DANNE DE GONZAGUE
tellement perdu les lumières de la foi , que lorsqu'on parloit sérieusement des mystères de la religion, elle avoit peine à retenir ce ris dédaigneux qu'excitent les personnes simples , lorsqu'on leur voit croire des choses impossibles : « et, poursuit- elle, » c'eût été pour moi le plus grand de tous les mi- » racles , que de me faire croire fermement le chris- » tianisme » . Que n'eût-elle pas donné pour obtenir ce miracle ? Mais l'heure marquée par la divine Providence n'étoit pas encore venue. C'étoit le temps oii elle devoit être livrée à elle-même , pour mieux sentir dans la suite la merveilleuse victoire de la grâce. Ainsi elle gémissoit dans son incrédulité , qu'elle n'avoit pas la force de vaincre. Peu s'en faut qu'elle ne s'emporte jusqu'à la dérision , qui est le dernier excès et comme le triomphe de l'orgueil ; et qu'elle ne se trouve parmi « ces moqueurs dont » le jugement est si proche » , selon la parole du Sage (0 : Parata sunt derisoribus judicia.
Déplorable aveuglement ! Dieu a fait un ouvrage au milieu de nous, qui, détaché de toute autre cause, et ne tenant qu'à lui seul, remplit tous les temps et tous les lieux , et porte par toute la terre avec l'impression de sa main le caractère de son autorité : c'est Jésus-Christ et son Eglise. Il a mis dans cette Eglise une autorité , seule capable d'abaisser l'orgueil, et de relever la simplicité; et qui, également propre aux savans et aux ignorans, imprime aux uns et aux autres un même respect. C'est contre cette autorité que les libertins se révoltent avec un air de mépris. Mais qu'ont-ils vu ces rares génies,
(>) Prov. XIX. 29.
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qu'ont-ils vu plus que les autres? Quelle ignorance est la leur ! et qu'il seroit aise' de les confondre , si , foibles et pre'somptueux, ils ne craignoient d'être instruits! Car pensent-ils avoir mieux vu les difficultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres, qui les ont vues , les ont méprise'es ? Ils n'ont rien vu : ils n'entendent rien : ils n'ont pas même de quoi établir le néant, auquel ils espèrent après cette vie ; et ce misérable partage ne leur est pas assuré. Ils ne savent s'ils trouveront un Dieu propice, ou un Dieu contraire. S'ils le font égal au vice et à la vertu : quelle idole ! Que s'il ne dédaigne pas de juger ce qu'il a créé, et encore ce qu'il a créé capable d'un bon et d'un mauvais choix : qui leur dira , ou ce qui lui plaît , ou ce qui l'offense , ou ce qui l'appaise? Par oii ont-ils deviné que tout ce qu'on pense de ce premier Etre soit indifférent; et que toutes les religions, qu'on voit sur la terre, lui soient également bonnes? Parce qu'il y en a de fausses, s'ensuit-il qu'il n'y en ait pas une véritable; ou qu'on ne puisse plus connoître l'ami sincère, parce qu'on est environné de trompeurs? Est-ce peut-être que tous ceux qui errent sont de bonne foi ? L'homme ne peut-il pas, selon sa coutume, s'en imposer à luimême? Mais quel supplice ne méritent par les obstacles qu'il aura mis par ses préventions à des lumières plus pures? Où a-t-on pris que la peine et la récompense ne soient que pour les jugemens humains ; et qu'il n'y ait pas en Dieu une justice , dont celle qui reluit en nous ne soit qu'une étincelle? Que s'il est une telle justice, souveraine, et par conséquent inévitable; divine, et par conséquent
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infinie; qui nous dira qu'elle n'agisse jamais selon sa nature, et qu'une justice infinie ne s'exerce pas à la fin par un supplice infini et éternel ? Où en sont donc les impies, et quelle assurance ont-ils contre la vengeance éternelle dont on les menace? Au défaut d'un meilleur refuge , iront-ils enfin se plonger dans l'abîme de l'athéisme , et mettront-ils leur repos dans une fureur, qui ne trouve presque point de place dans les esprits? Qui leur résoudra ces doutes, puisqu'ils veulent les appeler de ce nom? Leur raison , qu'ils prennent pour guide, ne présente à leur esprit que des conjectures et des embarras. Les absurdités où ils tombent, en niant la religion, deviennent plus insoutenables que les vérités dont la hauteur les étonne; et pour ne vouloir pas croire des mystères incompréhensibles, ils suivent, l'une après l'autre, d'incompréhensibles erreurs. Qu'est-ce donc après tout. Messieurs, qu'est-ce que leur malheureuse incrédulité, sinon une erreur sans fin , une témérité qui hasarde tout , un étourdissement volontaire, et en un mot un orgueil qui ne peut souffrir son remède, c'est-à-dire, qui ne peut souffrir une autorité légitime ? Ne croyez pas que l'homme ne soit emporté que par l'intempérance des sens. L'intempérance de l'esprit n'est pas moins flatteuse. Gomme l'autre, elle se fait des plaisirs cachés, et s'irrite par la défense. Ce superbe croit s'élever au-dessus de tout et au-dessus de lui-même, quand il s'élève , ce lui semble , au-dessus de la religion , qu'il a si long-temps révérée : il se met au rang des gens désabusés : il insulte en son cœur aux foibles esprits , qui ne font que suivre les autres sans
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rien trouver par eux-mêmes; et devenu le seul objet de ses complaisances, il se fait lui-même son Dieu.
C'est dans cet abîme profond que la Princesse Palatine alloit se perdre. Il est vrai qu elle désiroit avec ardeur de connoitre la vérité. Mais où est la vérité sans la foi, qui lui paroissoit impossible, à moins que Dieu l'établît en elle par un miracle ? Que lui servoit d'avoir conservé la connoissance de la Divinité? Les esprits même les plus déréglés n'en rejettent pas l'idée, pour n'avoir point à se reprocher un aveuglement trop visible. Un Dieu qu'on fait à sa mode, aussi patient, aussi insensible que nos passions le demandent , n'incommode pas. La liberté qu'on se donne de penser tout ce qu'on veut, fait qu'on croit respirer un air nouveau. On s'imagine jouir de soi-même et de ses désirs ; et dans le droit qu'on pense acquérir de ne se rien refuser, on croit tenir tous les biens, et on les goûte par avance.
En cet état , chrétiens, où la foi même est perdue , c'est-à-dire, où le fondement est renversé; que restoit-il à notre Princesse? que restoit-il à une ame, qui par un juste jugement de Dieu étoit déchue de toutes les grâces, et ne tenoit à Jésus-Christ par aucun lien? qu'y restoit-il, chrétiens, si ce n'est ce que dit saint Augustin? Il restoit la souveraine misère et la souveraine miséricorde : Restabat magna miseria, et magna misericordia (0. Il restoit ce secret regard d'une Providence miséricordieuse , qui la vouloit rappeler des extrémités de la terre; et voici quelle fut la première touche. Prêtez l'oreille , Messieurs ; elle a quelque chose de miraculeux. Ce
(0 /n Psal L, n. 8 5 tom. iv, col. 466.
t)*AN3VE DE G ON 2 A GUE. 44?
fut un songe admirable; de ceux que Dieu même fait venir du ciel par le ministère des anges; dont les images sont si nettes et si démêlées ; où l'on voit je ne sais quoi de céleste. Elle crut, c'est elle-même qui le raconte au saint abbé : écoutez, et prenez garde surtout de n'écouter pas avec mépris l'ordre des avertissemens divins , et la conduite de la grâce. Elle crut, dis- je, « que marchant seule dans une fort rêt, elle y avoit rencontré un aveugle dans une » petite loge. Elle s'approche pour lui demander s'il » étoit aveugle de naissance, ou s'il l'étoit devenu par » quelque accident. Il répondit qu'il étoit aveugle-né. » Vousne savez donc pas, reprit-elle, ce que c'est que » la lumière, qui est si belle et si agréable, et le sort leil qui a tant d'éclat et de beauté. Je n'ai, dit-il , » jamais joui de ce bel objet, et je ne m'en puis » former aucune idée. Je ne laisse pas de croire, » continua-t-il, qu'il est d'une beauté ravissante. L'art veugle parut alors changer de voix et de visage, » et prenant un ton d'autorité : Mon exemple, dit-il, » vous doit apprendre qu'il y a des choses très-ex- » cellentes et très-admirables qui échappent à notre rt vue , et qui n'en sont ni moins vraies ni moins dé- » sirables, quoiqu'on ne les puisse ni comprendre » ni imaginer ». C'est en effet qu'il manque un sens aux incrédules, comme à l'aveugle; et ce sens, c'est Dieu qui le donne, selon ce que dit saint Jean (0 : « Il nous a donné un sens pour connoître le vrai » Dieu , et pour être en son vrai Fils » : Dédit nobis sensum , ut cognoscamus verum Deum , et simus in vero Filio ejus. Notre Princesse le comprit. En même
(0 /. Joan. y. ao. <
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temps, au milieu d'un songe si mystérieux, « elle fit » l'application de la belle comparaison de l'aveugle , 5) aux vérités de la religion et de l'autre vie » : ce sont ses mots que je vous rapporte. Dieu, qui n'a besoin ni de temps ni d'un long circuit de raisonnement pour se faire entendre, tout- à-coup lui ouvrit les yeux. Alors , par une soudaine illumination , « elle se senfcitsi éclairée » , c'est elle-même qui continue à vous parler; « et tellement transportée de » la joie d'avoir trouvé ce qu'elle cherchoit depuis » si long-temps, qu'elle ne put s'empêcher d'em- » brasser l'aveugle , dont le discours lui découvroit » une plus belle lumière que celle dont il étoit privé. » Et, dit-elle, il se répandit dans mon cœur une 5) joie si douce et une foi si sensible, qu'il n'y a point » de paroles capables de l'exprimer ». Vous attendez, chrétiens, quel sera le réveil d'un sommeil si doux et si merveilleux. Ecoutez, et reconnoissez que ce songe est vraiment divin. « Elle s'éveilla là-dessus, » dit-elle, et se trouva dans le même état où elle s'é- » toit vue dans cet admirable songe, c'est-à-dire, » tellement changée qu'elle avoit peine aie croire ». Le miracle qu elle attendoit est arrivé : elle croit , elle qui jugeoit la foi impossible : Dieu la change par une lumière soudaine, et par un songe qui tient de l'extase. Tout suit en elle de la même force. « Je me » levai, poursuit-elle, avec précipitation : mes ac- » tions étoient mêlées d'une joie et d'une activité » extraordinaire ». Vous le voyez : cette nouvelle vivacité, qui animoit ses actions, se ressent encore dans ses paroles. « Tout ce que je lisois sur la reli- » gion, me touchoit jusqu'à répandre des larmes. Je
» me
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3) me trouvois à la messe dans un état bien difierent » de celui oià j'avois accoutumé d'être ». Car c'étoit de tous les mystères celui qui lui paroissoit le plus incroyable. «Mais alors, dit -elle, il me sembloit M sentir la présence réelle de notre Seigneur, à peu » près comme l'on sent les choses visibles , et dont » l'on ne peut douter » . Ainsi elle passa tout-à-coup d'une profonde obscurité à une lumière manifeste. Les nuages de son esprit sont dissipés : miracle aussi étonnant que celui où Jésus-Christ fit tomber en un instant des yeux de Saul converti cette espèce d'écaillé dont ils étoient couverts (0. Qui donc ne s'écrieroit à un si soudain changement : « Le » doigt de Dieu est ici (2) » ! La suite ne permet pas d'en douter , et l'opération de la grâce se reconnoît dans ses fruits. Depuis ce bienheureux moment, la foi de notre Princesse fut inébranlable; et même cette joie sensible qu'elle avoit à croire, lui fut continuée quelque temps. Mais au milieu de ces célestes douceurs, la justice divine eut son tour. L'humble Princesse ne crut pas qu'il lui fût permis d'approcher d'abord des saints sacremens. Trois mois entiers furent employés à repasser avec larmes ses ans écoulés parmi tant d'illusions, et à préparer sa confession. Dans l'approche du jour désiré où elle espéroit de la faire , elle tomba dans une syncope qui ne lui laissa ni couleur, ni pouls , ni respiration. Revenue d'une si longue et si étrange défaillance, elle se vit replongée dans un plus grand mal; et après les affres de la mort, elle ressentit toutes les horreurs del'en-
(•) yict. IX. 18.
(*) DigitusDei est hic. Exod. yiit. 19.
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fer. Digne effet des sacreniens de l'Eglise, qui, donnés ou diiféi es , font sentir à l'ame la miséricorde de Dieu , ou tout le poids de ses vengeances. Son confesseur qu'elle appelle la trouve sans force , incapable d'application, et prononçant à peine quelques mots entrecoupés : il fut contraint de remettre la confession au lendemain. Mais il faut qu'elle vous raconte elle-même quelle nuit elle passa dans cette attente. Qui sait si la Providence n'aura pas amené ici quelque ame égarée , qui doive être touchée de ce récit? « Il est, dit-elle, impossible de s'imaginer M les étranges peines de mon esprit sans les avoir î) éprouvées. J'appréhendois à chaque moment le » retour de ma syncope, c'est-à-dire, ma mort et » ma damnation. J'ayouois bien que je n'étois pas 3) digne d'une miséricorde que j'avois si long-temps }> négligée; et je disois à Dieu dans mon cœur, » que je n'avois aucun droit de me plaindre de sa » justice ; mais qu'enfin , chose insupportable ! je ne 5> le verrois jamais ; que je serois éternellement avec » ses ennemis, éternellement sans l'aimer, éternel- » lement haïe de lui. Je sentois tendrement ce dé- » plaisir, et je le sentois même, comme je crois, ce » sont ses propres paroles , entièrement détaché des » autres peines de l'enfer ». Le voilà, mes chères Sœurs, vous le connoissez, le voilà ce pur amour, que Dieu lui-même répand dans les cœurs avec toutes ses délicatesses et dans toute sa vérité. La voilà cette crainte qui change les cœurs : non point la crainte de l'esclave , qui craint l'arrivée d'un mai' tre fâcheux; mais la crainte d'une chaste épouse, qui craint de perdre ce qu'elle aime. Ces sentimens
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tendres, mêlés de larmes et de frayeur, aigrissoient son mal jusqu'à la dernière extrémité. Nul n'en péjWtroit la cause , et on attribuoit ces agitations à la fièvre dont elle étoit tourmentée. Dans cet état pitoyable, pendant qu'elle se regardoit comme une personne réprouvée , et presque sans espérance de salut j Dieu , qui fait entendre ses vérités en telle manière et sous telles figures qu'il lui plaît , continua de l'instruire, comme il a fait Joseph et Salomon; et durant l'assoupissement que l'accablement lui causa, il lui mit dans l'esprit cette parabole si semblable à celle de l'Evangile. Elle voit paroître ce que Jésus- Christ n'a pas dédaigné de nous donner comme l'image de sa tendresse (0; une poule devenue mère, empressée autour des petits qu'elle conduisoit. Un d'eux s'étant écarté, notre malade le voit englouti par un chien avide. Elle accourt , elle lui arrache cet innocent animal. En même temps on lui crie d'un autre côté qu'il le falloit rendre au ravisseur, dont on éteindroit l'ardeur en lui enlevant sa proie. « Non, dit-elle, je ne le rendrai jamais ». En ce moment elle s'éveilla ; et l'application de la figure , qui lui atoit été montrée, se fît en un instant dans son esprit, comme si on lui eût dit : « Si vous, qui êtes » mauvaise (2), ne pouvez vous résoudre à rendre ce M petit animal que vous avez sauvé, pourquoi croyez- » vous que Dieu infiniment bon vous redonnera au )) démon, après vous avoir tirée de sa puissance ? Es- » pérez, et prenez courage ». A ces mots elle demeura dans un calme et dans une joie qu'elle ne pouvoit exprimer, « comme si un ange lui eût ap*-
0) Matth. xxiu. 37. — W Ibid. vu. il.
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3> pris, ce sont encore ses paroles, que Dieu ne » l'abandonneroit pas ». Ainsi tomba tout-à-coup la fureur des vents et des flots à la voix de Jésus- Christ qui les menaçoit (0 ; et il ne fit pas un moindre miracle dans l'ame de notre sainte pénitente, lorsque, parmi les frayeurs d'une conscience alarmée, et « les douleurs de l'enfer (2) » , il lui fit sentir tout-à-coup par une vive confiance, avec la rémission de ses péchés, cette « paix qui surpasse toute » intelligence (5) ». Alors une joie céleste saisit tous ses sens, « et les os humiliés tressaillirent (4) ». Souvenez-vous, ô sacré pontife, quand vous tiendrez en vos mains la sainte victime qui ôte les péchés du monde, souvenez -vous de ce miracle de sa grâce. Et vous, saints prêtres, venez; et vous, saintes filles, et vous, chrétiens; venez aussi, ô pécheurs : tous ensemble, commençons d'une même voix le cantique de la délivrance , et ne cessons de répéter avec David : « Que Dieu est bon , que sa miséricorde » est éternelle (5) » !
Il ne faut point manquer à de telles grâces , ni les recevoir avec mollesse. La Princesse Palatine change en un moment toute entière : nulle parure que la simplicité, nul ornement que la modestie. Elle se montre au monde à cette fois ; mais ce fut pour lui déclarer qu'elle avoit renoncé à ses va-
(i) Marc. IV. 39. Luc. viii. 24.
(»; Dolores inferni circumdederunt me. Psal. xvii. 6.
(3) Pax Dei, quae exsuperat omnem sensum. Philip, iv. 7.
(4) Âuditui meo dabis gaudium et laetitiam ; et exultabuut oss» humiliata. Psal. t. 10.
(.5) Confitemini Domino, quoniam bonus, quoniam in xUrnutn piisericordia ejus. Ps. Gxx.xv. i.
d'anne de gonzague. 453
nites. Car aussi quelle erreur à une chrétienne , et encore à une chrétienne pénitente , d'orner ce qui n'est digne que de son mépris ? de peindre et de parer l'idole du monde ? de retenir comme par force , et avec mille artifices autant indignes qu'inutiles, ces grâces qui s'envolent avec le temps? Sans s'effrayer de ce qu'on diroit, sans craindre comme autrefois ce vain fantôme des âmes infirmes, dont les grands sont épouvantés plus que tous les autres , la Princesse Palatine parut à la Cour si différente d'elle-même ; et dès-lors elle renonça à tous les divertissemens , à tous les jeux jusqu'aux plus innocens ; se soumettant aux sévères lois de la pénitence chrétienne , et ne songeant qu'à restreindre et à punir une liberté qui n'avoit pu demeurer dans ses bornes. Douze ans de persévérance, au milieu des épreuves les plus difficiles , l'ont élevée à un éminent degré de sainteté. La règle qu'elle se fît dès le premier jour fut immuable ; toute sa maison y entra : chez elle on ne faisoit que passer d'un exercice de piété à un autre. Jamais l'heure de l'oraison ne fut changée ni interrompue, pas même par les maladies. Elle savoit que, dans ce'commerce sacré, tout consiste à s'humilier sous la main de Dieu , et moins à donner qu'à recevoir : ou plutôt, selon le précepte de Jésus-Christ (0, son oraison fut perpétuelle pour être égale au besoin. La lecture de l'Evangile et des livres saints en fournissoit la matière : si le travail sembloit l'interrompre, ce n'étoit que pour la continuer d'une autre sorte. Par le travail on charmoit l'ennui, on ménageoit le temps, on guérissoit la
(0 Oportet semper orare, et nondeficere. Luc. xviii. i.
4^4 OnAISÔN FUNÈBRE
langueur de la paresse, et les pernicieuses rêveries de l'oisiveté. L'esprit se relâchoit, pendant que les mains, industrieusenient occupées, s'exerçoient dans des ouvrages dont la piété avoit donné le dessein : c'étoit ou des habits pour les pauvres , ou des ornemens pour les autels. Les Psaumes avoient succédé aux cantiques des joies du siècle. Tant qu'il n'étoit point nécessaire de parler, la sage Princesse gardoit le silence : la vanité et les médisances, qui soutiennent tout le commerce du monde , lui faisoient craindre tous les entretiens; et rien ne lui paroissoit ni agréable ni sûr que la solitude. Quand elle parloit de Dieu, le goût intérieur d'oîi sortoient toutes ses paroles, se coramuniquoit à ceux qui conversoient avec elle; et les nobles expressions qu'on remarquoit dans ses discours, ou dans ses écrits, venoient de la haute idée qu'elle avoit conçue des choses divines. Sa foi ne fut pas moins simple que vive : dans les fameuses questions qui ont troublé en tant de manières le repos de nos jours, elle déclaroit hautement qu'elle n'avoit autre part à y prendre que celle d'obéir à l'Eglise. Si elle eût eu la fortune des ducs de Nevers ses pères, elle en auroit surpassé la pieuse magnificence , quoique cent temples fameux en portent la gloire jusqu'au ciel, « et » que les églises des saints publient leurs aumô- » nés (0 M. Le Duc son père avoit fondé dans ses terres de quoi marier tous les ans soixante filles : riche oblation, présent agréable. La Princesse sa fille en marioit aussi tous les ans ce qu'elle pouvoit ,
(■) Elcemosynas iUius enarrabit omnis ecclesia sanctoriua. EcclL