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qu'une ame guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. Mais enfin, il faut céder. C'est en vain qu'à travers des bois avec sa cavalerie toute fraîche, Bek précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés : le Prince l'a prévenu; les bataillons enfoncés demandent quartier : mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Anguien que le combat. Pendant qu'avec un air assuré il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci toujours en garde craignent la surprise de quelque nouvelle attaque : leur effroyable décharge met les nôtres en furie : on ne voit plus que carnage : le sang enivre le soldat; jusqu'à ce que le grand Prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, caluia les courages émus, et joignit au plaisu* de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l'étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers , lorsqu'ils virent qu'il n'y avoit plus de salut pour eux qu'entre les bras du vainqueur? De quels yeux regardèrent- ils le jeune Prince, dont la victoire avoit relevé la haute contenance, à qui la clémence ajoutoit de nouvelles grâces ? Qu'il eût encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines ! Mais il se trouva par terre, parmi ces milliers de morts dont l'Espagne sent encore la perte. Elle ne savoit pas que le Prince, qui lui fit perdre tant de ses vieux régimens à la journée de Rocroy, en devoit achever les restes dans les plaines de Lens. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d'autres. Le Prince fléchit le genou , et dans le champ de bataille il rend au Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyoit. Là on célébra Ro<
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Groy délivré, les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos ; et un règne , qui devoit être si beau , commencé par un si heureux présage. L'armée commença l'action de grâces j toute la France suivit : on y élevoit jusqu'au ciel le coup d'essai du duc d'Anguien : c'en seroit assez pour illustrer une autre vie que la sienne j mais pour lui , c'est le premier pas de sa course.
Dès cette première campagne , après la prise de Thionville , digne prix de la victoire de Rocroy , il passa pour un capitaine également redoutable dans les sièges et dans les batailles. Mais voici, dans un jeune Prince victorieux , quelque chose qui n'est pas moins beau que la victoire. La Cour , qui lui préparoit à son arrivée les applaudissemens qu'il méritoit , fut surprise de la manière dont il les reçut^ La Reine régente lui a témoigné que le Roi étoit content de ses services. C'est dans la bouche du souverain. la digne récompense de ses travaux. Si les autres osoient le louer , il repoussoit leurs louanges comme des offenses ; et indocile à la flatterie , il en craignoit jusqu'à l'apparence. Telle étoit la délicatesse , ou plutôt telle étoit la solidité de ce Prince. Aussi avoit-il pour maxime : écoutez , c'est la maxime qui fait les grands hommes : Que dans les grandes fictions il faut uniquement songer à bien faire, et laisser venir la gloire après la vertu. C'est ce qu'il inspiroit aux autres j c'est ce qu'il suivoit lui-même. Ainsi la fausse gloire ne le tentoit pas ; tout tendoit au vrai et au grand. De là vient qu'il mettoit sa gloire dans le service du Roi, et dans le bonheur de
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TEtat : cVtoit là le fond de son cœur ; c'étoient ses premières et ses plus chères inclinations. La Couf ne le retint guère, quoiqu'il en fût la merveille 5 il falloit montrer partout, et à l'Allemagne comme à la Flandre, le défenseur intrépide que Dieu nous^ donnoit. Arrêtez ici vos regards. Il se prépare contre le Prince quelque chose de plus formidable qu'à Rocroy ; et pour éprouver sa vertu, la guerre va épuiser toutes ses inventions et tous ses efforts. Quel objet se présente à mes yeux ? Ce n'est pas seulement des hommes à combattre j c'est des montagnes inaccessibles ; c'est des ravines et des précipices , d'un côté; c'est de l'autre un bois impénétrable, dont le fond est un marais ; et derrière des ruisseaux , de prodigieux retranchemens : c'est partout des forts élevés, et des forêts abattues qui traversent des chemins affreux : et au dedans, c'est Merci avec ses braves Bavarois , enflés de tant de succès et de la prise de Fribourg; Merci, qu'on ne vit jamais reculer dans les combats ; Merci, que le Prince de Condé et le vigilant Turenne n'ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, et à qui ils ont rendu ce grand témoignage , que jamais il n'avoit perdu un seul moment favorable , ni manqué de prévenir leurs desseins, comme s'il eût assisté à leurs conseils. Ici donc, durant huit jours, et à quatre attaques différentes, on vit tout ce qu'on peut soutenir et entreprendre à la guerre. Nos troupes semblent rebutées, autant par la résistance des ennemis que par l'efr froyable disposition des lieux ; et le Prince se vit quelque temps comme abandonné. Mais, comme un autre Machabée ^ « son bras ne rabaudonna pas,
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» et son courage irrité par tant de périls vint à son » secours (0 ». On ne l'eut pas plutôt vu pied à terre forcer le premier ces inaccessibles hauteurs, que son ardeur entraîna tout après elle. Merci voit sa perte assurée; ses meilleurs régimens sont défaits; la nuit sauve les restes de son armée. Mais que des pluies excessives s'y joignent encore , afin que nous ayons à la fois, avec tout le courage et tout l'art, toute la nature à combattre. Quelque avantage que prenne un ennemi habile autant que hardi, et dans quelque affreuse montagne qu'il se retranche de nouveau ; poussé de tous côtés, il faut qu'il laisse en proie au duc d'Anguien, non-seulement son canon et son bagage, mais encore tous les environs du Rhin. Voyez comme tout s'ébranle. Philisbourg est aux abois en dix jours, malgré l'hiver qui approche : Philisbourg qui tint si long-temps le Rhin captif sous nos lois , et dont le plus grand des rois a si glorieusement réparé la perte. Worms, Spire, Mayence, Landau, vingt autres places de nom ouvrent leurs portes. Merci ne les peut défendre, et ne paroît plus devant son vainqueur : ce n'est pas assez ; il faut qu'il tombe à ses pieds , digne victime de sa valeur : Nordlingue en verra la chute : il y sera décidé qu'on ne tient non plus devant les Français en Allemagne qu'en Flandre, et on devra tous ces avantages au même Prince. Dieu, protecteur de la France , et d'un Roi qu'il a destiné à ses grands ouvrages, l'ordonne ainsi.
Par ces ordres, tout paroissoit sûr sous la con-
(■) Salvavii mihi brachium meum, et ludigaatio mea ipsa auxiliaiu cât mihi. /«. h\m. 5.
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duite du duc d'Anguien ; et sans vouloir ici achever le jour à vous marquer seulement ses autres exploits, vous savez, parmi tant de fortes places attaquées, qu'il n'y en eut qu'une seule qui pût échapper ses mains ; encore releva- t-elle la gloire du Prince. L'Europe , qui admiroit la divine ardeur dont il étoit animé dans les combats, s'étonna qu'il en fut le maître; et dès l'âge de vingt-six ans, aussi capable de ménager ses troupes que de les pousser dans les hasards, et de céder à la fortune, que de la faire servir à ses desseins. Nous le vîmes partout ailleurs comme un de ces hommes extraordinaires qui forcent tous les obstacles. La promptitude de son action ne donnoit pas le loisir de la traverser. C'est là le caractère des conquérans. Lorsque David, un si grand guerrier, déplora la mort de deux fameux capitaines qu'on venoit de perdre , il leur donna cet éloge : « plus vites que les aigles, plus 3> courageux que les lions (0 ». C'est l'image du Prince que nous regrettons. Il paroît en un moment comme un éclair dans les pays les plus éloignés : on le voit en même temps à toutes les attaques, à tous les quartiers. Lorsqu'occupé d'un côté, il envoie reconnoître l'autre , le diligent officier qui porte ses ordres, s'étonne d'être prévenu, et trouve déjà tout ranimé par la présence du Prince : il semble qu'il se multiplie dans une action : ni le fer ni le feu ne l'arrêtent. Il n'a pas besoin d'armer cette tête qu'il expose à tant de périls; Dieu lui est une armure plus assurée : les coups semblent perdre leur force en l'approchant, et laisser seulement sur lui des
(0 Âquilis yelociorcs , leonibus fortiores. //, Beg. i. 23.
marques de son courage et de la protection du ciel. ÎVe lui dites pas que la vie d'un premier prince du sang, si nécessaire à l'Etat, doit être épargnée : il ' i épond qu'un prince du sang, plus intéressé par sa naissance à la gloire du Roi et de la couronne , doit dans le besoin de l'Etat être dévoué plus que tous les autres pour en relever l'éclat. Après avoir fait sentir aux ennemis durant tant d'années l'invincible puissance du Roi, s'il fallut agir au dedans pour la soutenir, je dirai tout en un mot , il fit respecter la Régente : et puisqu'il faut une fois parler de ces choses dont je voudrois pouvoir me taire éternellement; jusqu'à cette fatale prison , il n'avoit pas iseulement songé qu'on pût rien attenter contre l'Etat; et dans son plus grand crédit, s'il souhaitoit d'obtenir des grâces, il souliaitoit encore plus^ de les mériter. C'est ce qui lui faisoit dire : je puis bien ici répéter devant ces autels les paroles que j'ai recueillies de sa bouche, puisqu'elles marquent si bien le fond de son cœur : il disoit donc, en parlant de cette prison malheureuse, qu'il y étoit entré le plus innocent de tous les hommes , et qu'il en étoit sorti le plus coupable. «Hélas! poursuivoit-il, je » ne respirois que le service du Roi, et la grandeur » de l'Etat » ! On ressentoit dans ses paroles un regret sincère d'avoir été poussé si loin par ses malheurs. Mais, sans vouloir excuser ce qu'il a si hautement condamné lui-même, disons, pour n'en parler jamais, que comme dans la gloire éternelle les fautes des saints pénitens, couvertes de ce qu'ils ont fait pour les réparer, et de l'éclat infini de la divine miséricorde, ne paroissent plusj ainsi dans
DE LOUIS DE BOURBOIf. ?35
des fautes si sincèrement reconnues, et dans la suite
si glorieusement réparées par de fidèles services, il
j^ ne faut plus regarder que l'humble reconnoissance
* du Prince, qui s'en repentit, et la clémence du
grand Koi, qui les oublia.
Que s'il est enfin entraîné dans ces guerres infortunées, il y aura du moins cette gloire, de n'avoir pas laissé avilir la grandeur de sa maison chez les étrangers. Malgré la majesté de l'Empire, malgré la, fierté d'Autriche, et les couronnes héréditaires attachées à cette maison , même dans la branche qui domine en Allemagne; réfugié à Namur, soutenu de son seul courage et de sa seule réputation, il porta si loin les avantages d'un Prince de France, et de la première maison de l'univers , que tout ce qu'on put obtenir de lui , fut qu'il consentît de traiter d'égal avec l'Archiduc, quoique frère de l'Empe. reur, et fils de tant d'empereurs j à condition qu'en lieu tiers ce prince feroit les honneurs des Pays-bas. Le même traitement fut assuré au duc d'Anguien , et la maison de France garda son rang sur celle d'Autriche , jusque dans Bruxelles. Mais voyez ce que fait faire un vrai courage. Pendant que le Prince se soutenoit si hautement avec l'Archiduc qui do-^ minoit, il rendoit au roi d'Angleterre et au duc d'Yorck , maintenant un roi si fameux , malheureux alors, tous les honneurs qui leur étoient dus ; et il apprit enfin à l'Espagne trop dédaigneuse, quelle étoit cette majesté que la mauvaise fortune ne pouvoit ravir à de si grands princes. Le reste de sa conduite ne fut pas moins grand. Parmi les difEcultés que ses intérêts. appoi;toient au traité des
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Pyrénées, écoutez quels furent ses ordres; et voyez si jamais un particulier traita si noblement ses intérêts. Il mande à ses agens dans la conférence, qu'il n'est pas juste que la paix de la chrétienté soit retardée davantage à sa considération : qu'on ait soin de ses amis; et pour lui, qu'on lui laisse suivre sa fortune. Ah ! quelle grande victime se sacrifie au bien public ! Mais quand les choses changèrent, et que l'Espagne lui voulut donner ou Cambrai et ses environs, ou le Luxembourg, en pleine souveraineté; il déclara qu'il préféroit à ces avantages, et à tout ce qu'on pouvoit jamais lui accorder de plus grand : quoi? son devoir et les bonnes grâces du Roi. C'est ce qu'il avoit toujours dans le cœur ; c'est ce qu'il répétoit sans cesse au duc d'Anguien. Le voilà dans son naturel : la France le vit alors accompli par ces derniers traits, et avec ce je ne sais quoi d'achevé , que les malheurs ajoutent aux grandes vertus : elle le revit dévoué plus que jamais à l'Etat et à son Roi. Mais dans ses premières guerres, il n'avoit qu'une seule vie à lui offrir : maintenant il en a une autre , qui lui est plus chère que la sienne. Après avoir à son exemple glorieusement achevé le cours de ses études, le duc d'Anguien est prêt à le suivre dans les combats. Non content de lui enseigner la guerre , comme il a fait jusqu'à la fin par ses discours, le Prince le mène aux leçons vivantes et à la pratique. Laissons le passage du Rhin, le prodige de notre siècle, et de la vie de Louis-le-Grand. A la journée de Senef, le jeune Duc, quoiqu'il commandât, comme il avoit déjà fait en d'autres campagnes, vient dans les plus rudes