DUCHESSE D'ORLEANS
Vanitas vanitatum, dixit Ecclesiastes : vanitas vanilatum, et omnia vanitas.
Vanité des vanités , a dit VEcclésiaste i vanité des vani' téSf et tout est vanité. Eccles. i. 2.
Monseigneur (*),
J^ÉTOis donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à très-haute et très-puissante princesse HenniETTE - AjfjNE d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Elle, que j'avois vue si attentive pendant que je rendois le même devoir à la Reine sa mère, devoit être si tôt après le sujet d'un discours semblable ; et ma triste voix étoit réservée à ce déplorable ministère. G vanité ! ô néant ! ô mortels ignorans de leurs destinées! L'eût-elle cru il y a dix mois? Et vous. Messieurs, eussiez-vous pensé, pendant qu'elle versoit tant de larmes en ce lieu , qu'elle dût si tôt vous y rassembler pour la pleurer elle-même ? Princesse , le digne objet de l'admiration cje deux grands royau-
(*) Monsieur le Prince.
BossuEï. XVII. 3a
mes, n'etoit-ce pas assez que l'Angleterre pleurât votre absence, sans être encore re'duite à pleurer votre mort? et la France, qui vous revit, avec tant de joie, environnée d'un nouvel éclat, n'avoit-elle plus d'autres pompes et d'autres triomphes pour vous, au retour de ce voyage fameux, d'où vous aviez remporté tant de gloire et de si l)elles espérances? « Va- » nité des vanités, et tout est vanité ». C'est la seule parole qui me reste ; c'est la seule réflexion que me permet, dans un accident si étrange, une si juste et si sensible douleur. Aussi n'ai-je point parcouru les livres sacrés, pour y trouver quelque texte que je pusse appliquer à cette Princesse. J'ai pris, sans étude et sans choix, les premières paroles que me présente l'Ecclésiaste, où, quoique la vanité ait été si souvent nommée, elle ne l'est pas encore assez à mon gré pour le dessein que je me propose. Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. Ce texte, qui convient à tous les états et à tous les événemens de notre vie, par une raison particulière devient propre à mon lamentable sujet; puisque jamais les vanités de la terre n'ont été si clairement découvertes, ni si hautement confondues. Non, après ce que nous venons de voir , la santé n'est qu'un nom , la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement : tout est vain en nous, excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités, et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes.
DE HENRIETTE d' ANGLETERRE. SBg
Mais, dis -je la vérité? L'homme, que Dieu a fait à son image, n'est-il qu'une ombre ? Ce que Jésus-Christ est venu chercher du ciel en la terre, ce qu'il a cru pouvoir, sans se ravilir, acheter de tout son sang, n'est-ce qu'un rien? Reconnoissons notre erreur. Sans doute ce triste spectacle des vanités humaines nous imposoit; et l'espérance publique , frustrée tout-à-coup parla mort de cette Princesse , nous poussoit trop loin. Il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier, de peur que, croyant avec les impies que notre vie n'est qu'un jeu où règne le hasard , il ne marche sans règle et sans conduite au gré de ses aveugles désirs. C'est pour cela que l'Ecclésiaste , après avoir commencé son divin ouvrage par les paroles que j'ai récitées, après en avoir rempli toutes les pages du mépris des choses humaines, veut enfin montrer à l'homme quelque chose de plus solide, et conclut tout son discours, en lui disant : « Crains Dieu, et garde ses comman- » démens; car c'est là tout l'homme : et sache que » le Seigneur examinera dans son jugement tout ce » que nous aurons fait de bien et de mal (0 ». Ainsi tout est vain en l'homme , si nous regardons ce qu'il donne au monde ; mais au contraire , tout est important, si nous considérons ce qu'il doit à Dieu. Encore une fois, tout est vain en l'homme, si nous regardons le cours de sa vie mortelle ; mais tout est précieux, tout est important, si nous contemplons le terme où elle aboutit , et le compte qu'il en faut
CO Deum time, et mandata ejus observa j hoc est enim omnis homo : et cancta quae fiuDt adducet Deus in judicium , pro omni errato, sive bomim, siye malum illud sit. Eccles. xii. i3, i4-
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rendre. Méditons donc aiijouM'hui, à la vue de cet autel et de ce tombeau , la première et la dernière parole de l'Eccle'siaste; l'une qui montre le néant de rhorame; l'autre qui établit sa grandeur. Que ce tombeau nous convainque de notre néant, pourvu que cet autel, où l'on offre tous les jours pour nous une victime d'un si grand prix, nous apprenne en même temps notre dignité. La Princesse que nous pleurons sera un témoin fidèle de l'un et de l'autre. Voyons ce qu'une mort soudaine lui a ravi ; voyons ce qu'une sainte mort lui a donné. Ainsi nous apprendrons à mépriser ce qu'elle a quitté sans peine , afin d'attacher toute notre estime à ce qu'elle a embrassé avec tant d'ardeur, lorsque son ame, épurée de tous les sentimens de la terre, et pleine du ciel où elle touchoit, a vu la lumière toute manifeste. Voilà les vérités que j'ai à traiter, et que j'ai cru dignes d'être proposées à un si grand Prince, et à la plus illustre assemblée de l'univers.
« Nous mourons tous, disoit cette femme dont » l'Ecriture a loué la prudence au second livre des « Rois , et nous allons sans cesse au tombeau , ainsi » que des eaux qui se perdent sans retour (0 ». En effet , nous ressemblons tous à des eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes, ils ont tous une même origine; et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement comme des flots : ils ne cessent de s'écouler; tant qu'enfin après avoir fait un peu plus de bruit,
(') Omnes morimur, et quasi aquae dilabimur in terram, quae no.n revertuntur. //. Beg. xiv. x4-
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et traversé un peu plus de pays les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme où l'on ne reconnoît plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes; de même que ces fleuves tant vantés demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l'océan avec les rivières les plus inconnues.
Et certainement , Messieurs , si quelque chose pouvoit élever les hommes au-dessus de leur infirmité naturelle ; si l'origine qui nous est commune souffroit quelque distinction solide et durable entre ceux que Dieu a formés de la même terre , qu'y auroit-il dans l'univers de plus distingué que la Princesse dont je parle? Tout ce que peuvent faire nonseulement la naissance et -la fortune , mais encore les grandes qualités de l'esprit , pour l'élévation d'une princesse, se trouve rassemblé, et puis anéanti dans la nôtre. De quelque côté que je suive les traces de sa glorieuse origine, je ne découvre que des rois, et partout je suis ébloui de l'éclat des plus augustes couronnes. Je vois la maison de France, la plus grande, sans comparaison , de tout l'univers, et à qui les plus puissantes maisons peuvent bien céder sans envie, puisqu'elles tâchent de tirer leur gloire de cette source. Je vois les rois d'F^cosse, les rois d'Angleterre, qui ont régné depuis tant de siècles sur une des plus belliqueuses nations de l'univers, plus encore par leur courage que par l'autorité de leur sceptre. Mais cette Princesse, née sur le trône, avoit l'esprit et le cœur plus haut que sa naissance. Les malheurs de sa maison n'ont pu l'accabler dans sa première jeunesse; et dès-lors on voyoit en elle une
grandeur qui ne devoit rien à la fortune. Nous disions avec joie, que le ciel l'avoit arraclie'e, comme par miracle, des mains des ennemis du Roi son père, pour la donner à la France : don précieux , inestimable pre'sent, si seulement la possession en avoit été plus durable ! Mais pourquoi ce souvenir vient-il m'interrompre? Hélas! nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire de la Princesse , sans que la mort s'y mêle aussitôt pour tout offusquer de son ombre. O mort, éloigne -toi de notre pensée, et laisse-nous tromper pour un peu de temps la violence de notre douleur, par le souvenir de notre joie. Souvenez -vous donc. Messieurs, de l'admiration que la Princesse d'Angleterre donnoit à toute la Cour. Votre mémoire vous la peindra mieux avec tous ses traits et son incomparable douceur, que ne pourront jamais faire toutes mes paroles. Elle croissoit au milieu des bénédictions de tous les peuples ; et les années ne cessoient de lui apporter de nouvelles grâces. Aussi la Reine sa mère, dont elle a toujours été la consolation, ne l'aimoit pas plus tendrement que faisoit Anne d'Espagne. Anne, vous le savez. Messieurs, ne trou voit rien au-dessus de cette Princesse. Après nous avoir donné une reine , seule capable par sa piété, et par ses autres vertus royales, de soutenir la réputation d'une tante si illustre, elle voulut, pour mettre dans sa famille ce que l'univers avoit de plus grand, que Philippe de France, son secondfils, épousât la princesse Henriette; et quoique le roi d'Angleterre , dont le cœur égale la sagesse, sût que la Princesse sa sœur, recherchée de tant de rois, pouvoit honorer un trône, il lui vit
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remplir avec joie la seconde place de France, que la dignité d'un si grand royaume peut mettre en corn* paraison avec les premières du reste du monde.
Que si son rang la distinguoit, j'ai eu raison de vous dire qu'elle étoit encore plus distingue'e par son mérite. Je pourrois vous faire remarquer qu'elle connoissoit si bien la beauté des ouvrages de l'esprit, que l'on croyoit avoir atteint la perfection, quand on avoit su plaire à Madame. Je pourrois encore ajouter, que les plus sages et les plus expérimentés admiroient cet esprit vif et perçant , qui embrassoit sans peine les plus grandes affaires, et pénétroit avec tant de facilité dans les plus secrets intérêts. Mais pourquoi m'étendre sur une matière où je puis tout dire en un mot? Le Roi, dont le jugement est une règle toujours sûre, a estimé la capacité de cette Princesse, et l'a mise par son estime au-dessus de tous nos éloges.
Cependant, ni cette estime, ni tous ces grands avantages , n'ont pu donner atteinte à sa modestie. Toute éclairée qu'elle étoit, elle n'a point présumé de ses connoissances, et jamais ses lumières ne l'ont éblouie. Rendez témoignage à ce que je dis , vous que cette grande Princesse a honorés de sa confiance. Quel esprit avez-vous trouvé plus élevé , mais quel esprit avez-vous trouvé plus docile? Plusieurs, dans la crainte d'être trop faciles , se rendent inflexibles à la raison , et s'affermissent contre elle. Madame s'éloignoit toujours autant de la présomption que de la foiblesse', également estimable , et de ce qu'elle savoit trouver les sages conseils, et de ce qu'elle étoit capable de les recevoir. On les sait bien con-
ïioître , quand on fait sérieusement l'étude qui plaisoit tant à cette Princesse. Nouveau genre d'étude, et presque inconnu aux personnes de son âge et de son rang; ajoutons, si vous voulez, de son sexe. Elle étudioit ses défauts; elle aimoit qu'on lui en fît des leçons sincères : marque assurée d'une ame forte, que ses fautes ne dominent pas, et qui ne craint point de les envisager de près , par une secrète confiance des ressources qu'elle sent pour les surmonter. C'étoit le dessein d'avancer dans cette étude de sagesse, qui la tenoit si attachée à la lecture de l'histoire, qu'on appelle avec raison la sage conseillère des princes. C'est là que les plus grands rois n'ont plus de rang que par leurs vertus, et que , dégradés à jamais par les mains de la mort, ils viennent subir, sans Cour et sans suite , le jugement de tous les peuples et de tous les siècles. C'est là qu'on découvre que le lustre qui vient de la flatterie est superficiel, et que les fausses couleurs, quelque industrieusement qu'on les applique, ne tiennent pas. Là notre admirable Princesse étudioit les devoirs de ceux dont la vie compose l'histoire : elle y perdoit insensiblement le goût des romans, et de leurs fades héros; et soigneuse de se formeiiSur le vrai , elle méprisoit ces froides et dangereuses fictions. Ainsi sous un visage riant , sous cet air de jeunesse qui sembloit ne promettre que deâ jeux, elle cachoit un sens et un sérieux, dont ceux qui traitoient avec elle étoient surpris.
Aussi pouvoit-on sans crainte lui confier les plus grands secrets. Loin du commerce des affaires, et de la société des hommes, ces âmes sans force, aussi
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Lien que sans foi, qui ne savent pas retenir leur langue indiscrète! « Us ressemblent, dit le Sage(»), » à une ville sans murailles , qui est ouverte de » toutes parts » , et qui devient la proie du premier venu. QueMADAME étoit au-dessus de cette foiblesse! Ni la surprise, ni l'intérêt, ni la vanité, ni l'appât d'une flatterie délicate , ou d'une douce conversation , qui souvent épanchant le cœur, en fait échapper le secret, n'étoit capable de lui faire découvrir le sien ; et la sûreté qu'on trouvoit en cette Princesse , que son esprit rendoit si propre aux grandes affaires , lui faisoit confier les plus importantes. ^ Ne pensez pas que je veuille, en interprète téméraire des secrets d'Etat , discourir sur le voyage d'Angleterre , ni que j'imite ces politiques spéculatifs , qui arrangent suivant leurs idées les conseils des rois, et composent, sans instruction, les annales de leur siècle. Je ne parlerai de ce voyage glorieux, que pour dire que Madame y fut admirée plus que jamais. On ne parloit qu'avec transport de la bonté de cette Princesse, qui, malgré les divisions trop ordinaires dans les Cours, lui gagna d'abord tous les esprits. On ne pouvoit assea louer son incroyable dextérité à traiter les affaires les plus délicates, à guérir ces défiances cachées qui souvent les tiennent en suspens , et à terminer tous les différends d'une manière qui concilioit les intérêts les plus opposés. Mais qui pourroit penser, sans verser des larmes, aux marques d'estime et de tendresse que lui donna le Roi son frère? Ce grand Roi, plus capable encore
(i) Sicut urbs patens etàbsquc murorum ambitu, ila vir c[ui non potesl ia loqueado cohibere spiritiun suum. Pixn>. xxv. 2$.
d'être touché par le mérite que par le sang, ne se lassoit point d'admirer les excellentes qualités de Madame. O plaie irrémédiable ! ce qui fut en ce voyage le sujet d'une si juste admiration , est devenu pour ce Prince le sujet d'une douleur qui n'a point de bornes. Princesse, le digne lien des deux plus grands rois du monde, pourquoi leur avez-vous été sitôt ravie? Ces deux grands Rois se connoissent; c'est l'effet des soins de Madame : ainsi leurs nobles inclinations concilieront leurs esprits, et la vertu sera entre eux une immortelle médiatrice. Mais si leur union ne perd rien de sa fermeté , nous déplorerons éternellement qu elle ait perdu son agrément le plus doux; et qu'une Princesse si chérie de, tout l'univers ait été précipitée dans le tombeau , pendant que la confiance de deux si grands rois l'élevoit au comble de la grandeur et de la gloire.
La grandeur et la gloire! Pouvons -nous encore entendre ces noms dans ce triomphe de la mort? Non, Messieurs, je ne puis plus soutenir ces grandes paroles, par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir elle-même, pour ne pas apercevoir son néant. Il est temps de faire voir que tout ce qui est mortel, quoi qu'on ajoute par le dehors pour le faire paroître grand, est par son fond incapable d'élévation. Ecoutez à ce propos le profond raisonnement, non d'un philosophe qui dispute dans une école , ou d'un religieux qui médite dans un cloître : je veux confondre le monde par ceux que le monde même révère le plus, par ceux qui le connoissent le mieux, et ne lui veux donner, pour le convaincre, que des docteurs assis sur le trône.
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« O Dieu , dit le Roi prophète (0, vous avez fait mes » jours mesurables, et ma substance n'est rien de- » vant vous ». Il est ainsi, chrétiens : tout ce qui se mesure finit; et tout ce qui est né pour finir n'est pas tout-à-fait sorti du néant où il est si tôt replongé. Si notre être , si notre substance n'est rien , tout ce que nous bâtissons dessus que peut-il être ? Ni l'édifice n'est plus solide que le fondement, ni l'accident attaché à l'être, plus réel que l'être même. Pendant que la nature nous tient si bas, que peut faire la fortune pour nous élever? Cherchez , imaginez parmi les hommes les différences les plus remarquables; vous n'en trouverez point de mieux marquée, ni qui vous paroisse plus effective que celle qui relève le victorieux au-dessus des vaincus qu'il voit étendus à ses pieds. Cependant ce vainqueur, enflé de ses titres, tombera lui-même à son tour entre les mains de la mort. Alors ces malheureux vaincus rappelleront à leur compagnie leur superbe triomphateur; et du creux de leur tombeau sortira cette voix, qui foudroie toutes les grandeurs : « Vous » voilà blessé comme nous ; vous êtes devenu sem- -5) blable à nous (2) ». Que la fortune ne tente donc pas de nous tirer du néant, ni de forcer la bassesse de notre nature.
Mais peut-être , au défaut de la fortune , les qualités de l'esprit, les grands desseins, les vastes pensées pourront nous distinguer du reste des hommes.
(0 Ecce mensurabiles posuisti dies meos, et substantia mea tanquam nihilum ante le. Pi. xxxviii. 6.
(') Et tu vulneratus es, sicut et nosj nostrl sùniLs effectus esr. Js. XIV. 10.
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Gardez -VOUS bien de le croire, parce que toutes nos pensées, qui n'ont pas Dieu pour objet, sont du domaine de la mort. « Ils mourront, dit le Roi » prophète (i), et en ce jour périront toutes leurs 3) pensées». C'est-à-dire, les pensées des conquérans , les pensées des politiques , qui auront imaginé dans leurs cabinets des desseins où le monde entier sera compris. Ils se seront munis de tous côtés par des précautions infinies; enfin ils auront tout prévu , excepté leur mort qui emportera en un moment toutes leurs pensées^ C'est pour cela que l'Ecclégiaste, le roi Salomon , fils du roi David , (car je suis bien aise de vous faire voir la succession de la même doctrine dans un même trône ; ) c'est , dis-je , pour cela que l'Ecclésiaste , faisant le dénombrement des illusions qui travaillent les enfans des hommes, y comprend la sagesse même. « Je me suis, dit- il (2), » appliqué à la sagesse , et j'ai vu que c'étoit encore 5) une vanité » , parce qu'il y a une fausse sagesse , qui, se renfermant dans l'enceinte des choses mortelles, s'ensevelit avec elles dans le néant. Ainsi je . n'ai rien fait pour Madame, quand je vous ai représenté tant de belles qualités qui la rendoient admirable au monde, et capable des plus hauts desseins où une princesse puisse s'élever. Jusqu'à ce que je commence à vous raconter ce qui l'unit à Dieu, une si illustre Princesse ne paroîtra dans ce discours, que comme un exemple le plus grand qu'on se puisse
(») In illa die peribunt omnes cogitationes eorutn. Ps. cxlv. f\.
(») Transivi ad contemplandam sapicntiam :... locutusque cum mente niea, animadvertl c£uod hoc quoc^ue esset yanitas. Ecch. 11. 12, 1 5.
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proposer, et le plus capable de persuader aux ambitieux qu'ils n'ont aucun moyen de se distinguer, ni parleur naissance, ni par leur grandeur, ni par leur esprit; puisque la mort, qui égale tout, les domine de tous côtés avec tant d'empire, et que, d'une main si prompte et si souveraine , elle renverse les têtes les plus respectées.
Considérez, Messieurs, ces grandes puissances; que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur main. Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause-, et il les épargne si peu , qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. Chrétiens , ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction. Il n'y a rien ici de rude pour elle, puisque, comme vous le verrez dans la suite , Dieu la sauve par le même coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre néant : mais s'il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés de l'amour du monde, celuici «st assez grand et assez terrible. O nuit désastreuse ! ô nuit effroyable , oii retentit tout à coup , comme un éclat de tonnerre , cette étonnante nou-» velle : Madame se meurt , Madame est morte ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avoit désolé sa famille ? Au premier bruit d'un mal si étrange, on accourut à Saint -Cloud de toutes parts; on trouve tout consterné , excepté le cœur dje cette Princesse. Partout on entend des cris ; partout on voit la douleur et le désespoir , et l'image de la mort. Le Roi , la Reine, Monsieur, toute la Cour, tout le peuple,
35o ORAISON FUNÈBRE
tout est abattu, tout est désespe'ré; et il me semble que je vois l'accomplissement de cette parole du Prophète (0 : « Le Roi pleurera , le Prince sera » de'solé, et les mains tomberont au peuple de M douleur et d'e'tonnement ».
Mais et les princes et les peuples ge'missoient en vain. En vain Monsieur, en vain le Roi même tenoit Madame serrée par de si e'troits embrassemens. Alors ils pouvoient dire l'un et l'autre avec saint Ambroise, Stringebam brachia , sedjam amiseram quant tenebam C^) : « Je serrois les bras, mais j'avois de'jà perdu M ce que je tenois ». La Princesse leur échappoit parmi des embrassemens si tendres, et la mort plus puissante nous l'enlevoit entre ces royales mains. Quoi donc, elle devoit périr si tôt! Dans la plupart des hommes les changemens se font peu à peu , et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin elle fleurissoit-, avec quelles grâces, vous le savez : le soir nous la vîmes séchée ; et ces fortes expressions , par lesquelles l'Ecriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines , dévoient être pour cette Princesse si précises et si littérales. Hélas ! nous composions son histoire de tout ce qu'on peut imaginer de plus glorieux. Le passé et le présent nous garantissoient l'avenir, et on pouvoit tout attendre de tant d'excellentes qualités. Elle alloit s'acquérir deux puissans royaumes , par des moyens agréables :
(i) Rex lugebit, et Princeps induetur mœrore, et manus populi terrse conturbabuntur. Ezech. vu. 27.
<.») Orat. de Ob. SaUfrat. lib. i, n. 19.
DE IIEWRIETTE d' Aîf G LE T ER H E. 35l
toujours douce , toujours paisible autant que généreuse et bienfaisante , son crédit n'y auroit jamais été odieux : on ne l'eût point vue s'attirer la gloire avec une ardeur inquiète et précipitée; elle l'eût attendue sans impatience, comme sûre de la posséder. Cet attachement qu'elle a montré si fidèle pour le Roi jusques à la mort , lui en donnoit les moyens. Et certes, c'est le bonheur de nos jours, que l'estime se puisse joindre avec le .devoir , et qu'on puisse autant s'attacher au mérite et à la personne du Prince , qu'on en révère la puissance et la majesté. Les inclinations de Madame ne l'attachoient pas moins fortement à tous ses autres devoirs. La passion qu'elle ressentoit pour la gloire de Monsieur , n'avoit point de bornes. Pendant que ce grand Prince, marchant sur les pas de son invincible frère , secondoit avec tant de valeur et de succès ses grands et héroïques desseins dans la campagne de Flandre, la joie de cette Princesse étoit incroyable. C'est ainsi que ses généreuses inclinations la menoient à la gloire par les voies que le monde trouve les plus belles; et si quelque chose manquoit encore à son bonheur , elle eût tout gagné par sa douceur et par sa conduite. Telle étoit l'agréable histoire que nous faisions pour Madame; et pour achever ces nobles projets, il n'y avoit que la durée de sa vie dont nous ne croyions pas devoir être en peine. Car qui eût pu seulement penser que les années eussent dû manquer à une jeunesse qui sembloit si vive ? Toutefois c'est par cet endroit que tout se dissipe en un moment. Au lieu de l'histoire d'une belle vie , nous sommes réduits à faire l'histoire d'une admirable ,
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mais triste mort. A la vérité, Messieurs, rien n'a jamais égalé la fermeté de son ame , ni ce courage paisible, qui, sans faire effort pour s'élever, s'est trouvé par sa naturelle situation au-dessus des accidens les plus redoutables. Oui, Madame fut douce envers la mort, comme elle l'étoit envers tout le monde. Son grand cœur, ni ne s'aigrit, ni ne s'emporta contre elle. Elle ne la brave non plus avec fierté; contente de l'envisager sans émotion, et de la recevoir sans trouble. Triste consolation, puisque, malgré ce grand courage, nous l'avons perdue! C'est la grande vanité des choses humaines. Après que, par le dernier effet de notre courage, nous avons , pour ainsi dire , surmonté la mort , elle éteint en nous jusqu'à ce courage par lequel nous semblionsla défier. La voilà, malgré ce grand cœur, cette Princesse si admirée et si chérie ! la voilà telle que la mort nous l'a faite ; encore ce reste tel quel va-t-il disparoitre : cette ombre de gloire va s'évanouir , et nous Talions voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre , comme parle Job (0; avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places. Mais ici notre imagination nous abuse encore. La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature. Notre corps prend
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