BERNARDINE
Trois espèces de captivités, qui existent dans le monde ; l'une par le péché, la seconde par les passions, la troisième par Tempressement des affaires. Moyens efficaces que la vie religieuse fournit dans sa discipline , ses austérités , son éloignement du monde , pour délivrer les âmes de cette triple servitude.
Si vos Filius llberaverit, verèliberi eritis.
Vous serez vraiment libres ^ lorsque le Fils vous aura délivrés. Joan. viii. 36.
JCjncoke qu'il n'y ait rien dans le monde que les hommes estiment tant que la liberté, j'ose dire qu'il n'y a rien qu'ils conçoivent moins; et ils se rendent eux-mêmes tous les jours esclaves , par l'affectation de l'indépendance. Car la liberté qui nous plaît , c'est sans doute celle que nous nous donnons en suivant nos volontés propres. Et au contraire, nous lisons dans notre Evangile , que jamais nous ne serons libres, jusqu'à ce que le Fils de Dieu nous ait délivrés; c'est-à-dire, qu'il faut être libres, non point en contentant nos désirs , mais en soumettant notre volonté à une conduite plus haute. C'est ce que le
inonde a peine à comprendre , et c'est ce que votre exemple nous montre aujourd'hui, ma très- chère Sœur en Je'sus-Christ; puisque, renonçant volontairement à la liberté de ce monde , vous venez vous pre'senter au Sauveur , afin d'être son affranchie , et tenir de lui seul votre liberté : et vous ne refusez, pour cela , ni la dureté ni la contrainte de cette clôture, vous ressouvenant que Jésus, cet aimable libérateur de nos âmes, afin de nous retirer de la servitude dans laquelle nous gémissions , n'a pas craint de se renfermer lui-même jusque dans les entrailles de la sainte Vierge, après que l'ange «l'eut saluée par ces mots, que nous lui allons encore adresser , pour implorer le Saint - Esprit par son assistance, Ave , Maria.
Lorsque l'Eglise persécutée vbyoit ses enfans traînés en prison pour la cause de l'Evangile , et que les empereurs infidèles , désespérant de les pouvoir vaincre par la cruauté des supplices , tâchoient du moins de les fatiguer et de les abattre par l'ennui d'une longue captivité ; un célèbre auteur ecclésiastique soutenoit leur constance par cette pensée. Ce grand homme, c'est Tertullien, leur représentoit tout le monde comme une grande prison, où ceux qui aiment les biens périssables sont captifs et chargés de chaînes durant tout le cours de leur vie. « Il » n'y a point, dit-il, une plus obscure prison que » le monde , où tant de sortes d'erreurs éteignent » la véritable lumière ; ni qui contienne plus de » criminels , puisqu'il y en a presque autant que « d'hommes ; ni de fers plus durs que les siens ,
» puisque les âmes mêmes en sont enchaînées; ni » de cachots plus remplis d'ordures, par l'infection » de tant de péchés et de convoitises brutales » ; Majores tenebras hahet mundus , quœ hominumprcecordia excœcant ; graviores catenas induit mundus , quœ ipsas animas hominum constringunt ; pejores immunditias expirât mundus , libidines hominum. « Tellement, poursuivoit-il , ô très-saints martyrs, M que ceux qui vous arrachent du milieu du monde, M pour vous mettre dans des cachots , en pensant » vous rendre captifs, vous délivrent d'une capti- » vite plus insupportable; et quelque grande que soit 3) leur fureur, ils ne vous jettent pas tant en prison, » qu'ils vous en tirent » : Si recogitemus ipsum , magis mundum carcerem esse , cxisse "vos e carcere , quam in carcerem introisse intelligemus (0.
Permettez-moi, Madame, d'appliquer à l'action de cette journée, cette belle méditation de Tertullien. Cette jeun^ demoiselle se présente à vous, pour être admise dans votre clôture , comme dans une prison volontaire : ce ne sont point des persécuteurs qui l'amènent; elle vient, touchée du mépris du monde ; et sachant qu'elle a une chair qui, par la corruption de notre nature, est devenue un empêchement à l'esprit, elle s'en veut rendre ellemême la persécutrice par la mortification et la pénitence. La splendeur d'une famille opulente, dont elle est sortie , n'a pas été capable de l'attirer et de la rappeler à la jouissance des biens de la terre, bien qu'elle sache qu'aux yeux des mondains un monastère est une prison : ni vos grilles, ni votre
(>) Ad Mart. n. 2.
clôture
POUR UNE vêtuhe. 49
clôture ne l'etonnent pas ; elle veut bien renfermer son corps , afin que son esprit soit libre à son Dieu ; et elle croit, aussi bien que Tertullien , que, comme le monde est une prison , en sortir c'est la liberté. Que reste- 1 -il donc maintenant, sinon que nous fassions parler le Fils de Dieu même , pour la fortifier dans cette pensée j et que nous lui fassions entendre aujourd'hui que la profession religieuse à laquelle elle va se préparer , donne la véritable liberté d'esprit aux âmes que Jésus-Christ y appelle?
Je n'ignore pas , chrétiens , que la proposition que je fais semble un paradoxe incroyable ; que nous appelons liberté ce que le monde appelle contrainte. Mais pour faire paroître , en peu de paroles , la vérité que j'ai avancée, distinguons, avant toutes choses , trois espèces de captivités , dont la vie religieuse affranchit les cœurs. Et premièrement, il est assuré que le péché nous rend des esclaves; c'est ce que nous enseigne le Sauvejir des âmes, lorsqu'il dit dans son Evangile : Qui facit peccatum , servus est peccati (0 : <f Celui qui fait un péché en devient » l'esclave ». Secondement, il n'est pas moins vrai que nos passions et nos convoitises nous jettent aussi dans la servitude : elles ont des liens secrets qui tiennent nos volontés asservies. Et n'est-ce pas cette servitude que déplore le divin apôtre, lorsqu'il parle de cette loi , qui est en nous-mêmes , qui nous contraint et qui nous captive, qui nous empêche d'aller au bien avec une liberté toute entière ? Perficere autem non învenio (2). Voilà donc deux espèces de
(0 Joan. VIII. 34. — C*J Rom. vu. 18.
BossuEx. XVII. L
5o POUR UNE VETURE. ,
captivités : la première, parle péché; la seconde, par la convoitise. Mais il faut remarquer , en troisième lieu, que le monde nous rend esclaves d'une autre manière , par l'empressement des affaires , et par tant de lois différentes de civilité et de bienséance, que la coutume introduit, et que la complaisance autorise. C'est là ce qui nous dérobe le temps j c'est là ce qui nous dérobe à nous-mêmes; c'est ce qui rend notre vie tellement captive dans cette chaîne continuelle de visites, de divertissemens, d'occupations, qui naissent perpétuellement les unes des autres : que nous n'avons pas la liberté de penser à nous, parmi tant d'heures du meilleur temps, que nous sommes contraints de donner aux autres; et c'est, mes Sœurs, cette servitude, dont saint Paul nous avertit de nous dégager, en nous adressant ces beaux mots : Pretio empli estisj nolite Jieri ser^i hominum (0 : « Vous êtes ra- » chetés d'un grand prix, ne vous rendez pas es- » claves des hommes » ; c'est-à-dire , si nous l'entendons, que nous nous délivrions du poids importun de ces occupations empressées , et de tant de devoirs différens où nous jettent, presque nécessairement, les lois et le commerce du monde. Parmi tant de servitudes diverses, qui oppriment de toutes parts notre liberté , ne voyez-vous pas manifestement que jamais nous ne serons libres, si le Fils ne nous affranchit , et si sa main ne rompt nos liens : *S/ vos Filins liberaiferitj vere liberi erilis.
Mais s'il y a quelqu'un dans l'Eglise qui puisse aujourd'hui se glorifier d'être mis en liberté par sa
C) /. Coî- VII. a3.
POUR UNE VÊTURE. 5l
grâce , c'est vous, c'est vous principalement, chastes épouses du Sauveur des âmes, c'est vous que je considère comme vraiment libres; parce que Dieu vous a donné des moyens certains, pour vous délivrer efficacement de cette triple servitude qu'on voit dans le monde, du péché, des passions, de l'empressement. Le péché est exclu du milieu de vous, par l'ordre et la discipline religieuse ; les passions y perdent leur force, par l'exercice de la pénitence. Cet empressement éternel, où nous engagent les devoirs du monde, ne se trouve point parmi vous, parce que sa conduite y est méprisée, et que ses lois n'y sont pas reçues : ainsi l'on y peut jouir pleinement de cette liberté bienheureuse , que le Fils de Dieu nous promet dans les paroles que j'ai rapportées, et c'est ce que j'espère de vous faire entendre, avec le secours de la grâce.
PREMIER POINT
Dès le commencement de mon entreprise, il me semble, ma chère Sœur, qu'on me fait un secret reproche, que c'est mal entendre la liberté, que de la chercher dans les cloîtres , au milieu de tant de contraintes et de cette austère régularité , qui , ordonnant si exactement de toutes les actions de votre vie , vous tient si fort dans la dépendance , qu'elle ne laisse presque plus rien à votre choix. La seule proposition en paroît étrange , et la preuve fort difficile. Mais cette difficulté ne m'étonne pas , et j'oppose à cette objection ce raisonnement invincible, que je propose d'abord en peu de paroles, pour vous en donner une idée j mais que j'étendrai plus
52 POUR UNE VÊTUÎIË.
au long dans cette première partie , pour vous le rendre sensible. Je confesse qu'on se contraint dans les monastères ; je sais que vous y vivrez dans la dé- ' pendance : mais à quoi tend cette dépendance , et pourquoi vous soumettez-vous à tant de contraiiites? N'est ce pas pour marcher plus assurément dans la voie de notre Seigneur, pour vous imposer à vousmême une heureuse nécessité de suivre ses lois , et pour vous ôter, s'il se peut, la liberté de mal faire, et la liberté de vous perdre? Puis donc que la liberté des enfans de Dieu consiste à se délivrer du péché; puisque toutes ces contraintes ne sont établies que pour en éloigner les occasions, et en détruire le règne et la tyrannie, ne s'ensuit -il pas manifestement que la vie que vous voulez embrasser, et dont vous allez aujourd'hui commencer l'épreuve , vous donne la liberté véritable , après laquelle doivent soupirer les âmes solidement chrétiennes? Un rai^ sonnement si solide est capable de convaincre les plus obstinés : il faut que tous les esprits cèdent à une doctrine si chrétienne. Mais encore qu'elle soit très-indubitable, il n'est pas si aisé de l'imprimer dans les cœurs ; on ne persuade pas , en si peu de mots , des vérités si éloignées des sens , si contraires aux inclinations de la nature : mettons-les donc dans un plus grand jour , voyons-en les principes et les conséquences ; et puisque nous parlons de la liberté, apprenons , avant toutes choses, à la bien connoître. Cai' il faut vous avertir, chrétiens, que les hommes ^e trompent ordinairement dans l'opinion qu'ils ea conçoivent; et le Fils de Dieu ne nous diroit pas, dans le texte que j'ai choisi, qu'U veut nous rendre
rOtJn VST. VETURE. 53
vraiment libres; P^erè liberi eritis; si, en nous faisant espérer une liberté ve'ritable , il n'avoit dessein de nous faire entendre qu'il y en a aussi une fausse. C'est pourquoi nous devons nous rendre attentifs à de'mêler le vrai d'avec le faux, et à comprendre, nettement et distinctement , quelle doit être la liberté d'une créature raisonnable; c'est ce que j'ai dessein de vous expliquer. Et pour cela, remarquez, mes Sœurs, trois espèces de liberté, que nous pouvons nous imaginer dans les créatures. La première, est celle des animaux ; la seconde , est la liberté des rebelles; la troisième est la liberté des enfans de Dieu. Les animaux semblent libres , parce qu'on ne leur a prescrit aucunes lois : les rebelles s'imaginent l'être , parce qu'ils secouent l'autorité des lois : les enfans ^ Dieu le sont en effet, en se soumettant humblement aux lois : telle est la liberté véritable ; et il nous sera fort aisé de l'établir très-solidement, par la destruction des deux autres.
Car pour ce qui regarde cette liberté dont jouissen t les animaux , j'ai honte de l'appeler de la sorte. Il est vrai qu'ils n'ont pas de lois qui répriment leurs appétits ou dirigent leurs mouvemens; mais c'est qu'ils n'ont pas d'intelligence , qui les rende capables d'être gouvernés par la sage direction des lois ; ils vont où les entraîne un instinct aveugle , sans conduite et sans jugement. Et appellerons-nous liberté cet aveuglement brute et indocile , incapable déraison et de discipline? A Dieu ne plaise, ô enfans des hommes, qu'une telle liberté vous plaise, et que vous souhaitiez jamais d'être libres d'une manière si basse et si ravalée.
54 POrU tJNE VÊTUllE.
Où sont ici ces hommes brutaux , qui trouvent toutes les lois importunes , et qui voudroient les voir abolies , pour n'en recevoir que d'eux-mêmes et de leurs de'sirs dére'gle's? Qu'ils se souviennent du moins qu'ils sont hommes, et qu'ils n'affectent pas une liberté qui les range avec les bêtes ; qu'ils écoutent ces belles paroles, que TertuUien semble n'avoir dites que pour confirmer mon raisonnement. « Il a bien fallu , nous dit-il , que Dieu donnât une M loi à l'homme » : et cela pour quelle raison ? étoitce pour le priver de sa liberté? « Nullement, dit 3> TertuUien (0, c'étoit pour lui témoigner de l'es- » time » ; Lex adjecta homini j ne non tam liher , cjuàm abjectus videretur. Cette liberté de vivre sans lois eût été injurieuse à notre' nature. Dieu eût témoigné qu'il méprisoit l'homme , s'il n'eût pas daigné le conduire, et lui prescrire l'ordre de sa vie ; il l'eût traité comme les animaux, auxquels il ne permet de vivre sans lois, qu'à cause du peu d'état qu'il en fait , et qu'il ne laisse libres que par mépris : j^quandus cœteris animantibus , solutis a Deo et ex fastidio liberis , dit TertuUien (2). Si donc il nous a établi des lois, ce n'est pas pour nous ôter notre liberté, mais pour nous marquer son estime; c'est qu'il a voulu nous conduire comme des créatures intelligentes; en un mot il a voulu nous traiter en hommes. Constitue , Domine , legislatorem super eos : « O » Dieu, donnez-leur un législateur; modérez-les par » des lois » : Ut sciant gentes quoniam homines sunt (3) : « afin qu'on sache que ce sont des hommes » capables de raison et d'intelligence, et dignes d'êtr»
(0 Adv. Marc. Ub. 11, n. 4. — (*) Ibid. -'^^)Ps. ix. ai.
gouvernés par une conduite réglée : Constitue , Domine j legislatorem super eos.
Par où vous voyez manifestement que la liberté, convenable à l'homme , n'est pas d'afibcter de vivre sans lois. Il est juste que Dieu nous en donne ; mais, mes Sœurs , il n'est pas moins juste qwe notre volonté s'y soumette : car dénier son obéissance à l'autorité légitime, ce n'est pas liberté, mais rébellion ; ce n'est pas franchise , mais insolence. Qui abuse de sa liberté, jusqu'à manquer de respect, mérite justement delà perdre ; et il en est ainsi arrivé. « L'homme, » ayant mal usé de sa liberté, il s'est perdu lui- » même, et il a perdu tout ensemble cette liberté » qui lui plaisoit tant » : Libero arbitrio maie utens homo , et se perdidit et ipsumi^). Eil cela, pour quelle raison? C'est parce qu'il a eu la hardiesse d'éprouver sa liberté contre Dieu ; il a cru qu'il seroit plus libre, s'il secouoit le joug de sa loi. Le malheureux, sans doute, mes Sœurs, a mal connu quelle étoit la nature de sa liberté. C'est une liberté, remarquez ceci ; mais ce n'est pas une indépendance : c'est une liberté 5 mais elle ne l'exempte pas de la sujétion qui est essentielle à la créature ; et c'est ce qui a abusé le premier homme. Un saint pape a dit autrefois, qu'Adam avoit été trompé par sa liberté : Sud in iBternurn libertate deceptus (2). Qu'est-ce à dire trompé par sa liberté ? C'est qu'il n'a pas su distinguer entre la liberté et l'indépendance; il a prétendu être libre , plus qu'il n'appartenoit à un liomme né sous l'empire souverain de Dieu. Il ^oit libre comme
(') S. August. Enchir. cap. xxx, n.Qj tom. vi, col. 107. — W Innocent. I. £/>. xxav, ad Conc. Carth. Lab. 1. 11, col. 1 28a.
56 POm TJNE VETURE.
un bon fîls sous l'autorité de son père; il a prétendu être libre, jusqu'à perdre entièrement le respect, et passer les bornes de la soumission. Ma Sœur , ce n'est pas ainsi qu'il faut être libre ; c'est la liberté des rebelles. Mais la souveraine puissance de celui contre lequel ils se soulèvent , ne leur permet pas de jouir long -temps de cette liberté licencieuse : bientôt ils se verront dans les fers, réduits à une servitude éternelle , pour avoir voulu étendre trop loin leur fière et indocile liberté.
Quelle étrange franchise, mes Sœurs, qui les rend captifs du péché , et sujets à la vengeance divine ! Voyez donc combien les hommes se trompent dans l'idée qu'ils se forment de la liberté; et adressez-vous au Sauveur, afin d'être vraiment affranchies : Si vos Filius Uberaverit , verh liheri eritis. C'est de là que vous apprendrez que la liberté véritable, c'est d'être soumis aux ordres de Dieu et obéissant à ses lois , et que vous la bâtirez solidement sur les débris de ces libertés ruineuses. Et il est aisé de l'entendre par-là, si vous savez comprendre la suite des principes que j'ai posés : car, comme nous l'avons déjà dit, étant nés sous le règne souverain de Dieu, c'est une folie manifeste de prétendre être indépendans. Ainsi notreliberté doit être sujette; et elle aura d'autant plus de perfection , qu'elle se rendra plus soumise à cette puissance suprême.
Apprenez donc, ô enfans des hommes, quelle doit être votre liberté, et n'abusez pas de ce nom pour favoriser le libertinage. Le premier degré de la liberté , c'est la souveraineté et l'indépendance ; mais cela n'appartient qu'à Dieu : et c'est pourquoi
porR UNE VÊTUHE. 57
le second degré, où les hommes doivenl se ranger, c'est d'être immédiatement au-dessous de Dieu , de ne dépendre que de lui seul , de s'attacher tellement à lui, qu'il soit, par ce moyen, au-dessus de tout. Voilà, mes Sœurs, dit TertuUien, la liberté qui convient à l'homme ; une liberté raisonnable , qui sait se tenir dans son ordre, qui ne s'emporte ni ne se rabaisse, qui tient à gloire de céder à Dieu, qui s'estimeroit ravilie de se rendre esclave des créatures, qui croit ne se pouvoir conserver, qu'en se soumettant à celui qui lui a soumis toutes choses. C'est ainsi que les hommes doivent être libres : Ut animal rationale j intellectûs et scientiœ capax , îpsâ qiioque Ubertale rationali contineretur , ei subjectus qui subjecerat illi omnia (0. C'est ce que je vous prie de comprendre par cette comparaison. Nous voyons que, dans un Etat, le premier degré de l'autorité, c'est d'avoir le maniement des affaires ; et le second , de s'attacher tellement à celui qui tient le gouvernail, qu'en ne dépendant que de lui nous voyions tout le reste au-dessous de nous.
Ainsi , après avoir . si bien établi l'idée qu'il faut avoir de la liberté, je ne crains plus, ma Sœur, qu'on vous la dispute ; et je demande hardiment aux enfans du siècle , ce qu'ils pensent de leur liberté, en comparaison de la vôtre. Mais pourquoi les interroger ; .puisque nous avons devant nous un homme qui, ayant passé par les deux épreuves de la liberté des pécheurs, et de la liberté des enfans de Dieu, peut nous en instruire par son propre exemple. C'est vous que j'entends , ô grand Augustin : car
(>) Adv. Marc, lih, 11, n. 4'
58 POUR rNE VETTJEE.
peut- on se taire de vous, aujourd'hui que toute l'Eglise ne retentit que de vos louanges , et que tous les prédicateurs de l'Evangile, dont vous êtes le père et le maître , tâchent de vous témoigner leur reconnoissance ? Que j'ai de douleur , ô très-saint évêque, 6 docteur de tous les docteurs , de ne pouvoir m'acquitter d'un si juste hommage ! Mais un autre sujet me tient attaché j et néanmoins je dirai, ma Sœur, ce qui servira pour vous éclaircir de cette liberté que je vousprêche. Augustin a étépécheur, Augustin a goûté cette liberté dont se vantent les enfans du monde : il a contenté ses désirs ; il a donné à ses sens ce qu'ils demandoient : c'est ainsi que les pécheurs veulent être libres. Augustin aimoit cette liberté ; mais depuis , il a bien conçu que c'étoit un misérable esclavage. Quel étoit cet esclavage , mes Sœurs? Il faut qu'il vous l'explique lui-même par une pensée délicate, mais pleine de vérité et de sens. J'étois dans la plus dure des captivités. Et comment cela ? Il va vous le dire en un petit mot : « parce que, faisant ce que je » voulois, j'arrivois où je ne voulois pas » : Quoniam volens j qiib nollem perveneram (0. Quelle étrange contradiction î se peut-il faire , âmes chrétiennes , qu'en allant où l'on veut , l'on arrive où l'on ne veut pas? Il se peut , et n'en doutez pas ; c'est saint Augustin qui le dit, et c'est où tombent tous les pécheurs. Ils vont où ils veulent aller; ils vont à leurs plaisirs, ils font ce qu'ils veulent. Voilà l'image de la liberté qui les trompe : mais ils arrivent où ils ne veulent pas arriver , à la peine et à la damnation qui leur est due; et voilà la semtude véritable que leur aveu-
(') Coiifes. lib. vin, cap. Vj tom, i, col. i!{^.
FOUR UNE VÈTURE. 89
glement leur cache. Ainsi, dit le grand Augustin, étrange misère, en allant par le sentier que je choisissois , j'arrivois au lieu que je fuyois le plus; en faisant ce que je voulois , j'attirois ce que je ne voulois pas; la vengeance, la damnation, une dure nécessité de pécher, que je me faisois à moi-même par la tyrannie de l'habitude : Dhm consuetudini non resislitur , facta estnecessilasi"^). Je croyois être libre ; et je ne voyois pas, malheureux, que je forgeois mes chaînes. Par l'usage de ma liberté prétendue , je mettois un poids de fer sur ma tête, que je ne pouvois plus secouer ; et je me garrottois tous les jours, de plus en plus , par les liens redoublés de ma volonté endurcie. Telle étoit la servitude du grand Augustin, lorsqu'il jouissoit, dans le siècle, de la liberté des rebelles. Mais voyez maintenant ma Sœur, comme il goûte, dans la retraite, la sainte liberté des enfans. Quand il eut pris la résolution , que vous avez prise , de renoncer tout-à-fait au siècle, d'en quitter tous les honneurs et tous les emplois, de rompre, d'un même coup, tous les liens qui l'y attachoient, pour se retirer avec Dieu ; ne croyez pas qu'il s'imaginât qu'une telle vie fût contrainte. Au contraire , ma chère Sœur, combien se trouva- 1 -il allégé? quelles chaînes crut- il voir tomber de ses mains? quel poids de dessus ses épaules ? avec quel ravissement s'écria-t-il : O Seigneur, vous avez rompu mes liens ? Quelle douceur inopinée se répandit tout-àcoup dans son ame , de ce qu'il ne goûtoit plus ces vaines douceurs qui Favoient charmé si long-temps ! Quant suave subito mihi factum est carere suavita- (0 Confess. l. VIII , cap.y^tom.i, col. i^B.
6o 1>0UR UNE VETURE.
tibus nugarum (0 ! Mais avec quel épanchement de joie vit-il naître sa liberté, qu'il n avoit pas encore connue; liberté paisible et modeste, qui lui fit baisser humblement la tête sous le fardeau léger de Jésus-Christ , et sous son joug agréable : De quo imo altoque secreto evocatum est in momento liberum arhiiriwn meum , quo subderem cervicem leui jugo tuo (2). C'est lui - même qui nous raconte ses joies avec un transport incroyable.
Croyez moi, ma très -chère Sœur, ou plutôt croyez le grand Augustin, croyez une personne expérimentée ; vous éprouverez les mêmes douceurs et la même liberté d'esprit , dans la vie dont vous commencez aujourd'hui l'épreuve, si vous y êtes bien appelée. Vous y serez dans la dépendance; mais c'est en cela que vous serez . libre , de ne dé* pendre que de Dieu seul, et de rompre tous les autres nœuds qui tiennent les hommes asservis au monde : vous y souffrirez de la contrainte ; mais c'est pour dépendre d'autant plus de Dieu. Et ne vous avons-nous pas montré clairement, que la liberté ne consiste que dans cette glorieuse dépendance ? Vous perdrez une partie de votre liberté , au milieu de tant d'observances de la discipline religieuse » il est vrai , je vous le confesse ; mais si vous savez bien entendre quelle liberté vous perdez, vous verrez que cette perte est avantageuse.
En effet, nous sommes trop libres, trop libres à nous porter au péché, trop libres à nous jeter dans la grande voie qui nous mène à la perdition. Qui nous donnera que nous puissions perdre cette partie mal-
(«) Confess. lib. ix, cap, i; tom. i, ooL iS"]. — W Ilfid.
POUR UNE VÊTURE. 6l
heureuse de notre liberté , par laquelle nous nous égarons, par laquelle noils nous rendons captifs du péché ? O liberté dangereuse , que ne puis-je te retrancher de mon franc arbitre ? que ne puis-je m'imposer moi - même cette heureuse nécessité de ne pécher pas ? Mais cela ne se peut durant cette vie. Cette liberté glorieuse , de ne pouvoir plus servir au péché, c'est le partage des saints , c'est la félicité des bienheureux. Nous aurons toujours à combattre cette liberté de pécher , tant que nous vivrons en ce lieu d'exil et de tentations.
Que faites-vous ici, mes très-chères Sœurs, et que fait la vie religieuse ? Elle voudroit pouvoir s'arracher cette liberté de mal faire : elle voit qu'il est impossible ; elle la bride du moins autant qu'il se peut; elle la serre de près, par une discipline sévère, de peur qu'elle ne s'échappe : elle se retire, elle se sépare, elle se munit par une clôture*, c'est pour détourner les occasions, pour empêcher, s'il se peut , de pouvoir jamais servir au péché : elle se prive des choses permises , afin de s'éloigner d'autant plus de celles qui sont défendues : elle est bien aise d'être observée ; elle cherche des supéi leurs qui la veillent ; elle veut qu'on la conduise de l'œil , qu'on la mène toujours par la main , afin de se laisser moins de liberté de s'écarter de la droite voie ; et elle a raison de ne pas craindre que ces salutaires contraintes lui fassent perdre sa liberté. Ce n'est pas s'opposer à un fleuve , ni bâtir une digue en son cours pour rompre le fil de ses eaux , que d'élever des quais sur ses rives, pour empêcher qu'il ne se déborde et ne perde ses eaux dans la campagne 3 au
6a POUR UNE VÊTURE.
contraire , c'est lui donner le moyen de couler plus doucement dans son lit , et de suivre plus certainement son cours naturel. Ce n'est pas perdre sa liberté que de lui donner des bornes deçà et delà , pour empêcher qu'elle ne s'égare j c'est l'adresser plus assurément à la voie qu'elle doit tenir. Par une telle précaution , on ne la gêne pas j mais on la conduit : ceux-là la perdent, ceux-là la détruisent, qui la détournent de son naturel, c'est-à-dire, d'aller à son Dieu.
Â.insi la discipline religieuse, qui travaille avec tant de soin à vous rendre la voie du salut unie, travaille , par conséquent , à vous rendre libre ; et j'ai eu raison de vous dire , dès le commencement de ce discours , que la clôture que vous embrassez , n'est pas une prison où votre liberté soit opprimée : c'est plutôt un asile fortifié, où elle se défend contre le péché, pour s'exempter de sa servitude. Mais pour l'affermir davantage; si elle prend garde au péché par la discipline , elle fait quelque chose de plus, elle monte encore plus haut : elle va jusqu'à la source , et elle dompte les passions par les exercices de la mortification et de la pénitence j c'est ma seconde partie.
SECOND POINT
Je ne m'étonne pas, chrétiens, si les sages instituteurs de la vie religieuse et retirée ont jugé à propos de l'accompagner de plusieurs pratiques sévères, pour mortifier les sens et les appétits : c'est qu'ils ont considéré l'homme comme un malade, qui avoit besoin de remèdes forts, et par conséquent
POUR UNE VETURE. 63
violens : c'est qu'ils ont vu que ses passions le tenoient captif par une douceur pernicieuse, et ils ont voulu la corriger par une amertume salutaire. Que cette conduite soit sage, il est bien aisé de le justifier. Dieu même en use de la sorte , et il n'a pas de moyen plus efficace de nous dégoûter des plaisirs, où nos passions nous attirent, que de les mêler de mille douleurs , qui nous empêchent de les trouver doux. C'est ce qu'il nous a montré jpar plusieurs exemples; mais le plus illustre de tous , c'est celui de saint Augustin. Il faut qu'il vous raconte lui-même la conduite de Dieu dans sa conversion ; qu'il vous dise par quel moyen il a modéré l'ardeur de ses convoitises, et abattu leur tjw^nnie. Ecoutez, il vous le va dire; nous nous sommes trop bien trouvés de l'entendre , pour lui refuser notre audience.
Voici qu'il élève à Dieu la voix de son cœur, pour lui rendre ses actions de grâces. Mais de quoi pensez-vous qu'il le remercie ? est-ce de lui avoir donné tant de bons succès, de lui avoir fait trouver des amis fidèles, et tant d'autres choses que le monde estime ? Non , ma Sœur , ne le croyez pas : autrefois ces biens le touchoient , il témoignoit de la joie dans la possession de ces biens; il parle maintenant un autre langage. Je vous remercie, dit-il, ô Seigneur , non des biens temporels que vous m'accordiez, mais des peines et des amertumes que vous mêliez dans mes voluptés illicites. J'adore votre rigueur miséricordieuse, qui, parle mélange de cette amertume , travailloit à m'ôter le goût de ces douceurs empoisonnées. Je reconnois, ô divin Sauveur, que vou$ m'étiez d'autant plus propice, que vous
64 POUll UNE VÊTtJRE»
me troubliez dans la fausse paix que mes sens cherchoient hors de vous, et que vous ne me permettiez pas de m'y reposer : Te propitio tanib magisj quanta minus sinebas mihi dulcescere quod non eras ft/ (0. Connoissons, par ce grand exemple, combien la sévérité nous est nécessaire. Les liens, dont nos passions nous enlacent, ne peuvent être brisés sans effort ; les nœuds en sont trop serrés et trop délicats , pour pouvoir être défaits doucement : il faut rompre, il faut déchirer, il faut que l'ame sente de la violence , de peur de se plaire trop dans ses convoitises. C'est ainsi que Dieu délivre ses amis fidèles de la servitude de leurs passions. Vous le voyez en saint Augustin (*). Il étoit assoupi dans l'amour des plaisirs du monde, emporté par ses passions, et enchanté par les maux qui plaisent j il étoit blessé jusqu'au cœur, et il ne sentoit pas sa blessure. Dieii a appuyé sa main sur sa plaie, pour lui faire connoître son mal , et lui faire tendre les bras à son médecin : Sensum vulneris tupungebas (2). Il l'a piqué jusqu'au vif par les afflictions, pour le détourner de ses convoitises , et exciter ses affections endormies à la recherche du bien véritable. C'est rendre l'esprit plus libre , que de brider son ennemi et le tenir en prison tout couvert de chaînes.
{*) « Et si vous voulez savoir la raison de cette conduite admira- V ble , le même saint Augustin vous l'expliquera par une excellente » doctrine du livre v contre Julien. Il nous apprend qu'il y a en » bous deux sortes de maux , etc. » Nous avons ici retranché plusieurs pages j parce qu'elles se retrouvent, mot à mot, dans le second point du sermon prêché à la véture de mademoiselle de Bouillon. {Edit.deDéforis.)
i») Confes. lib. vi, cap, Vi; tom i, col. laS. — (») Ibid.
Subissez
POUR tJNE VETCREi 65
Subissez donc le joug du Sauveur, et aimez toutes ces contraintes, qui vont vous rendre aujourd'iiui son affiiinchie : Si vos Filius liberaverit^ verc liberi eritis. «Je ne travaille pas en vain, dit l'apôtre (0; » mais je châtie mon corps , et je le réduis en servi- » tude; de peur qu'ayant prêché aux autres, je ne » sois réprouvé moi-même » . Ce n'est pas travailler en vain, que de mettre en liberté mon esprit. J'ai, dit- il, un ennemi domestique; voulez-vous que je le fortifie , et que je le rende invincible par ma complaisance? Ne vaut-il pas bien mieux que j'appauvrisse mes convoitises, qui sont infinies, en leur refusant ce qu'elles demandent? Tellement que la vraie liberté d'esprit, c'est de contenir nos affections déréglées par une discipline forte et vigoureuse , et non pas de les contenter par une molle condescendance. Mais outre le péché et les passions , il y a encore d'autres liens à rompre , cet engagement des affaires , ce nombre infini de soins superflus; et c'est ce qui me reste à vous dire dans cette dernière partie»
TROISIÈME POINT
Jusqu'ici, âmes chrétiennes, nous iavoiis disputé de la liberté contre des hommes qui nous contre* disent , et que nos raisonnemens ne convainquent pas sur le sujet de leur servitude ; car ils ne sentent pas celle du péché, parce qu'ils n'ont fait que ce qu'ils vouloient : ils ne s'aperçoivent pas non plus que leurs passions les contraignent, parce qu'ils ne s'opposent pas à leur cours, et qu'ils en suivent la
(») /. Cor. IX. a6, 37. #
BOSSUET. xvu. 5
66 POUR UIVE VÊTURE.
pente ; si bien qu'ils n'entendent pas cette servitude que nous leur avons reproche'e. Mais dans la confa-aiale dont je dois parler, j'ai un avantage, mes Sœurs, que le monde est presque d'accord avec ITEvangile, et qu'il n'y a personne qui ne confesse que cet empressement éternel où nous jettent tant d'occupations différentes, est un joug extrêmement importun et dur, qui contraint étrangement notre liberté. N^employons donc pas beaucoup de discours à prouver une vérité qui ne nous est pas contestée : nos adversaires nous donnent les mains. Le monde même, que nous combattons, se plaint tous les jours qu'on n'est pas à soi, qu'on ne fait ce que l'on veut qu'à demi , parce qu'on nous ôte notre meilleur temps. C'est pourquoi on ne trouve jamais assez de loisir -, toutes les heures s'écoulent trop vite , toutes les journées finissent trop tôt ; et parmi tant d'empressemens, il faut bien qu'on avoue, malgré qu'on en ait , qu'on n'est pas maître de sa liberté.
Telles plaintes sont ordinaires dans la bouche des hommes du monde; et encore que je sache qu'elles sont très- justes , je ne laisse pas de maintenir que ceux qui les font ne le sont pas : car souffrez que je leur demande quelle raison ils ont de se plaindre? i>i ces liens- leuç semblent pesans , il ne tient qu'à eux de Içs rompre ; s'ils désiient d'être à eux - mêmes , ils n'ont qu'à le vouloir fortenjent, et bientôt ils s'en rendront maîtres. Mais, mes v>œurs , ils ne veulent pas. Tel se plaint qu'il travaille trop, qui, étant tiré des affaires ne pou rj,- oit soufï'rir son repos. Les journées maintenant lui semblent trop courtes, et alors son loisir lui seroit à charge : il
croira être sans affaire, quand il n'aura plus que les siennes; comme si c'étoit peu de chose que de se conduire soi-n^me.
D'où vient, mes Sœurs, cet aveuglement, si ce n'est que notre esprit inquiet ne peut goûter le repos, ni la liberté véritable? Et afin de le mieux entendre, remarquons, s'il vous plaît, en peu de paroles, qu'il y a de la liberté dans le repos, «t qu'il y en a aussi dans le mouvement. C'est une liberté d'avoir le loisir de se reposer , et c'est aussi une liberté d'avoir la faculté de se mouvoir. Il y a de la liberté dans le repos : car quelle liberté plus solide que de se retirer en soi-même , de se faire eh son cœur une solitude, pour penser uniquement à la grande affaire, qui est celle de notre salut, de se séparer du tumulte où nous jette l'embarras du monde, pour faire concourir tous ses désirs à une occupation si nécessaire? C'est, mes Sœurs, cette liberté dont jouissoit cet ancien si tranquillement , lorsqu'il disoit ces belles paroles : Je ne m'échauffe point dans un barreau , je ne risque rien dans la marchandise, je n'assiège pas la porte des grands, je ne me mêle pas dans leurs dangereuses intrigues, je me suis séquestré du monde, parce que je me suis aperçu que j'ai assez d'affaires en moi-même : In me unîcum negotiufn mihi est; si bien qu'à cette heure, mon plus grand soin c'est de retrancher les soins superflus : nihil aliudcuro quam ne cwem (i).
Telle est la liberté véritable ; mais elle n'est pas au goût des hommes du siècle. Cette tranquillité leur est ennuyeuse, ce repos leur semble une lé-
(•) TertuU. de Pall. n. 5.
thargie : ils exercent leur liberté d'une autre manière, par un mouvement éternel, errant dans le monde deçà et delà. Ils nomment liberté leur égarement 5 comme des enfans qui s'çstiment libres, lorsque , s' étant échappés de la maison paternelle , où ils jouissoient d'un si doux repos , ils courent sans savoir où ils vont. Voilà la liberté des hommes du monde : une seule affaire ne leur suffit pas pour arrêter leur ame inquiète ; ils s'engagent volontairement dans une chaîne continuée de visites , de divertissemens, d'occupations différentes, qui naissent perpétuellement les unes des autres; ils ne se laissent pas un moment à eux , parmi tant d'heures du meilleur temps, qu'ils s'obligent insensiblement à donner aux autres. Au milieu d'un tel embarras, il est vrai qu'ils se sentent quelquefois pressés , ils se plaignent de cette contrainte ; mais au fond , ils aiment cette servitude , et ils ne laissent pas de se satisfaire d'une image de liberté qui les flatte. Gomme un arbre que le vent semble caresser, en se jouant avec ses feuilles et avec ses branches; bien que ce vent ne le flatte qu'en l'agitant , et le pousse tantôt d'un côté et tantôt d'un autre , avec une grande inconstance; vous diriez toutefois que l'arbre s'égare, par la liberté de son mouvement : ainsi , dit le grand Augustin, encore que les hommes du monde n'aient pas de liberté véritable, étant toujours contraints de céder aux divers emplois qui les pressent ; toutefois ils s'imaginent jouir d'un certain air de liberté et de paix , en promenant , deçà et delà , leurs désirs vagues et incertains : Tanquani olii>œ pendentes in arbore , ducenlibiis 'ventîs , quasi qiiâdam libertate
aurœ perfruentes vago quodam desiderio suo (0. Quelle est, ma Sœur, cette liberté qui ne nous permet pas dépenser à nous, et qui, nous dérobant tout notre temps, nous mène insensiblement à la mort , avant que d'avoir appris comment il faut vivre ? Si c'est cette liberté que vous perdez, en vousjetaijt dans ce monastère, pouvez-vous y avoir regret? Au contraire , ne devez-vous pas rendre grâces à Dieu d'ime perte si fructueuse ? Si vous demeurez dans le siècle , il vous arrivera ce que dit l'apôtre : « Vous » vous y occuperez du soin des choses du monde , » et vous vous trouverez partagée et divisée » : Sol- Jicitus est quœ sunt mundi, et dwisus est {?). Votre liberté sera divisée au milieu des soins de la terre : une partie se perdra dans les visites; une autre, dans les soins de l'économie , [ dans l'attention à un mari , l'application aux affaires de sa maison , l'éducation de ses enfans , l'établissement de sa famille. ] Parmi tant de troubles et d'empressemens , presque . toute votre liberté sera engagée : si vous y donnez quelque temps à Dieu , il faudra le dérober aux affaires. Dans la religion, elle est toute à vous; il n'y a heure , il n'y a moment , que vous ne puissiez ménager, et le donner saintement à Dieu.
Toutefois n'entrez pas témérairement dans une profession si relevée. L'Eglise, qui vous y voit avancer, vous arrête dès le premier pas : elle vous ordonne de vous éprouver , et d'examiner votre vocation. Je vous ai dit, et il est très-vrai , que la vie que vous embrassez a, sans doute, de grands avantages, mais je ne puis vous dissimuler qu'elle a de grandes
(») In Psal. czxxvi, n. 9; tom. iv, col. i5i8. — W /. Cor. vn. 33.
'JO POm UNE VETURE.
difficultés, pour celles qui n'y sont pas appelées. Eprouvez-vous donc sérieusement ; et si vous ne sentez en vous-même un extrême dégoût du monde , une sainte et divine ardeur pour la perfection chrétienne; sortez, ma Sœur, de cette clôture, et ne profanez pas ce lieu saint. Que si Dieu , comme je le pense, vous a inspiré par sa grâce le mépris des vanités de la terre, et un chaste désir d'être son Epouse , que tardez-vous de vous revêtir de l'habit que votre Epoux vous prépare? et pourquoi vois-je encore sur votre personne tous les vains ornemens du monde , c'est-à-dire , la marqua de sa servitude ? « Rejetez loin d'une tête libre tout ce vain attirail, » qui ne peut convenir qu'à des esclaves » : Omnem hanc ornatûs servitutem à lihero capite depellite ('). Et ne vous étonnez pas , si je dis que cet habit est la marque de sa servitude : car qu'est-ce que la servitude du siècle ? C'est un attachement aux soins superflus : c'est ôter le temps à la vérité , pour le donner à la vanité. La nécessité et la pudeur ont fait autrefois les premiers habits ; la bienséance s'en étant mêlée , elle y a ajouté quelques ornemens. La nécessité les avoit faits simples; la pudeur les faisoit modestes : la bienséance se contentoit de les faire propres ; mais la curiosité s'y étant jointe , la profusion n'a plus eu de bornes ; et pour orner un corps mortel , presque toute la nature travaille , presque tous les métiers suent, presque tout le temps s'y consume. Combien en a-t-on employé à ce vain ajustement qui vous environne! Combien d'heures s'y sont écoulées ! et n'est-ce pas une servitude ?
0) Tertul. de Cult.fem. lié. u , n. 7.
Omnem hanc ornatûs servitutem à libero capile Jepellite.
Que dirai-je de la coiffure? C'est ainsi que k monde prodigue les heures, c'est ainsi qu'il se jda« du temps : il le prodigue jusqu'aux cheveux ; c est-^à* dire, la chose la plus ne'cessaire, à la chose la plus inutile. La nature, qui ménage tout, jette les cheveux sur la tête avec négligence, comme un excré* ment superflu. Ce que la nature regarde coiAme superflu, la curiosité en fait une affair£ : elle devient inventive et ingénieuse, pour se faire une étude d'une bagatelle , et un emploi d'un amusement. N'ai'je donc pas raison de vous dire que ces superl)es ornemens du siècle , c'est l'habit de la servitude ?
Venez donc, ma très-chère Sœur, venez recevoir des mains de Jésus les ornemens de la liberté. On changeoit autrefois d'habit à ceux que l'on vouloit affranchir; et voici qu'on vous présente humblement au divin Auteur de la liberté , afin qu'il lui plaise de vous dépouiller aujourd'hui de toutes les marques dé votre esclavage. Qu'on ne trouble point, par des pleurs , une si sainte cérémonie ; que la tendresse de vos parens ne s'imagine pas qu elle vous perde, lorsque Jésus-Christ vous prend en sa garde. Quoi, ce changement d'habit vous doit-il surpi-endre? Si le siècle jusqu'ici vous a habillée, doit-on vous envier le bonheur que Jésus-Christ vous revête à sa mode? Quittez, quittez donc ces vains orne- ^^^ens, et toute cette pompe étrangère. Recevez des mains de l'Eglise le dévot habit du grand saint Bernard -, ou plutôt représentez-vous la main de Jésus
invisiblçment étendue. C'est lui qui vous environne de cette blancheur, pour être le symbole de votre innocence; c'est lui qui vous couvre de ce sacré voile, qui sera le rempart de votre pudeur, le sceau inviolable de votre retraite, la marque fidèle de votre obéissance. '
sMais en vous dépouillant des habits du siècle , dépouillez -vous aussi au dedans de toutes les vanités de la terre. Ne vous laissez pas éblouir au faux brillant que jette aux yeux la grandeur humaine : songez que les soins, les inquiétudes, et encore le dépit et le chagrin , ne laissent pas souvent de nous dévorer sous l'or et les pierreries; et que le monde est plein de grands et illustres malheureux, que tous les hommes plaindroient , si l'ignorance et l'aveuglement ne les faisoient juger dignes d'envie. Réjouissez-vous donc saintement en votre innocente simplicité, qui donnera plus de lustre à votre famille , que toutes les grandeurs de la terre. Car s'il est glorieux à votre maison d'avoir mérité tant d'honneurs, c'est un nouveau degré d'élévation, de les savoir mépriser généreusement ; et je la trouve bien mieux établie de s'étendre si avant, par votre moyen, jusque dans la maison de Dieu , que de s'être unie par ses alliances à tout ce que cette grande ville a de plus illustre. Encore que l'on ait vu vos prédécesseurs remplir les places les plus importantes, ne leur enviez pas la part qu'ils ont eue au gouvernement de l'Etat ; mais tâchez de leur succéder en la grâce que Dieu leur a faite , de se bien gouverner euxmêmes. Quel honneur ferez- vous , ma Sœur , à ceux qui vous ont donné la naissance, en purifiant tous
POUnUKEVETURE. ^3
les jours, parla perfection religieuse, ces excellentes dispositions qu'une bonne naissance vous a transmises, qu'une sage éducation et l'exemple de la probité, qui luit de toutes parts dans votre famille, ont si heureusement cultivées.
(*) Qui pourroit rapporterleslois importunes que le monde s'est imposées ? Premièrement il nous accable d'affaires qui consument tout notre loisir ; comme si 410US n'avions pas nous-mêmes une affaire assez importante, [dans cette application que nous devons donner] à régler les mouvemens de nos âmes. Combien dérobe-t-il tous les Jours aux personnes de votre sexe du temps qu'el]§B emploieroient à orner leur esprit , par le soin inutile de parer le corps ? Combien de sortes d'occupations a-t-il enchaînées les unes aux autres? Quel commerce de visites, quels détours de cérémonies a-t-il inventés, pour nous tenir dans un mouvement éternel , qui ne nous laisse presque pas un moment à nous, et dont le monde ne cesse de se .plaindre ? Quelle liberté peut-on concevoir dans cette cruelle nécessité de perdre le temps, qui nous est donné pour l'éternité, par tant d'occupations inutiles qui nous font insensiblement venir à la mort, avant que d'avoir appris comment il faut vivre ?
Et cette autre nécessité qu'on s'impose , de se faire considérer dans le monde , n'est-ce pas encore une servitude qui nous rend esclaves de ceux auxquels
(*) Bossuet a composé ce cpii suit, jusqu'à la Gn du discours, pour donner une nouvelle forme au troisième point de sou sermon ( Edit. de Deforis. )
nous sommes obligés de plaire , qui nous assujettit au qu'en dira-t-on et à tant de circonspections importunes, qui nous fait vivre tout pour les autres, comme si nous ne devions pas enfin mourir pour nous-mêmes? Quelle folie , quelle illusion, de s'établir cette dure loi , de faire toujours une vie publique, puisqu enfin nous devons tous faire une fin privée !
Au milieu de tant de captivités, les hommes du siècle s'estiment libres; et parmi toutes ces lois et toutes ces contraintes du monde [ ils nous vantent leur indépendance. ] Mais vous , ma Sœur, vous êtes libre pour Jésus-Christ : son sang vous a acheté la liberté; ne vous rendez poinl^esclave des hommes; mais sacrifiez votre liberté à Jésus-Christ seul : Pretio enipti estis , nolite Jieri servi hominum (0. Que si le monde a ses cor^raintes, que je vous trouve heureuse, ma Sœur, vous qui estimant trop votre liberté pour la soumettre aux lois de la terre , professez hautement que vous ne voulez vous captiver que pour l'amour de celui qui , étant le maître de toutes choses, s'est rendu esclave pour nous; afin de nous tirer de la servitude. Dépouillez donc courageusement, dépouillez, avec cet habit séculier, toute la servitude du monde; rompez toutes ses chaînes, et oubliez toutes ses caresses : il vous olTroit des fleurs; mais le moindre vent les auroit séchées : votre éducation et votre naissance vous promettoient de grands avantages ; mais la mort vous les auroit enfin enlevés. Ne songez plus , ma Sœur, à ce que vous étiez dans le siècle, si ce n'est pour vous élever
X') /. Cor. VII. 23.
POUR UNE VÊTUHE. ^5
au-dessus; et apprenez de saint Bernard votre père, que la religieuse qui s'en souvient trop « ne de'pouille » pas le vieil homme , mais le déguise par le masque » du nouveau » : Veterem hominem non exuil, sed novo palliât (0.
Que vous sert de voir votre race ornée par la noblesse des croix de Malte, et par la majesté des sceaux de France, qui ont été avec tant d'éclat dans votre maison ? Que vous sert d'être née d'un père qui a rempli si glorieusement la première place dans l'un de nos plus augustes sénats , plus encore par l'autorité de sa vertu, que par celle de sa dignité? Que vous sert tant de pourpre qui brille de toutes parts dans votre famille ? En ce dernier jugement de Dieu , où nos consciences seront découvertes, vous ne serez pas estimée par ces ornemens étrangers, mais par ceux que vous aurez acquis par vos bonnes œuvres : tellement que vous ne devez retenir de ce que vous avez vu dans votre maison, que les exemples de probité que l'on y admire, et dans lesquels vous avez été si bien élevée.
Et que l'on ne croie pas qu'en quittant le monde, vous ayez aussi quitté les plaisirs : vous ne les quittez pas ; mais vous les changez. Ce n'est pas les perdre, ma Sœur, que de les porter du corps à l'esprit, et des sens dans la conscience. Que s'il y a quelque austérité dans la profession, que vous embrassez , c'est que votre vie est une milice , où les exercices sont laborieux, parce qu'ils sont forts; et où plus on se durcit au travail , plus on espère de remporter de victoires. Mesurez la grandeur de votre victoire ,
(•) In Cant. Semi. xvi, n. çj-^ t. \, col. i3i5.
^6 rOUR UNE vètuhe.
par la dureté de votre fatigue. Votre corps est renfermé j mais l'esprit est libre : il peut aller jusqu'auprès de Dieu ; et quand l'ame sera dans le ciel , le corps ne souffrira rien sur la terre. Promenez -vous en esprit, et ne cherchez point pour cela de longues allées : entrez par la magnifique étendue du chemin qui conduit à Dieu ; que tous les autres vous soient fermés : vous serez toujours assez libre, pourvu que celui-ci soit ouvert pour vous ; et tant que vous marcherez dans les voies de Dieu, vous ne serez jamais resserrée. Ne tenez votre liberté que de Jésus-Christ; n'ayez que celle qu'il vous présente , et vous serez véritablement affranchie ; parce que sa main puissante vous délivrera premièrement de la tyrannie du péché, par les saintes précautions de la discipline religieuse , par lesquelles vous tâchez de vous imposer cette heureuse nécessité de ne pécher plus : puis de celle des passions et des convoitises , par la mortification et la pénitence, par laquelle vous dompterez les maux qui vous flattent, et vous sanctifierez les maux qui vous blessent : et enfin de toutes ces lois importunes que le monde s'est imposées par ses bienséances imaginaires, qui ne nous permettent pas de vivre à nous-mêmes , ni de profiter du temps pour l'éternité. Telle sera votre liberté dans le siècle , jusqu'à temps que le Fils de Dieu , surmontant en vous la corruption et la mort, vous rendfa parfaitement libre dans la bienheureuse immortalité,
SERMON
PRECHE