DE LOUIS DE B0URB0 3Î
sa voit parler à chacun selon ses talens ; et non-seulement aux gens de guerre de leurs entreprises, aux courtisans de leurs intérêts, aux politiques de leurs négociations ; mais encore aux voyageurs curieux , def ce qu'ils avoient découvert, ou dans la nature, ou dans le gouvernement , ou dans le commerce; à l'artisan, de ses inventions; et enfin aux savans de toutes les sortes , de ce qu'ils avoient trouvé de plus merveilleux. C'est de Dieu que viennent ces dons : qui eii doute ? Ces dons sont admirables : qui ne le voit pas? Mais pour confondre l'esprit humain, qui s'enorgueillit de tels dons. Dieu ne craint point d'en faire part à ses ennemis. Saint Augustin considère parmi les païens tant de sages , tant de conquérans , tant de graves législateurs, tant d'excellens citoyens, nn Socrate, un Marc-Aurèle, un Scipion , un César, iin Alexandre, tous privés de la connoissance de Dieu, et exclus de son royaume éternel. N'est-ce donc pas Dieu qui les a faits ? Mais quel autre les pouvoit faire, si ce n'est celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre? Mais pourquoi les a-t-il faits? et quels étoient les desseins particuliers de cette sagesse profonde , qui jamais ne fait rien en vain ? Ecoutez la réponse de saint Augustin. « Il les a faits, » nous dit-il (0, pour orner le siècle présent >* : Ut ordinem sceculi prcBsentîs ornaret. Il a fait dans les grands hommes ces rares qualités, comme il a fait le soleil. Qui n'admire ce bel astre ? qui n'est ravi tle l'éclat de son midi, et de la superbe parure de son lever et de son coucher ? Mais puisque Dieu le fait luire sur les bons et sur les mauvais, ce n'est pas
^') Cont. Julian. /. v, «• i4 ; tom. x, col. 636.
55o ORAISOJV FUNÈBRE
un si bel objet qui nous rend beureux : Dieu Ta fait pour embeUir et pour éclairer ce grand théâtre du monde. De même, quand il a fait dans ses ennemis aussi bien que dans ses serviteurs, ces belles lumières d'esprit , ces rayons de son intelligence , ces images de sa bonté : ce n'est pas pour les rendre heureux qu'il leur a fait ces riches présens ; c'est une décoration de l'univers, c'est un ornement du siècle présent. Et voyez la malheureuse destinée de ces hommes qu'il a choisis pour être les ornemens de leur siècle. Qu'ont -ils voulu, ces hommes rares, sinon des louanges et la gloire que les hommes donnent ? Peutêtre que, pour les confondre, Dieu refusera cette gloire à leurs vains désirs? Non, il les confond mieux en la leur donnant, et même au-delà de leur attente. Cet Alexandre , qui ne vouloit que faire du bruit dans le monde, y en a fait plus qu'il n'auroit osé espérer. 11 faut encore qu'il se trouve dans tous nos panégyriques ; et il semble , par une espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant , qu'aucun prince ne puisse recevoir de louanges qu'il ne les partage. S'il a fallu quelque récompense à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs. Il leur donne pour récompense l'empire du monde, comme un présent de nul prix. O rois, confondez-vous dans votre grandeur : conquérans , ne vantez pas vos victoires. Il leur donne pour récompense la gloire des hommes : récompense qui ne vient pas jusqu'à eux, qui s'efforce de s'attacher, quoi ? peut-être à leurs médailles , ou à leurs statues déterrées, restes des ans et des Barbares j aux ruines de leurs monumens et
DE LOUIS DE BOUHBON. 55i
de leurs ouvrages qui disputent avec le temps ; ou J)lutôt à leur ide'e, à leur ombre , à ce qu'on appelle leur nom. Voilà le digne prix de tant de ti-avaux , et dans le comble de leurs vœux la conviction de leur erreur. Venez, rassasiez -vous, grands de la terre : saisissez-vous , si vous pouvez , de ce fantôme de gloire , à fexemple de ces grands hommes que vous admirez. Dieu , qui punit leur orgueil dans les enfers, ne leur a pas envié, dit saint Augustin, cette gloire tant désirée ; et « vains ils ont reçu une ré- V compense aussi^ vaine que leurs désirs » . Recepe^ runt mercedem suam, vani vanami})^
Il n'en sera pas ainsi de notre grand Prince : l'heure de Dieu est venue, heure attendue, heure désirée , heure de miséricorde et de grâce. Sans être averti par la maladie, sans être pressé parle temps, il exécute ce qu'il méditoit. Un sage Religieux , qu'il appelle exprès , règle les affaires de sa conscience : il obéit, humble chrétien, à sa décision; et nul n'a jamais douté de sa bonne foi. Dès-lors aussi on le vit toujours sérieusement occupé du soin de se vaincre soi-même, de rendre vaines toutes les attaques de ses insupportables douleurs ,^ d'en faire par sa soumission un continuel sacrifice. Dieu, qu'il invoquoit avec foi, lui donna le goût de son Ecriture, et dans ce livre divin , la solide nourritui^e de la piété. Ses conseds se régloient plus que jamais par la justice : on y soulageoit la veuve et l'orphelin ; et le pauvre en approchoit avec confiance. Sérieux autant qu'agréable père de famille , dans les douceurs
W In Psul. cxTiu, Serm. xii, n. a; tom. iv, col. i3o6.
5^2 ORAISON FUNÈBKE
qu'il goûtoit avec ses enfans, il ne cessoit de leur inspirer les sentimens de la véritable vertu; et ce jeune Prince son pefit-fils se sentira e'ternellement d'avoir été cultivé par de telles mains. Toute sa maison profitoit de son exemple. Plusieurs de ses domestiques avoient été malheureusement nourris dans l'erreur, que la France toléroit alors : combien de fois l'a-t-on vu inquiété de leur salut , affligé de leur résistance, consolé parleur conversion? Avec quelle incomparable netteté d'esprit leur faisoit-il voir l'antiquité et la vérité de la religion catholique? Ce n'étoitplus cet ardent vainqueur, qui sembloit vouloir tout emporter : c'étoit une douceur, une patience, une charité qui songeoit à gagner les cœurs, et à guérir des esprits malades. Ce sont, Messieurs, ces choses simples, gouverner sa famille, édifier ses domestiques, faire justice et miséricorde, accomplir le bien que Dieu veut , et souffrir les maux qu'il envoie ; ce sont ces communes pratiques de la vie chrétienne, que Jésus-Christ louera au dernier jour devant ses saints anges, et devant son Père céleste. Les histoires seront abolies avec les empires, et il ne se parlera plus de tous ces faits éclatans dont elles sont pleines. Pendant qu'il passoit sa vie dans ces occupations, et qu'il portoit au-dessus de ses actions les plus renommées la gloire d'une si belle et si pieuse retraite ; la nouvelle de la maladie de la duchesse de Bourbon vint à Chantilli comme un coup de foudre. Qui ne fut frappé de la crainte de voir éteindre celte lumière naissante? On appréhenda qu'elle n'eût le sort des choses avancées. Quels furent les sentimens du Prince de Condé, lorsqu'il se vit
DE LOiriS DE BOURBOar. 553
menacé de perdre ce nouveau lien de sa famille avec la personne du Roi? C'est donc dans cette occasion que devoit mourir ce héros ! Celui que tant de sièges et tant de batailles n'ont pu emporter, va périr par sa tendresse! Pénétré de toutes les inquiétudes que donne un mal affreux, son cœur, qui le soutient seul depuis si long-temps, achève à ce coup de l'accabler : les forces qu'il lui fait trouver, l 'épuisent. S'il oublie toute sa foiblesse à la vue du Roi qui approche de la Princesse malade ; si , transporté de son zèle , et sans avoir besoin de secours à cette fois , il accourt pour l'avertir de tous les périls que ce grand Roi ne craignoit pas, et qu'il l'empêche enfin d'avancer, il va tomber évanoui à quatre pas; et oa admire cette nouvelle manière de s'exposer pour son Roi. Quoique la duchesse d'Anguien, princesse dont la vertu ne craignit jamais que de manquer à sa famille et à ses devoirs , eût obtenu de demeurer auprès de lui pour le soulager, la vigilance de cette Princesse ne calme pas les soins qui le travaillent; et après que la jeune Princesse est hors de péril , la maladie du Roi va Lien causer d'autres troubles à notre Prince. Puis-je ne m' arrêter pas en cet endroit ? A voir la sérénité qui reluisoit sur ce front auguste , eût-on soupçonné que ce grand Roi , en retournant à Versailles , allât s'exposer à ces cruelles douleurs où l'univers a connu sa piété , sa constance , et tout l'amour de ses peuples? De quels yeux le regardionsnous , lorsqu'aux dépens d'une santé qui nous est si chère, il vouloit bien adoucir nos cruelles inquiétudes par la consolation de le voir ; et que , maître de sa douleur comme de tout le reste des choses , nous le
554 OUAISON FUNÈBRE
voyions tous les jours non-seulement régler ses affaires selon sa coutume , mais encore entretenir sa Cour attendrie , avec la même tranquillité qu'il lui fait paroître dans ses jardins enchantés! Béni soit-il de Dieu et des hommes , d'unir ainsi toujours la bonté à toutes les autres qualités que nous admirons' Parmi toutes ses douleurs, il s'informoit avec soin de l'état du Prince de Condé; et il marquoit pour la santé de ce Prince une inquiétude qu'il n'avoit pas pour la sienne. Il s'afibiblissoit ce grand Prince , mais la mort cachoit ses approches. Lorsqu'on le crut en meilleur état, et que le duc d'A.nguien, toujours partagé entre les devoirs de fils et de sujet , étoit retourné par son ordre auprès du Roi, tout change en un moment, et on déclare au Prince sa mort prochaine. Chrétiens , soyez attentifs , et venez apprendre à mourir j ou plutôt venez apprendre à n'attendre pas la dernière heure pour commencer à bien vivre. Quoi î attendre à commencer une vie nouvelle , lorsqu'entre les mains de la mort , glacés sous ses froides mains , vous ne saurez si vous êtes avec les morts ou encore avec les vivcns! Ah! prévenez par la pénitence cette heure de troubles et de ténèbres. Par-là, sans être étonné de cette dernière sentence qu'on lui prononça, le Prince demeure un moment dans le silence ; et tout-à-coup : « O mon » Dieu î dit-il, vous le voulez, votre volonté soit faite : » je me jette entre vos bras; donnez-moi la grâce » de bien mourir ». Que désirez -vous davantage? Dans cette courte prière, vous voyez la soumission aux ordres de Dieu , l'abandon à sa Providence , la confiance en sa grâce, et toute la piété. Dès-lors
UE LOtlS DE BOURBON. 553
aussi, tel qu'on l'avoit vu dans tous ses combats, résolu, paisible, occupé sans inquiétude de ce qu'il falloit faire pour les soutenir : tel fut-il à ce dernier choc; et la mort ne lui parut pas plus affreuse , pâle et languissante, que lorsqu'elle se présente au milieu du feu sous l'éclat de la victoire qu'elle montre seule. Pendant que les sanglots éclatoient de toutes parts , comme si un autre que lui en eût été le sujet , il continuoit à donner ses ordres; et s'il défendoit les pleurs, ce n'étoit pas comme un objet dont il fût troublé, mais comme un empêchement qui leretardoit. A ce moment, il étend ses soins jusqu'aux moindres de ses domestiques. Avec une libéralité digne de sa naissance et de leurs services, il les laisse comblés de ses dons, mais encore plus honorés des marques de son souvenir. Comme il donnoit des ordres particuliers et de la plus haute importance, puisqu'il y alloit de sa conscience et de son salut éternel, averti qu'il falloit écrire et ordonner dans les formes ; quand je devrois. Monseigneur, renouveler vos douleurs, et rouvrir toutes les plaies de votre cœur, je ne tairai pas ces paroles qu'il répéta si souvent : qu'il vous connoissoit ; qu'il n'y avoit sans formalités qu'à vous dire ses intentions ; que vous iriez encore au-delà, et suppléeriez de vous-même à tout ce qu'il pourroit avoir oublié. Qu'un père vous ait aimé, je ne m'en étonne pas; c'est un sentiment que la nature inspire ; mais qu'un père si éclairé vous ait témoigné cette confiance jusqu'au dernier soupir; qu'il se soit reposé sur vous de choses si importantes, et qu'il meure tranquillement sur cette assurance, c'est le plus beau témoignage que votre vertu
556 OKÀISON FUNÈBRE
pouvoit remporter ; et malgré tout votre mérite , votre Altesse n'aura de moi aujourd'hui que cette louange.
Ce que le Prince commeitea ensuite , pour s'acquitter des devoirs de la religion , mériteroit d'être raconte' à toute la terre ; non à cause qu'il est remarquable , mais à cause , pour ainsi dire , qu'il ne l'est pas, et qu'un Prince si exposé à tout l'univers ne donne rien aux spectateurs. N'attendez donc pas, Messieurs, de ces magnifiques paroles qui ne servent qu'à faire connoître, sinon un orgueil caché, du moins les efforts d'une ame agitée , qui combat ou qui dissimule son trouble secret. Le Prince de Condé ne sait ce que c'^est que de prononcer de ces pompeuses sentences -, et dans la mort , comme dans la vie, la vérité fit toujours toute sa grandeur. Sa confession fut humble, pleine de componction et de confiance. Il ne lui fallut pas long -temps pour la préparer : la meilleure préparation pour celle des derniers temps , c'est de ne les attendre pas. Mais , Messieurs , prêtez l'oreille à ce qui va suivre. A la vue du saint Viatique qu'il avoit tant désiré, voyez comme il s'arrête sur ce doux objet. Alors il se souvint des irrévérences , dont , hélas ! on déshonore ce divin mystère. Les chrétiens ne connoissent plus la sainte frayeur dont on étoit saisi autrefois à la vue du sacrifice. On diroit qu'il eût cessé d'être terrible , comme l'appeloient les saints Pères ; et que le sang de notre victime n'y coule pas encore aussi véritablement que sur le Calvaire. Loin de trembler devant les autels , on y méprise Jésus-Christ présent j et dans un temps où tout un royaume se remue