‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 5)Chapitre 11 sur 51 · SUR LA VIRGINITÉ · texte numérisé non relu

SUR LA VIRGINITÉ

Sainte séparation et chaste union, deux choses dans lesquelles consisle la sainte virginité : combien elle eçt mâle et généreuse. De quelle manière , eu établissant son siège dans lame , rejaillit-elle sur le corps. Avec quel soin les vierges doivent garder tous leurs sens. D'où vient la sainte virginité a-t-elle tant d'attçaits pour le Sauveur. Saint ravissement des vierges , et leurs privilèges. Précautions qui leur sont nécessaires , pour être saintement unies à leur Epoux. Son amour et sa jalousie : ses deux regards sur elles. Qu'estce qui cause sa retraite. Funestes effets de l'orgueil : avantages de l'humilité.

JEmulor vosDei aemulatione : despondi enim vos uni viro, virginem castam exhibere Christo.

J'ai pour vous un anfour de jalousie , et d'une jalousie de JDieu; parce que je vous ai fiancés a cet unique Epoux , qui est Jésus-Christ , pour vous présenter à lui comme une vierge toute pure. II. Cor xi. 2.

Puisque la sainte cérémonie par laquelle vous vous consacrez au Sauveur avec la béne'diction de l'Eglise, vous met au nombre des vierges sacrées , et vous joint à la troupe innocente de ces filles choisies et bien -aimées, qui doivent être conduites au Roi ,

POUR VNK PROFESSION. 2l5

selon la prophétie du Psalmiste (0 ; pour vous faire connoîtie avec évidence quelle est la profession que vous^faites, il est nécessaire que vous pénétriez ce que c'est que la virginité chrétienne, dont les anciens docteurs nous ont fait de si grands éloges. C'est aussi ce que vous enseigne le divin apôtre, en vous assurant qu'il vous a unie, comme une vierge chaste et pudique, à un seul homme qui est Jésus - Christ ; et il vous montre, par ces paroles, que la sainte virginité consiste principalement en deux choses. Mais pour entendre un si grand mystère, remontons jusqu'au principe , et supposons avant toutes choses que cet Kpoux immortel , que votre virginité vous prépare , a deux qualités admirables. Il est infiniment séparé de tout par la pureté de son être : il est inliniment communicatif par un effet de sa bonté. Quand j'entends le Seigneur Jésus qui enseigne à Marflie empressée, qu'il n'y a qu'uue chose qui soit nécessaire (2); je remarque en cette parole la condamnation infaillible de la vanité des enfans des hommes. Car si le Fils de Dieu nous apprend que nous n'avons tous qu'une même affaire, ne s'ensuit -il pas clairement que nous nous consumons de soins superflus, que nous ne concevons que de vains desseins , et que nous ne repaissons nos esprits que de creuses imaginations, nous qui sommes si étrangement partagés parmi tant d'occupations différentes? tellement que ce divin Maître , nous rappelant à l'unité seule, condamne la folie et l'illusion de nos désirs inconsidérés , et de nos prétentions infinies : d'oîi il est aisé de conclure que la solitude que les hommes fuient,

W Ps. xuv. i5. — W Luc. %. 4a.

ai6 rovB. ttite phopession.

et les cloîtres qu'ils estiment autant de prisons, sont les écoles de la véritable sagesse; puisque tous les soins du monde en étant exclus avec leur empressante multiplicité, on n'y cherche que l'unité nécessaire , qui seule est capable d'établir les cœurs dans une tranquillité immuable.

C'est, Madame, à cette unité que vous invite le divin apôtre, quand il vous assure aujourd'hui qu'il vous a «nie pour toujours, comme une vierge chaste et pudique^ à un seul homme qui est Jésus-Christ, Univiro. C'est en effet à cet unique Epoux que votre profession vous consacre; et la sainte virginité, que vous lui offrez en ce jour , vous sépare de toutes choses pour vous attacher à lui seul. Mais avant que de traiter un si grand mystère , recourons tous , d'une même voix , à la mère et au modèle des vierges , et implorons sa bienheureuse assistance , en la saluant avec l'ange et disant , A^e,, Maria.

Il importe infiniment au salut des âmes de considérer sérieusement un endroit admirable du divin apôtre (0, où cet excellent maître des Gentils nous, représente l'économie de l'Eglise dans la diversité des opérations qui font l'harmonie de ce corps mystique. Il se fait , dit-il , en l'Eglise une certaine distribution de grâces; et comme nous voyons que le corps humain se conserve par les fonctions différentes de chacun des membres qui le composent , ainsi en est-il du corps de l'Eglise, dont tous les membres ont des dons divers , selon que l'Esprit de Dieu les anime. C'est de là que nous apprenons cette belle

(■) Rom, XII. 4 et seq.

POUR UNE PHOTESSIOW. 217

et importante leçon, que la perfection du christianisme consiste à nous acquitter de la fonction à laquelle le Saint-Esprit nous destine. Car comme le corps humain est parfait lorsque l'œil discerne bien les objets , et l'ouïe la différence des sons ; lorsque l'estomac prépare au reste du corps la nourriture qui lui est propre, que le poulmon rafraîchit le cœur, et que le cœur fomente le corps par cette chaleur douce et vivifiante qui réside en lui comme dans sa source; et enfin lorsque les organes exécutent fidèlement ce que la nature leur a commis : ainsi la perfection du corps de l'Eglise, c'est que tous les membres de Jésus-Christ exercent constamment l'action qui leur est particulièrement destinée, et que chacun rapporte son opération à la fin du divin Esprit qui nous meut et qui nous gouverne. C'est sans doute pour cette raison, mes très-chères Sœurs, que vous avez désiré de moi que je vous entretinsse aujourd'hui de la sainte profession à laquelle le Saint-Esprit vous a appelées; et pour contenter ce pieux désir considérons, avant toutes choses, pourquoi vous vous êtes retirées du monde , à quoi vous avez été destinées , quel est votre nom , quel est votre titre, quelle est votre fonction dans l'Eglise. Vous êtes, mes Sœurs, ces filles choisies qui devez être conduites au Roi, selon la prophétie du Psalmiste ; vous êtes les vierges de Jésus-Christ et les chastes épouses du Sauveur des âmes : de sorte que, pour connoître avec évidence quelle est la profession que vous faites, il est nécessaire que vous pénétriez ce que c'est que la virginité chrétienne à laquelle vous avez été consacrées. C'est aussi ce que

2i8 roun une PRorEssioif.

vous enseignera le divin apôtre , en vous assurant qu'il vous a unies, comme une vierge chaste et pudique, à un seul homme qui est Je'sus-Ghrist. Mais pour entendre le sens de ce beau passage, disons que la virginité chrétienne consiste en une sainte séparation et en une chaste union. Cette séparation fait sa pureté, cette chaste et divine union est la cause des délices spirituelles que la gtâce fait abonder dans les âmes vraiment virginales.

Que le principe de la pureté soit une séparation salutaire, vous le comprendrez aisément, si vous remarquez que nous appelons impur ce qui est mêlé, et que nous estimons pur et net ce qui étant uni en soi-même, n'est gâté ni corrompu par aucun mélange. Par exemple , tant qu'une fontaine se conserve dans son canal , telle qu'elle est sortie de la roche qui lui a donné sa naissance , elle est nette, elle est pure , elle ne paroît point corrompue. Que si par l'impétuosité de son cours elle agite trop violemment la terre sur laquelle elle passe, et qu'elle en détache quelque partie qu'elle entraîne avec elle parmi ses eaux ; aussitôt vous lui voyez perdre toute sa netteté naturelle; elle cesse visiblement d'être pure, sitôt qu'elle commence d'être mêlée.

Mais élevons plus haut nos pensées, et considérons en Dieu même la preuve de la vérité que j'avance. La théologie nous enseigne que Dieu est un être infiniment pur : elle dit qu'il est la pureté même. En quoi est-ce que nous remarquons cette pureté incompréhensible de l'Etre divin, sinon en ce que Dieu est d'une nature entièrement dégagée , libre de toute altération étrangère, sans mélange,

POUR UNE PROPESSIOÏf. 219

sans changement, sans corruplion? et s'il nous est permis de parler , en bégayant , de si grands mystères, nous pouvons dire que son essence n'est qu'une indivisible unité, qui ne reçoit rien de dehors j parce qu'elle est infiniment riche, et qu'elle enferme toutes choses en elle-même , dans sa vaste et immense simplicité. C'est pour cette raison , mes très - chères Sœurs, autant que notre foiblesse le peut comprendre, que l'être de notre Dieu est si pur; parce qu'il est infiniment séparé, et qu'il ne souffre rien en luimême que ses propres perfections, qui ne sont autre chose que son essence. Cette première pureté, de laquelle toute pureté prend son origine, se répandant par degrés sur les créatures, ne trouve rien de plus proche d'elle que les intelligences célestes, qui sans doute sont d'autant plus pures, qu'elles sont plus éloignées du mélange , étant séparées de toute matière j et de là vient que nous les appelons esprits purs.

Selon ces principes, mes très -chères Sœurs, il faut que vous soyez séparées ; et quoique vos âmes se trouvent liées à un corps mortel par leur condition naturelle , il faut nécessairement vous en détacher en purifiant vos affections. C'est pourquoi le prophète Isaïe , voulant exhorter à la pureté les enfans de la nouvelle alliance, il les invite à une sainte séparation. « Retirez-vous , retirez-vous , leur dit-il", » sortez delà, ne touchez point aux choses souillées, » soyez purs (0 ». Par où vous voyez, sans difïiculté , que c'est le détachement qui nous purifie : de sorte que, la virginité chrétienne étant la per-

(0 Isai.ui. 1 1.

fection de la pureté , il s'ensuit que pour être vierge , selon la discipline de l'Evangile, il faut une séparation très-entière, et un détachement sans réserve.

Mais faudra-t-il donc, direz-vous, que les vierges, pour être pures, demeurent éternellement séparées, sans attacher leur affection à aucun objet? Nullement , ce n'est pas là ma pensée. Si nous étions faits pour nous-mêmes, nous pourrions ne vivre aussi qu'en nous-mêmes ; mais puisqu'il n'y a que notre grand Dieu qui puisse être lui-même sa félicité ,^^ il faut que nos mouveraens tendent hors de nous, si nous voulons jouir de quelque repos. Donc la vierge vraiment chrétienne, crainte que sa pureté perde son éclat , s'attache uniquement à celui , dans lequel nous vous^vons dit que la pureté prend son origine. Regardez , mes très-chères Soeurs , regardez le Verbe divin votre Epoux ; c'est à lui que vous deyez vous unir, après vous être purifiées par le mépris général des biens de la terre : si bien que j'ai eu raison de vous dire que la virginité chrétienne , c'est une sainte séparation et une bienheureuse union. De là vient que l'apôtre saint Jean voulant décrire la gloire des vierges, les représente sur une montagne avec l'Agneau (0. D'où vient qu'elles sont sur une montagne élevée bien haut au-dessus du monde, si ce n'est que la virginité les sépare? et d'où vient qu'elles sont avec l'Agneau, si ce n'est que la virginité les unit? C'est aussi ce que nous enseigne l'apôtre , dans le passage que nous expliquons : « Je vous ai promises, » dit-il, à un seul ». Qui ne voit la séparation dans cette unité, puisque le propre de l'unité est d'ex-

(*)Apoc. XI7. I et seq.

POUR UNE PKOFESSIOW. 2ÎII

dure? Mais, ajoute le même saint Paul, « Se vous j> ai promises à un seul mari ». Qui ne voit, dans ce mariage divin et spirituel, la chaste union que je vous propose? Parlons donc de cette séparation salutaire qui établit votre pureté, et de cette mystéiieuse union qui vous fera goûter les plaisirs célestes dans les chastes embrassemens du Sauveur. Chères Sœurs , c'est en ces deux choses que consiste la virginité chrétienne , et ce sont aussi ces deux choses que je traiterai aujourd'hui, avec le secours de la grâce. .

PREMIER POINT

Si nous entendons bien ce que c'est que l'homme, nous trouverons que nous sommes comme suspendus entre le ciel et la terre , sans qu'on puisse bien décider auquel des deux nous appartenons. Il n'y a point au monde une si étrange composition que la nôtre : une partie de nous est tellement brute , qu'elle n'a rien au - dessus des bêtes ; l'autre est si haute et si relevée , qu'elle semble nous égaler aux intelligences. Qui pourroit lire , sans s'étonner , de quelle sorte Dieu forme l'homme ? Premièrement il prend de la boue ; est-il une matière plus vile? après il y inspire un souffle de vie , il y grave son image et sa ressemblance; est -il rien de plus admirable? C'est pourquoi je vous disois, chrétiens, que nous sommes entre le ciel et la terre, et qu'il semble que l'un et l'autre puissent disputer à qui nous appartenons à plus juste titre. Notre mortalité nous donne à la terre, l'image de Dieu nous adjuge au ciel; et nous sommes tellement partagés , qu'il semble qu'on

222 POUR UNE PROFESSIOlT.

ne puisse faire justice sur ce différend, sans nous ruiner et sans nous détruire par une distraction violente : toutefois il n'en est pas de la sorte. La sage Providence de Dieu ne laisse pas notre condition si fort incertaine, que cette importante difficulté ne puisse être facilement terminée. •

Mais qui jugera donc un si grand procès? Qui décidera cette question, qui met toute la nature en dispute ? Chrétien , n'en doute pas , ce sera toimême. L'homme est la matière de tout le procès, et il en est lui-même le juge. Oui nous pouvons prononcer souverainement si nous sommes de la terre ou du ciel : selon que nous tournerons nos inclinations, ou nous serons des animaux bruts, ou nous serons des anges célestes. C'est pourquoi , dit saint Augustin , « Dieu a formé l'homme avec l'u- » sage de son libre arbitre; animal terrestre, mais » digne du ciel , s'il sait s'attacher à son Créateur » : Terrenum animal^ sed cœlo dignuirtj si suo cohœreret Auctori (0. Ne nous plaignons pas, chrétiens, si cet esprit , d'une nature immortelle , est lié à une chair corruptible. Dieu , qui par un très-sage conseil a trouvé bon de le mêler à cette matière , lui a inspiré une secrète vertu, par laquelle il s'en peut aussi détacher avec le secours de sa grâce; et si nous conservons à l'image de Dieu , c'est-à-dire , à la raison qu'il nous a donnée, la prééminence qui lui est due , ce corps même , ( qui n'en seroit étonné?) oui ce corps, tout pesant, tout mortel qu'il est, passera au rang des choses célestes; parce que l'ame , qui est la partie* principale , à laquelle

(«J De Civit. Dei, Ub. xxii, c. ij tout, vu, col. 656.

appartient le domaine, attirera son corps avec elle, non-seulement comme un serviteur très-obéissant, mais encore comme un compagnon très-fidèle.

Ainsi je vous exhorte, mes Frères, par les paroles du saint apôtre (0, que vous vous dépouilliez de l'homme animal. Défaites - vous de l'homme terrestre , qui n'a que des désirs corrompus (2) : déclarez-vous, par une juste sentence, venus du ciel, et faits pour le ciel , en rejetant les affections corporelles qui vous tiennent attachés à la terre. « Re- » tirez-vous , retirez-vous , soyez purs , ne touchez » point aux choses immondes , et je vous recevrai, » dit le Seigneur (^) ». Mais c'est à vous, ô vierges sacrées, chastes épouses du Sauveur des âmes, c'est à vous que cette séparation salutaire est particulièrement commandée : car s'il est vrai que la pureté n'est autre chose qu'un détachement, comme nous l'avons très-bien établi , considérez sérieusement en vous-mêmes combien vous devez être détachées, puisque la profession que vous faites de la sainte virginité vous oblige à la pureté la plus é^iinente.

L'Ange de l'école m'apprend une belle et solide doctrine , qui confirme bien cette vérité. Nous voyons que, parmi les vertus morales, il y en a , si je le puis dire, de moins vigoureuses, qui se contiennent en certaines bornes : mais il y a des vertus généreuses, qui ne sont jamais satisfaites, jusqu'à ce qu'elles soient parvenues à ce qu'il y a de plus relevé. Par exemple , le courageux est assuré contre les périls dans les entreprises considérables ; mais le magnanime va plus loin encore : car à peine peut-il

l») Ephes.'xv. 2 a. — \?) I. Cor. xv. 49- — ^^) H- Cor. vi. 17.

trouver ni des entreprises assez hardies, ni aucun péril assez grand qui mérite d'exercer toute sa vertu. Le libéral use de ses biens, et sait les employer honorablement , selon que la droite raison l'ordonne ; mais il y a une certaine libéralité plus étendue et plus généreuse , qui affecte , ce semble , la profusion, et c'est ce que nous appelons la magnificence. Le grand saint Thomas nous enseigne (0, que cette belle eX admirable vertu , que la philosophie n'a jamais connue, jo veux dire la virginité chrétienne, est à l'égard de la tempérance , ce qu'est la magnificence à l'égard des libéralités ordinaires. La tempérance modère les plaisirs du corps , la virginité les méprise ; la tempérance , en les goûtant , se met au-dessus à la vérité ; mais la virgmité plus mâle et plus forte ne daigne pas même y tourner les yeux : la tempérance porte ses liens d'un courage ferme ; la virginité les rompt d'une main hardie : la tempérance se contente de la liberté; la virginité veut l'empire et la souveraineté absolue : ou plutôt, la tempérance gouverne le corps ; vous diriez que la virginité s'en sépare ; elle s'élève jusqu'au ciel presque entièrement dégagée; et bien qu'elle soit dans un corps mortel , elle ne laisse pas de prendre sa place parmi les esprits bienheureux, parce qu'elle ne se nourrit, non plus qu'eux, que de délices spirituelles. De là vient que saint Augustin parle ainsi des vierges : Habent aliquid jam non carnis in carne (2) : « Elles » ont , dit-il , en la chair quelque chose qui n'est » point de la chair, quelque chose qui tient de

(») a. a. Qucesl, cui, art. 3. — W De sancta Virginit. n. laj ïOw VI, wl. 34f>-

» l'ange

» l'ange plutôt que de l'homme ». Et c'est encore ce qui fait dire au grand saint Basile (0 , que la virginité n'est pas dans le corps, mais qu'elle établit son siège dans l'arae.

Mais d'autant que cette vérité importante doit servir de fondement à votre conduite, il faut que je vous la fasse comprendre par une raison évidente. Et certes nous ne vous prêchons pas , mes très-chères Sœurs, une virginité de vestale; nous ne regardons pas la virginité comme feroit un médecin ou un philosophe , qui s'arrêteroit simplement au corps. Nous parlons de la virginité chrétienne et religieuse ; et il est clair que tout ce qui est chrétien doit être entendu en esprit, parce que, par la grâce du christianisme, nous sommes en la nouvelle alliance, où les vrais adorateurs adorent le Père en esprit et en vérité (2), En effet, nous avons fait voir que la sainte virginité est un détachement général de toutes les affections corporelles, autant que la foiblesse humaine le peut souffrir ; parce que c'est une pureté éminente, qui se retire, qui se sépare , qui, selon le précepte du saint apôtre, ne regarde que l'unité, JJniviro , et exclut toute multitude. Or, ce détachement général, cette généreuse séparation doit être nécessairement un effort de l'ame : car une action si divine ne peut naître que d'une raison trèsbien affermie ; et par conséquent il est clair que la virginité est dans l'ame. Ce n'est rien de garder seulement le corps, c'est l'ame que vous devez tenir séparée si vous désirez la conserver pure. Si quelque

(') Lib. de Virginit. n. 2; tom. 111, pag. SSg. — W Joan. iv. 23. Bossu ET. XVII. l5

220 POUR UWE PROFESSION.

bien mortel se présente à vous , s'il vous flatte , s'il vous attire, s'il tâche de gagner votre cœurj retirezvous, ne vous mêlez pas; votre pureté en seroit ternie , et ensuite votre virginité corrompue : car la vraie virginité est dans l'ame , et ce n'est autre chose qu'un détachement, une affection épurée, up cœur entièrement dégoûté des plaisirs du siècle.

Mais, mes Sœurs, cette belle lumière de virginité établit tellement son siège dans l'ame, qu'elle rejaillit aussi sur le corps et le sanctifie. Et de quelle sorte? C'est, dit l'admirable saint Basile, que cette virginité spirituelle et intérieure se peint elle-même sur le corps comme le soleil dans une nuée , et par cette chaste peinture elle consacre cette chair mortelle. Delà vient qu'elle se doit répandre par tout le corps, parce qu'elle remplit tout le cœur : et c'est ce qui fait dire au même saint, que « tous les sens d'une » vierge doivent être vierges » : Virgines esse sensus virginis oporteti^). En effet, ne voyez-vous pas qu'il se fait comme un mariage entre les objets et les sens? Notre vue, notre ouïe, tous nos sens s'unissent, en quelque sorte , avec les objets ; ils contractent une certaine alliance : de sorte que , si les objets ne sont purs, la virginité de nos sens se gâte. Les exemples feront mieux entendre ce que je veux dire. Notre vue n'est pas vierge si elle ne se repaît que de vanités; les discours immodestes et les inutiles corrompent la virginité de l'ouïe; notre bouche, pour être vierge, doit être fermée parla modestie du silence.

Donc, ô vierges de Jésus-Christ, gardez soigneusement tous vos sens , si vous désirez être vraiment

CO Lib. de f^irginit. n. 7, iS, ao; tom. m, p. SgS, 6o4, 607.

POUR UNE PROFESSIOW. 22T

vierges. Songez que ce vieil homme, qui est en nous, avec lequel nous devons combattre durant tout le cours de la vie , ne cesse de faire effort pour supplanter l'homme nouveau : cette convoitise indocile et impatiente , quoiqu'on tâche de la retenir par la! discipline, elle frappe , elle s'avance de toutes parts, comme un prisonnier inquiet qui tâche de sortir; elle se présente par tous les sens, pour se jeter sur les objets qui lui plaisent. Elle fait la modeste au commencement, il semble qu'elle se contente de peu, ce n'est qu'un désir imparfait, ce n'est qu'une curiosité, ce n'est presque rien : mais si vous satisfaites ce premier désir , bientôt vous verrez qu'il en attirera beaucoup d'autres ; et enfin toute l'ame sera ébranlée. Comme si vous jetez une pierre dans un étang, vous ne touchez qu'une partie de ses eaux; mais celle-là, en poussant les autres, les agite en rond , et enfin toute l'eau en est remuée. Ainsi les passions de notre ame s'excitent peu à peu les unes les autres par un mouvement enchaîné. Si donc vous êtes détachée du monde, craignez d'y rengager vos affections : si vous êtes unie à un seul Epoux, craignez de partager votre cœur; démêlez-vous de la multitude, puisque vous êtes vouée à uri seul. Préparez au Fils de Dieu un coeur net, par un détachement général, et il le remplira de lui-même, par ses chastes embrassemens : c'est par oèi: je m'ea vais conclure en peu de paroles.

SECOND POINT

Il n'est rien de plus assuré que Jésus ne s'unit jamais aux âmes qui sont remplies de l'amour du

228 l'OU» ""» PROFESSION.

monde , et qui sont captives des plaisirs des sens. Je vois dans la Genèse que nos premiers pères se presentoientau commencement devantDieu, avec «ne site 'familiarité- : mais sitôt qu'ils eurent su.v. les dangereuses persuasions du serpent trompeur, aussitôt ils fuient' nous dit VEcritureC). etse cachent devant la face de Dieu. Ce serpent, si nous 1 entendons, c'est l'amour des plaisirs du monde ,qm rampe perpétuellement sur la terre, et qui se gl.sse msen- Llement dans nos cœnrs par un mouvement to.tueux pour les empoisonner d'un vemn mortel. Et c'est sans doute pour cette raison qu'Eve confesse tout simplement , que ce ruséserpentladeçue ce qui convient merveilleusement à 1 amour du monde. Car demandez aux insensés -^t-- «l" sifecle si leurs folles et téméranes amour, leur on a'm is donné la félicité qu'elles leur avojen tant de fols promise? Sans doute s'.ls ne veuler^t Uahir les secrets reproches de leurs consciences Js vous répondront franchement que ce serpent les a toujours abusés; Serpens decepit me W: d ou |e conclus que l'amour du monde est semblabk au serpent artificieux . qui trompa dans le paradis la trop grande crédulité de nos premiers pères. Et comme, après l'avoir entendu , ils sont contrains de fuir devant Dieu , vous devez apprendre , hdeles que Dieu ne fera pas sa demeure en vous ,usqaà ce que vous vous dépouilliez de l'amour du monde. D'où passant plus outre , je dis que ce qui attire plus fortement Jésus en nos âmes, c'est la pureté virginale. Car si les âmes les plus détachées des

iO Gènes, m. 8. — W Ibià- i3.

rotiR TTNE PROPEssioir. 229

choses mortelles sont les plus dignes des embrassemens de la chaste et immortelle beauté, qui ne se montre qu'aux esprits purs; si d'ailleurs la virginité chrétienne, comme nous l'avons déjà dit, est tellement dégoûtée des plaisirs du siècle , qu'il n'y a aucune des joies mondaines qui n'offense sa pudeur et sa modestie : n'est-il pas plus clair que le jour, que c'est à la pureté virginale qu'appartient la bienheureuse union de l'Epoux infiniment désirable?

En effet , quelle éloquence pourroit exprimer quel est l'amour du sauveur Jésus pour la sainte virginité? C'est lui qui a été engendré dans l'éternité par une génération virginale : c'est lui qui, naissant dans le temps, ne veut point de mère qui ne soit vierge : c'est lui qui , célébrant la dernière pâque, met sur sa poitrine un disciple vierge, et l'enivre de plaisirs célestes : c'est lui qui, mourant à la croix , n'honore de ses derniers discours que les vierges : c'est lui qui , régnant en sa gloire , veut avoir les vierges en sa compagnie. « Ce sont les » vierges, dit saint Jean dans l'Apocalypse (0, qui » suivent l'Agneau partout où il va » , accompagnant ses pas de pieux cantiques. Jésus n'a point de temples plus beaux que ceux que la virginité lui consacre ; c'est là qu'il se plaît à se reposer. Il y avoit dans le tabernacle , dont Dieu prescrivit la forme à Moïse , un lieu dont l'accès étoit libre au peuple , un autre où les sacrificateurs exerçoient les fonctions de leur sacerdoce : mais il y avoit outre cela , chrétiens , la partie secrète et inaccessible, que l'on appeloit le sanctuaire et le Saint des saints. L'entrée de ce lieu

îi3o POUR UNE PROFESSION.

étoit interdite, nul n'en approchoit que le grand pontife; et c étoit là que Dieu reposoit assis sur les chérubins , selon la phrase des Lettres sacrées. C'est la sainte virginité qui nous est représentée par cette figure : c'est elle qui se démêle de la multitude des objets sensibles qui nous environnent, et ne donne d'accès qu'au seul grand pontife. Voulez -vous entendre comment? écoutez le divin apôtre : « Celles, » dit-il, qui sont mariées, sont contraintes de s'occuper 3> dans les soins du monde » : Sollicitu est quœ sunt mundi (0. Voyez que la multitude y aborde : mais la sainte virginité que fait-elle? Ah ! vous dit l'apôtre saint Paul, elle songe à plaire à Dieu seul : Quomodo placeat Deo (2). C'est là que la multitude est exclue, c'est là qu'on ne vaque qu'à l'unique nécessaire, c'est là que l'on n'a d'époux que Jésus tout seul : de sorte qu'on n'ouvre la porte qu'au seul grand pontife, c'est-à-dire, si nous l'entendons, à l'amour de Dieu , qui est la seule des affections de nos cœurs qui est capable de les consacrer , et qui a droit d'offrir devant Dieu des victimes spirituelles , agréables par Jésus-Christ , comme parle l'apôtre saint Pierre (3). Aussi est-ce là le lieu du repos : c'est là que Jésus se plaît d'habiter, parce que rien n'y entre que son saint amour, parce qu'il aime d'autant plus à remplir les âmes, qu'il les trouve plus vides de l'amour au monde.

Mais, mes Sœurs, voulez -vous entendre les ravissemens des vierges sacrées dans les chastes em' brassemens du Seigneur Jésus ? Ecoutez parler la pudique épouse, dès le commencement du divin

(0 /. Cor. vu. 33. — W IbiJ. Sa. — (3) /. Petr. n. 5.

POUR UJVE PROFESSION. 2^1

cantique: Osculetur me osculo oris sui (0: « Qu'il » me baise du baiser de sa bouche ». O amour impétueux de l'épouse ! « Elle ne demande ni l'héritage , » ni la récompense ; elle ne demande pas même la » doctrine, nous dit le dévot saint Bernard (2), elle » ne demande que le baiser du divin Jésus, à la » façon d'une chaste amante qui respire un amour » sacré, et qui ne veut pas dissimuler l'ardeur qui » la presse ». Ah ! ne soupçonnons rien ici de mortel; tout est divin et spirituel. Elle court après le sauveur Jésus; elle veut aller recueillir toutes ses paroles, et alors elle croira baiser sa divine bouche. Elle veut l'embrasser par la charité, et elle croit que cet embrassement la rendra heureuse ; c'est pourquoi elle le demande avec tant d'ardeur. Mais quel autre peut demander, à plus juste titre, les saints embrassemens de l'Epoux des vierges que la pureté virginale? C'est à elle qu'il appartient d'embrasser Jésus, parce qu'elle n'a point d'autre époux que lui; et c'est ce qui fait dire à l'apôtre, que ce sont les vierges chastes et pudiques qu'il destine à l'unique Epoux , qui est le Sauveur , Uni vivo.

Quelle doit être votre joie, ô vierges sacrées, dans cette mystérieuse union? C'est là, dit le pieux saint Bernard (3), que les amertumes contentent, parce que la charité les change en douceur. Le monde ne comprend pas ces délices ; la sainte pureté les eqtend, parce qu'elle les goûte dans la source même. Expliquez-les-nous, ô disciple vierge: disciple bienaimé du Sauveur, dites- nous les chastes délices des

(•) CanU I, 1. — (») In Cant. Serm. vu, n. 2j f. i, col. ia8o. — ^) De divers. Serm. xcv, n. 3; 1. 1, col. 1217.

282 POUR XJNE PROFESSION.

vierges en la compagnie de l'Agneau. Ecoutez comme il parle dans l'Apocalypse : « J'ai entendu, dit-il (0> » une voix du ciel, comme le bruit de plusieurs » eaux , et comme le j^ruit d'un grand tonnerre , et M comme le bruit d'instrumens de musique : et ils » chantoient un nouveau cantique devant le trône, » et nul autre qu'eux ne pouvoit l'apprendre ». Quel est donc ce nouveau cantique , qui se chante avec tant de bruit, qu'il est semblable à un grand tonnerre , et avec une si juste harmonie , qu'on le compare à une musique? Cantique éclatant qui éclate ainsi qu'un tonnerre, qui est si secret néanmoins et si rare , que personne ne l'entend ni ne le sait que ceux qui le chantent. Qui nous développera ces mystères? Ce sera le disciple bien -aimé lui-même. « Ce 3) sont ceux-ci, dit -il (2), qui sont vierges, et ils » suivent l'Agneau partout où il va ». Si les vierges suivent l'Agneau, je ne m'étonne plus de leur chant, parce que je vois le principe de leur joie. C'est aux vierges qu'appartient le nouveau cantique, puisque la virginité est une vertu qui est propre à la nouvelle alliance : aucun n'apprend ce cantique que ceux qui le chantent, parce que c'est de la virginité que le Sauveur dit ; « Tout le monde n'entend pas cette » parole; mais ceux à qui appartient ce don (3)». Au reste si le cantique des vierges éclate avec bruit, ciest qu'il vient d'une joie abondante; s'il résonne avec justesse, c'est qu'il naît d'une joie réglée, qui n'a rien du débordement ni de la dissolution de la joie mondaine.

Courage donc , mes très-chères Sœurs , joignez-

(0 Apoc. XIV. a, 3. — ("J Ibid. 4. — C^) Matlh. xix. 11.

ï>OrR tJNE PROFESSION". 233

VOUS à cette troupe innocente, apprenez ce nouveau cantique. Voyez cette sainte compagnie qui vous tend les bras : Venez, disent-elles, venez avec nous, pour chanter les louanges de l'Agneau sans tache , qui a purgé par son sang les péchés du monde : là les Agnès , les Agathes , les Céciles , les Ursules , les Luces, vous montrent déjà la place qui vous est marquée, si vous gardez la foi à l'Epoux céleste , auquel l'apôtre vous a promises. Ah ! souvenez-vous , chères Sœurs, que vous êtes fiancées à ce seul Epoux, et ainsi que vous devez être généreusement séparées. Si vous voulez lui être saintement unies , réglez les passions de votre ame , et apprenez de saint Augustin , « qu'il vous est plus aisé de les modérer, qu'aux » amateurs du monde de les contenter » : FaciUus resecantur in eis ^ui Deum diligunt cupiditates istœ, quam in eis qui mundunt diligunt aliquando satianturi^). Conservez votre ouïe ; c'est par-là qu'Eve a été séduite : gardez soigneusement votre vue; car ce n'est pas en vain qu'on vous donne un voile , comme un rempart de votre pudeur, dit le grave TertuUien , qui retient vos yeux et exclut ceux des autres : J^allum verecundiœ , quod nec tuos emittat oculos t nec admittat aliénas (2). Que votre ame ne s'épanche pas en des discours inconsidérés, parce que si vous ne demeurez unies en vous-mêmes , vos forces aussitôt seront dissipées. Ne dédaignez pas les petits désordres, parce que c'est par -là que les grands commencent : craignez oii il n'y a rien à appréhender, et vous trouverez la sûi-eté dans le

^^) Ad Bonif. Ep. ccxx, n. 6; tom. n, col. 81 3. — W De Vir§. veland. n. 16.

234 POUR UNE PllOFESSION.

péril même. Vous devez croire qu'il est bienséant à des vierges d'être timides, puisque vous voyez la très-sainte Vierge être même troublée à l'aspect d'un ange (0 : et ce qui doit vous obliger à craindre toujours, c'est que l'Epoux, que vous donne le saint apôtre, n'a pas moins de jalousie que d'amour pour vous.

Voulez- vous voir qu'il a de l'amour ? écoutez le divin Psalmiste : « Le roi, dit -il, désirera votre M beauté (2) ». Voulez-vous voir qu'il a de la jalousie ? « Je suis jaloux de vous , dit l'apôtre , de la jalousie » de Dieu ». Voyez que cet excellent maître des Gentils, vous montrant l'amour de Jésus, pour exciter votre confiance , vous parle en même temps de sa jalousie, pour vous retenir toujours dans la crair^te. De là vient qu'en lisant le sacré cantique , nous remarquons deux regards du divin Epoux : il y a un regard qui admire , et c'est le regard de l'amant ; il y a un regard qui observe , et c'est celui de la jalousie. Que vous êtes belle , ô fille du prince , dit l'Epoux à la chaste épouse (3) ! Cette ardente exclamation ne vient-elle pas d'un regard qui admire ? c'est ce que j'appelle le regard de l'amant. Voulez-vous voir le regard du jaloux ? « Mon bien-aimé est venu , dit » l'épouse , regardant par les fenêtres , guettant » par les treillis (4) ». Ne voyez -vous pas le regard qui observe ? c'est le regard de la jalousie. Aimez le regard de l'amant ; craignez le regard de la jalousie , qui vous veille et qui vous observe.

Chères Sœurs, votre bien-aimé est jaloux de la

/ (») Luc. I. 39. — W Ps. XLiv. 12. — \?) Cant. vu. 1,6. — (4) Ibid. 11.9.

roun rifE profession. 235

jalousie la plus délicate : s'il voit que votre cœur se partage , il se pique et il se retire ; il vous veut posséder tout seul. C'est pourquoi, en le choisissant pour époux, vous vous êtes entièrement dépouillées : vous avez joint à la sainte virginité une pauvreté désintéressée , qui ne laisse rien sur la terre que vous puissiez justement estimer à vous. Vous abandonnez même votre volonté j et quittant ce qui est le plus en votre pouvoir, ne déclarez-vous pas devant Dieu, que vous ne vous retenez aucun bien au monde ? Vous confirmez , par la religion de nos vœux , ces généreuses résolutions ; et ces vœux ne sont-ce pas des contrats sacrés, par lesquels vous cédez à Dieu, et lui transportez en fonds tout ce que vous êtes ? Votre profession e^ «n sacrifice ; et les vœux que vous prononcez sont un glaive spirituel , qui vous immole au Sauveur des âmes.

Vivez donc , mes très-chères Sœurs , comme des victimes volontairement consacrées : humiliez-vous sous la main de Dieu , et ne souffrez pas que l'orgueil prostitue votre virginité à Satan , qui est le prince des esprits superbes. Ah ! sans doute vous n'ignorez pas jusqu'à quel point l'orgueil est à craindre, et que c'est le plus dangereux de nos ennemis. C'est celui qui lâche le dernier prise, et qui sait même profiter de la déroute de tous les autres. Que dis-je , de la déroute de tous les autres ? il profite de sa propre défaite. C'est le seul de nos ennemis de la défaite duquel il est dangereux de se réjouir , parce qu'en se réjouissant de l'avoir vaincu on le rétablit dans ses droits, et souvent même on lui augmente ses forces. Lorsque nous pensons quelquefois avoir si bien ré-

236 POUll UNE PB.0 FESêlON.

glé notre vie , que nous avons surmonté jusqu'à l'orgueil même, c'est là, dit saint Augustin, qu'il lève la tête : « Et de quoi triomphes-tu , nous dit-il? je » vis encore , et c'est ton triomphe qui me donne la » vie M : Ecce ego vivo , quid triumphas ? et ideo vivo j quia triumphas (0 ; ou plutôt ton triomphe, c'est moi-même.

Munissez-vous, mes Sœurs, contre ce poison qui a gâté les plus grandes âmes, et ruiné les vertus les plus éminentes. Etudiez la science de l'humilité, qui est la vraie science des enfans de Dieu. C'est elle qui vous ouvrira les secrets célestes ; c'est par elle que les grandeurs de Jésus vous sont accessibles ; c'est elle qui mérite d'obtenir de Dieu ce qu'elle ne peut jamais exprimer assez : c'est elle qui vous bâtira sur la terre un édifice spirituel , dont le faîte s'élèvera jusqu'aux cieux ; où les vierges saintement soumises , étant associées avec les saints anges , chanteront avec eux aux siècles des siècles , devant le trône de l'Agneau sans tache, la gloire éternelle et indivisible du Père , du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

(0 DeNat. et Grat. n. 35; tom.is.f col. 1^2.

POUR UNE PROFESSIOW. 287

SERMON

Quel est le inonde auqael il nous faut renoncer. Combien ce renoncement doit être étendu dans une religieuse. Avec quel soin elle doit persévérer dans la guerre qu'elle déclare au monde, et éviter les moindres relàchemens. Obligation que sa vocation lui impose, d^avancer toujours, et de tendre sans cesse à la perfection.

Si quîs vult post me venire , abneget semetipsum , et tollat crucem suaiu quotidie, et sequatur me.

âSï quelquun veut venir après moi, qiiil renonce a soimême, gu il porte sa croix tous les Jours y et quil me suive. Luc. ix. 23.

Vous avez désiré, ma très-chère Sœur, d'entendre de moi, en ce jour, une exhortation chrétienne, espérant peut-être que ce grand prédicateur des cœurs donneroit par sa vertu quelque prix à mes pensées , parce qu'il les verroit naître d'une charité fraternelle. Il faut, s'il se peut, satisfaire ce pieux désir ; et pour faire de mon côté ce qui sera nécessaire, je tirerai des paroles de notre Sauveur, que je vous ai récitées, trois instructions importantes qui vous pourront servir, avec la grâce de Dieu , pour tout le reste de votre vie. Seulement je vous conjure de joindre vos prières aux miennes j afin qu'il plaise

238 POUR UNE PKOFESSIOW.

à cet Esprit qui souffle où il veut (0 , de répandre sur mes lèvres ces deux beaux ornemens de l'éloquence chrétienne; je veux dire la simplicité et la vérité. Après quoi, pour une plus claire intelligence de cet entretien , je vais tâcher de vous expliquer l'intention de notre bon Maître dans le lieu que je viens d'alléguer.

Comme un sage capitaine, se préparant à une expédition difficile, déclare à ceux qui viennent servir sous ses ordres, à quelles conditions il les reçoit dans ses troupes : de même le sauveur Jésus étant descendu du ciel pour faire la guerre à Satan , pour inviter tous les hommes à cette entreprise, il propose en peu de mots les qualités nécessaires pour pouvoir être rangés sous ses étendards. « Quiconque , » dit -il, désire venir après moi, c'est-à-dire, qui- 3) conque me veut reconnoître pour son capitaine, » il faut, poursuit -il, qu'il renonce à soi-même »; Abneget semetipsuni : « puis , qu'il prenne une gé- » néreuse résolution de porter sa croix tous les » jours » , et tollat crucem suant quolidie; « et qu'il » me suive enfin par mille embarras de périls , de » supplices et d'ignominies » ; et sequatur me. C'est en abrégé ce qu'il faut quitter, et ce qu'il faut faire à sa suite : voilà les lois et les ordonnances de cette milice. C'est pourquoi je me suis résolu d'appliquer à l'état que vous allez embrasser les ordres généraux de Jésus-Christ notre chef, et de vous faire voir dani le sens littéral de mon texte , selon le dessein que je vous ai déjà proposé; premièrement, jusqu'à quel point votre condition vous oblige de renoncer au

(») /, Joan. ni. 8.

FOUR UNE PROFESSIOIf. aSc)

monde; en second lieu, comment il vous faut persévérer dans cette sainte résolution; et enfin, comment, non contente de persévérer, vous devez toujours croître , et toujours enchérir par-dessus les actions passées. Ce seront les trois avertissemens que comprendra ce discours, que je prie Dieu de graver pour jamais au fond de votre ame.

PREMIER POINT

LoRSQu^oN vous prêche si souvent , ma très-chère Sœur, qu'il faut renoncer, il est nécessaire que vous entendiez que ce monde, auquel il faut renoncer, réside en vous-même. Le disciple bien -aimé vous le montre fort à propos , quand il dit : Nolite diligere mundum j negue ea quœ in mundo sunt : « Gardez- vous bien d'aimer le monde , ni ce qui est » dans le monde »; d'autant, ajoute-t-il peu après, « qu'il n'y a dans le monde que concupiscence de » la chair, et concupiscence des yeux, et superbe M de vie » : Omne quod est in mundo , concupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum , et superbia vitoei.^). Cet orgueil et cette double concupiscence, que peut-ce être autre chose que le trouble de nos passions ? Et ce trouble n'est-ce pas le fruit maudit de l'amour aveugle que nous avons pour nousmêmes? Par conséquent, ce monde qu'il nous faut quitter , c'est nous-mêmes ? Abneget semetipsum.

Que si vous me demandez d'où nous vient cette dure nécessité, que notre 'adversaire nous soit si proche , et que nous soyons, pour ainsi dire, si fort amis de notre ennemi j qu'il vous souvienne de ce

(») /. Joan. u. 1 5.

bienheureux état d'innocence, où la partie supérieure conduisoit si paisiblement les mouvemens inférieurs, où le corps se trouvoit si bien du gouvernement de l'esprit j parce que l'homme tout entier conspiroit à la même fin. En ce temps-là, on n'entendoit point parler de ces fâcheux termes de renoncer à soi-même. Mais la vanité, fille et mère du désordre, pervertit bientôt cette douce disposition, et ayant fait révolter l'esprit contre Dieu, souleva par un même coup la chair contre la raison. La désobéissance est vengée par la désobéissance : l'homme, ainsi que l'enseigne saint Paul (0, veut en même temps ce qu'il ne veut pas ; et sentant en soi deux volontés discordantes, il ne sauroit plus reconnoître laquelle est la sienne : si bien que, dans cette incertitude et cette impuissance, il faut nécessairement qu'il se perde pour se sauver (2). On ne lui dit plus, comme auparavant, qu'il commande à toutes les créatures (3); mais on l'avertit de se défier de toutes les créatures. Pour le punir d'avoir voulu se satisfaire contre la loi de son Dieu, il est ordonné à jamais qu'il renoncera à ses propres inclinations, s'il se veut bien remettre en ses bonnes grâces. Et lui qui croyoit se pouvoir faire plus de bien qu'il n'en avoit reçu de la main de son Créateur, sera condamné, par une juste vengeance, à être lui-même son plus cruel et irréconciliable ennemi.

C'est pourquoi je vous en conjure, ma très-chère Sœur, par ce Dieu que vous servez; après avoir compris combien il est nécessaire de quitter le monde, considérez attentivement la hauteur de cette entrées Rom. Tii. 19. — (') Luc. IX. 24. — C^) Gènes- 1. 28.

prise.

POUR UNE PnOFESSION. 24l

prise. Le monde qu'il faut mépriser, ce n'est ni le ciel, ni la terre; ce ne sont ni les compagnies, ni cette vaine pompe, ni les folles intrigues des hommes : certes, il ne seroit pas d'une si prodigieuse difficulté de s'en séparer. Mais quand il s'agit de se diviser de soi-même, de quitter, dit saint Grégoire (O, non ce que nous possédons, mais ce que nous sommes, où trouverons-nous une main assez industrieuse ou assez puissante, pour délier ou pour rompre un noeud si étroit ? Quelles chaînes assez fortes pourront jamais contraindre cet homme animal, qui règne en nos membres , à subir le joug de l'homme spirituel? Sans doute il retournera toujours à ses inclinations corrompues. Comme une personne que l'on attache contre son gré à quelque sorte d'emploi, dans le temps que vous l'y croyez la plus occupée , s'entretient souvent dans des conceptions creuses et extravagantes : de même ce vieil Adam, quand vous lui aurez arraché ce qu'il poursuit avec plus d'ardeur, quand vous aurez tenté toutes sortes de voies pour lui faire suivre la raison , il n'y aura ni erreur ni chimères où il ne s'amuse plutôt; « d'autant, dit î) saint Paul, qu'il est incapable de goûter ce qui » est de Dieu » : Animalis homo non percipit ea quce sunt spiritûs Dei(p).

Et ne vous tenez point assurée sur votre vertu ; car il se sert contre nous de la vertu même. Ceux qu'il n'a pu vaincre par un combat opiniâtre , souvent il les renverse par l'honneur de la victoire ; et lorsqu'ils s'imaginent être devenus extrêmement

(0 In Evang.l. ii, Hom. xxxii, n. i et seq. tom. i, col. i586 et seq. — (') /. Cor. u. 14.

24^ l'OUR UNE PROFESSION.

humbles, il les rend orgueilleux par cette humilité prétendue. Combien en voyons -nous qui, séduits par ses artifices, pensent, en se jetant dans un cloître , quitter les vanités pour la mortification , et ne font, à le bien prendre, que quitter des vanités pour des vanités ; en cela d'autant plus criminels et plus misérables, qu'ils vont porter le monde jusqu'au fond de la solitude, qu'ils se vont perdre dans le lieu ôti les autres cherchent leur refuge , et qu'ils joignent non-seulement Jésus-Christ avec Bélial , mais qu'ils sacrifient à Bélial dans le temple et sur les autels de Jésus-Christ même.

C'est, ma très-chère Sœur, ce que vous avez particulièrement à méditer en ce jour. Si vous envisagez bien l'action que vous allez faire , vous trouverez qiie toutes ses circonstances vous prêchent le mépris du monde. Parcourons-les, s'il vous plaît, et vous découvrirez clairement ce que je vous dis.

Dites-moi , y a-t-il rien qui rende une personne plus vile que la pauvreté? Quand vous entendez dire de quelqu'un que c'est un homme de néant, ne jugez-vous pas incontinent qu'on parle d'un pauvre? D'où, vient que David, après avoir dépeint les diverses calamités des pauvres, conclut enfin par ces paroles qu'il adresse à Dieu : Tihi derelictus estpaiiperi^) : « O Seigneur, on vous abandonne le pauvre »; voulant dire que chacun court avec ambition au service des grands , et qu'il n'y a que Dieu seul à qui les pauvres ne soient point à charge. Et il est si vrai ce que dit un poète (2), que la pauvreté rend les hommes ridicules, que ceux qui y sont réduits ont {}) Ps. IX. 35. — (') Juventd. Satyr. nu

POUR UNE PnOFESSION. 24^

je ne sais quelle honte de l'avouer, et quelquefois le deviennent de crainte de le paroître. Je sais bien que celle que vous professez, d'un coté vous est honorable; mais elle a aussi d'autre part quelque chose de beaucoup plus rude, en ce qu'elle ressemble à la pauvreté des esclaves, qui non-seulement ne possèdent rien , mais de plus sont incapables de rien posséder. Vous perdez toute sorte de droits; on en vient jusque-là que de ne vous plus compter parmi les vivans : si bien que vous pouvez dire avec le Psalmiste : « Tous mes proches m'ont abandonné, mais le Sei- « gneur a eu la bonté de me recevoir (0 »; et avec notre Seigneur : « Mon père et ma mère , mes frères » et mes sœurs, ce sont ceux qui écoutent et obser- » vent la parole de mon Dieu (2) ».

Quant à cette fleur sacrée de votre virginité , que vous allez présenter pour être en bonne odeur au Verbe divin votre Epoux ; ô Dieu , qui vous pourroit assez exprimer combien elle vous oblige de vous tenir nette de toutes les affections de la terre ? Sachez que votre virginité vous prépare un lit nuptial , où vous posséderez, dans le repos de votre ame, Jésus l'amoureux des vierges, mais qui les aime avec une extrême jalousie. C'est pourquoi son zélé disciple prenant part aux affections de son maître : « Je suis » jaloux de vous, dit-il, de la jalousie de Dieu » ; yEmulor enim vos Dei œmulatione ; parce que, ajoute-t-il, « je vous ai fiancée , comme une vierge » chaste , à un seul homme qui est Jésus-Christ » : Despondi vos uni viro , virginem caslam exhibera ChristoO). Or, pensez quel seroit le sentiment d'une

CO Ps. XXVI. 10. — ^2) Matth. XII. 5o. — {}) IL Cor. xi. 2.

a44 POUR UNE PROFESSION.

-fille chaste et pudique, si on lui parloit de rompre, avant son mariage, cette foi qu'elle conserve uniquement pour son cher époux. Telle doit être votre pudeur , je ne dis pas à l'égard des voluptés bestiales, mais je dis à l'égard des moindres sollicitations de ce monde.

Car la jalousie de Jésus ne regarde pas seulement les hommes; son amour est si tendre, qu'il s'offense et se pique si vous choisissez la moindre chose hors de lui. Toutes ces douces contraintes où vous êtes sont autant d'effets de sa jalousie. Y a-t-ii aucun de nos sens par lequel nous touchions les choses plus légèrement que par celui de la vue ? Et toutefois il témoigne, par ce voile qu'il vous impose, qu'il ne vous permet pas cette sorte de jouissance. Et le docte Tertullien dit que l'on en couvre les vierges , de peur qu'elles ne soient souillées des moindres regards; e&timant la virginité une chose si délicate, qu'elle peut être en quelque façon violée par les yeux , surtout par ces yeux que l'apôtre appelle si élégamment « yeux pleins d'adultère » ; Oculos adul^ terii plenos (0. D'où vient que ce grand homme, selon sa gravité ordinaire , nous a dépeint de la sorte ce voile des vierges : Indue armaturam pudoris ^ circuinduo vallum pudicitiœ , murum sexui tuo strue qui nec tuos eniittat oculos , nec admittat alienos (2) : « Revêtez-vous, leur dit-il, des armes de la pudeur; » entourez votre honnêteté d'un rempart; dressez » une muraille à votre sexe, qui empêche vos yeux « de sortir, et refuse l'entrée à ceux des autres » : d'où vous pouvez conclure qu'une vierge n'es^ plus

(>) //. Petr. n. 14. — W De Fir§. vei. n, 16.

vierge sitôt qu elle s'abandonne aux sentimens de la terre, et qu'alors sa virginité lui tourne en prosti* tution.

Passons outre : il n'y a rien qui soit plus à vous que votre propre volonté, néanmoins vous avez bien la résolution de vous en vouloir dépouiller. En effet , vous la soumettez tellement aux ordres d'autrui, qu'on ne sait plus si c'est la vôtre ou celle de vos supérieurs; et l'obéissance rigoureuse, que vous professez , l'anéantit de telle sorte , qu'un Père ancien l'a nommée la sépulture de la volonté (Oj sépulture certainement bien pénible , parce qu'il la faut recommencer mille et mille fois ; mais qui vous avertit que renonçant si généreusement à la chose qui est le plus en votre pouvoir , ce seroit un crime si vous vous reteniez aucun bien du monde.

Enfin, considérez, par une réflexion sérieuse, que l'action que vous allez faire est un sacrifice , et que ce seroit un sacrilège exécrable , si vous réserviez quelque chose de ce qui entre par une oblation solennelle en la possession du Très-haut. Ophni et Phinées, sacrificateurs d'Israël, pour s'être attribué les offrandes que le peuple présentoit à Dieu , furent dévorés avec leur armée par le glaive des Philistins (2) : d'autant , comme dit le prophète Isaïe , « que Dieu est le Seigneur, et ne peut souf- » frir la rapine dans les holocaustes » : Ego Dominus , odio habens rapinam in holocausto (3). Et de quelle punition penseriez-vous être digne , si vous ravissiez à Dieu , non point la graisse des agneaux

(0 S. Joan. Clim. ScaL Parad. Grad. iv. — (») /. Reg. 11, ni, iv, — O Isai. LXi. 8.

OU des béliers ; mais une victime vivante , lavée du sang de son Fils, qu'il a tirée du monde pour la sanctifier à son nom?

Dites donc , ma très-chère Sœur , en faisant une revue générale dans tous les replis de votre cœur ; dites du plus profond de votre ame : O monde, à qui mon maître n'a pu plaire , et qui n'as pu plaire à mon maître ; ô monde, qu'il a surmonté par l'infamie de sa mort ; monde enfin , théâtre de folie et d'illusion , je te quitte et je te renonce de toute mon affection. Et vous, rompez mes liens, ô Seigneur; je vous immolerai une hostie de louange (0, et mon ame délivrée ne cessera de bénir vos incomparables bontés. Daignez , mon sauveur Jésus , me recevoir en vos bras , et ne permettez pas que mes ennemis m'en arrachent. C'est ce que vous donnera, s'il plaît à Dieu , la persévérance , qui doit faire le second point de cet entretien,

SECOND POINT

« Qui veut venir après moi , dit notre divin Ca- >i pitaine, qu'il renonce à soi-même, et porte sa » croix tous les jours » : Tollat crucem suam quoiidie. Cette croix, c'est la guerre que nous devons avoir contre le monde et la chair auxquels nous devons nous crucifier avec notre Maître : et ce mot , « tous les jours » nous marque la persévérance. Au reste, notre prince nous avertit qu'il ne nous veut point épargner; qu'avec lui, une bataille gagnée en attire une autre, et qu'il ne sait point donner d'autre rafraîchissement à ses troupes; qu'il entend

(') Ps. cxv. 8.

rOtJR UNE PROFESSION. 247

enfin que leur travail soit continuel en ce monde , puisque leur couronne dans le ciel doit être immortelle : voilà comme il nous encourage à pèrséve'rer.

Pour appliquer ceci à votre condition, comprenez, s'il vous plaît , la nature de vos vœux. II y a deux sortes de vœux; les uns sont pour un temps, et les autres à perpétuité , comme ceux que vous allez faire. Ce que je dirai se doit entendre particulièrement des derniers, bien qu'à proportion il se puisse aussi appliquer aux autres.

C'est la religion, disent les théologiens, qui nous lie à Dieu ; et le vœu , selon leur doctrine , en est un des actes qui a la vertu d'étreindre ce sacré nœud. Car encore que tout ce que nous sommes appartienne au Créateur de droit naturel; néanmoins il a voulu nous laisser un certain domaine sur nos actions , pour former en nos âmes ime légère image de sa souveraineté absolue : et c'est ce domaine que vous lui cédez et transportez par vos vœux. Quels doivent donc être les sentimens d'une ame pieuse, qui se veut de tout son cœur dévouer à Dieu ? Premièrement elle considère que tout ce qu'il y a d'être dans les créatures, relève de cet être souverain et universel : puis poussée d'un violent désir de se réunir à son principe, et de se donner à lui pour toute l'éternité, elle proteste de se résigner toute entière à ses saintes dispositions ; afin qu'il règne sans réserve sur ses puissances, qu'il les occupe toutes et les remue selon ses conseils, s'y attachant de tous ses efforts, et enracinant, pour ainsi dire, sa volonté dans cette volonté première et indépendante , la règle et le centre de

248 POUR UNE phofession.

toutes les autres. Telle est l'adoration que vous allez rendre aujourd'hui à cet Esprit incompre'hensible , dont le ciel et la terre redoutent les commandemens. Et cette adoration^sten ce point différente de toutes les autres, que celles-ci passent avec l'acte que vous en formez ; au lieu que celle-là a son effet dans toute la vie : de sorte que comme Dieu est immuable par la loi toujours permanente de son éternité; ainsi vous vous faites une loi vous-même , par les vœux que vous concevez, d'être ferme et inébranlable dans son service.

Donnez-vous donc de garde que l'ennemi ne vous trompe ; et que , ne pouvant vous ébranler d'abord dans la fin principale de votre vocation , il ne tâche de vous jeter peu à peu dans quelque relâchement, et ne vous fasse négliger insensiblement les choses de moindre importance : sur quoi vous avez à penser qu'une ame religieuse, dont tous les mouvemens concourent à la même fin, ressemble en ce point a une voûte bien affermie , qui est incapable de succomber quand on la veut pousser toute entière; mais qu'on peut faire tomber facilement en ruine par la désunion qui s'en feroit pièce à pièce. C'est pourquoi ne dédaignez pas ce qui vous semble le moins nécessaire, parce que delà dépend le plus important; Dieu ayant ordonné pour la connexion de toutes les choses, et afin que chacune eût son prix , que les plus grandes fussent soutenues sur les plus petites : et ainsi ce qui seroit peut-être à mépriser, selon sa nature, devient très-considérable par la conséquence. Ne permettez donc pas que l'on vous puisse jamais reprocher ce que le saint apôtre

POUR-XJNE PROFESSION. 249

reproche aux Galates i^) : Sic stulti estis , ut cum spiritu cœperitis , nunc carne consummemini ? « Se- » riez-vous bien assez insensée pour vouloir finir » par la chair , après avoir '"ommencé par l'esprit. » Auriez-vous, poursuit-il, tant souffert en vain »? Tanta passi estis sine causa ?

Et moi ne vous puis- je pas dire, à l'exemple de ce Maître des prédicateurs : Auriez - vous pour néant renoncé au monde? Non, non, ma troschère Sœur; veillez dans l'exercice de l'oraison*, que vos yeux languissent et défaillent, en regardant le saint lieu d'où vous doit venir le secours; et celui qui a commencé en vous cette bonne œuvre, non -seulement vous donnera la grâce de persévérer, mais encore il vous fera croître de jour en jour en Jésus-Christ notre chef : Crescentes in eo per omniaj qui est caput ChristiisiV. C'est par où je m'en vais conclure.

TROISIÈME POINT

ce Qtti veut venir après moi, qu'il renonce à soi- » même, et porte sa croix tous les jours, et me » suive » : Et sequatur me. Pour ne nous point éloigner de notre première pensée , ne vous semble-t- il pas entendre notre brave Capitaine, qui pour porter en nos cœurs une vigoureuse résolution : Qui m'aime me suive , dit-il : il est vrai que je vous mène à de grands périls; mais souvenezvous que je vous commande de me suivre, et non point de marcher devant. « Or , nous n'avons point » un pontife qui ne sache pas compatir à nos infir-

(0 Galat. 111. 3,4.— (») Effîies. vr. i5.

aSo POUR UNE PllOFESSIOW.

mités : Non habemus pontifie em , qui non possit compati injirmitatibus nostrisi^). Comprenez maintenant combien ces paroles nous invitent à croître toujours.

Quand ces deux îidifficultés concourent en un même objet , savoir la nécessité de le suivre et l'impossibilité d'y atteindre , il ne reste qu'une chose à faire , qui est d'avancer toujours. Or , tel est le Fils de Dieu, l'exemplaire de notre vie. Nous voyons dans ses actions, premièrement, la lumière de ses vertus qui nous doit conduire; et en second lieu, la perfection où nous ne pouvons parvenir. Il faut donc courir incessamment après lui, selon la mesure qui nous est donnée , comme ce brave athlète saint Paul, qui court incessamment vers le but de la carrière : ^d destinatum perseguor, dit -il (2); c'est-à-dire, « Je poursuis toujours ma pointe; je » ne cesse de pousser en avant au point où l'on me 5) montre le terme de ma carrière, qui est Jésus- » Christ ». Mais considérant entre son Maître et lui une distance infinie, il s'étonne d'avoir si peu avancé, et oublie, dit-il, ce qui est derrière lui; c'est-à-dire, qu'il ne fait point d'état de l'espace qu'il a couru : Quœ çuidem rétro sunt obliviscens. Quant à ce qui lui reste, où il ne voit point de bornes, il s'y étend : il veut dire qu'il passe ses forces , et sort en quelque façon de soi-même pour y arriver : j4d ea quœ sunt priora extendens meipsum ; d'où je conclus que la perfection du christianisme ne consiste point en un degré déterminé. Or, ce que vous recherchez dans le genre de vie que

(») Hebr. IV. 1 5. — (») Philip, m. i a , 1 5 , 1 4.

rOUn UNE PROFESSION. aSi

vous embrassez, c'est la perfection du christianisme; et par conséquent ne vous lassez jamais de monter : allez de vertu en vertu , si vous voulez voir le Dieu des dieux en Sion(0.

Et pour ramasser en trois mots toute l'instruction de ce discours, détachez- vous entièrement de vousmême : vous y êtes obligée par Faction que vous allez faire , et par les conseils évangéliques que vous professez : Ahneget semetipsum. Persévérez; c'est ce que vous enseigne la nature de vos vœux qui est immuable : Tollat crucem suam quotidie. Enfin augmentez, si vous ne voulez aller contre la fin de votre vocation, qui est la perfection du christianisme : avancez donc toujours, en suivant Jésus: Et sequatur me. C'est ce que j'avois à vous dire , touchant l'exposition de mon texte : maintenant , pour ne point retarder vos désirs, je m'en vais conclure.

Par quel ordre de la Providence est -il arrivé que cette journée, qui va vous voir tout-à-l'heure sortir du monde, touchât de si près celle qui vous y a vu faire votre première entrée , et que presque un même temps fût témoin de votre naissance et de votre mort? N'est-ce point que Dieu veut vous faire entendre par-là que vous n'êtes née que pour cette vocation ? ou bien que pendant ces jours qui, selon la révolution des années, vous représentent les premiers de votre vie , vous en devez commencer une nouvelle au service de Jésus- Christ? Quoi qu'il en soit , ma très-chère Sœur, et quoi que ce soit que ce Roi des siècles vous veuille signifier par cette

(0 Ps. uuui. 8.

aSa POUR UNE pïiOFEssioir.

bienheureuse rencontre , je le prie de le faire profiter à votre salut.

Cet ancien disoit qu'il n'avoit vécu que depuis qu'il s'etoit retiré dans la solitude. Puisse notre grand Dieu combler de tant de douceurs la solitude plus sainte où vous vous jetez, que vous commenciez seulement de cette matinée à compter vos jours : puissiez -vous devenir aujourd'hui enfant en Jésus-Christ ; et que ce mercredi , qui vous doit être si mémorable , soit dorénavant le jour de votre nativité.

C'est aussi en ce même jour, ma très-chère Sœur, que vous fûtes baptisée. Vous n'aviez fait que le premfer pas dans ce monde, et déjà on vous obligeoit par un acte public d'y renoncer. Vous n'aviez alors pour toute voix que des cris : l'Eglise vous prêta la sienne pour faire cette généreuse déclaration ; après quoi vous fûtes lavée de l'eau du baptême, où, laissant les ordures de votre première nativité, vous reprîtes une nouvelle naissance, non point de la chair, mais d'un esprit pur et d'une eau sanctifiée par des paroles de vie. O que vous célébrerez dignement aujourd'hui l'anniversaire de votre baptême! puisque vous allez non -seulement quitter le monde en esprit , mais que vous lui allez arracher votre corps, et rompre avec lui toute sorte de commerce.

L'on a toujours cru dans l'Eglise que le martyre étoit un baptême ! et les saintes pénitences, que l'on voue de pratiquer dans les monastères, ne peuventelles point passer pour un nouveau genre de martyre, dans lequel Dieu ne voit rien qui ne plaise

à sa majesté, puisque le persécuteur et le patient lui sont agréables? Que si le grand Cyrille de Jérusalem a bien pu appeler le baptême un sépulcre et une mère (0, n'en puis -je pas dire autant de îa cérémonie de ce jour , dans laquelle votre chair ensevelie donnera place à la pure vie de l'esprit ? Heureuse à qui la perte de si peu de chose va valoir un bien éternel ; qui , par un aimable artifice , quittez tout pour tout retrouver en Dieu , et ainsi deviendrez ce que dit saint Paul (2) , « comme n'ayant » rien et possédant toutes choses ».

C*) Mais sachez, ma Sœur, que ce monde que vous quittez a intelligence chez vous, et que durant tout le temps que vous demeurerez sur la terre , il ne cessera jamais de vous persécuter. Il tentera toutes sortes de voies et toutes sortes d'artifices pour vous embarrasser de quelque affection sensible. Ah! ma très-chère Sœur, donnez-vous bien de garde de l'écouter. Ne voyez-vous pas que le démon est toujours à épier l'occasion de vous perdre , qu'il ne cesse de dresser quelques batteries nouvelles pour vous attaquer ? Quelle honte seroit-ce si votre esprit avoit moins de soin de se conserver, que la chair et le monde n'en ont de vous nuire? Regardez les passionnés de la terre , comme ils sont conslans dans leurs poursuites insensées : fa ut -il que la folie de la chair soit plus prévoyante que la sagesse du ciel?

(0 Calèches, xx, Mfsl. ii, n. 4} pag. 3ia. — .(») //. Cor. vi. lo.

C*) Le reste (le ce Sermon paroit être une exteosion ou on développement des vérités déjà énoncées dans le corps du discours , et que Bossuet se sera proposé de traiter d'une nouvelle manière dans quelque autre occasion. ( Edit. de Défofis. )

2 54 POURTJNE PROFESSION.

Je ne doute pas que vous n'ayez au commencement une grande ardeur dans les moindres choses, et j'espère que Dieu vous la conservera ; mais il faut y prendre garde. Qu'il est facile, ma chère Sœur, de se relâcher, et que nous nous persuadons facilement qu'il n'est pas besoin de se donner tant de peine ! et cependant il n'y a rien de si dangereux. La dévotion ne se perd jamais que par le relâchement. Il en est comme d'une voûte ; tant que toutes les pierres s'appuient l'une l'autre , elle résiste à toutes sortes d'efforts, et ne peut jamais être abattue que par pièces : de même la dévotion, qui consiste dans un certain accord de tous les sentimens de l'ame, est trop forte quand toutes les parties se prêtent un mutuel secours; elle ne se peut perdre par un autre moyen que par le relâchement.

Il y a certaines petites choses que nous avons peine à croire si nécessaires; c'est pourquoi nous les omettons assez facilement : mais c'est un artifice du démon. Souvenez -vous que les plus grandes choses dépendent d'un petit commencement ; qu'il faut avoir fait le premier pas, avant que d'être renversé dans un précipice. Nous ne nous apercevons pas du changement, tant que nous ne voyons pas une notable altération ; et cependant les forces se diminuent, et le démon gagne peu à peu ce qui lui auroit été inaccessible, s'il y eût prétendu du premier abord. Il se faut donc bien garder de faire comme ces âmes lâches. Ah ! disent-elles , pour cela c'est peu de chose ; je serai plus exacte dans les choses d'importance : comme si celle qui manque

dans ce qui est plus facile, pouvoit se promettre de venir à bout des grandes difficultés. Pour moi je ne voudrois dire que trois mots à une personne de cette sorte.

N'est-il pas vrai que nous ne nous maintenons que par la grâce de Dieu ? Vous n'en pouvez douter ; et si cela est, d'oiî vient que vous vous promettez d'être ponctuelle dans les soins importans , bien que vous soyez négligente dans les ciioses qui vous paraissent de moindre conséquence? Vous qui avouez que dans l'état de la plus grande perfection , il n'y a que Dieu qui puisse vous soutenir , comment pouvez-vous vous assurer de vous retenir, lorsque vous avez donné le premier branle à votre ame du côté du penchant? Est-ce par votre propre force ou par celle de Dieu? Si vous croyez le pouvoir par vous-même , c'est une grande vanité ; si vous l'attendez de Dieu , c'est une grande imprudence : car il ne se peut rien concevoir de plus imprudent que de reconnoître que nous dépendons de Dieu, et de lui donner sujet de nous abandonner par nos négligences.

Par où vous voyez , ma très - chère Sœur , que de négliger les petites choses , ce n'est pas une faute si peu considérable que nous nous l'imaginons, et que bien qu'elle ne semble pas grande en elle-même, elle est extrêmement dangereuse dans ses conséquences. C'est pourquoi je vous dis avec l'apôtre ; State in Domino (0 : « Tenez ferme, et demeurez dans » notre Seigneur ». Mortifiez-vous dans les petites choses , afin de vous accoutumer à vaincre dans les grandes tentations. Refusez tout ce qui vous viendra

(») Philip. IV. I.

256 rOUB. UNE PROPESSIOW.

de la part du monde, jusqu'au moindre présent, pour ne lui pas donner la moindre prise ; et surtout vivez de telle sorte dans la religion , qu'on ne vous puisse pas reprocher, au jour du jugement, qu'en vous le commencement valoit mieux que la fin : de peur que votre ferveur ne passe pour une dévotion légère, ou pour un amour de la nouveauté.

Nous avons vu, ma Sœur en Jésus-Christ, qu'il est nécessaire de renoncer entièrement au monde , et qu'il faut persévérer dans cette aversion , pour acquérir la perfection de cette vie solitaire que vous embrassez. Il semble qu'il n'y ait plus rien à ajouter à ces deux choses. Et en effet , je ne voudrois pas en dire davantage si je n'avois à parler à une épouse de Jésus -Christ : mais il faut vous porter au plus haut degré; puisque vous avez résolu de suivre le chemin de la perfection. Je vous dis donc qu'il no suffit pas de persévérer, il faut croître, ma Sœur, et courir toujours de plus en plus à Jésus-Christ.

Je pourrois vous dire, pour établir cette vérité, qu'un bon courage ne peut se prescrire de bornes ; que l'amour qui craint d'aller trop loin n'est qu'un faux amour ; que le chemin du ciel étant extrêmement roide , ce seroit une grande témérité de prétendre y marcher d'un pas égal ; qu'il faut toujours faire contention j que qui ne s'efforce pas de monter , il faut qu'il soit renversé de son propre poids ; que nous ne saurions nous acquitter des obligations que nous avons à Dieu, quand nous y employerions une éternité avec toute l'ardeur imaginable; et partant , que ce seroit bien manquer de courage et une grande ingratitude, de nous borner lâchement à

un

un commencement de vertu mal affermie, contre toute prudence, contre les enseignemens et l'exemple du Fils de Dieu , contre les sentimens que vous doit inspirer la géne'rosité du christianisme et l'amour d'un si bon père, tel qu'est notre Dieu. Je ne doute pas que vous ne vous rendissiez à ces raisons : mais il faut vous faire voir combien est étroite l'obligation que vous avez de croître jusqu'à la mort. Je vous dis donc, ma Sœur, que si vous n'avez dessein de vous avancer toujours, il ne vous sert de rien d'entrer dans un cloître , ni de vous attacher à Dieu par les promesses solennelles que vous allez faire. Pourquoi quittez-vous les empéchemens du monde? n'est-ce pas parce que vous aspirez à la perfection avec la grâce de Dieu ? Or, la perfection du christianisme n'a point de bornes assurées, d'autant qu'elle se doit former sur un exemplaire dont il n'est pas possible d'imiter toutes les beautés. C'est Jésus-Christ , ma Sœur , le Fils du Père éternel , celui qui porte tout le monde par sa parole , en qui habitent toutes les richesses de la divinité. Puis donc que nous ne pouvons jamais atteindre à nous conformer parfaitement à Jésus- Christ, tout ce que nous pouvons, c'est de tâcher d'en approcher de plus en plus. Et si la perfection du chrislianisme n'est pas dans un degré déterminé, il s'ensuit qu'elle consiste à monter toujours. Et partant, ma Sœur, vous proposer d'atteindre à la perfection , et vous vouloir arrêter en quelque lieu, c'est (Outraindre vos propres desseins ; c'est aller contre v(>tie vocation^^que de prescrire des bornes à votre amour. L'Esprit de Dieu, que vous voulez faire absolument BossuET. xviu 17

2^8 rOUR UKE PROFESSION.

régner sur vous, ne sauroit laisser ses entreprises imparfaites; il porte tout au plus haut degré, quand on le laisse dominer sur une ame.

Considérez comme l'ambition ne sauroit trouver de bornes , quand on lui laisse prendre le dessus sur la raison : et nous pourrions croire que l'Esprit de Dieu ne nous voudroit pas pousser à rechercher ce qu'il y a de meilleur? Cela est bon dans les âmes où on le tient en contrainte. Mais vous, ma Sœur, vous vous captivez pour donner la liberté toute entière à l'Esprit de Dieu; laissez-le agir dans votre ame, La charité qui opère en vous vient de Dieu , et ne demande autre chose que de retourner à sa source : si elle est forte en votre ame , elle ne cessera de l'entraîner par l'impétuosité de sa course, jusqu'à tant qu'elle se soit reposée dans le sein du bien-aimé.

NOTICE

Page 1