‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 4)Chapitre 48 sur 58 · DEVAINT LES RELIGIEUSES URSULINES DE MEAUX · texte numérisé non relu

DEVAINT LES RELIGIEUSES URSULINES DE MEAUX

Terrible compte qu elles auront à rendre des grâces qu elles ont reçues. Perfection qu exigent d'elles les vœux qu elles ont faits dans leur profession. Tendresse et sollicitude pastorale du prélat pour ses filles. Motifs qui l'obligent d'exiger d'elles une obéissance entière. Etroite union qu'il désire voir régner entre elles.

Quid hoc audio de te ? Reddc rationem villicalionis tuœ.

Qu est-ce que j'entends dire de vous? Rendez compte de votre administration. Ce sont les paroles de Jésus-Christ dans l'évangile de ce jour , en saint Luc, xvi. 2.

J E suis bien aise , mes Filles , de ne m'en aller pas sans vous dire adieu : mais c'est un court adieu , puisque je ne m'éloigne que pour peu de temps, et j'espère même que je serai ici le dernier jour de ce mois. Jl me semble que je ne pouvois mieux choisir que ces paroles pour le sujet de cette conférence , pour vous laisser quelque chose qui soit profitable et utile à votre salut, et qui s'imprime dans vos cœurs.

Ces paroles de l'Evangile s'entendent d'un sei-

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gneur, qui ayant donne ses terres et confié son bien à un certain homme, et ayant appris qu'il en faisoit un mauvais usage, qu'il avoit tout dissipé, le fait venir en sa présence, et lui dit ces paroles: « Qu'est-ce que j'entends dire de vous » ? quel bruit est venu à mes oreilles? J'ai appris que vous avez dissipé mes biens et en avez fait un mauvais usage : venez, rendez compte de votre administration.

C'est ce que Jésus - Christ dit à chacun de nous en particulier : et le premier sens de ces paroles peut être appliqué et entendu des pasteurs. Et il me semble que j'entends cette voix : Qu'entends - je , qu'en tends-je de vous? Rends compte, rends compte de ton administration. Où est cette charité pastorale ? où est ce zèle apostolique ? où est cette sollicitude ecclésiastique? où est cette inquiétude spirituelle ? où est cette charité chrétienne ? où est ce soin de la perfection ? Quand je fais réflexion à ces paroles , je vous avoue , mes Filles , que cette voix me fait trembler. Que puis -je faire , et que puis- je répondre, sinon. Mon Dieu, ayez pitié de moi? [Il ne me reste d'autre ressource, que ] d'attendre et de demander la miséricorde de Dieu , et de m' abandonner à sa providence.

Mais il ne faut pas que vous pensiez que ces paroles soient mises dans l'Evangile, seulement pour les pasteurs de l'Eglise , et pour les personnes supérieures ; elles s'adressent aussi k tous les chrétiens , et à vous, mes Sœurs, tous particulièrement. Car « on demandera beaucoup à celui qui a reçu beau- » Coup (0 » ; et on demandera peu à celui qui a reçu

(•) Luc. XII. /i8.

peu. Jesus-Christ nous dit dans l'Evangile ( 0 que celui qui avoit cinq talens , on lui en demanda cinq autres ; et celui qui n'en avoit que deux , on ne lui en demanda que deux. C'est le Maître qui parle, il n'y a rien à dire : sa parole est expresse.

Qu'avez-vous reçu ? Examinez un peu , mes Sœurs, les grâces que Dieu vous a faites, non -seulement comme au commun des chrétiens, vous donnant la grâce du baptême et vous faisant enfans de Dieu; mais encore la grâce de la vocation religieuse , grâce pour suivre les conseils évangéliques ; mais de plus vous donnant une abondance de lumières pour connoître les misères du monde, et les difficultés de s'y sauver. Envisagez un peu les occasions qu'il y a de se perdre dans le monde, les scandales, les me'disances, les mauvais exemples, les sensualite's , les dissentions; et vous connoîtrez les grâces que Dieu vous a faites, vous faisant entrer dans la religion, où vous ferez votre salut avec plus de paix , de re-^ pos, et avec moins d'inquiétude que dans le monde, n'ayant point de plus grande affaire que l'unique soin de votre salut. Prenez que je vienne aujourd'hui, non pas comme une personne particulière, mais de la part de Dieu, qui m'envoie vous demander compte de l'administration de tous ses biens. Qu'entends-je de vous ? Rendez compte de votre ame et de votre vocation Qu'entends -je dire de vous ? Quelles sont ces négligences ? quelles affections humaines ! quel oubli de votre ame! de votre ame, non pas parce qu'elle est votre ame; mais à cause qu'elle appartient à Jésus-Christ.

{})Matt. xxY. 20, a a.

SaO SUR LA PERFECTION

Eh quoi, mes Sœurs, ne seroitrce pas une désolation universelle, et comment pourroit-on vivre et subsister, si, ayant semé de bon grain dans ses terres , on ne trouvoit que de méchante ivraie ? Je sais bien que la terre , pour produire ses fruits , a besoin de la rosée du ciel et des influences du soleil. Mais combien plus nos âmes ont-elles besoin de ces pluies de grâce, de ces rosées célestes, de ce soleil de justice qui nous donne la fécondité des bonnes œuvres ? Il veut bien que nous nous servions des secours extérieurs ; mais c'est lui qui donne Taccroissement.

Rendez compte d'un grand nombre de grâces que vous avez reçues. N'avois-je pas semé de bon grain dans cette terre ? D'oîi vient donc que je ne trouve que des ronces et des épines? Que font dans ce cœur ces affections humaines , cet oubli de Dieu et de sa perfection ? Que fera - 1 - on de cette paille inutile , quand le Maître dira à ses serviteurs : « Que » la paille soit séparée du bon grain; jetez -la au » feu, et que le blé soit mis dans mon grenier (0 »? Mes Sœurs, si vous êtes cette paille inutile et qui n'est propre à rien , vous serez jetées au feu de la damnation éternelle; et le bon grain sera porté dans ces greniers non pas terrestres , mais dans ces tabernacles éternels.

Ah , qu'il faudroit souvent nous demander ce compte à nous-mêmes ; afin qu'il n'y ait rien à redire , s'il se peut, à ce dernier et redoutable compte qu'il faudra rendre, que personne ne pourra éluder ! Et c'est pour ce sujet que je vous le demande

(0 Matt. XIII. 3o. f

' Ill-LIGIEUSE. 527

aujourd'hui; afin d'éviter cet éternel et épouvantable jugement , auquel il faudra que cette ame paroisse immédiatement devant Dieu , toute nue , et revêtue seulement des bonnes œuvres qu'elle aura faites et pratiquées en ce monde.

Où est donc ce grand zèle de votre perfection , que vous devez avoir, et qui doit animer toutes les actions et la conduite de votre vie ? Combien devezvous faire état de vos âmes, qui ont été rachetées d'un grand prix, comme est le sang de Jésus-Christ? « Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils » unique pour notre salut (0 ». Et il ne s'est pas contenté y cet aimable Sauveur, de venir une fois à nous dans le mystère de l'incarnation ; il se donne encore tous. les jours à nous par la sainte communion , dans le sacrement de son amour, pour embraser nos cœurs des plus pures flammes de sa charité, et nous consommer en lui, comme il dit luimême; «afin qu'ils soient tous en moi, comme je )) suis dans mon Père (2) ». C'est Jésus -Christ qui veut que nous ayons avec lui la même union qu'il a avec son Père; jugez quelle perfection cela demande de vous.

Commençons donc à examiner sur vos vœux-, et les obligations que vous avez toutes de tendre à la perfection de votre vocation. Que chacune mette la main à la conscience , et qu'elle considère si elle a cet esprit de pauvreté exact et détaché de tout, et même du désir d'avoir et de posséder quelque chose.

CO Joan. m. 16. — W Ibid. xvii. 21.

SaS SUK LÀ PERPECTIOW

La pauvreté ne consiste pas seulement a vous dépouiller de tous les biens, et de toutes les commodités superflues et inutiles ; mais encore du plus intime de l'ame , par un dépouillement entier de toutes les pensées , désirs et affections aux choses du monde. Ce ne seroit pas avoir une véritable pauvreté , si l'on avoit le moindre désir et attachement pour les choses de ce monde , et si l'on se portoit d'inclination à ce qui est des biens de la terre. Car remarquez ce que dit saint Paul : « Une vierge ne doit s'occuper que » du soin des choses du Seigneur, et de ce qui peut » lui plaire (0 ». Si vous avez donc un désir, je dis un simple désir des choses de la terre , vous n'avez point la véritable pauvreté , qui demande un dégagement entier des moindres attaches; puisqu'elle ne vous permet pas un simple retour vers les choses de la terre , pour votre propre satisfaction : mais il faut que toute affection étrangère soit anéantie en vous , pour que votre cœur soit tout rempli de l'amour de votre divin Epoux. Voilà une pensée bien profonde , et une grande perfection à laquelle vous devez tendre, et à quoi vous devez faire de sérieuses réflexions.

Vous ne devez pas ignorer ce que c'est que d'embrasser la perfection évangélique, de faire des vœux de pauvreté, de chasteté, d'obéissance; puisque vous vous êtes engagées volontairement. Donc, par la pauvreté intérieure et extérieure que vous avez vouée, vous avez renoncé aux biens , aux honneurs et aux plaisirs. Ce n'est donc pas pratiquer la pau-

(0 /. Cor. VII. 3a et seq.

vreté

RELIGIEUSE. %^g

vreté que d'avoir quelque chose çn propre ; parce que cela seroit contraire à la perfection de votre état, qui exige que vous soyez de'gage'es de tout.

Venons à la chasteté* La chasteté demande de voiis une séparation entière de tout plaisir; c'est-à-dire, en un mot, ne pas donner la moindre satisfaction aux sens extérieurs, et renoncer absolument à tout ce qui peut satisfaire la nature et la concupiscence , et que vous soyez comme des anges par la pureté de vos pensées. Il faut avoir cette pureté de coi'ps et d'esprit , pour ne pas souffrir la moindre affection sensible et humaine : il faut qu'il n'y ait rien entre Jésus -Christ et l'ame, entre l'époux et l'épouse; il faut être pures comme les anges, afin de pouvoir être dignes d'être présentées devant le trône de Dieu.

Quelle doit être enfin, mes Filles, votre obéissance? Elle ne doit pas seulement être extérieure et pour quelque temps; mais toujours la même et perpétuelle, accompagnée des sentimens du cœur, de l'esprit et de la volonté. Car qu'est-ce qu'une obéissance extérieure et forcée? On dira: Il faut obéir seulement à l'extérieur : car si je me révolte et que je marque de l'empressement, on ne m'accordera pas ce que je demande ; parce qu'on pourroit croire que je suis préoccupée de passion. Il faut avoir encore patience trois mois : on verra ce qu'il fera. On met ainsi des bornes, et on marque l'obéissance jusqu'à xin certain temps. Est-ce là une obéissance, ou plutôt, pour la bien nommer par son propre nom^ n'est-ce pas une vraie désobéissance ?

Je demande de vous , mes Sœurs , une obéissance et soumission d'esprit parfaite. Il faut prendre ce glaive, Bossu ET. xrv. 34

53o SUR LÀ PERFECTION

dont Jésus-Christ parle dans son Evangile (0, cette ëpée, ce couteau à deux tranchans qui divise le corps d'avec l'esprit; qui coupe, qui tranche, qui sépare , qui anéantisse la volonté , le jugement propre. Quand on veut ouvrir un corps, on se sert des rasoirs les plus fins et les plus délicats pour couper et séparer les muscles des nerfs, des tendons; on fouille partout dans les entrailles, jusqu'au cœur et aux veines les plus délicates ; on sépare et on divise tout, jusqu'aux moindres petites parties. Ainsi il faut prendre cette épée à deux tranchans, qui coupe de tous côtés, à droite et à gauche; qui sépare €t divise , qui anéantisse et retranche tout ce qui est contraire à l'obéissance, jusqu'aux moindres fibres. Ces paroles de l'Evangile sont considérables , et méritent une grande attention, pour atteindre à la pratique de l'obéissance : « Que celui qui veut venir » après moi, se renonce soi-même (2) ». Ah, que ces paroles sont dures, je l'avoue, et qu'elles sont difficiles à embrasser! Ces paroles sont bientôt dites, et sont plus aisées à dire qu'à faire. Mais il faut que le sacrifice soit entier; il faut que l'holocauste soit parfait, qu'il soit jeté au feu, entièrement brûlé, détruit et consumé, pour être agréable à Dieu. Et comme il ne désire autre chose de vous, mes Filles, qu'une parfaite obéissance , travaillez-y donc ; c'est le vrai moyen de parvenir à cette perfection , à laquelle vous devez tendre incessamment. Tous les chrétiens y sont obligés : combien devez-vous plus vous y avancer, puisque vous avez beaucoup plus de moyens? N'ayez donc que ce soin, de vous occu-

CO Matt. X. 34.— W Ibid. XVI. 24.

RELIGIEUSE. 53l

per sans cesse de votre perfection. Car j'ai plus de de'sir, de soin, et de sollicitude de votre propre perfection , que vous n'en pouvez avoir vous-mêmes. Je puis vous rendre ce te'moignage , et me le rendre à moi-même comme étant sous les yeux de Dieu , que je vous porte toutes écrites dans mon cœur et empreintes dans mon esprit. Je n'ai pour vous que des entrailles de miséricorde : je connois tous vos besoins, je sais toutes vos nécessités ; et, comme je vous ai dit plusieurs fois, j'ai tout entendu, et n'ai pas oublié un seul mot ni une seule syllabe ; rien n'est échappé à ma mémoire de tout ce que vous m'avez dit chacune en particulier. Ce n'est donc point pour m'exempter d'avoir cette sollicitude et cette sainte inquiétude, que je ne me rends pas à ce que vous souhaitez : au contraire, plus je verrai que vous aurez d'obéissance, plus je serai porté à prendre un grand soin de votre avancement. Donnez-moi donc cette consolation : que je dise que vous êtes mes véritables filles sous ma main j car je suis jaloux du salut de vos âmes.

Pourquoi croyez-vous , mes Filles , que je demande de vous une si grande perfection? Est-ce pour moi? m'en revient-il quelque chose? Point du tout : je recevrai seulement bonne édification de votre vertu et de votre obéissance. Mais croyez que c'est principalement pour vous , pour votre salut , et pour éviter ce jugement terrible et cette condamnation qui se fera d'une ame qui n'aura pas fait usage des moyens de perfection pour assurer son salut. Travaillez incessamment à l'acquérir j et demeurez tou-

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