DE HENRIETTE ©'ANGLETERRE
un autre nom ; même celui de cadavre , dit Tertullien (0, parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas long-temps : il devient un je ne sais quoi , qui n'a plus de nom dans aucune langue; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimoit ses malheureux restes.
C'est ainsi que la puissance divine , justement irrite'e contre notre orgueil , le pousse jusqu'au néant ; et que , pour égaler à jamais les conditions , elle ne fait de nous tous qu'une même cendre. Peut - on bâtir sur ces ruines ? Peut - on appuyer quelque grand dessein sur ce de'bris inévitable des choses humaines? Mais quoi, Messieurs, tout est-il donc désespéré pour nous? Dieu qui foudroie toutes nos grandeurs , jusqu'à les réduire en poudre, ne nous laisse-t-il aucune espérance? Lui, aux yeux de qui rien ne se perd , et qui suit toutes les parcelles de nos corps , en quelque endroit écarté du monde que la corruption ou le hasard les jette , verra-t-il périr sans ressource ce qu'il a fait capable de le connoître et de l'aimer? Ici un nouvel ordre de choses se présente à moi : les ombres de la mort se dissipent : « les voies me sont ouvertes à la véri- » table vie (**) ». Madame n'est plus dans le tombeau ; la mort , qui sembloit tout détruire , a tout établi : voici le secret de l'Ecclésiaste , que je vous
(0 Cadit in originem terrain, et cadaveris nomen, ex isto quoque nomîne peritura, in nullum inde jam nomen, ia omnis jam vocabuli mortem. Terlull. de Resurr. carnis. n. 4-
(») Notas mihi fecisti vias vitœ. Ps. xv. lo.
avois marqué dès le commencement de ce discours, et dont il faut maintenant découvrir le fond.
Il faut donc penser, chrétiens, qu'outre le rapport que nous avons du côté du corps avec la nature changeante et mortelle, nous avons d'un autre côté un rapport intime, et une secrète affinité avec Dieu, parce que Dieu même a mis quelque chose en nous, qui peut confesser la vérité de son être, en adorer la perfection, en admirer la plénitude j quelque chose qui peut se soumettre à sa souveraine puissance, s'abandonner à sa haute et incompréhensible sagesse , se confier en sa bonté, craindre sa justice, espérer son éternité. De ce côté, Messieurs, si l'homme croit avoir en lui de l'élévation , il ne se trompera pas. Car comme il est nécessaire que chaque chose soit réunie à son principe , et que c'est pour cette raison, dit l'Ecclésiaste (0 , « que » le corps retourne à la terre , dont il a été tiré » ; il faut, par la suite du même raisonnement, que ce qui porte en nous la marque divine, ce qui est capable de s'unir à Dieu , y soit aussi rappelé. Or ce qui doit retourner à Dieu, qui est la grandeur primitive et essentielle , n'est-il pas grand et élevé ? C'est pourquoi, quand je vous ai dit que la grandeur et la gloire n'étoient parmi nous que des noms pompeux , vides de sens et de choses, je regardois le mauvais usage que nous faisons de ces termes. Mais pour dire la vérité dans toute son étendue , ce n'est
CO Revertatur pulvis ad lerram suam , unde erat : et spiritus redeat ad Deum ({ui dcdit illum. Eçcle. xii. ;.
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ni l'erreur ni la vanité qui ont inventé ces noms magnifiques ; au contraire , nous ne les aurions jamais trouvés , si nous n'en avions porté le fond en nous-mêmes : car où prendre ces nobles idées dans le néant ? La faute que nous faisons , n'est donc pas de nous être servis de ces noms ; c'est de les avoir appliqués à des objets trop indignes. Saint Chrysostôme a bien compris cette vérité, quand il a dit : « Gloire , richesses , noblesse , puissance , pour les » hommes du monde ne sont que des noms ; pour M nous , si nous servons Dieu , ce seront des choses. » Au contraire, la pauvreté, la honte, la mort, » sont des choses trop effectives et trop réelles pour w eux ; pour nous , ce sont seulement des noms (0 » j parce que celui qui s'attache à Dieu ne perd ni ses biens, ni son honneur, ni sa vie. Ne vous étonnez, donc pas si l'Ecclcsiaste dit si souvent : « Tout est » vanité ». Il s'explique, « tout est vanité sous le » soleil (2) M , c'est-à-dire , tout ce qui est mesuré par les années , tout ce qui est emporté par la rapidité du temps. Sortez du temps et du changement ; aspirez à l'éternité ; la vanité ne vous tiendra plus asservis. Ne vous étonnez pas si le même Ecclésiaste méprise tout en nous, jusqu'à la sagesse, et ne trouve rien de meilleur , que de goûter en repos le fruit de son travail (5). La sagesse dont il parle en ce lieu , est cette sagesse insensée , ingénieuse à se tour-
(') Gloria enim et potentia, divitiae et nobilitas, et his similia , nomina sunt apud ipsos, res autem apud nos : quemadmodum et tmtitia, mors et iguominia, et paupertas, et similia, nomina sunt apud nos, res apud illos. Homil. lviii aL ux in Matih. n. 5 : tom.vn,pag. Sgi.
W £ccle. I. a, 14. m. 1 1 , etc. — {^) Ibid. i. 17, 11. i4, 24.
356 OUAISON PUNÈÊRE
menter, habile à se tromper elle-même, qui se corrompt dans le présent , qui s'e'gare dans l'avenir ; qui , par beaucoup de raisonnemens et de grands efforts , ne fait que se consumer inutilement en amassant des choses que le vent emporte. « Hé ! j> s'écrie ce sage Roi (0, y a-t-il rien de si vain » ? Et n'a-t-il pas raison de préférer la simplicité d'une yie particulière , qui goûte doucement et innocemment ce peu de biens que la nature nous donne , aux soucis et aux chagrins des avares, aux songes inquiets des ambitieux? « Mais cela même , dit-il (2), » ce repos, cette douceur de la vie, est encore une » vanité » , parce que la mort trouble et emporte tout. Laissons-lui donc mépriser tous les états de cette vie, puisqu'enfin, de quelque côté qu'on s'y tourne , on voit toujours la mort en face , qui couvre de ténèbres tous nos pins beaux jours. Laissons-lui égaler le fou et le sage ; et même je ne craindrai pas de le'dire hautement en cette chaire , laissons-lui confondre l'homme avec la bête : Unus interitus est hominis , et jumentorum (3).
En effet, jusqu'à ce que nous ayons trouvé la véritable sagesse ; tant que nous regarderons l'homme par les yeux du corps , sans y démêler par l'intelligence ce secret principe de toutes nos actions , qui étant capable de s'unir à Dieu, doit nécessairement y retourner ; que verrons - nous autre chose dans notre vie que de folles inquiétudes ? et que verronsnous dans notre mort, qu'une vapeur qui s'exhale,
(>) Et est quidquam tam vanum? Eccle. 11. 19.
(») Vidi quod hoc qxioque esset vanitas ? Ibid. i . "
(3) EqgU. m. 19. K<x^\ fn -
DE HEÎfRIETTE d' ANG LETE R JIE. 3^7
que des esprits qui s épuisent , que des ressorts qui se de'montent et se déconcertent, enfin qu'une machine qui se dissout et qui se met en pièces? Ennuye's de ces vanite's, cherchons ce qu'il y a de grand et' de solide en nous. Le Sage nous l'a montré dans les dernières paroles de l'Ecclésiaste ; et bieatôt Madame nous le fera parottre dans les dernières actions de sa vie. « Crains Dieu, et obseiTC ses commandemensj » car c'est là tout l'homme (0 » : comme s'il disoit, Ce n'est pas l'homme que j'ai méprisé , ne le croyez pas ; ce sont les opinions, ce sont les erreurs par lesquelles l'homme abusé se déshonore lui-même. Voulez-vous savoir en un mot ce que c'est que l'homme ? Tout son devoir, tout son objet, toute sa nature , c'est de craindre Dieu : tout le reste est vain , je le déclare ; mais aussi tout le reste n'est pas l'homme. Voici ce qui est réel et solide, et ce que la mort ne peut enlever; car, ajoute l'Ecclésiaste , « Dieu examinera dans son ju- » gement tout ce que nous aurons fait de bien et de » mal (2) )). Il est donc maintenant aisé de concilier toutes choses. Le Psalraiste dit, « qu'à la mort pé- » riront toutes nos pensées (5) » ; oui , celles que nous aurons laissé emporter au monde , dont la figure passe et s'évanouit. Car encore que notre esprit soit de nature à vivre toujours, il abandonne à la mort tout ce qu'il consacre aux choses mortelles ; de sorte que nos pensées, qui dévoient être incorruptibles du côté de leur principe, deviennent périssables du côté de leur objet. Voulez-vous sauver quelque chose de ce débris si universel , si inévitable ? Donnez à Dieu vos affections ; nulle force ne vous ravira ce que vous
(') Eccle. xn. i3. — W lldd.il^. — C') PsaLcu^. 4.
358 OPlAISOW funèure
aurez déposé en ses mains divines. Vous pourrez hardiment mépriser la mort, à l'exemple de notre héroïne chrétienne. Mais afin de tirer d'un si bel exemple toute l'instruction qu'il nous peut donner, entrons dans une profonde considération des conduites de Dieu sur elle , et adorons en cette Princesse le mystère de la prédestination et de la grâce. Vous savez que toute la vie chrétienne, que tout l'ouvrage de notre salut est une suite continuelle de miséricordes : mais le fidèle interprète du mystère de la grâce, je veux dire le grand Augustin, m'apprend cette véritable et solide théologie , que c'est dans la première grâce et dans la dernière , que la grâce se montre grâce; c'est-à-dire, que c'est dans la vocation qui nous prévient , et dans la persévérance finale qui nous couronne, que la bonté qui nous sauve parôît toute gratuite et toute pure. En effet, comme nous changeons deux fois d'état, en passant premièrement des ténèbres à la lumière, et ensuite de la lumière imparfaite de la foi à la lumière consommée de la gloire ; comme c'est la vocation qui nous inspire la foi, et que c'est la persévérance qui nous transmet à la gloire , il a plu à la divine bonté de se marquer elle-même au commencement de ces deux états , par une impression illustre et particulière ; afin que nous confessions que toute la vie du chrétien , et dans le temps qu'il espère , et dans le temps qu'il jouit , est un miracle de grâce. Que ces deux principaux momens de la grâce ont été bien marqués par les merveilles que Bieu a faites pour le salut éternel de Hejsuiette d'Angleterre î Pour la donner à l'Eglise, il a fallu renverser tout
DE HENRIETTE d' ANG LET E RR E. 3^9
un grand royaume. La grandeur de la maison d'où elle est sortie n'étoit pour elle qu'un engagement plus étroit dans le schisme de ses ancêtres : disons , des derniers de ses ancêtres, puisque tout ce qui les pre'cède, à remonter jusqu'aux premiers temps, est si pieux et si catholique. Mais si les lois de l'Etat s'opposent à son salut éternel , Dieu ébranlera tout l'Etat pour l'affranchir de ces lois. Il met les âmes à ce prix; il remue le ciel et la terre pour enfanter ses élus ; et comme rien ne lui est cher que ces enfans de sa dilectioîi éternelle, que ces membres inséparables de son Fils bien-aimé , rien ne lui coûte , pourvu qu'il les sauve. Notre Princesse est persécutée avant que de naître, délaissée aussitôt que mise au monde ; arrachée , en naissant , à la piété d'une mère catholique; captive, dès le berceau, des ennemis implacables de sa maison ; et;^ce qui étoit plus déplorable, captive des ennemis de l'Eglise, par conséquent destinée premièrement par sa glorieuse naissance , et ensuite par sa malheureuse captivité , à l'erreur et à l'hérésie. Mais le sceau de Dieu étoit sur elle. Elle pouvoit dire avec le prophète : « Mon M père et ma mère m'ont abandonnée ; mais le Sei- » gneur m'a reçue en sa protection (0 ». Délaissée de toute la terre dès ma naissance , « je fus comme » jetée entre les bras de sa providence paternelle , » et dès le ventre de ma mère il se déclara mon » Dieu (2) ». Ce fut à cette garde fidèle que la Reine
('} Pater meus et mater mea dereliquerunt me ; Dominus autem assumpsit me. Ps.xxvu 10.
(») In le projectus sum ex utero : de ventre matris me» Deus meus es tu. Ps. XXI. 1 1 .
36o oiiÀisoN funèehë
sa mère commit ce précieux de'pôt. Elle ne fut point trompée dans sa confiance. Deux ans après , un coup imprévu, et qui tenoit du miracle, délivra la Princesse des mains des rebelles. Malgré les tempêtes de l'océan , et les agitations encore plus violentes de la terre , Dieu la prenant sur ses ailes , comme l'aigle prend ses petits, la porta lui-même dans ce royaume ; lui-même la posa dans le sein de la Reine sa mère , ou plutôt dans le sein de l'Eglise catholique. L.\ elle apprit les maximes de la piété véritable, moins par les instructions qu'elle y recevoit, que par les exemples vivans de cette grande et religieuse Pveine. Elle a imité ses pieuses libéralités. Ses aumônes toujours abondantes se sont répandues principalement sur les catholiques d'Angleterre , dont elle a été la fidèle protectrice. Digne fille de saint Edouard ot de saint Louis, elle s'attacha du fond de son cœur à la foi de ces deux grands rois. Qui pourroit assez exprimer le zèle dont elle brûloit pour le rétablissement de cette foi dans le royaume d'Angleterre, où. l'on en conserve encore tant de précieux monumens ? Nous savons qu'elle n'eût pas craint d'exposer sa vie pour un si pieux dessein : et le ciel nous l'a ravie ! O Dieu ! que prépare ici votre éternelle providence? Me permettrez-vous, ô Seigneur ,id'envisager en tremblant vos saints et redoutables conseils? Est-ce que les temps de confusion ne sont pas encore accomplis? est-ce que le crime, qui fit céder vos vérités saintes à des passions malheureuses , est encore devant vos yeux , et que vous ne l'avez pas assez puni par un aveuglement de plus d'un siècle? Nous ravissez-vous Henriette, par ua
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effet du même jugement qui abre'gea les jours de la reine Marie, et son règne si favorable à l'Eglise? ou bien voulez - vous triompher seul ? et en nous ôtant les moyens dont nos désirs se flattoient , réservez-vous j dans les temps marqués par votre prédestination éternelle, de secrets retours à l'Etat et à la maison d'Angleterre? Quoi qu'il en soit, ô grand Dieu , recevez-en aujourd'hui les bienheureuses prémices en la personne de cette Princesse. Puisse toute sa maison et tout le royaume suivre l'exemple de sa foi ! Ce grand Roi , qui remplit de tant de vertus le trône de ses ancêtres , et fait louer tous les jours la divine main qui l'y a rétabli comme par miracle , n'improuvera pas notre zèle, si nous souhaitons devant Dieu que lui et tous ses peuples soient comme nous. Opto apud Deuniy.... non tantum te , sed etiani omnes,. ..jieri taies , qualis et ego surh (0. Ce souhait est fait pour les rois ; et saint Paul , étant dans les fers, le fit la première fois en faveur du roi Agrippa ; mais saint Paul en exceptoit ses liens , exceptis vinculis his : et nous, nous souhaitons principalement que l'Angleterre, trop libre dans sa croyance, trop licencieuse dans ses sentimens, soit enchaînée comme nous de ces bienheureux liens qui empêchent l'orgueil humain de s'égarer dans ses pensées, en le captivant sous l'autorité du Saint-Esprit et de l'Eglise. Après vous avoir exposé le premier effet de la grâce de Jésus-Christ en notre Princesse, il me reste. Messieurs , de vous faire considérer le dernier, qui couronnera tous les autres. C'est par cette dernière grâce que la mort change de nature pour les chré-
(0 Act. xxTj. ag.
tiens, puisqu'au lieu qu'elle sembloit être faite pour nous de'pouiller de tout, elle commence, comme dit l'apôtre (0, à nous revêtir, et nous assure éternellement la possession des biens véritables. Tant que nous sommes détenus dans cette demeure mortelle , nous vivons assujettis aux changemens , parce que , si vous me permettez de parler ainsi , c'est la loi du pays que nous habitons; et nous ne possédons aucun bien , même dans l'ordre de la grâce , que nous ne puissions perdre un moment après par la mutabilité naturelle de nos désirs. Mais aussitôt qu'on cesse pour nous de compter les heures , et de mesurer notre vie par les jours et par les années ; sortis des figures qui passent , et des ombres qui disparoissent , nous arrivons au règne de la vérité , oii nous sommes affranchis de la loi des changemens. Ainsi notre ame n'est plus en péril ; nos résolutions ne vacillent plus ; la mort, ou plutôt la grâce de la persévérance finale , a la force de les fixer : et de même que le testament de Jésus-Christ , par lequel il se donne à nous , est confirmé à jamais , suivant le droit des testamens et la doctrine de l'apôtre (2) , par la mort de ce divin testateur; ainsi la mort du fidèle fait que ce bienheureux testament, par lequel de notre côté nous nous donnons au Sauveur, devient irrévocable. Donc, Messieurs, si je vous fais voir encore une fois Madame aux prises avec la mort, n'appréhendez rien pour elle : quelque cruelle que la mort vous paroisse, elle ne doit servir à cette fois que pour accomplir l'œuvre de la grâce , et sceller en cette Princesse le conseil de son étemelle prédestination.
(>) //. Cor. V. 3. — C») Hebr. ix. i5.
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Voyons donc ce dernier combat; mais, encore un coup, affermissons-nous. Ne mêlons point de foiblesse a une si forte action, et ne de'shonorons point par nos larmes une si belle victoire. Voulez-vous voir combien la grâce , qui a fait triompher Madame , a e'té puissante ? voyez combien la mort a été terrible. Premièrement , elle a plus de prise sur une Princesse qui a tant à perdre. Que d'années elle va ravir à cette jeunesse ! que de joie elle enlève à cette fortune î que de gloire elle ôte à ce mérite ! D'ailleurs, peut -elle venir ou plus prompte ou plus cruelle ? C'est ramasser toutes ses forces, c'est unir tout ce qu'elle a de plus redoutable , que de joindre , comme elle fait , aux plus vives douleurs l'attaque la plus imprévue. Mais quoique, sans menacer et sans avertir, elle se fasse sentir toute entière dès le premier coup , elle trouve la Princesse prête. La grâce , plus active encore, l'a déjà mise en défense. Ni la gloire ni la jeunesse n'auront un soupir. Un regret immense de ses péchés ne lui permet pas de regretter autre chose. Elle demande le crucifix sur lequel elle avoit vu expirer la Reine sa belle-mère , comme pour y recueillir les impressions de constance et de piété , que cette ame vraiment chrétienne y avoit laissées avec les derniers soupirs. A la vue d'un si grand objet , n'attendez pas de cette Princesse des discours étudiés et magnifiques : une sainte simplicité fait ici toute la grandeur. Elle s'écrie : « O mon Dieu, pour- M quoi n'ai-je pas toujours mis en vous ma confiance »? Elle s'afflige, elle se rassure, elle confesse humblement, et avec tous les sentimens d'une profonde douleur, que de ce jour seulement elle commence à
364 on Al s ON FUNÈBRE
connoître Dieu; n'appelant pas le connoître, que de regarder encore tant soit peu le monde. Qu'elle nous parut au-dessus de ces lâches chrétiens qui s'imaginent avancer leur mort quand ils préparent leur confession ; qui ne reçoivent les saints sacremens que par force : dignes certes de recevoir pour leur jugement ce mystère de piété qu'ils ne reçoivent qu'avec répugnance. Madame appelle les prêtres plutôt que les médecins. Elle demande d'elle-même les sacremens de l'Eglise ; la Pénitence avec componction ; l'Eucharistie avec crainte , et puis avec confiance ; la sainte Onction des mourans avec ua pieux empressement. Bien loin d'en être effrayée , elle veut la recevoir avec connoissance : elle écoute l'explication de ces saintes cérémonies , de ces prières apostoliques, qui, par une espèce de charme divin, suspendent les douleurs les plus violentes , qui font oublier la mort ( je l'ai vu souvent ) à qui les écoute avec foi : elle les suit, elle s'y conforme; on lui voit paisiblement présenter son corps à cette huile sacrée, ou plutôt au sang de Jésus, qui coule si abondamment avec cette précieuse liqueur. Ne croyez pas que ses excessives et insupportables douleurs aient tant soit peu troublé sa grande ame. A.h ! je ne veux plus tant admirer les braves, ni les conquérans. Madame m'a fait connoître la vérité de cette parole du Sage CO : « Le patient vaut mieux que le fort; et n celui qui dompte son cœur, vaut mieux que celui » qui prend des villes ». Combien a-t-elle été maîtresse du sien ! Avec quelle tranquillité a-t-elle sa-
(») Melior est patiens viro forti; et tiui domiaatur anitao sao, expugnatore uxhiutn. P/oc xvi. 3^.
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tisfait à tous ses devoirs ! Rappelez en votre pensée ce qu'elle dit à Monsieur. Quelle force ! quelle tendresse ! O paroles qu'on voyoit sortir de l'abondance d'un cœur qui se sent au-dessus de tout ; paroles que la mort présente , et Dieu plus présent encore , ont consacrées; sincère production d'une ame, qui, tenant au ciel , ne doit plus rien à la ten e que la vérité : vous vivrez éternellement dans la mémoire des hommes , mais surtout vous vivrez éternellement dans le cœur de ce grand Prince. Madame ne peut plus résister aux larmes qu'elle lui voit répandre. Invincible par tout autre endroit , ici elle est contrainte de céder. Elle prie Monsieur de se retirer, parce qu elle ne veut plus sentir de tendresse que pour ce Dieu crucifié qui lui tend les bras. Alors qu'avons-nous vu ? qu'avons-nous ouï ? Elle se conformoit aux ordres de Dieu ; elle lui offroit ses souffrances en expiation de ses fautes ; elle professoit hautement la foi catholique , et la résurrection des morts , cette précieuse consolation des fidèles mourans. Elle excitoitle zèle de ceux qu'elle avoit appelés pour l'exciter elle-même , et ne vouloit point qu'ils cessassent un moment de l'entretenir des vérités chrétiennes. Elle souhaita mille fois d'être plongée . au sang de l'Agneau; c'étoit un nouveau langage que la grâce lui apprenoit. Nous ne voyions en elle, ni cette ostentation par laquelle on veut tromper les autres, ni ces émotions d'une ame alarmée par lesquelles on se trompe soi-même. Tout étoit simple , tout étoit solide , tout étoit tranquille ; tout partoit d'une ame soumise , et d'une source sanctifiée par le I Saint-Esprit.
306 OllAISODT FUNÈBRE
En cet état , Messieurs , qu'avions-nous à demander à Dieu pour cette Princesse, sinon qu'il raffermît dans le bien, et qu'il conservât en elle les dons de sa grâce? Ce grand Dieu nous exauçoit; mais souvent , dit saint Augustin (0 , en nous exauçant il trompe heureusement notre prévoyance. La Princesse est affermie dans le bien d'une manière plus haute que celle que nous entendions. Comme Dieu ne vouloit plus exposer aux illusions du monde les sentimens d'une piété si sincère, il a fait ce que dit le Sage W ; « il s'est hâté ». En effet, quelle diligence ! en neuf heures l'ouvrage est accompli. « Il » s'est hâté de la tirer du milieu des iniquités ». Voilà , dit le grand saint Ambroise (3) , la merveille de la mort dans les chrétiens : elle ne finit pas leur vie ; elle ne finit que leurs péchés , et les périls où ils sont exposés. Nous nous sommes plaints que la mort , ennemie des fruits que nous promettoit la Princesse , les a ravagés dans la fleur ; qu elle a effacé, pour ainsi dire , sous le pinceau même un tableau qui s'avançoit à la perfection avec une incroyable diligence, dont les premiers traits , dont le seul dessin montroit déjà tant de grandeur. Changeons maintenant de langage ; ne disons plus que la mort a tout d'un coup arrêté le cours de la plus belle vie du monde, et de l'histoire qui se commençoit le plus noblement : disons qu'elle a mis fin aux plus grands périls dont une ame chrétienne peut être as-
(») In Ep. Joan. Tract, vi , n. 7, 8 j tom. m , part, n , col. 866, 867, (*) Properavit educere de medio iniquitatum. Sap. iv. 14. {}) Finis factus est errons, quia culpa, non natura defecit. De hono rnortis, cap, ix, n. d6j tom, i, col. ^o5.
DE HENRIETTE d' AMGLETE R RE. 36^
saillie. Et pour ne point parler ici des tentations infinies qui attaquent à chaque pas la foiblesse humaine^ quel péril n'eût point trouvé cette Princesse dans sa propre gloire ? La gloire : qu'y a-t-il pour le chrétien de plus pernicieux et de plus mortel ? quel appât plus dangereux? quelle fumée plus capable de faire tourner les meilleures têtes ? Considérez la Princesse ; représentez-vous cet esprit , qui , répandu par tout son extérieur, en rendoit les grâces si vives : tout étoit esprit, tout étoit bonté. Affable à tous avec dignité , elle savoit estimer les uns sans fâcher les autres ; et quoique le mérite fût distingué, la foiblesse ne se sentoit pas dédaignée. Quand quelqu'un traitoit avec elle , il sembloit qu'elle eût oublié son rang pour ne se soutenir que par sa raison. On ne s'apercevoit presque pas qu'on parlât à une personne si élevée ; on sentoit seulement au fond de son cœur qu'on eût voulu lui rendre au centuple la grandeur dont elle se dépouilloit si obligeamment. Fidèle en ses paroles , incapable de déguisement , sûre à ses amis ; par la lumière et la droiture de son esprit, elle les mettoit à couvert des vains ombrages , et ne leur laissoit à craindre que leurs propres fautes. Très-reconnoissante des services, elle aimoit à prévenir les injures par sa bonté; vive à les sentir, facile à les pardonner. Que dirai-je de sa libéralité ? Elle donnoit non-seulement avec, joie, mais avec une hauteur d'ame qui marquoit tout ensemble et le mépris du don et l'estime de la personne. Tantôt par des paroles touchantes, tantôt même par son silence , elle relevoit ses présens; et cet art de donner agréablement , qu'elle avoit si bien pratiqué durant
368 OllAISON FUJVÈBRE
sa vie , l'a suivie , je le sais , jusqu'entre les bras de la mort. Avec tant de grandes et tant d'aimables qualite's, qui eût pu lui refuser son admiration? Mais avec son crédit , avec sa puissance , qui n'eût voulu s'attacher à elle? jN'alloit-elle pas gagner tous les cœurs? c'est-à-dire, la seule chose qu'ont à gagner ceux à qui la naissance et la fortune semblent tout donner : et si cette haute éle'vation est un précipice affreux pour les chrétiens , ne puis - je pas dire , Messieurs, pour me servir des paroles fortes du plus grave des historiens (0 , « qu'elle alloit être précipitée i) dans la gloire » ? Car quelle créature fut jamais plus propre à être l'idole du monde? Mais ces idoles que le monde adore , à combien de tentations délicates ne sont-elles pas exposées ? La gloire, il est vrai , les défend de quelques foiblesses ; mais la gloire les défend-elle de la gloire même? ne s'adorentelles pas secrètement? ne veulent-elles pas être adorées ? Que n'ont-elles pas à craindre de leur amourpropre ? et que se peut refuser la foiblesse humaine , pendant que le monde lui accorde tout ? N'est - ce pas là qu'on apprend à faire servir à l'ambition , à la grandeur, à la politique, et la vertu, et la religion , et le nom de Dieu ? La modération , que le monde affecte , n'étouffe pas les môuvemens de la vanité : elle ne sert qu'à les cacher ; et plus elle ménage le dehors, plus elle livre le cœur aux sentimens les plus délicats et les plus dangereux de la fausse gloire. On ne compte plus que soi-même; et on dit au fond de son cœur : « Je suis, et il n'y a que moi
CO Iq ipsam gloriam preeceps agebatur. Tacît. Agiic n. ^i.
» sur
DE HENRIETTE D*ANGLETERRE. 36g
» sur la terre (0 ». En cet état, Messieurs, la vie n'est-elle pas un péril ? la mort u'est-elle pas une grâce? Que ne doit-on pas craindre de ses vices, si les bonnes qualités sont si dangereuses? N'est-ce donc pas un bienfait de Dieu d'avoir abrégé les tentations avec les^jours de Madame ; de l'avoir arrachée à sa propre gloire , avant que cette gloire, par son excès, eût mis en hasard sa modération ? Qu'impoi^e que sa vie ait été si courte ? jamais ce qui doit (inif ne peut être long. Quand nous ne compterions point ses confessions plus exactes , ses entretiens de dévotion plus fréquens , son application plus forte à la piété dans les derniers temps de sa vie ; ce peu d'heures saintement passées parmi les plus rudes épreuves, et dans les sentimens les plus purs du christianisme , tiennent lieu toutes seules d'un âge accompli. Le temps a été court , je l'avoue ; mais l'opération de la grâce a été forte ; mais la fidélité de l'ame a été parfaite. C'est l'effet d'un art consommé de réduire en petit tout un grand ouvrage ; et la grâce, cette excellente ouvrière , se plaît quelquefois à renfermer en un jour la perfection d'une longue vie. Je sais que Dieu ne veut pas qu'on s'attende à de tels miracles ; mais si la témérité insensée des hommes abuse de ses bontés , son bras pour cela n'est pas raccourci , et sa main n'est pas alfoiblie. Je me confie pour Madami: en cette miséricorde , qu'elle a 61 sincèrement et si humblement réclamée. Il semble que Dieu ne lui ait conservé le jugement libre jusqu'au dernier soupir, qu'afin de faire durer les té-
CO Ego sum , et prxter me non est altéra, h, xhru. lo. BOSSUET. XVII. 24
inoignages de sa foi. Elle a aimé en mourant le Sauveur Jésus , les bras lui ont manqué plutôt que l'ardeur d'embrasser la croix ; j'ai vu sa main défaillante chercher encore en tombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres ce bienheureux signe de notre rédemption : n'est-ce pas mourir entre les bras et dans le baiser du Seigneur ? Ah ! nous pouvons achever ce saint sacrifice, pour le repos de Madame, avec une pieuse confiance. Ce Jésus en qui elle a espéré , dont elle a porté la croix en son corps par des douleurs si cruelles , lui donnera encore son sang dont elle est déjà toute teinte , toute pénétrée , par la participation à ses sacremens, et par la communion avec ses souffrances.
Mais en priant pour son ame, chrétiens, songeons à nous-mêmes. Qu'attendons-nous pour nous convertir? quelle dureté est semblable à la nôtre, si un accident si étrange , qui devroit nous pénétrer jusqu'au fond de l'ame, ne fait que nous étourdir pour quelques momens ? Attendons-nous que Dieu ressuscite des morts pour nous instruire? Il n'est point nécessaire que les morts reviennent, ni que quelqu'un sorte du tombeau : ce qui entre aujourd'hui dans le tombeau doit suffire pour nous convertir. Car si nous savons nous connoître, nous confessons , chrétiens , que les vérités de l'éternité sont assez bien établies ; nous n'avons rien que de foible à leur opposer ; c'est par passion, et non par raison, que nous osons les combattre. Si quelque chose les empêche de régner sur nous , ces saintes et salutaires vérités, c'est que le monde nous occupe j c'est que les sens nous enchantent j c'est que le pré-
DE HEWniETTE d' ANGLETE RUE. 3^ I
sent nous entraîne. Faut-il un autre spectacle pour nous de'tromper et des sens, et du présent, et du monde? La Providence divine pouvoit-elle nous mettre en vue, ni de plus près, ni plus fortement, la vanité des choses humaines? et si nos cœurs s'endurcissent après un avertissement si sensible , que lui reste-t-il autre chose, que de nous frapper nousmêmes sans miséricorde? Prévenons un coup si funeste ; et n'attendons pas toujours des miracles de la grâce.* Il n'est rien de plus odieux à la souveraine puissance , que de la vouloir forcer par des exemples, et de lui faire une loi de ses grâces et de ses faveurs. Qu'y a-t-il donc , chrétiens , qui puisse nous empêcher de recevoir, sans différer, ses inspirations? Quoi ! le charme de sentir est-il si fort que nous ne puissions rien prévoir? Les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur fortune, quand ils verront que dans un moment leur gloire passera à leur nom, leurs titres à leurs tombeaux, leurs biens à des ingrats, et leurs dignités peut-être à leurs envieux? Que si nous sommes assurés qu'il viendra un dernier jour où la mort nous forcera de confesser toutes nos erreurs , pourquoi ne pas mépriser par raison ce qu'il faudra un jour mépriser par force ? et quel est notre aveuglement, si toujours avançant vers notre fin , et plutôt mourans que vivans, nous attendons les derniers soupirs pour prendre les sentimens que la seule pensée de la mort nous devroit inspirer à tous les momens de notre vie ? Commencez aujourd'hui à mépriser les faveurs du monde ; et toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes, dans ces superbes palais à qui Madame
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donnoit un éclat que vos yeux recherchent encore j toutes les fois que, regardant cette grande place qu'elle remplissoit si bien , vous sentirez qu'elle y manque ; songez que cette gloire que vous admiriez faisoit son péril en cette vie , et que dans l'autre elle est devenue le sujet d'un examen rigoureux , où rien n'a été capable de la rassurer que cette sincère résignation qu'elle a eue aux ordres de Dieu , et les saintes humiliations de la pénitence.