XXX.I. 1 I
D*AWNE DE GON2AGTJE. 4^5
ne croyant pas assez honorer les libéralilés de ses ancêtres, si eJle ne les imitoit. On ne peut retenir ses larmes, quand on lui voit épancher son cœur sur de vieilles femmes qu'elle nourrissoit. Des yeux si délicats firent leurs délices de ces visages ridés , de ces membres courbés sous les ans. Ecoutez ce qu'elle en écrit au fidèle ministre de ses charités ; et dans un même discours , apprenez à goûter la simplicité et la charité chrétienne. «Je sui$ ravie, dit -elle, » que l'affaire de nos bonnes vieilles soit si avancée. » Achevons vite , au nom de notre Seigneur; ôtons » vitement cette bonne femme de l'étable où elle est, » et la mettons dans un de ces petits lits. » Quelle nouvelle vivacité succède à celle que le monde inspire ! Elle poursuit : « Dieu me donnera peut-être » de la santé, pour aller servir cette paralytique : » au moins je le ferai par mes soins , si les forces me » manquent ; et joignant mes maux aux siens , je les » offrirai plus hardiment à Dieu. Mandez -moi ce j> qu'il faut pour la nourriture et les ustensiles de » ces pauvres femmes ; peu à peu nous les mettrons » à leur aise ». Je me plais à répéter toutes ces paroles, malgré les oreilles délicates : elles effacent les discours les plus magnifiques, et je voudrois ne parler plus que ce langage. Dans les nécessités extraordinaires , sa charité faisoit de nouveaux efforts. Le rude hiver des années dernières acheva de la dépouiller de ce qui lui restoit de superflu; tout devint pauvre dans sa maison et sur sa personne : elle voyoit disparoître avec une joie sensible les restes des pompes du monde ; et l'aumône lui apprenoit à se retrancher tous les jours quelque chose
de nouveau. C'est en effet la vraie grâce de l'aumône, en soulageant les besoins des pauvres, de diminuer en nous d'autres besoins ; c'est-à-dire , ces besoins honteux qu'y fait la délicatesse, comme si la nature n'e'toit pas assez accable'e de nécessite's. Qu'attendez-vous, chrétiens, à vous convertir j et pourquoi de'sespérez-vous de votre salut? Vous voyez la perfection où s'élève l'ame pénitente, quand elle est fidèle à la grâce. Ne craignez ni la maladie , ni les dégoûts, ni les tentations, ni les peines les plus cruelles. Une personne si sensible et si délicate , qui ne pouvoit seulement entendre nommer les maux , a souffert douze ans entiers , et presque sans intervalle, ou les plus vives douleurs, ou des langueurs qui épuisoient le corps et l'esprit ; et cependant durant tout ce temps, et dans les tourmens inouis de sa dernière maladie, oîi ses maux s'augmentèrent jusques aux derniers excès , elle n'a eu à se repentir que d'avoir une seule fois souhaité une mort plus douce. Encore réprima-t-elle ce foible désir, en disant aussitôt après avec Jésus - Christ la prière du sacré mystère du Jardin : c'est ainsi qu'elle appeloit la prière de^ l'agonie de notre Sauveur : « O moa » Père , que votre volonté soit faite , et non pas la » mienne (0 ». Ses maladies lui ôtèrent la consolation qu'elle avoit tant désirée d'accomplir ses premiers desseins, et de pouvoir achever ses jours sous la discipline et dans l'habit de sainte Fare. Son cœur donné ou plutôt rendu à ce monastère , où elle avoit goûté les premières grâces, a témoigné son désir; et sa volonté a été aux yeux de Dieu ua
(>) Pater,.... non mca voluntas, sed tua fiât. Luc. \\\i. f^n.
d'akne de gonzague. 4^7
sacrifice parfait. C'eût été un soutien sensible à une ame comme la sienne d'accomplir de grands ouvrages pour le service de Dieu : mais elle est menée par une autre voie , par celle qui crucifie davantage ; qui, sans rien laisser entreprendre à un esprit courageux , le tient accablé et anéanti sous la rude loi de souffrir. Encore s'il eût plu à Dieu de lui conserver ce goût sensible de la piété, qu'il avoit renouvelé dans son cœur au commencement de sa pénitence : mais , non ; tout lui est ôté ; sans cesse elle est travaillée de peines insupportables. « O Sei- » gneur, disoit le saint homme Job (0, vous me » tourmentez d'une manière merveilleuse » ! C'est
k; que , sans parler ici de ses autres peines , il portoit
au fond de son cœur une vive et continuelle appréhension de déplaire à Dieu. Il voyoit d'un côté sa sainte justice , devant laquelle les anges ont peine à
È soutenir leur innocence. Il le voyoit avec ces yeux
éternellement ouverts observer toutes les démarches, compter tous les pas d'un pécheur (2), et « garder ses péchés comme sous le sceau » , pour les lui représenter au dernier jour ; Signasti quasi in sacciilo delicta mea (5). D'un autre côté, il ressentoit ce qu'il y a de corrompu dans le cœur de l'homme. « Je craignois, dit-il (4), toutes mes œuvres ». Que vois-je ? le péché ! le péché partout ! Et il s'écrioit jour et nuit : « O Seigneur , pourquoi n'otez- vous » pas mes péchés (5} » ? et que ne tranchez - vous
C'j Mirabililer me crucias. Job. x. i6.
(>) Gressuâ meos dinumerasti. Ibid. xiTi 16.
(3j Ibid. 1 7.
(4) Verebar omnia opéra mea. Ibid. ix. 28.
(5) Cur non toUls peccatam meum 5 et quare non aufers iniquitatem meam ? JOid. vu. 21.
une fois ces malheureux jours, où l'on ne fait que vous offenser , afin qu'il ne soit pas dit , « que je sois » contraire à la parole du Saint (0 »? Tel étoit le fond de ses peines ; et ce qui paroît de si violent dans ses discours, n'est que la délicatesse d'une conscience qui se redoute elle-même, ou l'excès d'un amour qui craint de déplaire. La Princese Palatine souffrit quelque chose de semblable. Quel supplice à une conscience timorée ! Elle croyoit voir partout dans ses actions un amour-propre déguisé en vertu. Plus elle étoit clairvoyante , plus elle étoit tourmentée. Ainsi Dieu l'humilioit par ce qui a coutume de nourrir l'orgueil , et lui faisoit un remède de la cause de son mal. Qui pourroit dire par quelles terreurs elle arrivoit aux délices de la sainte table? Mais elle ne perdoit pas la confiance. Enfin, ditelle, c'est ce qu'elle écrit au saint prêtre que Dieu lui avoit donné pour la soutenir dans ses peines : « Enfin je suis parvenue au divin banquet. Je m'é- » tois levée dès le matin pour être devant le jour » aux portes du Seigneur; mais lui seul sait les com- » bats qu'il a fallu rendre ». La matinée se passoit dans ce cruel exercice. « Mais à la fin, poursuit- » elle , malgré mes foiblesses je me suis comme » traînée moi - même aux pieds de notre Seigneur; » et j'ai connu qu'il falloit , puisque tout s'est fait en » moi par la force de la divine bonté, que je reçusse » encore avec une espèce de force ce dernier et sou- » verain bien ». Dieu lui découvroit dans ses peines l'ordre secret de sa justice sur ceux qui ont manqué de fidélité aux grâces de la pénitence. « Il n'appgr-
(') Et haec mihi sît consolatio, ut aOIigens me dolore, non par-» catj nec contradicam sermonibus Sancti. Job. vi. lo.
D*ANNE DE GONZÀGUE. 4^9
M tient pas, disoit-elle, aux esclaves fugitifs, qu'il » faut aller reprendre par force, et les ramener 3) comme malgré eux , de s'asseoir au festin avec les » enfans et les amis; et c'est assez qu'il leur soit » permis de venir recueillir à terre les miettes qui » tombent de la table de leurs seigneurs ». Ne vous étonnez pas , chrétiens , si je ne fais plus , foible orateur , que de répéter les paroles de la Princesse Palatine ; c'est que j'y ressens la manne cachée , et le goût des Ecritures divines, que ses peines et ses sentimens lui faisoient entendre. Malheur à moi , si dans cette chaire j'aime mieux me chercher moi' même que votre salut , et si je ne préfère à mes inventions , quand elles poun oient vous plaire , les expériences de cette Princesse, qui peuvent vous convertir ! Je n'ai regret qu'à ce que je laisse , et je ne puis vous taire ce qu'elle a écrit touchant les tentations d'incrédulité. « Il est bien croyable , di- M soit -elle, qu'un Dieu qui aime infiniment, en » donne des preuves proportionnées à l'infinité de » son amour , et à l'infinité de sa puissance : et ce » qui est propre à la toute -puissance d'un Dieu, » passe de bien loin la capacité de notre foible rai- » son. C'est , ajoute-t-elle , ce que je me dis à moi- » même, quand les démons tâchent d'étonner ma » foi; et depuis qu'il a plu à ©ieu de me mettre » dans le cœur » , remarquez ces belles paroles , « que son amour est la cause de tout ce que nous » croyons , cette réponse me persuade plus que » tous les livres ». C'est en effet l'abrégé de tous les saints livres , et de toute la doctrine chrétienne. Sortez , Parole éternelle , Fils unique du Dieu vi-
46o ORAISON FUNÈBRE
vant, sortez du bienheureux sein de votre PèreCO, et venez annoncer aux hommes le secret que vous y voyez. Il Ta fait, et durant trois ans il n'a cessé de nous dire le secret des conseils de Dieu. Mais tout ce qu'il en a dit est renfermé dans ce seul mot de son Evangile : « Dieu a tant aimé le monde, » qu'il lui a donné son Fils unique (2) ». Ne demandez plus ce qui a uni en Jésus-Christ le ciel et la terre , et la croix avec les grandeurs : « Dieu a » tant aimé le monde ». Est-il incroyable que Dieu aime , et que la bonté se communique ? Que ne fait pas entreprendre aux âmes courageuses l'amour de la gloire ; aux âmes les plus vulgaires l'amour des richesses ; à tous enfin , tout ce qui porte le nom d'amour ? Rien ne coûte , ni périls , ni travaux , ni peines : et voilà les prodiges dont l'homme est capable. Que si l'homme , qui n'est que foiblesse , tente l'impossible; Dieu, pour contenter son amour, n'exécutera-t-il rien d'extraordinaire? Disons donc, pour toute raison , dans tous les mystères : « Dieu » a tant aimé le monde ». C'est la doctrine du maître , et le disciple bien-aimé l'avoit bien comprise. De son temps un Cerinthe, un hérésiarque, ne vouloit pas croire qu'un Dieu eût pu se faire homme , et se faire la victime des pécheurs. Que lui répondit cet apôtre vierge , ce prophète du nouveau Testament, cet aigle, ce théologien par excellence; ce saint vieillard qui n'avoit de force que pour prêcher la charité, et pour dire : « Aimez-vous les uns
(')UnigemtusFiliusquiestinsinuPatris, ipse enarravit./oan.i. i8. (>) Sic Deus dilexit mundum , ul Filium suum unigeuitum daret. Ibid. iii. l6.
b'anne de GONZAGUE. 4^1
» les autres en notre Seigneur » ; que répondit-il à cet hérésiarque ? Quel symbole , quelle nouvelle confession de foi opposa- t-il à son hérésie naissante? Ecoutez, et admirez. « Nous croyons, dit-il (0, et » nous confessons l'amour que Dieu a pour nous » : Et nos credidimus charitati , quam habet Deus in nobis. C'est là toute la foi des chrétiens; t:'est la cause et l'abrégé de tout le symbole. C'est là que la Princesse Palatine a trouvé la résolution de ses anciens doutes. Dieu a aimé : c'est tout dire. S'il a fait , disoit-elle, de si grandes choses pour déclarer son amour dans l'Incarnation ; que n'aura-t-il pas fait , pour le consommer dans l'Eucharistie, pour se donner, non plus en général à la nature humaine, mais à chaque fidèle en particulier ? Croyons donc avec saint Jean en l'amour d'un Dieu : la foi nous paroîtra douce , en la prenant par un endroit si tendre. Mais n'y croyons pas à demi , à la manière des hérétiques, dont l'un en retranche une chose, et l'autre une autre; l'un le mystère de l'Incarnation , et l'autre celui de l'Eucharistie ; chacun ce qui lui déplaît : foibles esprits, ou plutôt cœurs étroits et entrailles resserrées (2) , que la foi et la charité n'ont pas assez dilatées pour comprendre toute l'étendue de l'amour d'un Dieu. Pour nous, croyons sans réserve, et prenons le remède entier , quoi qu'il en coûte à notre raison. Pourquoi veut-on que les prodiges coûtent tant à Dieu? Il n'y a plus qu'un seul prodige que j'annonce aujourd'hui au monde. O ciel , ô terre , étonnez-vous à ce prodige nouveau! C'est que, parmi
(i) /. Joan. IV. 1 6.
(1) Cor nosirum dilatatum est.... Angosliamim autem iu visceribus vesu-ù. //. Cor. yi. ii, la.
tant de témoignages de l'amour divin , il y ait tant d'incrédules et tant d'insensibles. N'en augmentez pas le nombre, qui va croissant tous les jours. N'alléguez plus votre malheureuse incrédulité, et ne laites pas une excuse de votre crime. Dieu a des remèdes pour vous guérir , et il ne reste qu'à les obtenir par des vœux coiitinuels. Il a su prendre la sainte Princesse dont nous parlons, par le moyen qu'il lui a plu ; il en a d'autres pour vous jusqu'à l'infini ; et vous n'avez rien à craindre , que de désespérer de ses bontés. Vous osez nommer vos ennuis, après les peines terribles où vous l'avez vue! Cependant, si quelquefois elle désiroit d'en être un peu soulagée , elle se le reprochoit à elle-même : « Je commence , » disoit-elle, à m'apercevoir que je cherche le pa- » radis terrestre à la suite de Jésus-Christ , au lieu 3) de chercher la montagne des Olives et le Calvaire , » par oii il est entré dans sa gloire ». Voilà ce qu'il lui servit de méditer l'Evangile nuit et jour, et de se nourrir de la parole de vie. C'est encore ce qui lui (it dire cette admirable parole : « Qu'elle aimoit M mieux vivre et mourir sans consolation que d'en » chercher hors de Dieu ». Elle a porté ces sentimens jusqu'à l'agonie; et prête à rendre l'ame, on entendit qu'elle disoit d'une voix mourante : « Je » m'en vais voir comment Dieu me traitera; mais » j'espère en ses miséricordes ». Cette parole de confiance emporta son ame sainte au séjour des justes. Arrêtons ici, chrétiens : et vous, Seigneur, imposez silence à cet indigne ministre , qui ne fait qu'aff'oiblir votre parole. Parlez dans les cœurs , prédicateur invisible, et faites que chacun se parle à soi-même. Parlez , mes Frères , parlez : je ne suis ici que pour
d'aIïWE de GONZAGtJE. 4^3
aider vos réflexio"ns. Elle viendra cette heure dernière : elle approche , nous y touchons , la voilà venue. Il faut dire avec Anne de Gokzagtte : Il n'y a plus ni Princesse , ni Palatine ; ces grands noms , dont on s'étourdit , ne subsistent plus. Il faut dire avec elle : Je m'en vais , je suis emporté par une force inévitable ; tout fuit , tout diminue , tout disparoît à mes yeux. Il ne reste plus à l'homme que le néant et le péché : pour tout fonds, le néant; pour toute acquisition , le péché. Le reste , qu'on croy oit tenir, échappe : semblable à de l'eau gelée, dont le vil cristal se fond entre les mains qui le serrent, et ne fait que les salir. Mais voici ce qui glacera le cœur , ce qui achèvera d'éteindre la voix , ce qui répandra la frayeur dans toutes les veines : « Je m'en vais voir comment Dieu me traitera » ; dans un moment , je serai entre ces mains , dont s^int Paul écrit en tremblant ; « Ne vous y trompez » pas , on ne se moque pas de Dieu (0 » : et encore, <f C'est une chose horrible de tomber entre les mains » du Dieu vivant (2) » : entre ces mains, oii tout est action , oii tout est vie ; rien ne s'affoiblit , ni se relâche, ni ne se ralentit jamais. Je m'en vais voir si ces mains toutes-puissantes me seront favorables ou rigoureuses ; si je serai éternellement , ou parmi leurs dons, ou sous leurs coups. Voilà ce qu'il faudra dire nécessairement avec notre Princesse. Mais pourrons - nous ajouter avec une conscience aussi tranquille : « J'espère en sa miséricorde » ? Car, qu'aurons -nous fait pour la fléchir? Quand
(') Nolile «rare; Deos non irridetur. Gai. vi. 7.
(>) Horreodum est inctders in œauus Dei viventis, Rth, x. 3i.
aurons-nous écouté « la voix de celui qui crie dans » le désert : Préparez les voies du Seigneur (0 « ? Comment? par la pénitence. Mais serons-nous fort contens d'une pénitence commencée à l'agonie , qui n'aura jamais été éprouvée, dont jamais on n'aura vu aucun fruit; d'une pénitence imparfaite, d'une pénitence nulle ; douteuse , si vous le voulez ; sans forces, sans réflexion, sans loisir pour en réparer les défauts ? N'en est-ce pas assez pour être pénétré de crainte jusque dans la moelle des os ? Pour celle dont nous parlons, ah ! mes Frères, toutes les vertus qu'elle a pratiquées se ramassent dans cette dernière parole, dans ce dernier acte de sa vie; la foi, le courage, l'abandon à Dieu, la crainte de ses jugemens, et cet amour plein de confiance, qui seul efface tous les péchés. Je ne m'étonne donc pas, si le saint pasteur qui l'assista dans sa dernière maladie, et qui recueillit ses derniers soupirs, pénétré de tant de vertus, les porta jusque dans la chaire, et ne put s'empêcher de les célébrer dans l'assemblée des fidèles. Siècle vainement subtil , où l'on veut pécher avec raison, où la foiblesse veut s'autoriser par des maximes, où tant d'ames insensées cherchent leur repos dans le naufrage de la foi , et ne font d'effort contre elles-mêmes que pour vaincre , au lieu de leurs passions, les remords de leur conscience : la Princesse Palatine t'est donnée « comme un signe et » un prodige » : in signum et in portentum (2). Tu la verras au dernier jour, comme je t'en ai menacé,
(•) Vox clamantis in deserto : Parate viam Domiui.... Facile ergo {ructus digaos pœniteutise. Luc. m. 4) ^• W Isai. Y m. 18.
confondre
d'anne de gonzague. 465
confondre ton impénitence et tes vaines excuses. Tu la verras se joindre à ces saintes filles , et à toute la troupe des saints : et qui pourra soutenir leurs redoutables clameurs ? Mais que sera - ce quand Jésus-Christ paroîtra lui-même à ces malheureux ; quand ils verront celui qu'ils auront percé, comme dit le Prophète (0 ; dont ils auront rouvert toutes les plaies; et qu'il leur dira d'une voix terrible : « Pourquoi me déchirez-vous par vos blasphèmes » , nation impie ? Me confîgitis , gens tota (2). Ou si vous ne le faisiez pas par vos paroles , pourquoi le faisiez-vous par vos œuvres ? Ou pourquoi avez-vous marché dans mes voies d'un pas incertain , comme si mon autorité étoit douteuse ? Race infidèle , me connoissez-vous à cette fois? Suis-je votre roi, suis-je votre juge, suis-je votre Dieu? Apprenez -le par votre supplice. Là commencera ce pleur éternel ; là ce grincement de dents (3) , qui n'aura jamais de fin. Pendant que les orgueilleux seront confondus , vous fidèles , « qui tremblez à sa parole (4) » , en quelque endroit que vous soyez de cet auditoire , peu connus des hommes et connus de Dieu, vous commencerez à lever la tête (5). Si, touchés des saints exemples que je vous propose, vous laissez attendrir vos cœurs-, si Dieu a béni le travail par lequel je
(*) Âspicient ad me quem confixerunt. Zach. xii. 10. (») Malach. m. 9.
(3) Ibi erit fletus et stridor dentium. Matlh, viii. 13.
(4) Ad quem autem respiciam , nisi ad pauperculum et contritum spiritu, et trementem sermones meos. .. Audite verbum Domini, qui tremitis ad verbum ejos. Jsai. lxti. a, 5.
(5. Respicite, et levate capiia vestra j quoaiam appropinquat redemptio vestra. Luc. xxi. a8.
BOSSUET. xvii. 3o
466 ORAISON TTNfeBRE, ctC.
tâche de vous enfanter en Jésus-Christ ; et que , trop indigne ministre de ses conseils , je n'y aie pas été moi - même un obstacle , vous bénirez la bonté divine, qui vous aura conduits à la pompe funèbre de cette pieuse Princesse, où vous aurez peut-être trouvé le commencement de la véritable vie.
Et vous, Prince, qui l'avez tant honorée pendant qu'elle étoit au monde ; qui , favorable interprète de ses moindres désirs , continuez votre protection et vos soins à tout ce qui lui fut cher; et qui lui donnez les dernières marques de piété avec tant de magnificence et tant de zèle : vous , Princesse , qui gémissez en lui rendant ce triste devoir, et qui avez espéré de la voir revivre dans ce discours , que vous dirai-je pour vous consoler ? Comment pourrai-je , Madame, arrêter ce torrent de larmes, que le temps ïi'a pas épuisé, que tant de justes sujets de joie n'ont pas tari ? Reconnoissez ici le monde ; reconnoissez ses maux toujours plus réels que ses biens, et ses douleurs par conséquent plus vives et plus pénétrantes que ses joies. Vous avez perdu ces heureux momens où vous jouissiez des tendresses d'une mère, qui n'eut jamais son égale ; vous avez perdu cette source inépuisable de sages conseils ; vous avez perdu ces consolations, qui , par un charme secret, faisoient oublier les maux dont la vie humaine n'est jamais exempte. Mais il vous reste ce qu'il y a de plus précieux ; l'espérance de la rejoindre dans le jour de l'éternité, et en attendant, sur la terre, le souvenir de ses instructions , l'image de ses vertus , et les exemples de sa vie.
SE KESSIRE
CHEVAtlER,
CHANCELIER DE FRANCE
Prononcée dans l'église paroissiale de Saint -Gervais, où il est inhumé, le 25 janvier 1686.
NOTICE
CHANCELIER DE FRANCE
Michel leTellier, fils de Michel, seigneur de Châville, près Meudon, et conseiller à la Cour des Aides, naquit en i6o3, et entra de bonne heure dans la carrière de la magistrature. Il fut pourvu d'une charge de conseiller au grand conseil, n'étant encore âgé que de vingtun ans, et s'y fit remarquer par beaucoup d'intégrité et d'application au travail. Il quitta cette charge en i63i pour exercer celle de procureur du Roi au Châtelet. En 1639 il fut fait maître des requêtes; et un an après nommé intendant de l'armée de Piémont. Dans l'intervalle de ces deux dernières promotions, le cardinal Mazarinl'avoit choisi pour accompagner le chancelier Séguier qu'on euvoyoit en Normandie ramener à la soumission les révoltés de cette province. Le Chancelier avoit à sa disposition des forces imposantes, le Tellier et lui furent assez heureux et assez habiles pour pouvoir s'en passer. Enfin, le cardinal Mazarin le proposa au Roi pour remplir la charge de secrétaire d'Etat, vacante par la démission volontaire de M. Desnoyers; et le Tellier commença dès -lors à faire les fonctions de cette charge , dont il n'eut néanmoins le titre qu'après la mort de son prédécesseur.
Ce fut principalement sous la régence d'Anne d'Autriche, et pendant la minorité de Louis XIV, que Michel le Tellier signala son zèle pour l'autorité royale , et fit preuve à la fois de fermeté et de prudence dans les circonstances critiques où l'ou se trouvoit alors. Il eut la plus
NOTICE SUR MICHliL LE TELLIER. 4^9
grande part au traité de Ruel , qui parut d'abord ramener le calme; et ce fut à lui que la Reine re'gente et le cardinal donnèrent leur confiance pendant les troubles qui suivirent de près ce traité.
Quand, en i65i, le cardinal Mazarin se vit obligé de céder à l'orage, et de s'éloigner de la Cour, le Tellier crut devoir suivre son exemple ; mais il ne tarda pas à être rappelé , et le fut même avant le retour du cardinal ; et quand celui-ci fut forcé de nouveau de quitter la Cour, et de sortir même du royaume, tout le poids du ministère retomba alors sur Michel le Tellier , qui demeura constamment auprès de la Reine régente et da^eune Roi.
Le Roi enfin étant rentré dans Paris, et le cardinal Mazarin étant revenu à la Cour avec plus d'autorité que jamais, le Tellier fut, pour récompense de ses services, revêtu de la charge de trésorier des ordres du Roi ; et en 1654 il obtint, pour le marquis de Louvois son fils, la survivance de sa charge de secrétaire d'Etat , ce qui étoit alors une grâce fort singulière. Lorsqu'en lôSg le cardinal Mazarin partit pour aller négocier la paix avec l'Espagne , et le mariage du Roi avec l'infante Marie -Thérèse, il laissa Michel le Tellier auprès du Roi, pour dresser les dépêches et instructions qu'il attendoit de la Cour ; et c'est à lui qu'il adressoil la relation de ses conférences avec le ministre d'Espagne.
Le cardinal mourut en 1661 ; et Louîà XIV s'étant mis dès-lors à la tête des affaires, ne cessa pas d'accorder toute sa confiance à Michel le Tellier , qui continua ses fonctions de secrétaire d'Etat jusqu'en l'année 1666, qu'il obtint la permission d'en remettre les fonctions et le titre à son fils le marquis de Louvois; mais il n*en conserva pas moins la qualité de ministre, et comme tel ne manqua jamais d'assister régulièrement au conseil. En 1677, le Roi lui donna une nouvelle preuve de sa confiance et de son estime, en l'élevant, après la mort de M. d'Aligre, à la dignité de chancelier et garde des sceaux de France. Il
47® NOTICE Sun MICHEL LE TELLIEll.
avoit alors soixante -quatorze ans; et dans une place si e'minente , et dont les fonctions etoient si étendues , si multipliées , il montra beaucoup de vigueur d'esprit, d'activité et d'application. Il recommandoit souvent à sa famille et à ses amis de l'avertir, dès qu'on apercevroit en ]ui le moindre affoiblissement de tête, pour que ses infirmités naturelles ne devinssent pas préjudiciables au bien public. Mais il n'eut pas besoin de cet avertissement; il mourut en i685, encore en possession de sa charge; et jusqu'à ses derniers momens, où il souffrit des douleurs aiguës , et où Bossuet l'assista , il montra , avec toutes les dispositions d'un chrétien résigné, une fermeté d'ame , une constance à souffrir ses maux, et une force de tête vraiment admirables.
Il avoit été de tout temps fort zélé pour les intérêts de l'Eglise, et pour la propagation de la foi catholique. En 1681 , le Roi convoqua une assemblée générale du clergé, pour terminer l'affaire de la Régale, qui^ depuis quelques années, divisoit la Cour de France et celle de Rome. Le Tellier , alors chancelier , eut beaucoup de part aux délibérations de cette assemblée, et à la rédaction des quatre fameux articles qu'elle dressa. Il ne contribua pas peu aussi à la révocation de l'Edit de Nantes ; et en scellant cette mémorable déclaration, qu'il regardoit comme un des plus grands et des plus glorieux événemens du règne de Louis XIV, il dit en pleurant de joie, qu'après ce tjiomphe de la foi, qui mettoit le comble à ses souhaits les plus ardens, il mourroit en paix et sans . regret.
Voyez X Histoire de Bossuet j tom. m, liv. viii, n. m.
CHANCELIER DE FRANCE
Posside sapientiam , acquire prudentiam ; arripe illam , et exaltabit te : glorificaberis ab ea, cùm eam fueris amplexatus.
JPossédez la sagesse, et acquérez la prudence : si vous la cherchez avec ardeur, elle vous élèvera; et vous remplira de gloire f quand vous l'aurez embrassée. Prov. IV. 7, 8.
Messeigneurs (*),
Jcjn louant l'homme incomparable dont cette illustre assemblée célèbre les funérailles et honore les vertus , je louerai la sagesse même : et la sagesse que je dois louer dans ce discours, n'est pas celle qui élève les hommes et qui agrandit les maisons ; ni celle qui gouverne les empires , qui règle la paix et la guerre , et enfin qui dicte les lois, et qui dispense les grâces. Car encore que ce grand ministre , choisi par la di-
i*) A Messcigneurs les Evêcjues qui étaient présens en habit.
■vine Providence pour présider aux conseils du plus sage de tous les rois, ait été le digne instrument , des desseins les mieux concertés que l'Europe ait jamais vus ; encore que la sagesse, après l'avoir gouverné dès son enfance , l'ait porté aux plus grands honneurs, et au comble des félicités humaines : sa fin nous a fait paroître que ce n'étoit pas pour ces avantages qu'il en écoutoit les conseils. Ce que nous lui avons vu quitter sans peine, n'étoit pas l'objet de son amour. Il a connu la sagesse que le monde ne connoît pas : cette sagesse « qui vient d'en haut, a qui descend du Père des lumières (0 », et qui fait marcher les hommes dans les sentiers de la justice. C'est elle dont la prévoyance s'étend aux siècles futurs, et enferme dans ses desseins l'éternité toute entière. Touché de ses immortels et invisibles attraits, il Ta recherchée avec ardeur, selon le précepte du Sage. « La sagesse vous élèvera, dit Salomon, et M vous donnera de la gloire quand vous l'aurez em- » brassée ». Mais ce sera une gloire que le sens humain ne peut comprendre. Comme ce sage et puissant ministre aspiroit à cette gloire, il l'a préférée à celle dont il se voyoit environné sur la terre. C'est pourquoi sa modération l'a toujours mis au-dessus de sa fortune. Incapable d'être ébloui des grandeurs humaines , comme il y paroît sans ostentation , il y est vu sans envie : et nous remarquons dans sa conduite ces trois caractères de la véritable sagesse ; qu'élevé sans empressement aux premiers honneurs, il a vécu aussi modeste que grand ; que dans ses importans emplois, soit qu'il nous paroisse, comme
(0 Sapienlia desursum descendcns. Jac. m. i5.
DE MICHEL LE TELLIEll. 47 3
chancelier, charge de la principale administration de la justice, ou que nous le considérions dans les autres occupations d'un long ministère, supérieur à ses intérêts , il n'a regardé que le bien public ; et qu'enfin , dans une heureuse vieillesse , prêt à rendre avec sa grande ame le sacré dépôt de l'autorité si bien confié à ses soins, il a vu disparoître toute sa grandeur avec sa vie sans qu'il lui en ait coûté un seul soupir : tant il avoit mis en lieu haut et inaccessible à la mort son cœur et ses espérances. De sorte qu'il nous paroît , selon la promesse du Sage , dans « une gloire immortelle » , pour s'être soumis aux lois de la véritable sagesse, et pour avoir fait céder à la modestie l'éclat ambitieux des grandeurs humaines, l'intérêt particulier à l'amour du bien public, et la vie même au désir des biens éternels. C'est la gloire qu'a remportée très-haut et puissant seigneur Messire Michel le Tellier , Chevalier ,
CHANCt:HER DE FrANCE.
Le grand cardinal de Richelieu achevoit son glorieux ministère , et finissoit tout ensemble une vie pleine de merveilles. Sous sa ferme et prévoyante conduite , la puissance d'Autriche cessoit d'être redoutée ; et la France , sortie enfin des guerres civiles , commençoit à donner le branle aux affaires de l'Europe. On avoit une attention particulière à celles d'Italie , et sans parler des autres raisons , Louis XIII, de glorieuse et triomphante mémoire j devoit sa protection à la duchesse deSavoyesasœur, et à ses enfans. Jules Mazarin , dont le nom devoit être si grand dans notre histoire, employé par la
Cour de Rome en diverses négociations , sVtoit donné à la France ; et propre par son génie et par ses correspondances à ménager les esprits de sa nation , il avoit fait prendre un cours si heureux aux conseils du cardinal de Richelieu , que ce ministre se crut obligé de l'élever à la pourpre. Par-là il sembla montrer son successeur à la France ; et le cardinal Mazarin s'avançoit secrètement à la première place. En ces temps, Michel le Telliee, encore maître des requêtes , étoit intendant de justice en Piémont. Mazarin, que ses négociations attiroient souvent à Turin , fut ravi d'y trouver un homme d'une si grande capacité , et d'une conduite si sûre , dans les affaires : car les ordres de la Cour obligeoient l'ambassadeur à concerter toutes choses avec l'intendant , à qui la divine Providence faisoit faire ce léger apprentissage des affaires d'Etat. Il ne falloit qu'en ouvrir l'entrée à un génie si perçant, pour l'introduire bien avant dans les secrets de la politique. Mais son esprit modéré ne se perdoit pas dans ces vastes pense.es ; et renfermé , à l'exemple de ses pères , dans les modestes emplois de la robe , il ne jetoit pas seulement les yeux sur les engagemens éclatans , mais périlleux , de la Cour. Ce n'est pas qu'il ne parût toujours supérieur à ses emplois. Dès sa pi-emière jeunesse tout cédoit aux lumières de son esprit , aussi pénétrant et aussi net qu'il étoit grave et sérieux. Poussé par ses amis , il avoit passé du grand conseil , sage compagnie oh sa réputation vit encore , à l'importante charge de procureur du Roi. Cette grande ville se souvient de l'avoir vu, quoique jeune, avec toutes les qualités d'un grand magistrat.
©pposé non-seulement aux brigues et aux partialités qui corrompent l'intégrité de la justice , et aux préventions qui en obscurcissent les lumières, mais encore aux voies irrégulières et extraordinaires où elle perd avec sa constance la véritable autorité de ses jugemens. On y vit enfin tout l'esprit et les maximes d'un juge , qui, attaclié à la règle, ne porte pas dans le tribunal ses propres pensées , ni des adoucisseraens ou des rigueurs arbitraires; et qui veut que les lois gouvernent , et non pas les hommes. Telle est l'idée qu'il avoit de la magistrature. 11 apporta ce même esprit dans le conseil, oti l'autorité du prince, qu'on y exerce avec un pouvoir plus absolu, semble ouvrir un champ plus libre à la justice ; et toujours semblable à lui-même , il y suivit dès-lors la même règle qu'il y a établie depuis quand il en a été le chef.
Et certainement , Messieurs , je puis dire avec confiance, que l'amour de la justice étoit comme né avec ce grave magistrat, et qu'il croissoit avec lui dès son enfance. C'est aussi de cette heureuse naissance que sa modestie se fit un rempart contre les louanges qu'on donnoit à son intégrité; et l'amour qu'il avoit pour la justice ne lui parut pas mériter le nom de vertu, parce qu'il le portoit, disoit-il, en quelque manière dans le sang. Mais Dieu, qui l'avoit prédestiné à être un exemple de justice dans un si beau règne, et dans la première charge d'un si grand royaume , lui avoit fait regarder le devoir de juge , où il étoit appelé, comme le moyen particulier qu'il lui donnoit pour accomplir l'œuvre de son salut. C'étoitla sainte pensée qu'il avoit toujours
dans le cœur ; c'étoit la belle parole qu'il avoit toU' jours à la bouche ; et par-là il faisoit assez connoître combien il avoit pris le goût véritable de la piété chrétienne. Saint Paul ea a mis l'exercice , non pas dans ces pratiques particulières que chacun se fait à son gré , plus attaché à ces lois qu'à celles de Dieu ; mais à se sanctifier dans son état , et « chacun dans » les emplois de sa vocation a : Unusquisque in qua vocatione vocatus est ('). Mais si, selon la doctrine de ce grand apôtre , on trouve la sainteté dans les emplois les plus bas , et qu'un esclave s'élève à la perfection dans le service d'un maître mortel, pourvu qu'il y sache regarder l'ordre de Dieu ; à quelle perfection l'ame chrétienne ne peut-elle pas aspirer dans l'auguste et saint ministère de la justice, puisque , selon l'Ecriture , « l'on y exerce le jugement , » non des hommes, mais du Seigneur même (2) »? Ouvrez les yeux, chrétiens; contemplez ces augustes tribunaux où la justice rend ses oracles : vous y verrez avec David , « les dieux de la terre, qui meurent » à la vérité comme des hommes P) » , mais qui cependant doivent juger comme des dieux , sans crainte , sans passion , sans intérêt ; le Dieu des dieux à leur tête, comme le chante ce grand Roi d'un ton si sublime dans ce divin Psaume : « Dieu » assiste , dit-il (4) , à l'assemblée des dieux , et au
(0 1. Cor. VII. 30.
(") Non enim hominis exercetis jadicium j sed Domini. //. Parai. XIX. 6.
(3) Ego dixi : Dii estîs ;.... vos autem sicut homines moriemini. Ps. ixxxi. 6, 7.
(4) Deus stetit in synagoga deorum : in medio autcm deos dijudicftt lèià. I.
» milieu il juge les dieux ». O juges, quelle majesté' de vos séances ! quel président de vos assemblées ! mais aussi quel censeur de vos jugemens ! Sous ces yeux redoutables , notre sage magistrat écoutoit également le riche et le pauvre ; d'autant plus pur et d'autant plus ferme dans l'administration de la justice, que sans porter ses regards sur les hautes places , dont tout le monde le jugeoit digne , il mettoit son élévation comme son étude à se rendre parfait dans son état. Non , non , ne le croyez pas, que la justice habite jamais dans les âmes où l'ambition domine. Toute ame inquiète et ambitieuse est incapable de règle. L'ambition a fait trouver ces dangereux expédiens , où, semblable à un sépulcre blanchi, un juge artificieux ne garde que les apparences de la justice. Ne parlons pas des corruptions qu'on a honte d'avoir à se reprocher. Parlons de la lâcheté ou de la licence d'une justice arbitraire, qui sans règle et sans maxime se tourne au gré de l'ami puissant. Parlons de la complaisance , qui ne veut jamais ni trouver le fil, ni arrêter le progrès d'une procédure malicieuse. Que dirai-je du dangereux artifice qui fait prononcer à la justice , comme autrefois aux démons, des oracles ambigus et captieux ? Que dirai - je des difficultés qu*on suscite dans l'exécution , lorsqu'on n'a pu refuser la justice à un droit trop clair? « La loi est déchirée, comme » disoit le prophète (») , et le jugement n'arrive » jamais à sa perfection ». Non pervenit usque ad Jinem judicium. Lorsque le juge veut s'agrandir, et qu'il change en une souplesse de cour le rigide et
(») Uabac. 1. 4-
478 ORAISOW PtJNÈBRE
inexorable ministère de la justice, il fait naufrage contre ces écueils. On ne voit dans ses jugemens qu'une justice imparfaite; semblable, je ne craindrai pas de le dire , à la justice de Pilate : justice qui fait semblant d'être vigoureuse à cause qu'elle résiste aux tentations médiocres, et peut-être aux clameurs d'un peuple irrité ; mais qui tombe et disparoît tout-à-coup , lorsqu'on allègue, sans ordre même et mal-à-propos , le nom de César. Que dis-je le nom de César ? Ces âmes prostituées à l'ambition ne se mettent pas à si haut prix : tout ce qui parle, tout ce qui approche , ou les gagne , ou les intimide , et la justice se retire d'avec elles. Que si elle s'est construit un sanctuaire éternel et incorruptible dans le cœur du sage Michel le Tellier , c'est que , libre des empressemens de l'ambition , il se voit élevé aux plus grandes places, non par ses propres efforts, mais par la douce impulsion d'un vent favorable; ou plutôt, comme l'événement l'a justifié, par un choix particulier de la divine Providence. Le cardinal de Richelieu étoit mort, peu regretté de son maître qui craignit de lui devoir trop. Le gouvernement passé fut odieux : ainsi , de tous les ministres , le cardinal Mazarin, plus nécessaire et plus important, fut le seul dont le crédit se soutint ; et le secrétaire d'Etat chargé des ordres de la guerre, ou rebuté d'un traitement qui ne répondoit pas à son attente, ou déçu par la douceur apparente du repos qu'il crut trouver dans la solitude , ou flatté d'une secrète espérance de se voir plus avantageusement rappelé par la nécessité de ses services , ou agité de ces je ne sais quelles inquiétudes dont les hommes ne savent
pas se rendre raison à eux-mêmes, se résolut toùt-àcoup à quitter cette grande charge. Le temps étoit arrive' que notre sage ministre devoit être montré à son prince et à sa patrie. Son mérite le fit chercher à Turin sans qu'il y pensât. Le cardinal Mazarin , plus heureux , comme vous verrez , de l'avoir trouvé, qu'il ne le conçut alors, rappela au Roi ses agréables services; et le rapide moment d'une conjoncture imprévue , loin de donner lieu aux sollicitations, n'en laissa pas même aux désirs. Louis XIII rendit au ciel son ame juste et pieuse ; et il parut que notre ministre étoit réservé au Roi son fils. Tel étoit l'ordre de la Providence, et je vois ici quelque chose de ce qu'on lit dans Isaïe. La sentence partit d'en haut , et il fut dit à Sobna , chargé d'un ministère principal : « Je t'ôterai de ton poste , et je » te déposerai de ton ministère » : Expeîlam te de stations tua, et de ministerio tuo deponam te, « En ce temps j'appellerai mon serviteur Eliakim , » et je le revêtirai de ta puissance (0 ». Mais un plus grand honneur lui est destiné : le temps viendra , que, par l'administration de la justice, « il sera le » père des habitans de Jérusalem et de la maison » de Juda » : Erit pater habitantibus Jérusalem. « La clef de la maison de David , c'est-à-dire, de la » maison régnante , sera attachée à ses épaules : il » ouvrira , et personne ne pourra fermer : il fer- » mera, et personne ne pourra ouvrir ip) » : il
(■) Et erit in die illa : Tocabo servum meum Eliacim filiam Eelciaej et induam illum tunicà taàj.... et potestatem tuam dabo in manu ejus. Jsai.xxii. 19, so, 21.
(>) Et dabo clavem domùs David super humerum ejus : et aperict^
48o ORAISON FUNÈBRE
aura la souveraine dispensation de la justice et des grâces.
Parmi ces glorieux emplois , notre ministre a fait voir à toute la France , que sa modération durant quarante ansétoit le fruit d'une sagesse consommée. Dans les fortunes médiocres , l'ambition encore tremblante se tient si cachée qu'à peine se connoîtelle elle-même. Lorsqu'on se voit tout d'un coup élevé aux places les plus importantes, et que je ne sais quoi nous dit dans le cœur, qu'on mérite d'autant plus de si grands honneurs, qu'ils sont venus à nous comme d'eux-mêmes, on ne se possède plus; et si vous me permettez de vous dire une pensée de saint Chrysostôme , c'est aux hommes vulgaires un trop grand effort, que celui de se refuser à cette éclatante beauté qui se donne à eux. Mais notre sage ministre ne s'y laissa pas emporter. Quel autre parut d'abord plus capable des grandes affaires ? Qui connoissoit mieux les hommes et les temps ? Qui prévoyoit de plus loin , et qui donnoit des moyens plus sûrs pour éviter les inconvéniens dont les grandes entreprises sont environnées? Mais dans une si haute capacité et dans une si belle réputation , qui jamais a remarqué ou sur son visage un air dédaigneux, ou la moindre vanité dans ses paroles ? Toujours libre dans la conversation, toujours grave dans les affaires, et toujours aussi modéré que fort et insinuant dans ses discours , il prenoit sur les esprits un ascendant que la seule raison lui donnoit. On voyoit et dans sa maison et dans sa conduite , avec des mœurs
et non erit qui claudat; et claudet, et non erit qui aperiat. Isai. xxu. ai, 22.
sans
DE MICHEL LE TELLIÊR. 4^ t
sans réproche , tout également éloigné des extrémités, tout enfin mesuré par la sagesse. S'il sut soutenir le poids des affaires , il sut aussi les quitter , et reprendre son premier repos. Poussé par la cabale, Châville le vit tranquille durant plusieurs mois , au milieu de l'agitation de toute la France. La Cour le rappelle en vain : il persiste dans sa paisible retraite , tant que l'état des affaires le put souffrir, encore qu'il n'ignorât pas ce qu'on machinoit contre lui durant son absence ; et il ne parut pas moins grand, en demeurant sans action , qu'il l'avoit paru en se soutenant au milieu des mouvemens les plus hasardeux. Mais, dans le plus grand calme de l'Etat, aussitôt qu'il lui fut permis de se reposer des occupations de sa charge sur un fils qu'il n'eût jamais donné au Roi, s'il ne l'eût senti capable de le bien servir; après qu'il eut reconnu que le nouveau secrétaire d'Etat savoit, avec une ferme et continuelle action, suivre les desseins et exécuter les ordres d'un maître si entendu dans l'art de la guerre : ni la hauteur des entreprises ne surpassoit sa capacité , ni les soins infinis de l'exécution n'étoient au-dessus de sa vigilance; tout étoit prêt aux lieux destinés; l'ennemi également menacé dans toutes ses places; les troupes aussi vigoureuses que disciplinées n'attendoient que les derniers ordres du grand capitaine , et l'ardeur que ses yeux inspirent; tout tombe sous ses coups, et il se voit l'arbitre du monde : alors le zélé ministre , dans une entière vigueur d'esprit et de corps , crut qu'il pouvoit se permettre une vie plus douce. L'épreuve en est hasardeuse pour un homme d'Etat; et la retraite presque toujours a trompé ceux qu'elle Bossu ET. xvii. 3t
flattoit de l'espérance du repos. Celui-ci fut d'un caractère plus ferme. Les conseils où il assistoit lui laissoient presque tout son temps , et après cette grande foule d'hommes et d'affaires qui l'environnoit, il s'étoit lui-même réduit à une espèce d'oisiveté et de solitude : mais il la sut soutenir. Les heures qu'il avoit libres furent remplies de bonnes lectures , et ce qui passe toutes les lectures, de sérieuses réflexions sur les erreurs de la vie humaine , et sur les vains travaux des politiques, dont il avoit tant d'expérience. L'éternité se présentoit à ses yeux, comme le digne objet du cœur de l'homme. Parmi ces sages pensées, et renfermé dans un doux commerce avec ses amis aussi modestes que lui, car il savoit les choisir de ce caractère, et il leur apprenoit à le conserver dans les emplois les plus importans et de la plus haute confiance , il goûtoit un véritable repos dans la maison de ses pères , qu'il avoit accommodée peu à peu à sa fortune présente, sans lui faire perdre les traces de l'ancienne simplicité, jouissant, en sujet fidèle, des prospérités de l'Etat et de la gloire de son maître. La charge de chancelier vaqua, et toute la France la destinoit à un ministre si zélé pour la justice. Mais, comme dit le Sage (0: « autant que » le ciel s'élève, et que la terre s'incline au-dessous » de lui , autant le cœur des rois est impénétrable ». Enfin le moment du Prince n'étoit pas encore arrivé; et le tranquille ministre, qui counoissoit les dangereuses jalousies des cours, et les sages tempéramens des conseils des rois , sut encore lever les yeux vers
('} Cœlum sursum, et terra deorsum : et cor rcgum inscrutabile. Prov. XXV. 3.
la divine Providence, dont les décrets éternels rè-glent tous ces mouvemens. Lorsqu'après de longues années il se vit élevé à cette grande charge , encore qu'elle reçût un nouvel éclat en sa personne, où elle étoit jointe à la confiance du Prince ; sans s'en laisser éblouir , le modeste ministre disoit seulement que le Roi , pour couronner plutôt la longueur que Futilité de ses services, vouloit donner un titre à son tombeau, et un ornement à sa famille. Tout le reste de sa conduite répondit à de si beaux commencemens. Notre siècle , qui n'avoit point vu de chancelier si autorisé, vit en celui-ci autant de modération et de douceur, que de dignité et de force; pendant qu'il ne cessoit de se regarder comme devant bientôt rendre compte à Dieu d'une si grande administration. Ses fréquentes maladies le mirent souvent aux prises avec la mort : exercé par tant de combats, il en sortoit toujours plus fort et plus résigné à la volonté divine. La pensée de la mort ne rendit pas sa vieillesse moins tranquille ni moins agréable. Dans la même vivacité, on lui vit faire seulement de plus graves réflexions sur la caducité de son âge, et sur le désordre extrême que causeroit dans l'Etat une si grande autorité dans des mains trop foibles. Ce qu'il avoit vu arriver à tant de sages vieillards, qui sembloient n'être plus rien que leur ombre propre , le rendoit continuellement attentif à lui-même. Souvent il se disoit en son cœur , que le plus malheureux effet de cette foiblesse de l'âge, étoit de se cacher à ses propres yeux; de sorte que tout-à-coup on se trouve plongé dans l'abîme , sans avoir pu remarquer le fatal moment dun insensible déclin : et il
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conjuroit ses enfans, par toute la tendresse (Ju'il avoit pour eux, et par toute leur reconnoissance , qui faisoit sa consolation dans ce court reste de vie , de l'avertir de bonne heure, quand ils verroient sa mémoire vaciller ou son jugement s'affoiblir, afin, que, par un reste de force, il pût garantir le public et sa propre conscience des maux dont les menaçoit l'infirmité de son âge. Et lors même qu'il sentoit son esprit entier , il prononçoit la même sentence , si le corps abattu n'y répondoit pas ; car c'étoit la résolution qu'il avoit prise dans sa dernière maladie : iet plutôt que de voir languir les affaires avec lui, si ses forces ne lui revenoient, il se condamnoit, en rendant les sceaux , à rentrer dans la vie privée, dont aussi jamais il n'avoit perdu le goût; au hasard de s'ensevelir tout vivant, et de vivre peut-être assez pour se voir long-temps traversé par la dignité qu'il auroit quittée : tant il étoit au-dessus de sa propre iêlévation et de toutes les grandeurs humaines !
Mais ce qui rend sa modération plus digne de nos louanges , c'est la force de son génie né pour l'action , et la vigueur qui durant cinq ans lui fit dévouer sa tête aux fureurs civiles. Si aujourd'hui je me vois contraint de retracer l'image de nos malheurs, je n'en ferai point d'excuse à mon auditoire, où, de quelque côté que je me tourne, tout ce qui frappe mes yeux, me montre une fidélité irréprochable, ou peut-êti'e une courte erreur réparée par de longs services. Dans ces fatales conjonctures, il falloit à un ministre étranger un homme d'un -ferme génie et d'une égale sûreté, qui, nourri
dans les compagnies, connût les ordres du royaume et l'esprit de la nation. Pendant que la magnanime et intrépide Régente étoit obligée à montrer le Boi enfant aux provinces, pour dissiper les troubles qu'on y excitoit de toutes parts, Paris et le cœur du royaume demandoient un homme capable de profiter des momens , sans attendre de nouveaux ordres, et sans troubler le concert de l'Etat. Mais le ministre lui-même souvent éloigné de la Cour, au milieu de tant de conseils, que l'obscurité des affaires, l'incertitude des événemens, et les différens intérêts faisoient hasarder , n'avoit-il pas besoin d'un homme que la Régente pût croire? Enfin il falloit un homme, qui, pour ne pas irriter la haine publique déclarée contre le ministère , sût se conserver de la créance dans tous les partis , et ménager les restes de l'autorité. Cet homme si nécessaire au jeune Roi, à la Régente, à l'Etat, au ministre, aux cabales mêmes, pour ne les précipiter pas aux dernières extrémités par le désespoir j vous me prévenez. Messieurs, c'est celui dont nous parlons. C'est donc ici qu'il parut comme un génie principal. Alors nous le vîmes s'oublier lui-même; et comme un sage pilote, sans s'étonner ni des vagues, ni des orages, ni de son propre péril , aller droit comme au terme unique d'une si périlleuse navigation, à la conservation du corps de l'Etat, et au rétablissement de l'autorité royale. Pendant que la Cour réduisoit Bordeaux, et que Gaston, laissé à Paris pour le maintenir dans le devoir, étoit environné de mauvais conseils^ Le.Tellier fut le Chusai; (0 qiii
(») //. Reg. xyuk
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les confondit , et qui assura la victoire à l'Oint du Seigneur. Fallut-il éventer les conseils d'Espagne , et découvrir le secret d'une paix trompeuse que l'on proposoit , afin d'exciter la sédition pour peu qu'on l'eût différée ? Le Tellier en fit d'abord accepter les offres : notre plénipotentiaire partit; et l'Archiduc , forcé d'avouer qu'il n'avoit pas de pouvoir, fit connoître lui-même au peuple ému, si toutefois un peuple ému connoît quelque chose, qu'on ne faisoit qu'abuser de sa crédulité. Mais s'il y eut jamais une conjoncture où il fallût montrer de la prévoyance et un courage intrépide , ce fut lorsqu'il s'agit d'assurer la garde des trois illustres captifs. Quelle cause les lit arrêter : si ce fut ou des soupçons , ou des vérités , ou de vaines terreurs , ou de vrais périls , et dans un pas si glissant , des précautions nécessaires : qui le pourrai dire à la postérité ? Quoi qu'il en soit , l'oncle du Roi est persuadé : on croit pouvoir s'assurer des autres princes, et on en fait des coupables, en les traitant comme tels. Mais où garder des lions toujours prêts à rompre leurs chaînes ; pendant que chacun s'efforce de les avoir en sa main , pour les retenir ou les lâcher au gré de son ambition ou de ses vengeances ? Gaston, que la Cour avoit attiré dans ses sentimens, étoit-il inaccessible aux factieux? Ne vois -je pas au contraire autour de lui des âmes hautaines, qui, pour faire servir les princes à leurs intérêts cachés, ne cessoient de lui inspirer qu'il devoit s'en rendre le maître ? De quelle importance , de quel éclat, de quelle réputation au dedans et au dehors d'être le maître du sort du prince de Gondé ? Ne craignons
point de la nommer, puisqu'enfin tout est surmonte' par la gloire de son grand nom et de ses actions immortelles. L'avoir entre ses mains , c étoit y avoir la victoire même qui le suit éternellement dans les combats. Mais il étoit juste que ce précieux dépôt de l'Etat demeurât entre les mains du Roi, et il lui appartenoit de garder une si noble partie de son sang. Pendant donc que notre ministre travailloit à ce glorieux ouvrage , où il y alloit de la royauté et du salut de l'Etat , il fut seul en butte aux factieux. Lui seul, disoient-ils, savoit dire et taire ce qu'il falloit. Seul il savoit épancher et retenir son discours : impénétrable , il pénétroit tout ; et pendant qu'il tiroit le secret des cœurs, il ne disoit, maître de lui-même , que ce qu'il vouloit. Il perçoit dans tous les secrets , démêloit toutes les intrigues , découvroit les entreprises les plus cachées et les plus sourdes machinations. C'étoit ce ^age dont il est écrit : « Les conseils se recèlent dans le cœur de » l'homme à la manière d'un profond abîme , sous « une eau dormante : mais l'homme sage les épuise » ; il en découvre le fond : Siciit açua profunda , sic consiliuni in corde viri : vir sapiens exhauriet illudi^). Lui seul réunissoit les gens de bien, rompoit les liaisons des factieux, en déconcertoit les desseins, et alloit recueillir dans les égarés ce qu'il y restoit quelquefois de bonnes intentions. Gaston ne croyoit que lui; et lui seul savoit profiter des heureux momens, et des bonnes dispositions d'un si grand prince. « Venez , venez , faisons contre lui » de secrètes menées » : bénite , et cogilemus ad-
(0 Prov. XX. 5.
i^ersîis eum cogitatîones. Unissons-nous pour le decrédifer; tous ensemble « frappons -le de notre » langue, et ne souffrons plus qu'on écoute tous » ses beaux discours » : Percutiamus eum linguâ, neque aitendamus ad universos sermones ej'us (0. Mais on faisoit contre lui de plus funestes complots. Combien reçut -il d'avis secrets, que sa vie n'éloit pas en sûreté. Et il connoissoit dans le parti , de ces fiers courages dont la force malheureuse et l'esprit extrême ose tout, et sait trouver des exécuteurs. Mais sa vie ne lui fut pas précieuse , pourvu qu'il fût fidèle à son ministère. Pouvoit-il faire à Dieu un plus beau sacrifice, que de lui offrir une ame pure de l'iniquité de son siècle, et dévouée à son prince et à sa patrie? Jésus nous en a montré l'exemple : les Juifs mêmes le reconnoissoient pour un si bon citoyen, qu'ils crurent ne pouvoir donner auprès de lui une meilleure recommandation à ce Centenier, qu'en disant à notre Sauveur : « Il aime notre » nation (2) ». Jérémie a-t-il plus versé de larmes que lui sur les ruines de sa patrie ? Que n'a pas fait ce Sauveur miséricordieux pour prévenir les malheurs de ses citoyens ? Fidèle au prince comme à son pays, il n'a pas craint d'irriter l'envie des Pharisiens en défendant les droits de César (3) : et lorsqu'il est mort pour nous sur le Calvaire , victime de l'univers, il a voulu que le plus chéri de ses évangélistes remarquât , qu'il mouroit spécialement « pour . » sa nation » : quia moriturus erat pro gente (4). Si
(«) Jerem. xvin. 18.
W Diligit enim gcntem nostram. Luc. vu. 5.
W Matth. xxii. 21. — (1) Joan. xi. 5 1 .
DE MICHEL LE TELLIEIl. 4^9
notre zélé ministre, touché de ces vérités, exposa sa vie, craindroit-il de hasarder sa fortune? Ne saiton pas qu'il falloit souvent s'opposer aux inclinations du cardinal son bienfaiteur? Deux fois, en grand politique, ce judicieux favori sut céder au temps, et s'éloigner de la Cour. Mais il le faut dire ; toujours il y vouloit revenir trop tôt. Le Tellier s'opposoit à ses impatiences jusqu'à se rendre suspect; et sans craindre ni ses envieux, ni les défiances d'un ministre également soupçonneux et ennuyé de son état, il alloit d'un pas intrépide où la raison d'Etat le déterminoit. Il sut suivre ce qu'il conseilloit. Quand l'éloignement de ce grand ministre eut attiré celui de ses confîdens, supérieur par cet endroit au ministre même, dont il admiroit d'ailleurs les profonds conseils, nous l'avons vu retiré dans sa maison, où il conserva sa tranquillité parmi les incertitudes des émotions populaires et d'une Cour agitée ; et résigné à la Providence , il vit sans inquiétude frémir à l'entour les flots irrités. E^t parce qu'il souhaitoit le rétablissement du ministre, comme un soutien nécessaire de la réputation et de l'autorité de la régence , et non pas , comme plusieurs autres, pour son intérêt, que le poste qu'il occupoit lui donnoit assez de moyens de ménager d'ailleurs; aucun mauvais traitement ne le rebutoit. Un beau -frère, sacrifié malgré ses services, lui montroit ce qu'il pouvoit craindre. Ilsavoit, crime irrémissible dans les Cours, qu'on écoutoit des propositions contre lui-même, et peut-être que sa place eût été donnée, si on eût pu la remplir d'un homme aussi sûr. Mais il n'en tenoit pas moins la
49^ ORAISON FUNÈBUE
balance droite. Les uns don noient au ministre des espérances trompeuses; les autres lui inspiroieint de vaines terreurs; et en s'empressant beaucoup, ils faisoient les ze'lés et les importans. Le Tellier lui montroit la vérité, quoique souvent importune; et industrieux à se cacher dans les actions éclatantes, il en renvoyoit la gloire au ministre , sans craindre , dans le même temps, de se charger des refus que l'intérêt de l'Etat rendoit nécessaires. Et c'est de là qu'il est arrivé, qu'en méprisant par raison la haine de ceux dont il lui falloit combattre les prétentions, il en acquéroit l'estime , et souvent même l'amitié et la confiance. L'histoire en racontera de fameux exemples : je n'ai pas besoin de les rapporter; et content de remarquer des actions de vertu dont les sages auditeurs puissent profiter, ma voix n'est pas destinée à satisfaire les politiques ni les curieux. Mais puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs? Cet homme {*) si fidèle aux particuliers, si redoutable à l'Etat, d'un caractère si haut qu'on nepouvoit ni l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi; ferme génie, que nous avons vu en ébranlant l'univei's s'attirer une dignité qu'à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu'il eut le courage de le reconnoître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté, et enfin comme peu capable de contenter ses désirs : tant il connut son erreur, et le vide des grandeurs humaines. Mais pendant qu'il vouloit acquérir ce qu'il devoit un jour mépriser, il remua tout par
(*) Le cardinal de Retz. "'**
de secrets et puissans ressorts; et après que tous les partis furent abattus , il sembla encore se soutenir seul , et seul encore menacer le favori victorieux , de ses tristes et intrépides regards. La religion s'intéresse dans ses infortunes; la ville royale s'émeut; et Rome même menace. Quoi donc, n'est-ce pas assez que nous soyons attaqués au dedans et au dehors par toutes les puissances temporelles? Fautil que la religion se mêle dans nos malheurs, et qu'elle semble nous opposer de près et de loin une autorité sacrée? Mais par les soins du sage Michel LE Telher , Rome n'eut point à reprocher au cardinal Mazarin d'avoir terni l'éclat de la pourpre [ dont il étoit revêtu; les affaires ecclésiastiques prirent une forme réglée ^ ainsi le calme fut rendu à l'Etat ^on revoit dans sa première vigueur l'autorité affoiblie : Paris et tout le royaume , avec un fidèle et admirable empressement, reconnoît son Roi gardé par la Providence, et réservé à ses grands ouvrages : le zèle des compagnies , que de tristes expériences avoient éclairées , est inébranlable : les pertes de l'Etat sont réparées : le cardinal fait la paix avec avantage : au plus haut point de sa gloire, sa joie est troublée par la triste apparition de la mort; intrépide, il domine jusqu'entre ses bras et au milieu de son ombre : il semble qu'il ait entrepris de montrer à toute l'Europe , que sa faveur , attaquée par tant d'endroits, est si hautement rétablie, que tout devient foible contre elle, jusqu'à une mort prochaine et lente. 11 meurt avec cette triste consolation ; et nous voyons commencer ces belles années, dont on ne peuf assez admirer le
49^ OIlAISOSr FUNÈBRE
cours glorieux. Cependant la grande et pieuse Anne d'Autriche rendoit un perpétuel témoignage à l'inviolable fidélité de notre ministre , où , parmi tant de divers mouvemens, elle n'avoit jamais remarqué un pas douteux. Le Roi , qui dès son enfance l'avoit vu toujours attentif au bien de l'Etat, et tendrement attaché à sa personne sacrée , prenoit confiance en ses conseils 5 et le ministre conservoit sa modération, soigneux surtout de cacher l'important service qu'il rendoit continuellement à l'Etat, en faisant connoître les hommes capables de remplir les grandes places , et en leur rendant à propos des oflices qu'ils ne savoient pas. Car que peut faire de plus utile un zélé ministre , puisque le Prince , quelque grand qu'il soit , ne connoît sa force qu'à denGii, s'il ne connoît les grands hommes que la Providence fait naître en son temps pour le seconder? Ne parlons pas des vivans, dont les vertus, non plus que les louanges , ne sont jamais sûres dans le variable état de cette vie. Mais je veux ici nommer par honneur le sage , le docte et le pieux Lamoignon, que notre ministre proposoit toujours comme digne de proriioncer les oracles de la justice dans le plus majestueux de ses tribunaux. La justice , leur commune amie, les avoit unis : et maintenant ces deux âmes pieuses , touchées sur la terre du même désir de faire régner les lois , contemplent ensemble à découvert les lois éternelles d'où les nôtres sont dérivées ; et si quelque légère trace de nos foibles distinctions paroît encore dans une si simple et si claire vision, elles adorent Dieu en qualité de justice et de règle.
Ecce in justitia regnabil Rex , et principes in ju~ dicio prœerunt (0 : « Le Roi régnera selon la jus- M tice f et les juges présideront en jugement ». La justice passe du prince dans les magistrats, et du trône elle se répand sur les tribunaux. C'est dans le règne d'Ezéchias le modèle de nos jours. Un prince zélé pour la justice , nomme un principal et universel magistrat capable de contenter ses désirs. L'infatigable ministre ouvre des yeux attentifs sur tous les tribunaux : animé des ordres du Prince , il y établit la règle, la discipline, le concert, l'esprit de justice. Il sait que si la prudence du souverain magistrat est obligée quelquefois , dans les cas extraordinaires , de suppléer h la prévoyance des lois , c'est toujours en pre-nant leur esprit ; et enfin qu'on ne doit sortir de la règle , qu'en suivant un fil qui tienne , pour ainsi dire , à la règle même. Consulté de toutes parts, il donne des réponses courtes, mais décisives , aussi pleines de sagesse que de dignité ; et le langage des lois est dans son discours. Par toute l'étendue du royaume chacun peut faire ses plaintes, assuré de la protection du prince ; et la justice ne fut jamais ni si éclairée ni si secourable. Vous voyez comme ce sage magistrat modère tout le corps de la justice. Voulez - vous voir ce qu'il fait dans la sphère où il est attaché , et qu'il doit mouvoir par lui-même ? Combien de fois s'est - on plaint que les affaires n'avoient ni de règle ni de fin ; que la force des choses jugées n'étoit presque plus connue ; que la compagnie où l'on renversoit avec tant de facilité les jugemens de tous les autres, ne respectoit pas
(») tsai. xxxu. 1 .
494 OUAISONFUNÈBKE ,
davantage les^siens; enfin, que le nom du Prince étoit employé à rendre tout incertain , et que souvent l'iniquité sortoit du lieu d'où elle devoit être foudroyée ? Sous le sage Michel le Tellier , le conseil fit sa véritable fonction ; et l'autorité de ses arrêts, semblable à un juste contre- poids, tenoit par tout le royaume la balance égale. Les juges, que leurs coups hardis et leurs artifices faisoient redouter , furent sans crédit : leur nom ne servit qu'à rendre la justice plus attentive. Au conseil comme au sceau, la multitude, la variété, la difficulté des affaires n'étonnèrent jamais ce grand magistrat : il n'y avoit rien de plus difficile , ni aussi de plus hasardeux , que de le surprendre ; et dès le commencement de son ministère, cette irrévocable sentence sortit de sa bouche , que le crime de le tromper seroit le moins pardonnable. De quelque belle apparence que l'iniquité se couvrît , il en pénétroit les détours; et d'abord il sa voit connoître, même sous les fleurs, la marche tortueuse de ce serpent. Sans châtiment, sans rigueur, il couvroit l'injustice de confusion , en lui faisant seulement sentir qu'il la connoissoit ; et l'exemple de son inflexible régularité, fut l'inévitable censure de tous les mauvais desseins. Ce fut donc par cet exemple admirable , plus encore que par ses discours et par ses ordres, qu'il établit dans le conseil une pureté et un zèle de la justice, qui attire la vénération des peuples, assure la fortune des particuliers, affermit l'ordre public, et fait la gloire de ce règne. Sa justice n'étoit pas moins prompte qu'elle étoit exacte. Sans qu'il fallût le presser, les gémissemens des malheureux plai-
DE MICHEL LE TELLIER. ^g5
deurs, qu'il croyoit entendre nuit et jour, étoient pour lui une perpe'tuelle et vive sollicitation. Ne dites pas a ce zélé magistrat, qu'il travaille plus que son grand âge ne le peut souffrir : vous irriterez le plus patient de tous les hommes. Est-on , disoit-il , dans les places pour se reposer et pour vivre ? ne doit-on pas sa vie à Dieu , au Prince et à l'Etat? Sacrés autels, vous m'êtes témoins que ce n'est pas aujourd'hui par ces artificieuses fictions de l'éloquence , que je lui mets en la bouche ces fortes paroles! sache la postérité, si le nom d'un si grand ministre fait aller mon discours jusqu'à elle, que j'ai moi-même souvent entendu ces saintes réponses. Après de grandes maladies causées par de grands travaux , on voyoit revivre cet ardent désir de reprendre ses exercices ordinaires, au hasard de retomber dans les mêmes maux ; et tout sensible qu'il étoit aux tendresses de sa famille, il l'accoutumoit à ces courageux sentimens. C'est , comme nous l'avons dit , qu'il faisoit consister avec son salut le service particulier qu'il devoit à Dieu dans une sainte administration de la justice. Il en faisoit son culte perpétuel, son sacrifice du matin et du soir, selon cette parole du Sage : « La justice vaut mieux devant » Dieu , que de lui offrir des victimes (0 » ; car quelle plus sainte hostie, quel encens plus doux, quelle prière plus agréable, que de faire entrer devant soi la cause de la veuve , que d'essuyer les larmes du pauvre oppressé, et de. faire taire l'iniquité par toute la terre? Combien le pieux ministre étoit touché de
CO Facere misericordiam et judicium, magis placct Domino quàm victimae. Prov. xxi. 3.
ces vérités , ses paisibles audiences le faisoient paroître. Dans les audiences vulgaires , l'un , toujours précipité , vous trouble l'esprit ; l'autre , avec un visage inquiet et des regards incertains , vous ferme le cœur : celui-là se présente à vous par coutume ou par bienséance , et il laisse vaguer ses pensées sans que vos discours arrêtent son esprit distrait ; celui-ci, plus cruel encore , a les oreilles bouchées par ses préventions , et incapable de donner entrée aux raisons des autres , il n'écoute que ce qu'il a dans son cœur. A la facile audience de ce sage magistrat , et par la tranquillité de son favorable visage , une ame agitée se calmoit. C'est là qu'on trouvoit « ces douces » réponses qui appaisent la colère (') », et « ces paj) rôles qu'on préfère aux dons ». Verhum melius quàm datum (2). Il connoissoit les deux visages de la justice : l'un facile dans le premier abord ; l'autre sévère et impitoyable quand il faut conclure. Là , elle veut plaire aux hommes, et également contenter les deux partis : ici, elle ne craint, ni d'offenser le puissant , ni d'affliger le pauvre et le foible. Ce charitable magistrat étoit ravi d'avoir à commencer par la douceur ; et dans toute l'administration de la justice , il nous paroissoit un homme que sa nature avoit fait bienfaisant, et que la raison rendoit inflexible. C'est par où il avoit gagné les cœurs. Tout le royaume faisoit des vœux pour la prolongation de ses jours : on se reposoit sur sa prévoyance : ses longues expériences étoient pour l'Etat un trésor inépuisable de sages conseils ; et sa justice , sa pru-
(») Responsio mollis frangit iram. Proy. xr. i . W £ccli. .wni. 16.
dence.
dence, la facilité qu'il àpportoit aux affaires, lui méritoient la vénération et l'amour de tous les peuples. O Seigneur, vous avez fait, comme dit le Sage (0, « l'œil qui regarde et l'oreille qui écoute » ! Vous donc qui donnez aux juges ces regards bénins, ces oreilles attentives , et ce cœur toujours ouvert à la vérité, écoutez -nous pour celui qui écoutoit tout le monde. Et vous , doctes interprètes des lois, fidèles dépositaires de leurs secrets , et implacables vengeurs de leur sainteté méprisée, suivez ce grand exemple de nos jours. Tout l'univers a les yeux sur vous : affranchis des intérêts et des passions , sans yeux comme sans mains , vous marchez sur la terre semblables aux esprits célestes : ou plutôt , images de Dieu, vous en imitez l'indépendance; comme lui, vous n'avez besoin ni des hommes ni de leurs présens ; comme lui, vous faites justice à la veuve et au pupille ; l'étranger n'implore pas en vain votre secours (2) ; et assurés que vous exercez la puissance du Juge de l'univers, vous n'épargnez personne dans vos jugemens. Puisse- 1- il avec ses lumières et avec son esprit de force vous donner cette patience, cette attention, et cette docilité toujours accessible à la raison , que Salomon lui demandoit pour juger son peuple (5).
(>) Et aarem audientém, et oculum videQtem, Dominus fecit utrumque. Prou. xx. 12.
<*) Dominus Deus vester îpse est Deos deorom , et Dominus dominantium j Deus magnus et potens , et terribilis , qui personam non accipit nec munera. Facit judiciiun pupillo et viduae j amat peregrinum, et dat ei victum ^tque vcstitum. Deut. x, 17, iS.
(3) ///. Reg. m. 9.
BOSSUEX. XYII. 32
Mais ce que cette chaire, ce que ces autels, ce que l'Evangile que j'annonce, et l'exemple du grand ministre dont je célèbre les vertus, m'oblige à recommander plus que toutes choses , c'est les droits sacrés de l'Eglise. L'Eglise ramasse ensemble tous les titres par où l'on peut espérer le secours de la justice. La justice doit une assistance particulière aux foibles , aux orphelins , aux épouses délaissées , et aux étrangers. Qu'elle est forte cette Eglise , et que redoutable est le glaive que le Fils de Dieu lui a mis dans la main ! Mais c'est un glaive spirituel , dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas le « double tranchant (0 ». Elle est fille du Tout-puissant : mais son père, qui la soutient au dedans, l'abandonne souvent aux persécuteurs ; et à l'exemple de Jésus-Christ, elle est obligée de crier dans son agonie : « Mon Dieu , mon Dieu , pourquoi m'avez- » vous délaissée (2) » ? Son époux est le plus puissant comme le plus beau et le plus parfait de tous les enfans des hommes (3); mais "elle n'a entendu sa voix agréable , elle n'a joui de sa douce et désirable présence qu'un moment (4) : tout d'un coup il a pris la fuite avec une course rapide , « et plus vite qu'un » faon de biche, il s'est élevé au-dessus des plus
(*) De ore ejus gladiu« utr&que parte acutus exibat. Apoc. i. 1 6. Yivus est sermo Dei et efficax, et penetrabilior omni.gladio ancipiti. Jieb. IV. 12.
^) Eli, Eli, latnma sabaclhaai : hoc est, Deusmoiu, Deus meus, ut quid dereliquisti me? Matth, xxvii. 46.
(3) Speciosus forma prae filiis kominum. Psal. xliv. 3.
(4, Âmicus sponsi , qui stat et audit eum, gaudio gaudet propter Voccm spoûsi. Joan, m. 39.
» hautes montagnes (0 ». Semblable à une épouse désolée, l'Eglise ne fait que gémir, et le chant de la tourterelle délaissée (2) est dans sa bouche. Enfin elle est étrangère et comme errante sur la terre , où elle vient recueillir les enfans de Dieu sous ses ailes; et le monde , qui s'efforce de les lui ravir, ne cesse de traverser son pèlerinage. Mère affligée, elle a souvent à se plaindre de ses enfans qui l'oppriment : on ne cesse d'entreprendre sur ses droits sacrés : sa puissafSce céleste est affoiblie, pour ne pas dire tout-àfait éteinte. On se venge sur elle de quelques-uns de ses ministres trop hardis usurpateurs des droits temporels : à son tour la puissance temporelle a semblé vouloir tenir l'Eglise captive, et se récompenser de ses pertes sur Jésus-Christ même : les tribunaux séculiers ne retentissent que des affaires ecclésiastiques : on ne songe pas au don particulier qu'a reçu l'ordre apostolique pour les décider ; don céleste , que nous ne recevons qu'une fois « par l'imposition » des mains (5) » ; mais que saint Paul nous ordonne de ranimer, de renouveler, et de rallumer sans cesse en nous-mêmes comme un feu divin, afin que la vertu en soit immortelle. Ce don nous est-il seulement accordé pour annoncer la sainte parole , ou pour sanctiiier les âmes par les sacremens ? N'est-ce pas aussi pour policer les Eglises, pour y établir la dis-
(») Fuge, dilecte mi, et assitnilare capreae, liinnuloque cefvoruini; saper monles arotnatum. Canl. \ni. 14. • "
(») Vox turturis audita est in terra nostra. /ii<7. 11. 12.
(5 ! Âdmuneo te ut resuscites gratiam Dei «juas est in te per impo-' sitiouem maauum mearum. II. Tint. i. 6.
5oO ORAISON FUNÈBRE
cipline , pour appliquer les canons inspirés de Dieu à nos saints pre'décesseurs, et accomplir tous les devoirs du ministère ecclésiastique ? Autrefois et les canons et les lois , et les évêques et les empereurs concouroient ensemble à empêcher les ministres des autels de paroître , pour les affaires même temporelles , devant les juges de la terre : on vouloit avoir des intercesseurs purs du commerce des hommes , et on craignoit de les rengager dans le siècle d'où ils avoient été séparés pour être le partage du Seigneur. Maintenant c'est pour les affaires ecclésiastiques qu'on les y voit entraînés : tant le siècle a prévalu, tant l'Eglise est foible et impuissante ! Il est vrai que l'on commence à l'écouter : l'auguste conseil et le premier parlement donnent du secours à son autorité blessée : les sources du droit sont révélées : les saintes maximes revivent. Un Roi zélé pour l'Eglise , et toujours prêt à lui rendre davantage qu'on ne l'accuse de lui ôter, opère ce changement heureux : son sage et intelligent chancelier seconde S€s désirs : sous la conduite de ce ministre , nous avons comme un nouveau code favorable à l'épiscopat ; et nous vanterons désormais , à l'exemple de nos pères, les lois unies aux canons. Quand ce sag© magistrat renvoie les affaires ecclésiastiques aux tribunaux séculiers, ses doctes arrêts leur marquent la voie qu'ils doivent tenir, et le remède qu'il pourra donner à leurs entreprises. Ainsi la sainte clôture , protectrice de l'humilité et de l'innocence , est établie : ainsi la puissance séculière ne donne plus ce qu'elle n'a pas j et la sainte subordination des puis-
DE MICHEL LE TELLIER. 5oi
sancefe ecclésiastiques, image des ce'lestes hiérarchies et lien de notre unité, est conservée : ainsi la cléricature jouit, par tout le royaume, de son privilège: ainsi sur le sacrifice des vœux, et sur « ce grand » sacrement de » l'indissoluble « union de Jésus- » Christ avec son Eglise (0 m , les opinions sont plus saines dans le barreau éclairé, et parmi les magistrats intelligens, que dans les livres de quelques auteurs qui se disent ecclésiastiques et théologiens. Un grand prélat a part à ces grands ouvrages ; habile autant qu'agréable intercesseur auprès d'un père porté par lui-même à favoriser l'Eglise, il sait ce qu'il faut attendre de la piété éclairée d'un grand ministre, et il représente les droits de Dieu sans blesser ceux de César. Après ces commencemens, ne pourrons- nous pas enfin espérer que les jaloux de la France n'auront pas éternellement à lui reprocher les libertés de l'Eglise toujours employées contre elle-même? Ame pieuse du sage Michel le Tel- LiER, après avoir avancé ce grand ouvrage, recevez devant ces autels ce témoignage sincère de votre foi et de notre reconnoissance, de la bouche d'un évêque trop tôt obligé à changer en sacrifices pour votre repos, ceux qu'il ofTroit pour une vie si précieuse. Et vous, saints évêques, interprètes du ciel, juges de la terre, apôtres, docteurs, et serviteurs des églises; vous qui sanctifiez cette assemblée par votre présence, et vous qui, dispersés par tout l'univers, entendrez le bruit d'un ministère si favorable
(>) Sacramentum hoc magnum est : ego autem dico in Cliristo et in Ecclesia. ^phes. v. 3a.
5o2 ORAISON FUMÈBRE
à l'Eglise, offrez à jamais de saints sacrifices pour cette ame pieuse. Ainsi puisse la discipline ecclésiastique être entièrement rétablie ; ainsi puisse être rendue la majesté à vos tribunaux , l'autorité à vos jugemens, la gravité et le poids à vos censures! Puissiez-vous, souvent assemblés au nom de Jésus-Christ, l'avoir au milieu de vous, et revoir la beauté des anciens jours. Qu'il me soit permis du moins de faire des vœux devant ces autels; de soupirer après les antiquités devant une compagnie si éclairée , et d'annoncer la sagesse entre les parfaits (0 ! Mais, Seigneur, que ce ne soit pas seulement des vœux inutiles! Que ne pouvons -nous obtenir de votre bonté, si, comme nos prédécesseurs, nousfaisons nos chastes délices de votre Ecriture, notre principal exercice de la prédication de votre parole, et notre félicité de la sanctification de votre peuple; si, attachés à nos troupeaux par un saint amour, nous craignons d'en être, arrachés; si nous sommes soigneux de former des prêtres que Louis puisse choisir pour remplir no5 chaires ; si nous lui donnons le moyen de décharger sa conscience de cette partie la plus périlleuse de ses devoirs ; et que, par une règle inviolable, ceux là demeurent exclus de l'épiscopat, qui ne veulent pas y arriver par des travaux apostoliques? Car aussi, comment pourrons -nous, sans ce secours, incorporer tout-à-fait à l'Eglise de Jésus-Christ tant de peuples nouvellement convertis, et porter avec confiance un si grand accroissement de notre fardeau? Ah! si nous ne sommes infati-
(*) Sapientiam loquimur inter pcrfectos. /. Cor. u. 6.
DE MICHEL LE TELLIER. 5o3
gables à instruire, à reprendre , à consolei', à donner le lait aux infirmes , et le pain aux forts ; enfin à cultiver ces nouvelles plantes, et à expliquer à ce nouveau peuple la sainte parole , dont , hélas ! on s'est tant servi pour le séduire : « le fort armé chassé » de sa demeure reviendra » plus furieux que jamais, « avec sept esprits plus malins que lui, et » notre état deviendra pire que le précédent (0 » ! Ne laissons pas cependant de publier ce miracle de nos jours : faisons -en passer le récit aux siècles futurs. Prenez vos plumes sacrées , vous qui composez les annales de l'Eglise : agiles instrumens « d'un » prompt écrivain et d'une main diligente (2) », hâtez -vous de mettre Louis avec les Constantins et les Théodoses. Ceux qui vous ont précédés dans ce beau travail, racontent (5) « qu'avant qu'il y eut eu
(0 Tune vadit, et assumit septem altos spiritus secum, uequiores se ; et ingressi habitant ibi : et fiunt uovi&sima homiuis illius pejor» prioribus. Luc. xi. ai, 24, 25, 26.
(>) Lingua mea calamus scribae veiociter scribentis. PsaL xjuv. i.
(') Nam superionim imperatorum temporibus, quicumque Cbristum colebant , licet opinionibus iuter se dissentireut, à Gentilibiis tamen pro iisdem habebantur.... Quam ob causam singuli facile iu unum convenientes , separatim collectas celebrabant, et assidue secum mutuo colloquentes , tametsi pauci numéro essent, nequaquam dissipati sunt. Fost banc verp legem nec publiée collectas agere eis licuit, lege id prohibente ; nec clauculo, cùm singularum civitatum episcopi ac clerici cos sollicité observaient. Unde factum est ut plerique eorum mctu percnlsi, Ecclesiae catholicae sese adjunxerint. Alii verô, licet in eadem sententia perseverarint , nuUis tamen opinionis sua» successoribus post se reliclis, ex bac \ita migrarunt : quippe qui nec in unum coirepermitterentur, nec opinionis suae consortes libère ac sine metu docere possent. Zox.om. Hist. lib. II, c. XXXII.
5o4 ORAISON FUNÈBRE
3) des empereurs dont les lois eussent ôte les assem- 3) ble'es aux hérétiques, les sectes demeuroient unies, » et s'entretenoient long-temps. Mais, poursuit So- » zomène , depuis que Dieu suscita des princes chré- » tiens, et qu'ils eurent défendu ces conventicules , » la loi ne permettoit pas aux hérétiques de s'assem- » bler en public; et le clergé, qui veilloit sur eux, » les empêchoit de le faire en particulier. De cette 3J sorte , la plus grande partie se réunissoit , et les » opiniâtres mouroient sans laisser de postérité, » parce qu'ils ne pouvoient ni communiquer entre 5) eux, ni enseigner librement leurs dogmes ». Ainsi tomboit l'hérésie avec son venin ; et la discorde rentroit dans les enfers, d'où elle étoit sortie. Voilà, Messieurs, ce que nos pères ont admiré dans les premiers siècles de l'Eglise. Mais nos pères n'avoient pas vu , comme nous , une hérésie invétérée tomber tout-à-coup : les troupeaux égarés revenir en foule, et nos Eglises trop étroites pour les recevoir : leurs faux pasteurs les abandonner, sans même en atten^ dre, l'ordre , et heureux d'avoir à leur alléguer leur bannissement pour excuse : tout calme dans un si grand mouvement : l'univers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée, comme le plus bel usage de l'autorité, et le mérite du Prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même. Touchés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis. Poussons jusqu'au ciel nos acclamations ; et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les
DE MICHEL LE TELLIKR. 5o5
six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile « de Chalcédoine (0 : Vous avez affermi la foi ; vous » avez exterminé leshérétiques : c'est le digne ouvrage » de votre règne; c'en est le propre caractère. Par » vous l'he'résie n'est plus : Dieu seul a pu faire cette » merveille. Roi du ciel , conservez le Roi de la terre : » c'est le vœu des Eglises ; c'est le vœu des évêques ».
Quand le sage chancelier reçut l'ordre de dresser ce pieux ëdit qui donne le dernier coup à l'hérésie, il avoit déjà ressenti l'atteinte de la maladie dont il est mort. Mais un ministre si zélé pour la justice, ne devoit pas mourir avec le regret de ne l'avoir pas rendue à tous ceux dont les affaires étoient préparées. Malgré cette fatale foiblesse qu'il commençait de sentir, il écouta, il jugea, et il goûta le repos d'un homme heureusement dégagé, à qui ni l'Eglise, ni le monde, ni son prince, ni sa patrie, ni les particuliers , ni le public n'avoient plus rien à demander. Seulement Dieu lui réservoit l'accomplissement du grand ouvrage de la religion ; et il dit , en scellant la révocation du fameux Edit de Nantes, qu'après ce triomphe de la foi et un si beau monument de la piété du Roi , il ne se soucioit plus de finir ses jours. C'est la dernière parole qu'il ait prononcée dans la fonction de sa charge ; parole digne de couronner un si glorieux ministère. En effet , la mort
(') Hœc digna vestro imperio : haec propria vestri rcgni.... Per te orthodoxa fides iirmala est; per te haeresis non est. Cœlcstis Rex, terrenum custodi. Per te firmata fides est.,.. Unus Deus qui hoc fecit ... Rex cœleslis Augustam custodi, dignam pacis.... Haec oralio Ecclesiarum j haec oratio Fastorum. Concil. Chalced. AcU yi.
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se déclare : on ne lente plus de remède contre ses funestes attaques : dix jours entiers il la considère avec un visage assuré : tranquille, toujours assis, comme son mal le demandoit, on croit assister jusqu'à la fin ou à la paisible audience d'un ministre, ou à la douce conversation d'un ami commode. Souvent il s'entretient seul avec la mort : la mémoire, le raisonnement, la parole ferme, et aussi vivant par l'esprit qu'il étoit mourant par le corps , il semble lui demander d'où vient qu'on la nomme cruelle. Elle lui fut nuit et jour toujours présente ; car il ne connoissoit plus le sommeil , et la froide main de la mort pouvoit seule lui clore les yeux. Jamais il ne fut si attentif : « Je suis , disoit-il , en » faction « ; car il me semble que je lui vois prononcer encore cette courageuse parole. Il n'est pas temps de se reposer : à chaque attaque il se tient prêt , et il attend le moment de sa délivrance. Ne croyez pas que cette constance ait pu naître tout-àcoup entre les bras de la mort : c'est le fruit des méditations que vous avez vues , et de la préparation de toute la vie. La mort révèle les secrets des cœurs. "Vous, riches, vpus qui vivez dans les joies du monde, si vous saviez avec quelle facilité vous vous laissez prendre aux richesses que vous croyez posséder ; si vous saviez par combien d'imperceptibles liens elles s'attachent, et, pour ainsi dire , elles s'incorporent à votre cœur , et combien sont forts et pernicieux ces liens que vous ne sentez pas; vous entendriez la vérité de cette parole du Sauveur (0 : « Malheur à
W Vae vobis divitibus. Luc. vi. 24.
3) VOUS, riches » ! et « vous pousseriez, comme dit 3) saint Jacques (0, des cris lamentables et des hur- » lemens à la vue de vos misères ». Mais vous ne sentez pas un attachement si de'réglé. Le de'sir se fait mieux sentir, parce qu'il a de l'agitation et du mouvement. Mais dans la possession, on trouve, comme dans un lit , un repos funeste ; et on s'endort dans l'amour des biens de la terre , sans s'apercevoir de ce malheureux engagement. C'est, mes Frères, où tombe celui qui met sa confiance dans les richesses^ je dis même dans les richesses bien acquises. Mais l'excès de l'attachement que nous ne sentons pas dans la possession , se fait , dit saint Augustin (2) , sentir dans la perte. C'est là qu'on entend ce cri d'un roi malheureux, d'un Agag outré contre 'la mort , qui lui vient ravir tout-à-coup , avec la vie, sa grandeur et ses plaisirs : Siccine séparât amara mors (3) ? « Est - ce ainsi que la mort amère vient » rompre tout-à-coup de si doux liens » ? Le cœur saigne : dans la douleur de la plaie, on sent combien ces richesses y tenoient ; et le péché que l'on commettoit , par un attachement si excessif, se découvre tout entier : Quantum am,ando deliçuermt ^ perdendo senserunt. Par une raison contraire, un
(») Agite nunc , divites , plorate ululantes in miseriis vestris, quse advenient vobis. Jac.y. 1.
C>) Illi autem infirmiores , qui terrenis his bonis , quamvis ea non prxponerent Christo , ab'quanlulà tamen cupiditate cohserebant, quantum haec amando peccaverint, perdendo senserunt. Tantiun quippe doluerunt , quantum se doloribus inseruerunt. ^ug. de Civit- Dei, lib. I, c. X, n. 3.
C3) /. Re^. XV. 3a.
5o8 ORAISON funIibre
homme dont la fortune protége'e du ciel ne connoît pas les disgrâces ; qui , élevé sans envie aux plus grands honneurs , heureux dans sa personne et dans sa famille, pendant qu'il voit disparoître une vie si fortunée , bénit la mort , et aspire aux biens éternels ; ne fait-il pas voir qu'il n'avoit pas mis « son cœur ï\ dans le trésor que les voleurs peuvent enlever (0 », et que, comme un autre Abraham, il ne connoît de repos que « dans la cité permanente (^) » ? Un fils , consacré à Dieu , s'acquitte courageusement de son devoir comme de toutes les autres parties de son ministère , et il va porter la triste parole à un père si tendre et si chéri : il trouve ce qu'il espéroit , un chrétien préparé à tout, qui attendoit ce dernier office de sa piété. L'Extrême-onction , annoncée par la même bouche à ce philosophe chrétien , excite autant sa piété qu'avoit fait le saint Viatique. Les saintes prières des agonisans réveillent sa foi : son ame s'épanche dans les célestes cantiques j et vous diriez qu'il soit devenu un autre David, par l'application qu'il se fait à lui - même de ses divins Psaumes. Jamais juste n'attendit la grâce de Dieu avec une plus ferme confiance ; jamais pécheur ne demanda un pardon plus humble, ni ne s'en crut plus indigne. Qui me donnera le burin que Job désiroit, pour graver sur l'airain et sur le marbre cette parole sortie de sa bouche en ces derniers
(•) îîolite lliesaurizare vobis thesauros in terra,.... ubi fures effodiunt et furantur. Tbesaurizate aunem vobis thesauros in cœlo. Matth.Yi. 19, 20, ai.
{.'») Expeciabat fundamenta habeatem civitateca- Hçh. xi. iQ.
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jours , que depuis quarante - deux ans qu'il servoit le roi , il avoit la consolation de ne lui avoir jamais donné de conseil que selon sa conscience , et dans un si long ministère de n'avoir jamais souffert une injustice qu'il pût empêcher? La justice demeurer constante, et, pour ainsi dire, toujours vierge et incorruptible parmi des occasions si délicates : quelle merveille de la grâce ! Après ce témoignage de sa conscience , qu'avoit-il besoin de nos éloges ? Vous étonnez-vous de sa tranquillité ? Quelle maladie ou quelle mort peut troubler celui qui porte au fond de son cœur un si grand calme? Que vois-je durant ce temps ? des enfans percés de douleur ; car ils veulent bien que je rende ce témoignage à leur piété, et c'est la seule louange qu'ils peuvent écouter sans peine. Que vois-je encore? une femme forte, pleine d'aumônes et de bonnes œuvres, précédée, malgré ses désirs , par celui que tant de fois elle avoit cru devancer; tantôt elle va offrir devant les autels cette plus chère et plus précieuse partie d'ellemême ; tantôt elle rentre auprès du malade , non par foiblesse, mais, dit-elle, « pour apprendre à » mourir, et profiter de cet exemple ». L'heureux vieillard jouit jusqu'à la fin des tendresses de sa famille , où il ne voit rien de foible : mais pendant qu'il en goûte la reconnoissance , comme un autre Abraham, il la sacrifie, et en l'invitant à s'éloigner : « Je veux, dit-il, m'arracher jusqu'aux moindres » vestiges de l'humanité ». Reconnoissez-vous un chrétien qui achève son sacrifice, qui fait le dernier effort , afin de rompre tous les liens de la chair et
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du sang , et ne tient plus à la terre ? Ainsi , parmi les souffrances et dans les approches de la mort, s'épure , comme dans un feu , l'ame chrétienne. Ainsi elle se dépouille de ce qu'il y a de terrestre et de trop sensible , même dans les affections les plus innocentes ; telles sont les grâces qu'on trouve à la mort. Mais qu'on ne s'y trompe pas, c'est quand on l'a souvent méditée, quand on s'y est long-temps préparé par de bonnes œuvres ; autrement la mort porte en elle-même ou l'insensibilité, ou un secret désespoir , ou dans ses justes frayeurs , l'image d'une pénitence trompeuse , et enfin un trouble fatal à la piété. Mais voici , dans la perfection de la charité , la consommation de l'œuvre de Dieu. Un peu après, parmi ses langueurs, et percé de douleurs aiguës, le courageux vieillard se lève , et les bras en haut , après avoir demandé la persévérance : « Je ne désire » point , dit-il , la fin de mes peines , mais je désire de » voir Dieu ». Que vois-je ici, chrétiens? la foi véritable , qui , d'un côté , ne se lasse pas de souffrir; vrai caractère d'un chrétien : et del'autre, ne cherche plus qu'à se développer de ses ténèbres , et en dissipant le nuage, se changer en pure lumière et en claire vision. O moment heureux où nous sortirons des ombres et des énigmes (0 pour voir la vérité manifeste ! Courons-y, mes Frères , avec ardeur : hâtonsnous de « purifier notre cœur, afin de voir Dieu n , selon la promesse de l'Kvangile (2). Là est le terme du voyage j là se finissent les gémissemens ; là s'achève
(0 'Videmiis nuQc per spéculum in œnigmale. /. Cor. xiii. 12, W Beati muado corde , q^uouiam ipsi Deum videbuut. Mattlu y. 8.
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le travail de la foi , quand elle va , pour ainsi dire , enfanter la vue. Heureux moment, encore une fois î qui ne te de'sire pas, n'est pas chrétien. Après que ce pieux désir est formé par le Saint-Esprit dans le cœur de ce vieillard plein de foi, que reste-t-il, chrétiens , sinon qu'il aille jouir de l'objet qu'il aime ? Enfin , prêt à rendre l'ame : « Je rends grâces à Dieu, » dit-il, de voir défaillir mon corps devant mon es- » prit ». Touché d'un si grand bienfait, et ravi de pouvoir pousser ses reconnoissances jusques au dernier soupir, il commença l'hymne des divines miséricordes : Misericordias Domini in œternum cantabo (0. « Je chanterai, dit-il, éternellement les » miséricordes du Seigneur ». Il expire en disant ces mots, et il continue avec les anges le sacré cantique. Reconnoissez maintenant que sa perpétuelle modération venoit d'un cœur détaché de l'amour du monde; et réjouissez -vous, en noire Seigneur, de ce que riche il a mérité les grâces et la récompense de la pauvreté. Quand je considère attentivement dans l'Evangile la parabole, ou plutôt l'histoire du mauvais riche, et que je vois de quelle sorte Jésus-Christ y parle des fortunés de la terre , il me semble d'abord qu'il ne leur laisse aucune espérance au siècle futur. Lazare, pauvre et couvert d'ulcères, « est porté par les anges au sein d'Abra- » ham (■*) » , pendant que le riche, toujours heureux
(»1 Psal. Lxxxvni.
W Factum est autem ut moreretnr mendicus , et portaretur ab angelis in sinum Âbrahae. Mortuus est autem et divesj et sepultus est iu lufcrno. Luc. xvi. aa.
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dans cette vie, « est enseveli dans les enfers ». Voilà un traitement bien différent que Dieu fait à l'un et à l'autre» Mais comment est-ce que le Fils de Dieu nous en explique la caiise? « Le riche, dit-il (0, a » reçu ses biens, et le pauvre ses maux dans cette » vie M ; et de là quelle conséquence? Ecoutez, riches, et tremblez : « Et maintenant, poursuit -il, » l'un reçoit sa consolation , et l'autre son juste sup- » plice ». Terrible distinction ! funeste partage pour les grands du monde ! Et toutefois ouvrez les yeux : c'est le riche Abraham qui reçoit le pauvre Lazare dans son sein ; et il vous montre , ô riches du siècle , à quelle gloire vous pouvez aspirer , si , « pauvres » en esprit (2) » et détachés de vos biens , vous vous tenez aussi prêts à les quitter , qu'un voyageur empressé à déloger de la tente où il passe une courte nuit. Cette grâce , je le confesse , est rare dans le nouveau Testament , où les afflictions et la pauvreté des enfans de Dieu doivent sans cesse représenter à toute l'Eglise un Jésus-Christ sur la croix. Et cependant, chrétiens, Dieu nous donne quelquefois de pareils exemples, afin que nous entendions qu'on peut mépriser les charmes de la grandeur, même présente ; et que les pauvres apprennent à ne désirer pas avec tant d'ardeur ce qu'on peut quitter avec joie. Ce ministre si fortuné et si détaché tout ensemble, leur doit inspirer ce sentiment. La mort a dé-
(0 Et dixit illi Abraham : FUI , recordare quia recepisti bona ia TÏta tua ; et Lazarus similiter mala. Nunc autem hic consolatur j tu vero cruciaris. Luc.xvj. q5.
(*) Beau paupercs spiritu. Matth. y. 3.
couvert
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couvert le secret de ses affaires; et le public, rigide censeur des hommes de cette fortune et de ce rang j n'y a rien vu que de modéré. On a vu ses biens accrus naturellement par un si long ministère et par une prévoyante économie; et on ne fait qu'ajouter à la louange de grand magistrat et de sage ministre , celle de sage et vigilant père de famille, qui n'a pas été jugée indigne des saints patriarches. Il a donc, à leur exemple, quitté sans peine ce qu'il avoit acquis sans empressement : ses vrais biens ne lui sont pas ôtés, et sa justice demeure aux siècles des siècles. C'est d'elle que sont découlées tant de grâces et tant de vei'tus que sa dernière maladie a fait éclater. Ses aumônes, si bien cachées dans le sein du pauvre, ont prié pour lui (0 : sa main droite les cachoit à sa main gauche ; et à la réserve de quelque ami , qui en a été le ministre ou le témoin nécessaire, ses plus intimes confidens les ont ignorées : mais « le M Père , qui les a vues dans le secret, lui en a rendu » la récompense (2) ». Peuples, ne le pleurez plus ; et vous qui , éblouis de l'éclat du monde , admirez le tranquille cours d'une si longue et si belle vie , portez plus haut vos pensées. Quoi donc, quatrevingt -trois -ans passés au milieu des prospérités, quand il n'en faudroit retrancher ni l'enfance où l'homme ne se connoît pas, ni les maladies où l'on
(0 Conclude eleemosynam in corde pauperis : et haec pro te exorabit. Eccli. xxtx. i5.
('} Te faciente eleemosynam nesciat sinistra tua qaid faciat d<;xtcra tua.... Et pater tuus, qui vidct in abscondito, reddet tibi. MiiUh. VI. 3,4- ^
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ne vit point, ni tout le temps dont on a toujours tant de sujet de se repentir, paroîtront-ils quelque chose à la vue de l'éternité où nous nous avançons à si grands pas? Après cent trente ans de vie, Jacob amené au roi d'Egypte , lui raconte la courte durée de son laborieux pèlerinage, qui n'égale pas les jours de son père Isaac, ni de son aïeul Abraham (0. Mais les ans d'Abraham et d'Isaac, qui ont fait paroître si courts ceux de Jacob, s'évanouissent auprès de la vie de Sem, que celle d'Adam et de Koé elï'ace. Que si le temps comparé au temps, la mesure à la mesure , et le terme au terme , se réduit à rien; que sera-ce si l'on compare le temps à l'éternité, où il n'y a ni mesure ni terme? Comptons donc comme très-court, chrétiens, ou plutôt comptons comme un pur néant tout ce qui finit; puisqu'enfin quand on auroit multiplié les années au-delà de tous les nombres connus, visiblement ce ne sera rien, quand nous serons arrivés au terme fatal. Mais peut-être que prêt à mourir, on comptera pour quelque chose cette vie de réputation , ou cette imagination de revivre dans sa famille qu'on, croira laisser solidement établie. Qui ne voit, mes Frères, combien vaines, mais combien courtes et combien fragiles sont encore ces secondes vies, que noire foiblesse nous fait inventer, pour couvrir en quelque sorte l'horreur de la mort ! Dormez votre sommeil , riches de la terre , et demeurez
(') Respoudil (Jacob ) : Dies peregrinationis meae centum triginta annorum sunt, parvi et mali^ el non pervenerunt usqne ad dits patriim meqruin, quibuâ pcregriuati sunt. Cènes, xlvu. 9.
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dans votre poussière. Ah ! si quelques générations; que dis- je? si quelques années après votre mort, vous reveniez , hommes oubliés , au milieu du monde , vous vous hâteriez de rentrer dans vos tombeaux, pour ne voir pas votre nom terni, votre mémoire abolie, et votre prévoyance trompée dans vos amis, dans vos créatures, et plus encore dans vos héritiers et dans vos enfans. Est-ce là le fruit du travail , dont vous vous êtes consumés sous le soleil, vous amassant un trésor de haine et de colère éternelle au juste jugement de Dieu ? Surtout, mortels, désabusez -vous de la pensée dont vous vous flattez, qu'après une longue vie, la mort vous sera plus douce et plus facile. Ce ne sont pas les années, c'est une longue préparation qui vous donnera de l'assurance. Autrement un philosophe vous dira en vain que vous devez être rassasiés d'années et de jours, et que vous avez assez vu les saisons se renouveler, et le monde rouler autour de vous ; ou plutôt , que vous vous êtes assez vu rouler vous-même et passer avec le monde. La dernière heure n'en sera pas moins insupportable, et l'habitude de vivre ne fera qu'en accroître le désir. C'est de saintes méditations, c'est de bonnes œuvres , c'est ces véritables richesses , que vous enverrez devant vous au siècle futur, qui vous inspireront de la force ; et c'est par ce moyen que vous affermirez votre courage. Le vertueux Michel LE Tellier vous cu a donné l'exemple : la sagesse, la fidélité, la justice, la modestie, la prévoyance , la piété j toute la troupe sacrée des ver-
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tus, qui veilloient, pour ainsi dire, autour de lut, en ont banni les frayeurs, et ont fait du jour de sa mort , le plus beau , le plus triomphant , le plus heureux jour de sa vie.
DE