écartoit de la droite voie par cet engagement vicieux : Quantum hœc amando peccaverint , perdendo senserunt. Il connoîtra mieux par expérience la fragilité des biens de la terre , dont il ne se vouloit laisser convaincre par aucuns discours : dans le débris des choses humaines il tournera \^% yeux vers les biens éternels, qu'il commençoit peutêtre à oublier; ainsi ce petit mal guérira les grands, et sa blessure sera son salut.

Mais si Dieu laisse à ses serviteurs la jouissance des biens du siècle ; ce qu'il peut faire de meilleur pour eux , c'est de leur en donner du dégoût , de répandre mille amertumes sur tous leurs plaisirs , de ne leur permettre pas de s'y reposer, de secouer et d'abattre cette fleur du monde qui leur rit trop agréablement; de leur faire naître des diflicultés, de peur que cet exil ne leur plaise, et qu'ils ne le

(0 De Civit. Dei, lib. i, cap, x, tom, vu , col. il.

SyO SUR LES SOI^PFRANCES.

prennent pour la patrie. Vous voyez donc , ô enfans de Dieu, qu'en quelque partie de sa croix qu'il plaise au Sauveur de vous attacher; soit qu'il vous refuse ce que vous aimiez , soit qu'il vous ôte ce que vous possédiez, soit qu'il ne vous permette pas de goûter les biens dont il vous laisse la jouissance, c'est toujours pour exercer en vous sa miséricorde, et exalter sa bonté dans vos afllictions.

O Dieu, si je pouvois vous faire comprendre combien elle est glorifiée par vos souffrances , que ce discours seroit fructueux , et ma peine utilement employée ! Mais si mes paroles ne le peuvent pas, venez l'apprendre de ce voleur pénitent , dont je vous ai d'abord proposé l'exemple. Pendant que tout le inonde trahit Jésus -Christ, pendant que tous les siens l'abandonnent , il s'est réservé cet heureux larron pour le glorifier à la croix : « sa foi a commencé 3) de fleurir, où la foi des disciples a été flétrie » : Tune jides ejus de ligne floruitj quando discipuloruni marcuit (0. Jésus, déshonoré par tout le monde, n'est plus exalté que par lui seul : venez profiter d'un si bel exemple ; voici un modèle accompli.

Il n'oublie rien, mes Frères, de ce qu'il faut faire dans l'affliction ; il glorifie Jésus-Christ en autant de sortes qu'il veut être glorifié sur la croix : car voyez premièrement comme il s'humilie par la confession de ses crimes. « Pour nous , dit-il, c'est avec justice, » puisque nous souffrons la peine que nos crinies » ont méritée » : Et nos quideni juste j nam digna factis recipimus (^) : comme il baise la main qui le

(0 S. ^ug. lib, I , de Anima et ejus orig. n. il j tom. x , col. Z^2. — (>) Luc. XXIII. .\i.

SUR LES SOUFFRANCES. S'y!

frappe , comme il honore la justice qui le punit : c'est là, mes Frères, l'unique moyen de la tourner en miséricorde. Mais ce saint larron ne finit pas là : après s'être conside'ré comme criminel, il se tourne au Juste qui souffre avec lui : «Mais celui-ci, ajoute* » t-il, n'a fait aucun mal » : Hic 'vero nihil mali gessit (0. Cette pense'e adoucit ses maux : il s'estime heureux, dans ses peines, de se voir uni avec Tinnocent; et cette société de souffrances lui donnant avec Jésus-Christ une sainte familiarité , il lui demande avec foi part en son royaume, comme il lui en a donné en sa croix : Domine , mémento met, ciini veneris in regniim tuum (2) : « Seigneur, souve- » nez-vous de moi, lorsque vous serez venu en votre » royaume ».

Je triomphe de joie, mes Frères, mon cœur est rempli de ravissement en voyant la foi de ce saint voleur. Un mourant voit Jésus mourant, et il lui demande la vie ; un crucifié voit Jésus crucifié , et il lui parle de son royaume ; ses yeux n'aperçoivent que des croix, et sa foi ne se représente qu'un trône. Quelle foi et quelle espérance! Si nous mourons, mes Frères, nous savons que Jésus-Christ est vivant, et notre foi chancelante a peine toutefois à s'y confier : celui-ci voit mourir Jésus avec lui, et il espère , et il se console , et il se réjouit même dans un si cruel supplice. Imitons un si saint exemple-; et si nous ne sommes animés par celui de tant de martyrs et de tant de saints , rougissons du moins, chrétiens, de nous laisser surpasser par un voleur. Confessons nos péchés avec lui , reconnoissons avec lui l'innocence

(0 Luc. XXIII. 4i« -- W Ibid. 43.

de Jesus-Chiist : si nous imitons sa patience, la consolation ne manquera pas. Aujourd'hui, aujourd'hui, dira le Sauveur, tu seras avec moi dans mon paradis. Ne crains pas, ce sera bientôt; cette vie se passe bien vite , elle s'e'coulera comme un jour d'hiver, le matin et le soir s'y touchent de près : ce n'est qu'un jour, ce n'est qu'un moment, que la seule infirmité fait paroître long : quand il sera e'coulé, tu t'apercevras combien il est court (0. Aie donc patience avec ce larron , exalte cette rigueur salutaire qui te frappe par mise'ricorde. Mais si cet exemple ne te touche pas, voici quelque chose de plus terrible qui me reste maintenant à te proposer; c'est la justice , c'est la vengeance qui brise sur la croix les impénitens : c'est par où je m'en vais conclure.

SECOND POINT

Nous apprenons , par les saintes Lettres , que la prospérité des impies est un effet de la vengeance de Dieu, et de sa colère qui les poursuit. Oui, lorsqu'ils nagent dans les plaisirs, que tout leur rit, que tout leur succède; cette paix que nous admirons, qui, selon l'expression du prophète, « fait sortir l'ini- » quité de leur graisse » , Prodiit quasi ex adipe iniquitas eorum (2) , qui les enlle , qui les enivre jusqu'à leur faire oublier la mort, c'est un commencement de vengeance que Dieu exerce sur eux : cette impunité, c'est une peine, qui, les livrant aux désirs de leur cœur, leur amasse un trésor de haine en ce jour d'indignation et de fureur implacable.

(0 S. ^ug. tract CI in Joan, n» 6, tom. ni , part. 11, col. jSS. — (*) Ps. 1.XXXII. 7.

Si nous voyons dans l'Ecriture que Dieu sait quelquefois punir les impies par une félicité apparente, cette même Ecriture, qui ne ment jamais , nous enseigne qu'il ne les punit pas toujours en cette manière, et qu'il leur fait quelquefois sentir son bras par des misères temporelles. Cet endurci Pharaon , cette prostituée Jézabel , ce maudit meurtrier Achab j et sans sortir de notre sujet, ce larron impénitent et blasphémateur , rendent témoignage à ce que je dis, et nous font bien voir, chrétiens , que ce n'est pas assez d'être sur la croix pour être uni au crucifié. Ainsi cette croix, que vous avez vue comme une marque de miséricorde , vous va maintenant être présentée comme un instrument de vengeance : et afin que vous entendiez comme elle a pu sitôt changer de nature, remarquez, s'il vous plaît. Messieurs, qu'encore que toutes les peines soient nées du péché, il y en a néanmoins" qui lui peuvent servir de remède.

Je dis que toutes les peines sont nées du péché, et en punissent les déréglemens : car sous un Dieu si bon que le nôtre, l'innocence n'a rien à craindre, et elle ne peut jamais espérer qu'un traitement favorable : il est si naturel h Dieu d'être bienfaisant à ses créatures, qu'il* ne feroît jamais de mal à personne, s'il n'y étoit forcé par les crimes. Toutefois il faut remarquer deux sortes de peines : il y a la peine suprême , qui est la damnation éternelle ; il y a les peines de moindre importance, comme les afflictions de cette vie : « Toutes deux, dit saint Augus- 3) tin, sont venues du crime, toutes deux en doivent

ï) venger les excès ». Mais il y a cette différence, que la damnation e'ternelle est un effet de pure vengeance, et ne peut jamais nous tourner à bien ; au lieu que les afflictions temporelles sont mêle'es de miséricorde , et peuvent être employées à notre salut , suivant l'usage que nous en faisons : « C'est 5) pourquoi , dit le même saint , toutes les croix que )) Dieu nous envoie peuvent aisément changer de » nature , selon la manière dont on les reçoit : il » faut considérer, non ce que l'on souffre, mais » dans quel esprit on le souffre » : Non qualia^ sed quaiis quisque patiatari^). Ce qui étoit la peine du péché, étant sanctifié par la patience, est tourné à l'usage de la vertu ; « et le supplice du criminel de- » vient le mérite de l'homme de bien » : Fit justi meritum etiam supplicium peccatoris (2).

S'il est ainsi, chrétiens, permettez que je m'adresse à l'impie qui souffre sans se convertir , et que je lui fasse sentir, s'il se peut, qu'il commence son enfer dès ce monde ; afin qu'ayant horreur de luimême, il retourne à Dieu par la pénitence. Et afin de le presser par de vives raisons ; car il faut , si nous le pouvons, convaincre aujourd'hui sa dureté, disons en peu de mots : Qu'est-ce que l'enfer? L'enfer, chrétiens, si nous l'entendons*, c'est la peine sans la pénitence. Ne vous imaginez pas , chrétiens, que l'enfer soit seulement ces ardeurs brûlantes. Il y a deux feux dans l'Ecriture , un feu qui purge , 0pu5 prohabit ignis (5) : « un feu qui consume et

(0 De Cii>it. Dci^ lih. I, cap. viii, tom. va, col. 8. •— W lUd. Ub. xi!i, cap. IV, col. 828. — W /. Cor. m. 12.

SUU LES SOUrrR AlVCES. 3-5

» qui dévore » , Cum igné dt^^orante; ignis non extinguetur (0. La peine avec la pénitence, c'est un feu qui purge i la peine sans la pénitence , c'est un feu qui consume; et tel est proprement le feu de Tenfer. C'est pourquoi les afflictions de la vie sont un feu où se purgent les âmes pénitentes : Saluus erit, sic tamen quasi per ignem (2) : il en est ainsi des amcs du purgatoire. Elles se nettoient dans ce feu ; parce que la peine est jointe aux sentimens de la pénitence, qu'elles ont emportée en sortant du monde ; quasi per ignem. Par conséquent, concluons que la peine sanctifiée par la pénitence nous est un gage de miséricorde \ et concluons aussi au contraire que le caractère propre de l'enfer , c'est la peine sans la pénitence.

Si vous voulez voir, chrétiens, des peintures de ces gouffres éternels, n'allez pas rechercher bien loin ni ces fourneaux ardens, ni ces montagnes ensoufrées qui vomissent des tourbillons de flammes, et qu'un ancien appelle « des cheminées de l'enfer » , Ignis inferni fumariola (?), Voulez -vous voir une vive image de l'enfer et d'une ame damnée, regardez un pécheur qui souffre et qui ne se convertit pas ? Tels étoient ceux dont David parle comme d'un prodige, «que Dieu avoit dissipés, nous dit » ce prophète, et qui n'étoientpas touchés de com- » ponction » , Dissipati sunt^ nec compuncti (4) : serviteurs rebelles et opiniâtres, qui se révoltent même sous la verge; abattus et non corrigés, atterrés et non humiliés, châtiés et non convertis. Tel étoit le

(0 Isoi. xxxin. 14. Lxvi. a4- — ^^^ ^- ^^f- "i- i^- "" ^^) Teriul. de Pœnit.n.i'i. — 0)/**. xxxiv. 16.

^déloyal Pharaon, dont le cœur s'endurcissoit tous les jours sous les coups incessamment redouble's de la vengeance divine. Tels sont ceux, dont il est écrit dans l'Apocalypse (0 , que Dieu les ayant frappe's d'une plaie horrible, de rage ils mordoient leurs langues, blasphe'moientleDieudu ciel,etnefaisoient point pénitence. Tels hommes ne sont - ils pas des damnés qui commencent leur enfer dès ce monde?

Et il ne faut pas dire : Nous souffrons. Il y en a que la croix précipite à la damnation avec ce larron endurci : au lieu de se corriger par la pénitence , et de s'irriter contre eux-mêmes , et de faire la guerre à leurs crimes , ils s'irritent contre le Dieu du ciel ; ils se privent des biens de l'autre vie , on leur arrache ceux de celle-ci : si bien qu'étant frustrés de toutes parts, pleins de rage et de désespoir, et ne sachant à qui s'en prendre , ils élèvent contre Dieu leur langue insolente , par leurs murmures et par leurs blasphèmes; « et il semble, dit Salvien, que leurs » fautes se multipliant avec leurs supplices, la peine )) même de leurs péchés soit la mère de nouveaux 5) crimes » : Ut putares pœnain ipsorum criminum, quasi matrem esse vitiorum (^). c^.

Ah ! mes Frères, ils vous font horreur ces damnés vivans sur la terre; vous ne les pouvez supporter, vous détournez vos yeux de dessus leurs crimes; mais détournez -en plutôt votre cœur, et recourez à Dieu par la pénitence. Eveillez-vous enfin , ô pécheurs, du moins quand Dieu vous frappe par des maladies, par la perte de vos biens ou de vos amis;

(0 Apoc, XVI. 10. II.— -W De Gubernat. Dci , lih. vi , n. i3, pag. 140.

SUR LES SOUFFllAJVCES. 3";^

joignez aux peines que vous endurez la conversion de vos âmes ; et cette croix que Dieu vous envoie , qui maintenant vous est un supplice, vous deviendra un salutaire avertissement , et un gage infaillible de miséricorde. Jusqu'à quand fermerez - vous vos oreilles, jusqu'à quand endurcirez-vous vos cœurs contre la voix de Dieu qui vous parle , et contre sa main qui vous frappe? Abaissez-vous sous son bras puissant; et portez la croix qu'il vous met dessus les e'paules , avec l'humilité et dans les sentimens de la pénitence.

Vous particulièrement, mes chers Frères, sainte et bienheureuse conquête, nouveaux enfans de l'Eglise , qu'elle se glorifie d'avoir retirés au centre de son unité et au sein de sa charité : je n'ignore pas les tourmens que la haine irréconciliable de vos adversaires, que le cruel abandonnement et l'injuste persécution de vos proches vous font endurer; mais soutenez tout par la patience : c'est une espèce de martyre que vous souffrez pour la foi que vous avez embrassée. Dieu veut épurer votre charité par l'épreuve des afflictions: ce ne lui est pas assez, mes clrers Frères , de vous avoir arrachés au diable par la foi, s'il ne vous en faisoit triompher par la constance : il ne veut pas seulement que vous échappiez , mais encore que vous surmontiez vos ennemis. Non content de vous appeler au salut par la profession de la foi , il vous invite encore à la gloire par le combat ; et il veut apporter le comble au bonheur d'être délivrés, par l'honneur d'être couronnés. C'est votre gloire devant Dieu, mes Frères, de sceller votre foi par vos souffrances; et la pauvreté où vous

êtes, rend un te'moignage honorable à l'amour que vous avez pour l'Eglise.

Mais , clire'tiens , ce qui fait leur gloire, c'est cela même qui fait notre honte. Il leur est glorieux de soulFrir ; mais il nous est honteux de le permettre. Leur pauvreté rend te'moignage pour eux et contre nous : l'honneur de leur foi, c'est la conviction de notre dureté. Sera-t-il dit , mes Frères , qu'ils seront venus à notre unité y chercher leurs véritables frères dans les véritables enfans de l'Eglise , pour être abandonnés de leur secours; et que nos adversaires nous reprocheront qu'on a soin assez d'attirer les leurs, mais qu'on les laisse en proie à la misère? d'où jugeant de la vérité de notre foi par notre charité, ô jugement injuste, mais trop ordinaire parmi eux ! ils blasphémeront contre l'Eglise , et notre insensibilité en sera la cause. Mes Frères , qu'il n'en soit pas de la sorte : pendant qu'ils souiFrent pour notre foi, soutenons-les par nos charités.

Ceux qui ont souffert pour la foi , ce sont ceux que la sainte Eglise a toujours recommandés avec plus de soin. Les martyrs étant dans les prisons , les chrétiens y accouroient en foule : quelques gardes que l'on posât devant les prisons , la charité des fidèles pénétroit partout. Toute l'Eglise travailloit pour eux j et croyoit que leurs souffrances honorant l'Eghse en sa foi , il n'y avoit rien de plus nécessaire que les autres qui étoient libres les honorassent par la charité. Ailleurs on leur prêchoit une discipline sévère ; il sembloit qu'il n'y eût que dans les prisons où il fût permis de les traiter délicatement , ou du moins de relâcher quelque chose de l'austérité or-

dinaire. Il s'y couloit même des païens, et nous en avons des exemples dans l'antiquité : ainsi la charité des fidèles rendoit les prisons délicieuses. Pourquoi tant de zèle? Ils croyoient par ce moyen professer la foi, et participer au martyre ; « se ressouvenant » de ceux qui étoient dans les chaînes, comme s'ils -» eussent été eux-mêmes enchaînés » : f^inctonun tanquam simiil vincti (0; ils croyoient s'enchaîner avec les martyrs.

C'est par la croix et par les souffrances que la confession de foi doit être scellée. C'est ce qui fait dire à Tertullien , que « la foi est obligée au marj) tyre » , Debiiricem martyrii Jidem (2) : par où il veut dire , si je ne me trompe , que cette grande soumission à croire les choses incroyables ne peut être mieux confirmée, qu'en se soumettant aussi à en souffrir de pénibles et de difficiles , et qu'en captivant son corps, pour rendre un témoignage ferme et vigoureui .1 ces bienheureuses chaînes , par lesquelles la foi captive l'esprit. C'est pourquoi, après avoir fait faire aux nouveaux catholiques leur profession de foi , on les met dans une maison dédiée à la croix.

Mes Frères, accourez donc en ce lieu : ceux qui y sont retirés ne se comparent pas aux martyrs; mais néanmoins c'est pour la foi qu'ils endurent. Ils ne sont pas liés dans des prisons; mais néanmoins ils portent leurs chaînes ; Vinclos in mendicitate et ferro (5); non chargés de fer, mais bien par la pauvreté. Venez leur aider à porter leur croix : car qu'attendez-vous, chrétiens? quoi, que la misère et le désespoir les contraignent à jeter les

(0 Heb. XIII. 3. — W Scorp. n. 8. — i?) Ps. cvj. 10.

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yeux du côté du lieu d'où ils sont sortis , et à se souvenir de l'Egypte? O Dieu, détournez de nous un si grand malheur. Ils ne le feront pas, chrétiens, ils sont trop fermes, ils sont trop fidèles : mais combien toutefois sommes-nous coupables de les exposer à ce péril ?

Ouvrez donc vos cœurs, je vous en conjure par la croix que vous adorez, ouvrez vos cœurs, et ouvrez vos mains sur les nécessités de cette maison , et sur la pauvreté extrême de ceux qui l'habitent : abandonnés des leurs , qu'ils ont quittés pour le Fils de Dieu, ils n'ont plus de secours qu'en vous. Recevez-les, mes Frères, avec des entrailles de miséricorde ; honorez en eux la croix de Jésus : ils la portent avec patience , je leur rends aujourd'hui ce témoignage; mais ils ne la portent pas néanmoins sans peine : rendez -la -leur du moins supportable par l'assistance de vos charités; et que j'apprenne en sortant d'ici que les paroles que je vous adresse , ou plutôt que toute l'Eglise et Jésus- Christ même vous adressent en leur faveur , par mon ministère , n'auront pas été un son inutile.

O joie, ô consolation de mon cœur! Si vous me donnez cette joie et cette sensible consolation, je prierai ce divin Sauveur , qui souffre avec eux , et qui souffre en eux, qu'il répande sur vous les siennes, qu'il vous aide à porter vos croix , comme vous aurez prêté vos mains charitables, pour aider ces nouveaux enfans de l'Eglise à porter la leur plus facilement; et enfin que pour les aumônes que vous aurez semées en ce monde, il vous rende en la vie future la moisson abondante qu'il nous a promise. Amen,

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