‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 5)Chapitre 33 sur 51 · PRINCE DE CONDÉ · texte numérisé non relu

PRINCE DE CONDÉ

Dominus tecum, virorum fortissime.... Vade in hacfortitudine tua.... Ego ero tecum.

Le Seigneur est avec vous, 6 le plus courageux de tous les hommes ! Allez avec ce courage dont vous êtes rempli. Je serai avec vous. Aux Juges, vi. I2, \f\, i6.

Monseigneur (*),

Au moment que j'ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortelle de Louis de Bourbon, Prince de Condé , je me sens également confondu , et par la grandeur du sujet, et s'il m'est permis de l'avouer, par l'inutilité du travail. Quelle partie du monde habitable n'a pas ouï les victoires du Prince de Condé , et les merveilles de sa vie ? On les raconte partout : le Français qui les vante , n'apprend rien à l'étranger; et quoi que je puisse aujourd'hui vous en rapporter, toujours prévenu par vos pensées, j'aurai encore à répondre au secret reproche que

(*) A M. le Prince, fils du défunt Prince de Coiïdé.

VOUS me ferez d'être demeuré beaucoup au-dessous. Nous ne pouvons rien , foihles orateurs , pour la gloire des âmes extraordinaires : le Sage a raison de dire, que « leursseulesactionslespeuventlouerCO»? toute autre louange languit auprès des grands noms; et la seule simplicité d'un récit fidèle pourroit soutenir la gloire du Prince de Condé. Mais en attendant que l'histoire , qui doit ce récit aux siècles futurs, le fasse paroître , il faut satisfaire, comme nous pourrons, à la reconnoissance publique, et aux ordres du plus grand de tous les rois. Que ne doit point le royaume à un Prince qui a honoré la maison de France , tout le nom français , son siècle , et pour ainsi dire, l'humanité toute entière? Louis-Je- Grand est entré lui-même dans ces sentimens. Après avoir pleuré ce grand homme , et lui avoir donné par ses larmes , au milieu de toute sa Cour , le plus glorieux éloge qu'il pût recevoir; il assemble dans «n temple si célèbre, ce que son royaume a 4e plus auguste , pour y rendre des devoirs publics à la mémoire de ce Prince ; et il veut que ma foible voix anime toutes ces tristes représentations et tout cet appareil funèbre. Faisons donc cet effort sur notre douleur. Ici un plus grand objet, et plus digne de cette chaire, se présente à ma pensée. C'est Dieu, qui fait les guerriers et les conquérans. « C'est vous, » lui disoit David (2) , qui avez instruit mes mains à » combattre, et mes doigts à tenir l'épée ». S'il inspire le courage , il ne donne pas moins les autres

(») Laudent eam in poriis opéra ejus. Proverb. xxxi. 3i. {">■) Ecucdictus Dominus Deus meus , qui docet manus meas ad pra:lium , cl digilos mcos ad belium. Psal. cxuii. i.

DE LOUIS DE BOURBOW. SsS

grandes qualités naturelles et surnaturelles, et du cœur et de l'esprit. Tout part de sa puissante main : c'est lui qui envoie du ciel les ge'néreux senlimens , les sages conseils, et toutes les bonnes pensées ; mais il veut que nous sachions distinguer entre les don^ qu'il abandonne à ses ennemis , et ceux qu'il réserve à ses serviteurs. Ce qui distingue ses amis d'avec tout les autres, c'est la piété : jusqu'à ce qu'on ait reçu ce don du ciel, tous les autres non-seulement ne sont rien, mais encore tournent en ruine à ceux qui en sont ornés. Sans ce don inestimable de la piété, que seroit-ce que le Prince de Condé avec tout ce grand cœur et ce grand génie? Non, mes Frères, si la piété n'avoit comme consacré ses autres vertus, ni ces princes ne trouveroient aucun adoucissement à leur douleur, ni ce religieux pontife aucune-confiance dans ses prières , ni moi-même aucun soutien aux louanges que je dois à un si grand homme. Poussons donc à bout la gloire humaine par cet exemple : détruisonsl'idoledesambitieux; qu'elle tombe anéantie devant ces autels. Mettons ensemble aujourd'hui, car nous le pouvons dans un si noble sujet, toutes les plus belles qualités d'une excellente nature ; et , à la gloire de la vérité , montrons dans un Prince admiré de tout l'univers, que ce qui fait les héros, ce qui porte la gloire du monde jusqu'au comble j valeur, magnanimité, bonté naturelle; voilà pour le cœur : vivacité, pénétration, grandeur et sublimité de génie; voilà pour l'esprit : ne seroient qu'une illusion, si la piété ne s'y étoit jointe; et enfin, que la piété est le tout de l'homme. C'est, Messieurs, ce que vous verrez dans la vie éternellement mémorable

SaÔ ORAISON FUNÈBRE

de très-haut et irès-puissant Prince Louis de Bourbon, Prince de CONDÉ, PREMIER PrINCE DU SANG.

Dieu nous a re've'lë que lui seul il fait les conquérans, et que seul il les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait un Cyrus, si ce n'est Dieu, qui l'avoit nomme', deux cents ans avant sa naissance, dans les oracles d'Isaïe? Tu n'es pas encore, lui disoit-il, « mais je te » vois, et je t'ai nommé par ton nom : tu t'appelleras » Cyrus. Je marcherai devant toi dans les combats; à » ton approche je mettrai les rois en fuite ; je brise- » rai les portes d'airain. C'est moi qui étends les » cieux, qui soutiens la terre, qui nomme ce qui » n'est pas comme ce qui est (0 » : c'est-à-dire, c'est moi qui fais tout, et moi qui vois, dès l'éternité, tout ce que je fais. Qliel autre a pu former un A.lexandre, si ce n'est ce même Dieu qui en a fait voir de si loin, et par des figures si vives, l'ardeur indomptable à son prophète Daniel? « Le voyez-vous, dit- » il (2) , ce conquérant ; avec quelle rapidité il s'é- » lève de l'occident comme par bonds , et ne touche » pas à terre » ? Semblable , dans ses sauts hardis et dans sa légère démarche, à ces animaux vigoureux et bondissans , il ne s'avance que par vives et impétueuses saillies, et n'est arrêté ni par montagnes ni

(•) Haec dicit Dominus Christo meo Cyio, cujus apprehendi dexteram.... Egoante te ibo; et gloriosos terrae humiliabo : portas aereas conleram, et vectes ferreos confringam ;.... ut scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum.... Vocavi te nomine tuo.... Accinxi te, et non cognovisti me.... Ego Dominus, et non est aller, formans lucem, et creans tenebras, faciens pacem, et creans malum : ego Dominus, faciens omnia haec, etc. Isai. xlv. 1,2, 3, 4» 7-

C») Veniebat ab occidente super faciem tolius terrte ,• et non langebat terram. Dan. vm. 5.

DE LOUIS DE BOURBON. Ss^

par précipices. Déjà le roi de Perse est entre ses mains; « à sa vue il s'est animé : efferatus est in M eum » ^ dit le prophète (0; « il l'abat, il le foule 5) aux pieds : nul ne le peut défendre des coups qu'il » lui porte , ni lui arracher sa proie ». k. n'entendre que ces paroles de Daniel, qui croiriez-vous voir, Messieurs , sous cette figure, Alexandre ou le Prince de Condé ? Dieu donc lui avoit donné cette indomptable valeur pour le salut de la France , durant la minorité d'un Roi de quatre ans. Laissez-le croître ce Roi chéri du ciel ; tout cédera à ses exploits : supérieur aux siens comme aux ennemis, il saura tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines; et seul sous la main de Dieu, qui sera continuellement à son secours, on le verra l'assuré rempart de ses Etats. Mais Dieu avoit choisi le Duc d'Anguien pour le défendre dans son enfance. Aussi vers les premiers jours de son règne, à l'âge de vingt-deux ans, le Duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés ne purent atteindre : mais la victoire le justifia devant Rocroi. L'armée ennemie est plus forte , il est vrai ; elle est composée de ces vieilles bandes valonnes, italiennes et espagnoles , qu'.on n'avoit pu rompre jusqu'alors. Mais pour combien falioit-il compter le courage qu'inspiroit à nos troupes le besoin pressant de l'Etat, les avantages passés, et un jeune Prince du sang qui portoit la victoire dans ses yeux ? Don Francisco de Mellos l'attend de pied ferme ; et sans

(') Cacurrit ad eiun in impetu fortitudinis suae; cùmque appropinquasset prope arietem , efferatus est in eum , et percussit arietem ;.... cùmque eum misisset in terra m , conculcavit, et nemo quibat libcrare arietem de manu ejus. Dan. vui. 6, 7, ao.

pouvoir reculer, les deux généraux et les deux armées semblent avoir voulu se renfermer dans des bois et dans des marais, pour décider leur querelle, comme deux braves, en champ clos. Alors, que ne vit-on pas? Le jeune Prince parut un autre homme. Touchée d'un si digne objet, sa grande ame se déclara toute entière : son courage croissoit avec les périls, et ses lumières avec son ardeur. A la nuit ,qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, il reposa le dernier ; mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d'un si grand jour, et dès la première bataille , il est tranquille; tant il se trouve dans son naturel : et on sait que le lendemain , à l'heure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez-vous comme il vole, ou à la victoire, ou à la mort? Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il étoit animé, on le vit presque en même temps pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée , rallier le Français à demi vaincu , mettre en fuite l'Espagnol victorieux , porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelans ceux qui échappoient à ses coups. Restoit cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauroient réparer leurs brèches, demeuroient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute , et lançoient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combattans •, trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu'on voyoit porté dans sa chaise, et malgré ses infirmités, montrer

qu'une

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