‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 5)Chapitre 39 sur 51 · DE LOUIS DE BOURBON · texte numérisé non relu

DE LOUIS DE BOURBON

pour la conversion des hérétiques, on ne craint point d'en autoriser les blasphèmes. Gens du monde, vous ne pensez pas à ces horribles profanations; à la mort , vous y penserez avec confusion et saisissement. Le Prince se ressouvint de toutes les fautes qu'il avoit commises ; et trop foible pour expliquer avec force ce qu'il en sentoit , il emprunta la voix de son confesseur pour en demander pardon au monde, à ses domestiques , et à ses amis. On lui répondit par des sanglots : ah! répondez -lui maintenant en profitant de cet exemple. Les autres devoirs de la religion furent accomplis avec la même piété et la même présence d'esprit. Avec quelle foi, et combien de fois pria-t-il le Sauveur des âmes , en baisant sa croix , que son sang répandu pour lui ne le fût pas inutilement ? C'est ce qui justifie le pécheur ; c'est ce qui soutient le juste; c'est ce qui rassure le chrétien. Que dirai-je des saintes prières des agonisans , où , dans les efforts que fait l'Eglise, on entend ses vœux les plus empressés , et comme les derniers cris par où cette sainte mère achève de nous enfanter à la vie céleste? Il se les fit répéter trois fois, et il y trouva toujours de nouvelles consolations. En remerciant ses médecins : « Voilà , dit-il , maintenant » mes vrais médecins » : il montroit les ecclésiastiques dont ilécoutoit les avis, dont il continuoit les prières; les Psaumes toujours à la bouche, la confiance toujours dans le cœur. S'il se plaignit, c'étoit seulement d'avoir si peu à souffrir pour expier ses péchés : sensible jusqu'à la fin à la tendresse des siens, il ne s'y laissa jamais vaincre; et au contraire il craignoit toujours de trop donner à la na-

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ture. Que dii ai-je de ses derniers entretiens avec lé" duc d'Anguien ? quelles couleurs assez vives pourroient vous repre'senter et la constance du père, et les extrêmes douleurs du fils? D'abord le visage en pleurs, avec plus de sanglots que de paroles, tantôt la bouche collée sur ces mains victorieuses, et maintenant de'faillantes, tantôt se jetant entre ces bras et dans ce sein paternel , il semble par tant d'efforts vouloir retenir ce cher objet de ses respects et de ses tendresses. Les forces lui manquent : il tombe à ses pieds. Le Prince, sans s'e'mouvoir, lui laisse reprendre ses esprits : puis appelant la Duchesse sa belle-fille , qu'il voyoit aussi sans parole et presque sans vie, avec une tendresse qui n'eut rien defoible, il leur donne ses derniers ordres où tout respiroit la piété. Il les finit en les bénissant avec cette foi et avec ces vœux que Dieu exauce; et en bénissant avec eux, ainsi qu'un autre Jacob, chacun de leurs enfans en particulier : et on vit de part et d'autre tout ce qu'on affoiblit en le répétant. Je ne vous ou-blierai pas , ô Prince ! son cher neveu , et comme son second fils, ni le glorieux témoignage qu'il a rendu constamment à votre mérite, ni ses tendres empressemens, et la lettre qu'il écrivit en mourant, pour vous rétablir dans les bonnes grâces du Roi, le plus cher objet de vos vœux; ni tant de belles qualités qui vous ont fait juger digne d'avoir si vivement occupé les dernières heures d'une si belle vie. Je n'oublierai pas non plus les bontés du Roi, qui prévinrent les désirs du Prince mourant ; ni les généreux soins du duc d'Anguien, qui ménagea cette grâce ; ni le gré que lui sut le Prince d'avoir

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été si soigneux, en lui donnant cette joie, d'obliger un si cher parent. Pendant que son cœur s'épanche, et que sa voix se ranime en louant le Roi, le Prince de Conti arrive pénétré de reconnoissance et de douleur. Les tendresses se renouvellent : les deux Princes ouïrent ensemble ce qui ne sortira jamais de leur cœur; et le Prince conclut, en leur confirmant qu'ils ne seroient jamais ni grands hommes, ni grands princes, ni honnêtes gens, qu'autant qu'ils seroient gens de bien , fidèles à Dieu et au Roi. C'est la dernière parole qu'il laissa gravée dans leur mémoire; c'est, avec la dernière marque de sa tendresse, l'abrégé de leurs devoirs. Tout retentissoit de cris, tout fondoit en larmes : le Prince seul n'étoit pas ému, et le trouble n'arrivoit pas dans l'asile oîi il s'étoit mis. O Dieu ! vous étiez sa force, son inébranlable refuge, et, comme disoit David (0, ce ferme rocher où s'appuyoit sa constance ! Puis- je taire durant ce temps ce qui se faisoit à la Cour et en la présence du Roi ? Lorsqu'il y fit lire la dernière lettre que lui écrivit ce grand homme, et qu'on y vit dans les trois temps que marquoit le Prince, ses services qu'il y passoit si légèrement au commencement et à la fin de sa vie , et dans le milieu ses fautes dont il faisoit une si sincère reconnoissance : il n'y eut cœur qui ne s'attendrit à l'entendre parler de lui-même avec tant de modestie; et cette lecture, suivie des larmes du Roi, fit voir ce que les héros sentent les uns pour les autres. Mais lorsqu'on vint à l'endroit du remercîment, oii le Prince marquoit qu'il mouroit content, et trop heureux d'avoir

(0 II.Reg.xx.n. a, 3.

j6o oraison funèbre

encore assez dévie pour témoigner au Roi sa reconnoissance, son dévouement, et, s'il l'osoit dire, sa ten- <îresse ; tout le monde rendit témoignage à la vérité de SCS sentimens; et ceux qui l'avoient ouï parler si souvent de ce grand Roi dans ses entretiens familiers, pouvoient assurer que jamais ils n'avoient rien entendu ni de plus respectueux et de plus tendre pour sa personne sacrée , ni de plus fort pour célébrer ses vertus royales , sa piété , son courage , son grand génie, principalement à la guerre, que ce qu'en disoit ce grand Prince avec aussi peu d'exagération que de flatterie. Pendant qu'on lui rendoit ce beau témoignage , ce grand homme n'étoit plus. Tranquille entre les bras de son Dieu où il s'étoit une fois jeté, il attendoit sa miséricorde et imploroit son secours , jusqu'à ce qu'il cessa enfin de respirer et de vivre. C'est ici qu'il faudroit laisser éclater ses justes douleurs à la perte d'un si grand homme : mais pour l'amour de la vérité, et à la honte de ceux qui la méconnoissent, écoutez encore ce beau témoignage qu'il lui rendit en mourant. Averti par son confesseur que si notre cœur n'étoit pas encore entièrement selon Dieu, il falloit, en s'adressant à Dieu même , obtenir qu'il nous fît un cœur comme il le vouloit , et lui dire avec David ces tendres paroles : « O Dieu ! créez en moi un cœur pur (0 » : à ces mots , le Prince s'arrête comme occupé de quelque grande pensée; puis appelant le saint Religieux qui lui avoit inspiré ce beau sentiment : « Je - » n'ai jamais douté, dit-il, des mystères de la reli- » gion, quoi qu'on ait dit ». Chrétiens, vous l'en

(0 Cor mundutu créa in me, Deus. Ps. u. la.

devez

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devez croire; et dans l'état où il est, il ne doit plus vien au monde que la ve'rité. « Mais, poursuivit-il > » j'en doute moins que jamais. Que ces vérités, con- » tinuoit-il avec une douceur ravissante, se démé- » lent et s'éclaircissent dans mon esprit! Oui, dit-il, » nous verrons Dieu comme il est, face à face ». Il répétoit en latin avec un goût merveilleux ces grands mots : Sicuti est, facie adfaciem (0, et on ne se lassoit point de le voir dans ce doux transport. Que se faisoit-il dans cette ame ? quelle nouvelle lumière lui apparoissoit? quel soudain rayon perçoit la nue, et faisoit comme évanouir , en ce moment , avec toutes les ignorances des sens , les ténèbres mêmes , si je l'ose dire , et les saintes obscurités de la foi 1 Que devinrent alors ces beaux titres dont notre orgueil est flatté? Dans l'approche d'un si beau jour, et dès la première atteinte d'une si vive lumière , combien promptement disparoissent tous les fantômes du monde ! Que l'éclat de la plus belle victoire paroît sombre! qu'on en méprise la gloire, et qu'on veut de mal à ces foibles yeux qui s'y sont laissés éblouir!

Venez , peuples , venez maintenant ; mais venez plutôt, princes et seigneurs; et vous qui jugez la terre , et vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel; et vous, plus que tous les autres, princes et princesses, nobles rejetons de tant de rois, lumières de la France , mais aujourd'hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un nuage ; venez voir le peu- qui nous reste d'une si auguste nais-

(■) /. Joan. m. 2. /. Cor. xiii. la.

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sance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jetez les yeux de toutes parts : voiïà tout ce qu'a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros ; des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus ; des figures qui semblejit pleurer autour d'un tombeau , et des fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant : et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs , que celui à qui on les rend. Pleurez donc sur ces foibles restes de la vie humaine, pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros. Mais approchez en particulier , ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guer^ lières et intrépides. Quel autre fut plus digne de vous commander? mais dans quel autre avez -vous trouvé le commandement plus honnête ? Pleurea donc ce grand capitaine, et dites en gémissant : Voilà celui qui nous menoit dans les hasards ; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines, que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre : son ombre eût pu encore gagner des batailles j et voilà que , dans son silence , son nom même nous anime , et ensemble il nous avertit que pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux, et n'arriver pas sans ressource à notre éternelle demeure , avec le Roi de la terre il faut encore servir le Roi du ciel. Servez donc ce Roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom , plus que tous les autres ne feront jamais tout votre sang

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