‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 5)Chapitre 5 sur 51 · BERNARDINE · texte numérisé non relu

BERNARDINE

Comment l'homme, par son péché, est-il devenu l'esclave de toutes les créatures. Trois lois qui captivent dans le monde ses amateurs. Avec quelle justice Thomme est abandonné à l'illusion des biens apparens. Combien fausse et chimérique la liberté dont se vantent les pécheurs. En quoi consiste la liberté véritable. Toute la conduite et tous les exercices de la vie religieuse , destinés à la procurer ou à la maintenir.

Si VOS Filius libéra verit, verè liberi eritis.

T^ous serez vraiment libres, quand le fils vous aura délivrés. Joan. vm.

CiETTE jeune fille se présente à vous , Mesdames , pour être admise dans votre cloître, comme dans une prison volontaire (*). Ce ne sont point des persécuteurs qui l'amènent : elle vient touchée du mépris du monde; et sachant qu'elle a une chair, qui

(*) Ce discours a pour objet les mêmes vérités que le précédent} mais comme il les traite fort différemment, et contient beaucoup de choses nouvelles, nous nous sommes bornés à en retrancher le commencement , qui étoit absolument semblable au début du premier sermon. ( Edit. de D^oris. )

^8 POUR UNE VETURE,

par la corruption de notre nature est devenue un empêchement à l'esprit , elle s'en veut rendre ellemême la persécutrice par la mortification et la pénitence. La tendresse d'une bonne mère n'a pas été capable de la rappeler aux douceurs de ses embrassemens : elle a surmonté les obstacles que la nature tâcboit d'opposer à sa généreuse résolution ; et l'alliance spirituelle, qu'elle a contractée avec vous par le Saint-Esprit, a été plus forte que celle du sang. Elle préfère la blancheur de saint Bernard à l'éclat de la pourpre , dans laquelle nous pouvons dire qu'elle a pris naissance; et la pauvreté de Jésus- Christ lui plaît davantage que les richesses dont le siècle l'auroit vue parée. Bien qu'elle sache qu'aux yeux des mondains un monastère est une prison ; ni vos grilles , ni votre clôture ne l'étonnent pas : elle veut bien renfermer son corps, afin que son esprit soit libre à son Dieu; et elle croit, aussi bien que Tertullien (0, que comme le monde est une prison, en sortir c'est la liberté.

Et certes, ma très -chère Sœur, il est véritable que depuis la rébellion de notre nature, tout le monde est rempli de chaînes pour nous. Tant que l'homme garda l'innocence que son Créateur lui avoit donnée, il étoitle maître absolu de tout ce qui se voit dans le monde : maintenant il en est l'esclave; son péché l'a rendu captif de ceux dont il étoit né souverain. Dieu lui dit dans l'innocence des commencemens: Commande à toutes les créatures : Subjiciie terrant; doniinamini piscibus maris , et volatilibus cœlij etuniversis animantibus i?) : « Assujettis- ^) j4d Mart. n. a (») Gènes, i. 28.

POUÏ UNE VÊTCRE. rjg

)) toi la terre, et domine sur les poissons de la mer, » sur les oiseaux du ciel, et sur tous les animaux u. Au contraire, depuis sa rébellion: Garde -toi de toutes les créatures. Il n'y en a point dans le monde qui ne croie qu'elle le doit avoir pour sujet , depuis qu'il ne l'est plus de son Dieu : c'est pourquoi les une» vomissent, pour ainsi dire, contre lui tout ce qu'elles ont de malignité; et si les autres montrent leurs appas, ou étalent leurs ornemens, c'est dans le dessein de lui plaire trop, et de lui ravir, par cet artifice, tout ce qui lui reste de liberté. Les créatures, dit le Sage (0 , sont autant de pièges tendus de toutes parts à l'esprit de l'homme. L'or et l'argent lui sont des liens, desquels son cœur ne peut se déprendre -, les beautés mortelles l'entraînent captif, le torrent des plaisirs l'emporte; cette pompe des honneurs mondains, toute vaine qu'elle est, éblouit ses yeux, le charme de l'espérance lui ôte la vue; en un mot, tout le monde semble n'avoir d'agrément que pour l'engager dans sa servitude , par une affection déréglée.

Et après cela ne dirons -nous pas que ce monde n'est qu'une prison , qui a autant de captifs qu'il a d'amateui's?De sorte que vous tirer du monde, c'est vous tirer des feis et de l'esclavage; et la clôture oii vous vous jetez n'est pas, comme les hommes se le persuadent , une prison où votre liberté soit contrainte ; mais un asile fortifié , oii votre liberté se défend contre ceux qui s'efforcent de l'opprimer: c'est ce que je me propose de vous faire entendre avec le secours de la grâce. Mais afin qu€ nous

(') Sap. XIV. 11.

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voyions éclater la vraie jouissance de la libef té dans les maisons des vierges sacrées, distinguons, avant toutes choses, trois sortes de captivité dans le monde.

Il y a dans le siècle trois lois qui captivent : il y a •premièrement la loi du péché; après , celle des passions et des convoitises ; et la troisième est celle que le siècle nomme la nécessité des affaires, et la loi de la bienséance mondaine. Et en premier lieu , le péché est la pltis infâme des servitudes, oîi la lumière de la grâce étant toute éteinte , l'ame est jetée dans un cachot ténébreux , où elle souffre , de la violence du diable , tout ce que souffre une ville prise de la rage d'un ennemi implacable et victorieux. Que les passions nous captivent, c'est ce qui paroît par l'exemple d'un riche avare , qui ne peut retirer son ame engagée parmi ses trésors , et parce que Dieu défend aux Israélites d'épouser des femmes idolâtres ; de peur, dit- il (0, qu'elles n'amollissent leurs cœurs et les entraînent après des dieux étrangers. Et d'où vient cela , chrétiens , si ce n'est que les passions ont certains liens invisibles, qui tiennent nos volontés asservies ?

Mais j'ose dire que le joug le plus empêchant que le monde impose à ceux qui le suivent , c'est celui de l'empressement des affaires, et la bienséance du monde. C'est là ce qui nous dérobe le temps ; c'est là ce qui nous dérobe à nous-mêmes; c'est ce qui rend notre vie tellement captive , dans cette chaîne continuée de visites, de divertissemens , d'occupations , qui naissent perpétuellement les unes des autres, que nous n'avons pas la liberté de penser à

(•> Exod. XXXIV. 16.

nous.

POUR TJNE VÊTURE. St

nous. O servitude cruelle et insupportable , qui ne nous permet pas de nous regarder ! c'est ainsi que vivent les enfans du siècle. Parmi tant de servitudes diverses, nous nous imaginons être libres. De quelque liberté que nous nous flattions, jamais nous ne serons vraiment libres, jusqu'à ce que le Fils de Dieu nous ait délivrés.

Mais qui sont ceux qui seront plutôt délivrés par votre toute-puissante bonté , ô miséricordieux Sauveur des hommes, si ce n'est ces âmes pures et célestes , qui ont tout quitté pour l'amour de vous ? C'est donc vous, mes très-chères Sœurs, c'est vous que je considère comme vraiment libres ; parce que le Fils vous a délivrées de la triple servitude qu'on voit dans le monde , du péché, des passions, de l'empressement. Le péché doit être exclu du milieu de vous , par l'ordre et la discipline religieuse ; les passions y perdent leur force, par l'exercice de la pénitence ; la loi de la prétendue bienséance , que là vanité humaine s'impose, n'y est pas reçue, par le mépris qu'on y fait du monde : et ainsi l'on y peut jouir pleinement de la liberté bienheureuse que le Fils de Dieu a rendue à l'homme : Si vos Filius liberav^rit, vere liberi eritis. C'est ce que j'espère vous faire entendre aujourd'hui, avec le secours de la grâce.

PREMIER POINT

C'est une juste punition de Dieu, que l'homme

après avoir méprisé la solide possession des biens

véritables , que son Créateur lui avoit donnés , soit

abandonné à l'illusion des biens apparens. Les plai-

BossuET. xvn. 6

Ça POUR UNE VETURE.

sii'S du paradis ne lui ont pas plu ; il sera captif des plaisirs trompeurs qui mènent les âmes à la perdition : il ne s'est pas voulu contenter de l'espe'rance de l'immortalité bienheureuse , il se repaîtra d'espé-^ rances vaines, que souvent le mauvais succès, et toujours la mort rendra inutiles : il n'a point voulu de la liberté qu'il avoit reçue de son souverain ; il se plaira dans la liberté imaginaire , que sa raison volage lui a figurée. Justement, certes, justement. Seigneur; car il est juste que ceux-là n'aient que d^ faux plaisirs , qui ne veulent'pas les recevoir de vos mains; qu'ils n'aient qu'une fausse liberté, puisqu'ils ne veulent pas la tenir de vous ; et enfin qu'Us soient livrés à l'erreur , puisqu'ils nç se contentent pas de vos vérités.

En effet, considérons, mes très -chères Sœurs, quelle image de liberté se proposent ordinairement les pécheurs. Qu'elle est fausse, qu'elle est ridicule , qu'elle est, si je puis parler ainsi, chimérique ! Ecoutons-les parler, et voyons de quelle liberté ils se vantent. Nous sommes libres, nous disent-ils, nous pouvons faire ce que nous voulons. Mes Sœurs , examinons leurs pensées , et nous verrons combien ils se trompent ; et nous confesserons devant Die^, dans l'effusion de nos cœurs, que nul pécheur ne peut être libre, que tous les pécheurs sont captifs. Tu peux faire ce que tu veux, et de là tu conclus : Je suis libre. Et moi je te réponds au contraire : Tu ne peux pas faire ce que tu veux , et quand tu le pourrois , tu n'es pas libre. Montrons premièrement aux pécheurs qu'ils ne peuvent pas ce qu'ils veulent.

jEt certainement nous pourrions leur dire qu'ils ne

POtTR Vm-E viTURK. 83

peuvent pas ce qu'ils veulent ; puisqu'ils ne peuvent pas empêcher que leur fortune ne soit inconstante, que leur fe'licité ne soit fragile, que ce qu'ils aiment ne leur échappe, que la vie ne leur manque comme nn faux ami, au milieu de leurs entreprises, et que la mort ne dissipe toutes leurs pensées. Nous pourrions leur dire véritablement qu'ils ne peuvent pas ce qu'ils veulent ; puisqu'ils ne peuvent pas empêcher qu'ils ne soient trompés dans leurs vaines prétentions. Ou ils les manquent , ou elles leur manquent : ils les manquent , quand ils ne parviennent pas à leur but; elles leur manquent, quand, obtenant ce qu'ils veulent, ils n'y trouvent pas ce qu'ils cherchent. C'est ainsi que nous pouvons montrer aux pécheurs qu'ils ne peuvent pas ce qu'ils veulent. Mais pressons-les de plus près encore , et déplorons l'aveuglement de ces malheureux , qui se vantent de leur liberté, pendant qu'ils gémissent dans on si honteux esclavage. Ah! les misérables captifs, ils ne peuvent pas ce qu'ils veulent le plus; ce qu'ils détestent le plus , il faut qu'il arrive. Que prétendezvous , ô pécheur , dans ces plaisii-s que vous recherchez , dans ces biens que vous amassez par des voleries; que prétendez-vous? Je veux être heureux. Et quoi , heureux même malgré Dieu ? Insensé , qui vous imaginez avoir aucun bien contre la volonté du souverain bien : digne certes, qu'on dise de vous ce que nous lisons dans les psaumes : « Voilà » l'homme qui n'a pas mis son secours en Dieu ; » mais qui a espéré dans la multitude de ses ri- » chesses, et s'est plu dans sa vanité (0 ». Mais non-

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seulement vous ne pouvez obtenir ce que vous avez le plus désiré : ce que vous délestez le plus , il faut qu'il arrive; cette justice divine qui vous poursuit, ces étangs de feu et de soufre, ce grincement de dents éternel. Car quelle force vous peut arracher des mains toutes-puissantes de Dieu, que vous irritez par vos crimes, et dont vous attirez sur vous les vengeances ?

Telle est la liberté de l'homme pécheur : malheureux, qui, croyant faire ce qu'il veut, attire sur lui nécessairement ce qu'il veut le moins ; qui pour trop faire ses volontés, par une étrange contradiction de désirs, s'empêche lui-même d'être ce qu'il veut, c'est-à-dire, heureuxj qui s'imagine être vraiment libre, parce qu'il est en effet trop libre à pécher , c'est-à-dire , libre à se perdre; et qui ne s'aperçoit pas qu'il forge ses fers par l'usage de sa liberté prétendue. Et de là nous pouvons apprendre que ce n'est pas être vraiment libres, que de faire ce que nous voulons; mais que notre liberté véritable, c'est de faire ce que Dieu veut. Delà vient que nous lisons dans notre Evangile , que les hommes sont vraiment libres quand le Fils les a délivrés : où nous devons entendre, mes Sœurs, que le Fils de Dieu nous parlant d'une liberté véritable, nous explique assez qu'il y en a aussi une fausse.

La fausse liberté , c'est de vouloir faire sa volonté propre; mais notre liberté véritable., c'est que notre volonté soit soumise à Dieu : car puisque nous sommes nés sous la sujétion de Dieu , notre liberté n'est pas une indépendance. Cette affectation de l'indépendance , c'est la liberté de Satan et de ses

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rebelles complices, qui ont voulu s'élever eux-mêmes contre l'autorité souveraine. Loin de nous une liberté si funeste , qui a précipité ces esprits superbes dans une servitude éternelle. Pour nous, songeons tellement que nous sommes libres , que nous n'oubliions pas que nous sommes des créatures et des créatures raisonnables, que Dieu a faites à sa ressemblance'. Puisque notre liberté est la liberté d'une créature, il faut nécessairement qu'elle soit soumise, et qu'il y ait de la servitude mêlée. Mais il y a une servitude honteuse, qui est la destruction de la liberté; et une servitude honorable , qui en est la perfection. S'abaisser au-dessous de sa dignité naturelle, c'est une servitude honteuse : c'est ainsi que font les pécheurs ; c'est pourquoi ils ne sont pas libres. S'abaisser au-dessous de celui-là seul qui est seul naturellement souverain, c'est une- servitude honorable , qui est digne d'un homme libre , et qui fait l'accomplissement de la liberté. En est-on moins libre , pour obéir à la raison et à la raison souveraine, c'est-à-dire , à Dieu ? N'est-ce pas au contraire une dépendance vraiment heureuse, qui, nous assujettissant à Dieu seul , nous rend maîtres de nous-mêmes et de toutes choses?

C'est ainsi que le Sauveur voulut être libre : it' étoit libre certainement, car il étoit Fils et non pas esclave; mais il mit l'usage de sa liberté à être obéissant à son Père. Comme c'est la liberté qu'il a recherchée , c'est aussi celle qu'il nous a promise. « Vous serez, dit-il, vraiment libres, quand le Fils » vous aura délivrés » : vous aurez une liberté véritable, quand le Fils vous l'aura donnée. Et quelle*

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liberté VOUS donnera l- il, sinon celle qu'il a voulue pour lui-même? c'est-à-dire, d'être de'pendant de Dieu seul, dont il est si doux de dépendre, et le service duquel vaut mieux qu'un royaume; parce que cette même soumission , qui nous met au-dessous de Dieu, nous met en même temps au-dessus de tout. C'est pourquoi je ne puis m'empêcher, ma Sœur, de louer votre résolution généreuse, en ce que vous avez voulu être libre, non point à la mode du monde, mais à la mode du Sauveur des âmes ; non de la liberté dangereuse que l'esprit de l'homme se donne à lui-même , mais de celle que Jésus promet à ses serviteurs.

Les enfans du siècle croient être libres, parce qu'ils errent deçà et delà dans le monde , éternellement travaillés de soins superflus , et ils appellent leur égarement une liberté ; à peu près comme des enfans qui se pensent libres, lorsqu'échappés de la maison paternelle ils courent sans savoir où ils vont : telle est la liberté des pécheurs.

C'est vous , c'est vous. Mesdames, qui jouissez d'une liberté véritable , parce que vous ne vous contraignez que pour servir Dieu. Et qu'on ne pense pas que cette contrainte diminue tant soit peu votre liberté; au côntraii-e, c'en est la perfection. Car d'où vient que vous vous -mettez dans cette salutaire contrainte, sinon pour vous imposer à vous-mêmes une heureuse nécessité de ne pécher pas ? et cette, sainte nécessité de ne pécher pas, n'est-ce pas la liberté véritable? Ne croyons pas, mes Soeurs, que ce soit une liberté, de pouvoir pécher; ou s'il y a de la liberté à pouvoir pécher, disons, avec saint

Augustin , que c'est une liberté e'garée , une liberté oui se perd. La première liberté , dit saint Augustin (0, c'est de pouvoir ne pécher pas : la seconde et la plus parfaite , c'est êe ne pouvoir plus pécher. C'est la liberté des saints anges et de toute la société des élus , que la félicité éternelle met dans la nécessité de ne pécher plus : c'est la liberté de la céleste Jérusalem ; cette nécessité , c*est leur béatitude ; et jamais nous ne serons plus libres , que quand nous ne pourrons plus servir au péché. C'est la liberté de Dieu même , qui peut tout , et ne peut pécher. C'est à cette liberté qu'on tend dans les cloîtres , lorsque , par tant de saintes contraintes , par tant de salutaires précautions, on tâche de s'imposer une loi de ne pouvoir plus servir au péché.

SECOND POINT

Voila la servitude du péché exclue de la vie retirée et religieuse, par les observances de la discipline : voyons si elle n'est pas aussi délivrée de celle des passions et des convoitises , par l'exercice de la pénitence. Pour cela, considérons une belle doctrine de saint Augustin. Il y a , dit-il , deux sortes de maux : il y a des maux qui nous blessent, il y a des maux qui nous flattent; les maladies, les passions. Les passions nous flattent, et en nous flattant elles nous captivent. Ceux-là nous les devons supporter; ceuxci nous les devons modérer : les premiers, par là patience et parle courage; les seconds, par la retenue et la tempérance : ^lia quœ per patientiam sustinemus , alla quœ per conlinenùam refrénais) De Corrept. et GraC. cap. xii , n. 33 ; iom. x , coL 768.

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mus (0. Or Dieu, qui dispose toutes choses par une providence très-sage, et qui ne veut pas tourmenter les siens par des afflictions inutiles, a voulu que ces derniers maux servissent de remède pour guérir les autres : je veux dire, que les maux qui nous affligent doivent corriger en nous ceux qui flattent. Ils étoient donnés en punition de notre péché ; mais , par la miséricorde divine , ce qui étoit une peine devient un remède , et « le châtiment du péché est tourné i) à l'usage de la justice » : In usus justitiœ peccati pœna conversa est (2). La raison est, que la force de ceux-ci consiste dans le plaisir, et que toute la pointe du plaisir s'émousse par la souffrance.

C'est pourquoi la mortification [est établie] dans les cloîtres; et si la chair y est contrainte, c'est pour rendre l'esprit plus libre. C'est lé rendre plus libre , que de brider son ennemi, et le tenir en prison tout chargé de chaînes. C'est ce qui fait dire à l'apôtre (3) ; « Je ne travaille pas en vain ; mais je châtie mon » corps, et je le réduis en servitude ». Ce n'est pas travailler en vain , que de mettre en liberté mon esprit. J'ai, dit-il, un ennemi domestique ; voulezvous que je le fortifie , que je le rende invincible par ma complaisance? J'ai des passions moins traitables que ne sont des bêtes farouches; voulez-vous que je les nourrisse ? Ne vaut-il pas bien mieux que j'appauvrisse mes convoitises, qui sont infinies, en leur refusant ce qu'elles demandent? Tellement que la Vraie liberté d'esprit, c'est de contenir nos affections déréglées par une discipline forte et vigoureuse, et

• • (») Cont. Jul. l. V, cap. v, «. 23 ; f. x , col. 64o. — (») S. Aug. de CUv. Dei, Ub. xui, cap. iv j tom. vu, col. 3a8. — (') /. Cor. ix. a6, 37.

POUR tJJVE VÊTURE. 89

non pas de les contenter par une molle condescendance.

C'est ainsi qu'ont été libres les grands personnages, qui vous ont donné cette règle que vous professez. D'où vient saint Benoît votre patriarche, sentant que l'amour des plaisirs mortels qu'il avoit presque éteint par ses grandes austérités, se réveilloit tout-à-coup avec violence , sa déchire-t-il lui-même le corps par des ronces et des épines , sur lesquelles son zèle le jette (0? N'est-ce pas qu'il veut briser les liens charnels qui meni^ent son esprit de la servitude? C'est pour cela que saint Bernard votre père a cherché un salutaire rafraîchissement dans les neiges et dans les étangs glacés (2) , où son intégrité attaquée s'est fait un rempart contre les délices du siècle. Ses sens étoient de telle sorte mortifiés, qu'il ne voyoit plus ce qui se présentoit à ses yeux (5). La longue habitude de mépriser le plaisir du goût, avoit éteint en lui toute la pointe de la saveur : il mangeoit de toutes choses sans choix ; il buvoit de l'eau ou de l'huile indifféremment , selon qu'il les avoit le plus à la main (4). Si quelques-uns trouvoient trop rude ce long et horrible silence, il les avertissoit que s'ils considéroient sérieusement l'examen rigoureux que le grand Juge fera des paroles, ils n'auroient pas beaucoup de peine à se taire. Il excitoit en lui l'appétit, non par les viandes, mais par les jeûnes; non parla délicatesse ni par le ragoût, mais par le travail : et toutefois pour n'être pas entièrement dégoûté de son

(0 s. Greg. Mag. Diahg. lib. n, cap. ii ; tom. ii, col. ai 3. — (•») Vit. S. Bernard, lib. i, cap. m, n. 6 j tom. ii, col. io65. — (3) Lib.ui, c. II, ». 4 jcol. iii8. — (4) Lib. i, c. vu, col. 1076, 1077.

90 POUR UNE VÉTURE.

pain d'âvoine et de ses légumes, il attendôit que la faim les rendît un peu supportables. Il couchoit sur la dure ; mais il y attiroit le sommeil par la psalmodie de la nuit et par l'ouvrage de la journée : de sorte que, dans cet homme, les fanctions même naturelles étoient causées, non tant par la nature que par la vertu.

Quel homme plus libre que saint Bernard? 11 n'a point de passions à contenter, il n'a point de fantaisie à satisfaire, et il n'a besoin que de Dieu. Les gens du monde , au lieu do modérer leurs convoitises, sont contraints de servir à celles d'autrui. [C'est ce qui faisoit dire à] saint Augustin, parlant à un grand seigneur : « Vous , qui devez réprimer » vos propres cupidités , vous êtes contraint de sa- » tisfaire celles des autres » : Qui debuisti refrenare eupiditates tuas , explere cogeris aliénas (0. C'est à cette liberté que vous aspirez , c'est l'héritage que saint Bernard a laissé à toutes les maisons de son ordre *^

Mais voyez l'aveuglement du monde : comme si nous n'étions pas encore assez captifs par le péché et les convoitises , il s'est fait lui-même d'autres servitudes. Il a fait des lois, comme pour imiter Jésus- Christ ; mais plutôt pour le contredire. Il ne faut pas souffrir les injures , on vous mépriseroit : il faut avoir de l'honneur dans le monde , il faut se rendre nécessaire, il faut vivre pour le public et pour les affaires : Patrice et imperio rei^ue vis^endum est (2). C'est une loi à votre sexe, [de prendre] le temps de se

(') Ad Bonif. Ep. ccaM, «. ôj tom. n, col. 81 3. — (») Tertul. de PaUio, n. 5.

POUR UNE viTTJRE. 9I

parer, [de rendre] des visites. La bienséance est une loi, qui nous ôte tout le temps, qui fait qu'il se perd véritablement. Tout le temps se perd , et on n'y attache rien de plus immobile que lui. Le temps est précieux , parce qu'il aboutit à l'éternité ; on ne demande qu'à le passer : à peine avons -nous un moment à nous; et celui que nous avons, il semble qu'il soit dérobé. Cependant la mort vient avant que nous puissions avoir appris à vivre ; et alors que nous servira d'avoir mené une vie publique , puisqu'enfin il nous faudra faire une fin privée ? Mais que dira le monde? Et pourquoi voulons-nous vivre pour les autres ; puisque nous devons enfin mourir pour nousmêmes? Nemo aliiviyitj moriturus sibi (•).

Que si le monde a ses contraintes , que je vous estime , ma très-chère Sœur , qui , estimant trop votre liberté pour la soumettre aux lois de la terre, professez hautement de ne vouloir vous captiver que pour l'amour de celui , qui , étant le maître de toutes choses, s'est rendu esclave pour l'amour de nous, afin de nous exempter de la servitude. C'est dans cette voie étroite que l'ame est dilatée par le Saint- Esprit, pour recevoir l'abondance des grâces divines. Déposez donc , ma très-chère Sœur , cet habit , cette vaine pompe et toute cette servitude du siècle : vous êtes libre à Jésus-Christ , son sang vous a mise en liberté, ne vous rendez point esclave des hommes.

(0 TerLul. de Palho^.S. ^

92 P O U R U JV E V Ê T U R E.

SERMON

POUR UNE VÈTURE,

ÏRÊCHé

LE JOUR DE LA NATIVITÉ DE LA S.te VIERGE.

Combien les inclinations des hommes sont diverses, et les mœurs dissemblables. Superfluité de tant de soins , et vanité de la multitude de nos desseins. L'empressement et le trouble, principes de nos maladies. D'où vient en nous Tamour de la dissipation. Pourquoi ne pouvons-nous trouver la santé de nos âmes et le repos, en nous répandant dans la multitude des objets sensibles : Fun et l'autre attachés à la vie intérieure et recueillie , et à la recherche de l'unique* nécessaire.

Martha, Martha, sollicita es, et turbaris erga plurima r porro unum est necessarium.

Marthe^ Marthe, vous vous empressez, et vous vous troublez dans le soin de beaucoup de choses : cependant une seule chose est nécessaire, Luc. x. 4i ? 42-

V^uAND je considère, mes Sœurs, les diverses agitations de l'esprit humain, et tant d'occupations différentes qui travaillent inutilement les enfans des hommes, je ne puis que je ne m'écrie avec le Psalmiste (i) : « Qu'est-ce que l'homme, ô grand Dieu,

(0 Ps. vni. 5.

POUR UNE VBTURE. gS

» pour que vous en fassiez état , et que vous en ayez » souvenance » ? Notre vie , qu'est - ce autre chose qu'un e'garement continuel? nos opinions sont autant d'erreurs, et nos voies ne sont qu'ignorance. Et certes, quand je parle de nos ignorances, je ne me plains pas , chrétiens, de ce que nous ne connoissons point quelle est la structure du monde , ni les influences des corps célestes , ni quelle vertu tient la terre suspendue au milieu des airs, ni de ce que tous les ouvrages de la nature nous sont des énigmes inexplicables. Car encore que ces connoissances soient très -dignes d'être recherchées, ce n'est pas ce que je déplore aujourd'hui. La cause de ma douleur nous touche de bien plus près. Je plains le malheur de notre ignorance , en ce que nous ne savon^ pas ce qui nous est propre ; en ce que nous ne connoissons pas le bien et le mal , et que nous errons deçà et delà , sans savoir la véritable conduite qui doit gouverner notre *ie.

Et pour vous convaincre manifestement d'une vérité si constante, figurez-vous, ma très-chère Sœur, que venue tout nouvellement d'une terre inconnue et déserte, séparée de bien loin du commerce et de la société des hommes , ignorante des choses humaines; vous êtes tout-à-coup transportée au sommet d'une haute montagne, d'où , par un effet de la puissance divine, vous découvrez la terre et les mers, et tout ce qui se fait dans le monde. Elevée donc sur cette montagne , vous voyez du premier aspect cette multitude infinie de peuples et de nations , ^vec leurs mœurs différentes et leurs humeurs incompatibles; puis descendant plus exactement au détail

de la vie humaine , vous contemplez les divers emplois dans lesquels les hommes s'occupent. O Dieu éternel , quel tracas ! quel mélange de choses ! quelle étrange confusion ! Celui-là s'échauffe dans un barreau , celui-ci assis dans une boutique débité plus de mensonges que de marchandises; cet autre, que vous voyez employer dans le jeu la meilleure partie de son temps, il se passionne, il s'impatiente, il fait une affaire de conséquence de ce qui ne devroit être qu'un relâchement de l'esprit. Les uns cherchent dans la compagnie l'applaudissement du beau monde ; d'autres se plaisent à passer leur vie dans une intrigue continuelle ; ils veulent être de tous les secrets, ils s'empressent , ils se mêlent partout, ils ne songent qu'à s'acquérir tous les jours de nouvelles amitiés : et pour dire tout en un mot, le monde n'est qu'un amas de personnes toutes diversement affairées avec une variété incroyable.

Vous raconterai -je , mes Sœurs, les diverses inclinations des hommes? Les uns, d'une nature plus remuante, se plaisent dans les emplois violens ; les autres, d'une humeur plus paisible, s'attachent plus volontiers ou à cette commune conversation , ou à l'étude des bonnes lettres, ou à diverses sortes de curiosités. Celui-ci est possédé de folles amours j celui-là de haines cruelles et d'inimitiés implacables, et cet autre de jalousies furieuses : l'un amasse , et l'autre dépense; quelques-uns sont ambitieux et recherchent avec ardeur les emplois publics ; les autres aiment mieux le repos et la douce oisiveté d'une vie privée. Chacun a ses inclinations difiérentes, chacun veut être fou à sa fantaisie: les mœurs

POUR UNE VÊTUnE. g5

sont plus dissemblables que les visages; et la mer n'a /pas plus de vagues, quand elle est agitée par les vents , qu'il naît de diverses pense'es de cet abîme sans fond , de ce secret impénétrable du cœur de rhomme. C'est à peu près ce qui se présente à nos yeux, quand nous considérons attentivement les affaires et les actions qui exercent la vie humaine.

Dans cette diversité infinie , dans cet empressement, dans cet embarras, dans ce bruit et dans ce tumulte des choses humaines , chère Sœur, rentrez en vous-même ; et imposant silence à vos passions , qui ne cessent d'inquiéter l'ame par leur vain murmure, écoutez le Seigneur Jésus qui vous parlant intérieurement au secret du cœur, vous dit avec cette voix charmante qui seule devroit attirer les hommes : «Tu te troubles dans la multitude, et il » n'y a qu'une seule chose qui sôit nécessaire ».

Qu'entends-je, et que dites-vous, ô Seigneur Jésus? Pourquoi tant d'affaires, pourquoi tant de soins, pourquoi tant d'occupations différentes, puisqu'il n'y a qu'une seule chose qui soit nécessaire? Si vous nous apprenez. Sagesse éternelle, que nous n'avons tous qu'une même affaire; dono^nous nous consumons de soins superflus, donc nous ne concevons que de vains desseins, donc nous ne repaissons nos esprits que de creuses et chimériques imaginations, nous qui sommes si étrangement partagés. Votre parole, ô Seigneur Jésus, nous rappelant à l'unité seule, condamne la folie *t l'illusion de nos désirs inconsidérés et de nos prétentions infinies : donc il s'ensuit de votre discours que la solitude que les hommes fuient, et les cloîtres qu'ils estiment autant de prisons , sont les écoles de

96 POUR UNE VETURE.

la véritable sagesse; puisque tous les soins du monde en étant exclus avec leur empressante multiplicité , on n'y cherche que l'unité nécessaire , qui seule est capable d'établir les cœurs dans une tranquillité immuable. Chère Sœur , c'est ce que Jésus - Christ nous enseigne dans cette belle et mystérieuse parole , que je tâcherai aujourd'hui de vous faire entendre.

Mais pour y procéder avec ordre , que puis-je me proposer de plus salutaire que d'imiter Jésus -Christ lui-même , et de suivre cette excellente méthode que je vois si bien pratiquée par ce divin maître? « Marthe , Marthe, dit- il, tu es empressée, et tu te » troubles d^ns la multitude : or il n'y a qu'une » chose qui soit nécessaire. Marie a choisi la meil- » leure part, qui ne lui sera point ôtée ». Je remarque trois choses dans ce discours : Jésus ce charitable médecin dés âmes , les considère comme languissantes , et nous laisse dans ces paroles une consultation admirable pour les guérir de leurs maladies. Il en regarde premièrement le principe ; après, ayant touché la cause du mal, il y appHque les remèdes propres; et enfin il rétablit son malade dans sa constitution natmelle. Je vous prie de considérer ces trois choses accomplies par ordre dans notre Evangile.

Marthe, Marthe, tu es empressée; c'est-à-dire, ô ame , tu es affoiblie en cela même que tu es partagée ; de là l'empressement et le trouble : voilà le principe de la maladie ; après , suit l'application du remède. Car puisque la cause de notre foiblesse , c'est que nos désirs sont trop partagés dans les objets visibles qui nous environnent; qui pe voit que le véritable

POUR tTNE vâxURÊ. M

ritable remède, c'est de savoir ramasser nos forces inutilement dissipées ? C'est aussi ce que fait le Seigneur Je'sus , en nous appliquant à l'unité simple qui n'est autre chose que Dieu. Pourquoi, dit -il, vous épuisez - vous parmi tant d'occupations différentes , puisqu'il n'y a qu'une chose qui soit nécessaire? Porrb unum est necessarium. Voyez qu'il ramasse nos désirs en un : de là naît enfin la santé de l'ame dans le repos, dans la stabilité, dans la consistance que lui promet le sauveur Jésus : « Marie, dit -il, a » choisi la meilleure part, qui ne lui sera point » ôtée » : c'est l'entière stabilité ; c'est ainsi que le Fils de Dieu nous guérit. Ma chère Sœur, abandonnez-vous à ce médecin tout-puissantj apprenez de lui ces trois choses , que vous devez avant toutes choses vous démêler de la multitude, après rassembler tous vos désirs en l'unité seule, et enfin que vous y trouverez le repos et la' consistance. Ainsi vous accomplirez les devoirs de la vie religieuse que vous embrassez , et nous pourrons dire de vous ce que Jésus -Christ a dit de Marie y qu'en quittant le monde et ses vanités, vous avez choisi la meilleure part qui ne vous sera point ôtée.

PREMIER POINT

Encore que nous connoissions par expérience que notre plus grand mal naît de l'amour-propre , et que ce soit le vice de tous les hommes de s'estimer euxmêmes excessivement, il ne laisse pas d'être véritable, que, de toutes les créatures, l'homme est celle qui se met à un plus bas prix , et qui a le plus de mépris de soi-même. . , .

<)8 VOIT R V NE VÊTUKK.

Je n'ignore pas, chrétiens, que cette proposition paroît incroyable jusqu'à ce que l'on en ait pénétré le fond : car on pourroit d'abord objecter que l'orgueil est la plus dangereuse maladie de l'homme. C'est l'amour-propre qui fait toutes nos actions j il ne nous abandonne pas un moment : et de même que si vous rompez un miroir, votre visage semble , en quelque sorte , se multiplier dans toutes les parties de cette glace cassée j cependant c'est toujours le même visage : ainsi quoique notre ame s'étende et se partage en beaucoup d'inclinations différentes, l'amour-propre y paroît partout^ étant la racine de toutes nos passions, il fait couler dans toutes les branches ses vaines quoique agréables complaisances.

Et certes, si l'on connoît la grandeur du mal lorsqu'on a recours aux remèdes extrêmes, il faut nécessairement confesser que notre nature étoit enflée d'une insupportable insolence : car puisque pour remédier à l'orgueil de l'homme, il a fallu rabaisser un Dieu j puisque pour abatti^e l'arrogance humaine, il ne suffisoit pas que le Fils de Dieu descendît du ciel en la terre, si sa majesté ne se ravaloit jusqu'à, la pauvreté d'une étable , jusqu'à l'ignominie de la croix, jusqu'aux agonies de la mort , jusqu'à l'obscurité du tombeau , jusqu'aux profondeurs de l'enfer; qui ne voit que nous nous étions emportés au plus haut degré d'insolence, nous, dis-je, qui n'avons pu être rétablis que par cette incompréhensible humiliation? Et toutefois je ne crains point de vous assurer que par une juste punition de notre arrogance insensée , pendant que nous nous enflons et flattons notre cœur par l'estime la plus emportée de ce que

POUR trifE VETtJRE. ^g

nous sommes, nous ne méprisons rien tant que nousmêmes. Et c'est ce que je veux vous faire connoître, non par des raisonneraens recherchés, mais par une expérience sensible. )

Considérons, je vous prie, mes très-chères Sœurs ^ de quelle sorte les hommes agissent quand ils veulent témoigner beaucoup de mépris ; et après nous reconnoîtrons que c'est ainsi que nous traitons avec nous-mêmes. Quelles sont les personnes que nous méprisons , sinon celles dont nous négligeons tous les intérêts, desquelles nous fuyons la conversation, auxquelles même nous ne daignons pas donner quelque part dans notre pensée? Or, je dis que nous en usons ainsi avec nous-mêmes : nous laissons dans le mépris toutes nos affaires, nous ne pouvons converser avec nous-mêmes, nous ne voulons pas penser à nous-mêmes; et en un mot, nous ne pouvons nous souffrir nous-mêmes. Car est-il rien de plus évident que nous sommes toujours hors de nous ; je veux dire, que nos occupations et nos exercices, nos conversations et nos divertissemens nous attachent continuellement aux choses externes, et qui ne tiennent pas à ce que nous sommes? Et une preuve trèsclaire de ce que je dis, c'est que nous ne pouvons nous accoutumer à la vie recueillie et intérieure.

Chère Sœur, dans la profession que vous embrasse», les hommes n'y trouvent rien de plus insup- ^rtable que la retraite, la clôture et la solitude; et toutefois cette solitude est cause que vous rentrez en vous-même, que vous vous entretenez avec vousmême, que vous pensez sérieusement à vous-même. C'est ce que le monde ne peut goûter : l'homme

lOO POUR UNE VÊTURE.

pense qu'il ne fait rien , s'il ne se jette sur les objets qui se présentent; tant il est vrai, âmes chrétiennes, que nous sommes à charge à nous-mêmes. Voyez Marthe dans notre Evangile; elle s'empresse , elle se tourmente , elle est extraordinairement empêchée : elle découvre sa sœur Marie-Magdeleine , qui , assise aux pieds de Jésus, boit à longs traits le fleuve de vie qui distille si abondamment de sa bouche. Marthe tâche de la détourner : « Seigneur, .ordonnez-lui qu'elle » m'aide » : elle s'imagine qu'elle est oisive, parce qu'elle ne la voit point agitée : elle croit qu'elle est sans affaires , parce qu'étant recueillie en soi , elle veille à son affaire la plus importante. Etrange aveuglement de l'esprit humain , qui ne croit point s'occuper s'il ne s'embarrasse, qui ne conçoit point d'action sans agitation, et qui ne trouve d'affaire que dans le trouble et dans l'empressement !

D'oii vient cela, mes très -chères Sœurs, si ce n'est que nous nous ennuyons en nous-mêmes, possédés de l'amour des objets externes ? Et ainsi ne puis-je pas dire avec l'admirable saint Augustin : Usqueadeo charus est hic mundus honiinibiis ^ et sibimet ipsi viluerunt (0. « Les hommes aiment ce » monde si éperduement, qu'ils s'en traitent eux- » mêmes avec mépris ». C'est ce que reprend le Sauveur des âmes dans les premières paroles de ce beau passage, que j'ai allégué pour mon texte : « Marthe, » Marthe , dit-il , tu t'es empressée et tu te troubles » dans la multitude » : où il me semble que sa pensée se réduit à ce raisonnement invincible , dont toutes les propositions sont si évidentes qu'elles

(0 Ad Glor, Èp. xmi , n. a ; tom. ii , col. 89.

POURUNEVÊTURET. lOI

n'ont pas même besoin d'e'claircissement ; écoutez seulement et vous entendrez. L'ame ne peut être en repos, si elle n'est saine, et elle ne peut jamais être saine , jusqu'à ce qu'elle ait été établie dans une bonne constitution ; est-il rien de plus clair ? Pour la mettre en cette bonne constitution , il faut nécessairement agir au dedans , et non pas s'épancher inutilement, ni se vider, pour ainsi dire, au dehors: car la bonne constitution , c'est le bon état du dedans; qui le peut nier? Ceux donc qui consument toutes leurs forces après la multitude des objets sensibles, puisqu'ils dédaignent de travailler au dedans d'eux-mêmes , ils ne trouveront jamais la santé de l'ame, ni par conséquent son repos : de sorte qu'il n'est rien de plus véritable , que nous ne pouvons rencontrer que trouble dans la multitude qui nous dissipe : Martha , Martha^ sollicita es j et turbaris erga plurima. Quelle conséquence plus nécessaire ? Que prétendez-vous, ô riches du siècle, lorsque vous acquérez tous les jours de nouvelles terres, et que vous amassez tous les jours de nouveaux trésors? Vos richesses sont hors de vous; et comment espérez-vous pouvoir vous remplir de ce qui ne peut entrer en vous-mêmes? Votre corps terrestre et mortel ne se nourrit que de ce qu'il prend , et de là vient que la Sagesse divine lui a préparé tant de beaux organes, pour s'unir et s'incorporer ce qui le sustente. Votre ame d'une nature immortelle n'aura-t-elle pas aussi ses organes pour recevoir en elle-même le bien qu'elle cherche? Maintenant ouvrez sou sein tant qu'il vous plaira , et vouSl verrez qu'elle ne peut recevoir en elle cet or et cet argent

102 POUR UNE VETURE.

que vous entassez, et qui ne peut jamais la satisfaire : lors donc que vous pensez l'en rassasier, n'est-ce pas une pareille folie, que si vous vouliez remplir un vaisseau d'une liqueur qui ne peut y être versée? Insensés, ne voyez-vous pas que vous vous travaillez inutilement , que vous vous troublez dans la multi-r tude? Turbaris erga plurima.

Et vous, qui recherchez avec tant d'ardeur la réputation et la gloire, pensez -vous pouvoir contenter votre ame? Cette gloire que vous désirez, c'est l'estime que les autres font de votre personne. Ou ils se trompent , ou ils jugent bien de votre mérite. S'ils se trompent dans leur pensée, vous seriez bien déraisonnables de faire votre bonheur de l'erreur d'autrui : que s'ils jugent sainement , c'est un bien pour eux; et comment estimez -vous pouvoir être riche d'un bien qui est possédé par les autres? Voyez donc que vous vous épanchez hors de l'unité, et que vous vous troublez dans la multitude. Turbaris erg a plurima.

Vous enfin, qui courez après les plaisirs, ditesmoi, n'avez-vous rien en vous-mêmes de plus excellent que vos sens? Cette ame, que Dieu a faite à sa ressemblance, est-elle insensible et stupide, et n'at-elle pas aussi ses contentemens? Est-ce en vain que le Psalmiste s'écrie, que son cœur se réjouit dans le Dieu vivant (0 ? Si l'ame a des délices qui lui sont propres , si elle a ses plaisirs à part ;, quelle est notre erreur et notre folie de croire que nous l'aurons contentée, lorsque nous aurons satisfait les sens? Au contraire ne jugeons-nous pas que si nous

{})Ps. xxxiv. 9. *

rOUR UNE VÊTU RE. lo3

ne lui donnons des objets tout spirituels, qu'elle sente et qu'elle reçoive par elle-même, elle sortira au dehors pour en chercher d'autres , et qu'elle se troublera dans la multitude? Ji^r^anV erga plurima. Ainsi quoi que puisse nous repre'senter notre imagination abusée, notre ame ne trouvera jamais son repos, jusqu'à ce que nous ayons composé nos mœurs; jusqu'à ce que, nous de'gageant de la multitude, afin de nous recueillir en nous-mêmes, nous nous soyons rangés au dedans, et que nos affections soient bien ordonnées. C'est ce que nous apprend le Psalmiste , lorsqu'il dit : « La justice et la paix se » sont embrassées » : Justitia etpaxosculatœ sunti^). Où est-ce qu'elles se sont embrassées ? Elles se sont embrassées certainement dans le cœur du juste. C'est la justice qui établit l'ordre; et la justice règne en nos âmes, lorsque les choses y sont rangées dans une bonne disposition , et que les lois que la raison donne sont:fidèlement observées : alors nous avons en nous la justice; et aussitôt après nous avons la paix : Justitia et pax osculatœ sunt.

O ame, si vous n'avez pas la justice, c'est-à-dire, si vous n'êtes pas recueillie pour vous composer en vous-même, infailliblement la paix vous fuira : pour quelle raison? parce qu'elle ne trouvera point au dedans de vous la justice sa bonne amie. Que si vous avez en vous la justice , cette justice qui vous retire en vous-même pour régler votre intérieur, vous n'aurez que faire de chercher la paix ; elle viendra elle-même , dit saint Augustin , pour embrasser sa fidèle amie j c'est-à-dire, la justice qui vous établit dans

(') Ps. USXIV, II.

Io4 POUR TTNE VÊTURE.

votre véritable constitution : Si amaveris justitiam^ non diu quœres pacem; quia et ipsa occurret tibi, ut osculetur justitiam (0. D'oii il s'ensuit que nous n'avons point de repos, jusqu'à ce que, de'tachés de la multitude, nous appliquions nos soins en nous-mêmes pour régler notre intérieur, selon ce que dit le Seigneur Jésus : « Marthe , Marthe , tu es » empressée et tu te troubles ».

C'est pourquoi le grave TertuUien , méprisant l'inutilité de toutes les occupations ordinaires : Je ne suis point, dit-il, dans Tintrigue; on ne me voit point m' empresser près de la personne des grands, je n'assiège ni leurs portes ni leurs passages ; je ne me romps point l'estomac à crier au milieu d'un barreau, je ne fréquente point les places publiques; j'ai assez à travailler en moi-même , c'est là que je mets toute mon affaire : In me unicum negatium mihi est : tout mon soin est de retrancher les soins superflus : nihil aliud euro, quam. ne eurent (2).

O généreuse résolution d'un philosophe chrétien î Chère Sœur, c'est ce que vous devez pratiquer dans Ja sainte retraite où «vous voulez vivre. Laissez le siècle avec ses erreurs et ses empressemens inutiles. Il ne peut souffrir votre solitude, ni votre grille, ni votre clôture ; il appelle votre retraite une servitude : au contraire il se glorifie, par une vaine ostentation de sa liberté. Les hommes du siècle croient être libres ; parce qu'ils errent deçà et delà dans le monde , éternellement travaillés de soips superflus, et ils appellent leur égarement une liberté; comme des enfans qui se pensent libres, lorsque,

(•) In Ps. LXXXiT, rt. 12 j tom. iv, col. 898. —. W De PaUiOy n. 5.

POUR UNE VÊTURE. Io5

échappés de la maison paternelle , ils courent sans savoir où ils vont. Pernicieuse liberté du siècle , qui ne nous laisse pas le loisir de vaquer à nous ! Heureuse mille et mille fois votre servitude , qui vous occupe si utilement en vous-même!

Quelle affaire plus importante , que de composer son intérieur, c'est-à-dire, la seule chose qui nous appartient ? Quelle pensée plus douce ni plus agréable? Si ta maison menace ruine, tu y emploies les jours et les nuits avec une satisfaction merveilleuse. Ton ame se dément de toutes parts comme un édifice mal entretenu , et tu n'auras point de plaisir à la réparer ! Dieu commet à tes soins un champ très-fertile ; c'est-à-dire, l'ame raisonnable, capable de porter des fruits immortels : quelle honte, que dédaignant un si bel ouvrage , tu t'abaisses jusqu'à cultiver une terre stérile et infructueuse !

D'ailleurs , nos désirs sont si peu réglés , notre esprit est préoccupé de tant de fausses imaginations : ou l'orgueil nous enfle , ou l'envie nous ronge , ou les convoitises nous brûlent ; et nous nous laissons accabler d'affaires, comme si celles-ci ne nous touchoient pas , ou qu'il n'y en eût pas assez pour nous occuper. Enfin que recherchons - nous parmi tant d'emplois ? Pourquoi gouvernons-nous notre vie par des considérations étrangères ? Je veux la passer dans les grandes charges. Mais que nous sert de faire une vie publique , puisqu'enfin nous ferons tous une mort privée ? Mais si je me retire , que dira le monde ? Et pourquoi voulons - nous vivre pour les autres , puisque chacun doit enfin mourir pour soi-même? O folie! ô illusion ! ô troubles et empressemens inu-

I06 POUK UNE VÈTURE.

tiles des enfans du siècle! Chère Sœur, rompez ces liens, démêlez votre cœur de la multitude, et que vos forces se réunissent pour la seule occupation nécessaire : Porro iinum est necessarium : c'est ma seconde partie, que je joindrai avec la troisième dans une même suite de raisonnement.

SECOND POINT

Toutes les créatures intelligentes tendent de leur nature à l'unité seule ; et j'apprends de saint Augustin (0 que le véritable mouvement de l'arae, c'est de rappeler ses esprits des objets extérieurs au dedans de soi, et de soi-même s'élever à Dieu. C'est pourquoi Dieu ayant fait le monde avec cet admirable artifice , aussitôt il introduit l'homme, dit Phi- Ion le Juif (2) , au milieu de ce beau théâtre , pour être le conteiçplateur d'un si grand ouvrage. Mais en même temps qu'il le contemple , et qu'il jouit de l'incomparable beauté d'un spectacle si magnifique , il sent aussi en son propre esprit la merveilleuse vertu de l'intelligence , qui lui découvre de si grands miracles ; et ainsi , rentrant en soi-même, il y ramasse toutes ses forces pour s'élever à son Créateur, et louer ses libéralités infinies. De cette sorte, l'ame raisonnable se rappelle de la multitude, pour concourir a l'unité seule ; et telle est son institution naturelle. Mais le péché a perverti ce bel ordre, et lui donne un mouvement tout contraire. Dans sa véritable constitution elle passe de la multitude en soi-même, afin de réunir toute sa vigueur , pour se transporter

(0 Lib. de Quantit. anima:, ri. 55, lom. l, col. 4^8 W Lih. de

mundi Opijicio.

POUR UNS VETTJRE. ÏO'J

à son Dieu qui est le principe de l'unité : au contraire le pèche' la poussant, elle tombe de Dieu sur soi-même, et de là sur la multitude des objets sensibles qui l'environnent. Car de même qu'une eau qui se précipite du sommet d'une haute montagne , rencontrant au milieu de sa course une roche , premièrement elle fond sur elle avec toute son impétuosité; et là elle est contrainte à se partager, forcée par sa dureté qui la rompt : ainsi l'homme , que son orgueil avoit emporté , tombe premièrement de Dieu sur soi-même , comme dit l'incomparable saint Augustin (0, parce qu'il est aussitôt déçu par son amour-propre ; et là , rencontrant l'orgueil en son ame , élevé comme un dur rocher , il se brise , il se partage , et il se dissipe dans la vanité de plusieurs désirs dans lesquelles son ame s'égare.

Et c'est ce que nous pouvons comprendre aisément par le livre de la Genèse. Le serpent artificieux promet à nos pères , que , s'ils mangent le fruit défendu, ils auront la science du bien et du mal; et Adam se laisse surprendre à ses promesses fallacieuses (^). Certes, dans la pureté de son origine, il avoit la science du bien et du mal : car ne savoit-il pas , chrétiens , que son souverain bien est de suivre Dieu, et le souverain mal de s'en éloigner? Mais il veut chercher dans la créature ce qu'il possédoit déjà dans le Créateur ; après quoi, par un jugement équitable, le Créateur retire ses dons, desquels l'homme orgueilleux n'étoit pas content : si bien que l'homme perdit aussitôt la véritable science du bien

(0 De Ciyit. Dei, Ub. xiv, cap. xiii ; tom. vu, col. 364 , 365. — W Gen. m. 5,

et du mal, et il ne resta plus en son ame que la vaine curiosité de la rechercher dans la créature.

C'est ainsi que nous allons , hommes misérables, cherchant curieusement le bien , et tâchant de le goûter partout où nous en voyons quelques apparences. Et comme toute ame curieuse est naturellement inquiète, notre humeur remuante et volage ne pouvant s'arrêter à un seul désir , se partage en mille affections déréglées , et erre de désirs en désirs par un mouvement éternel. De là vient, que l'homme animal ne peut comprendre ce que dit le Seigneur Jésus , qu'il n'y a qu'une chose qui soit nécessaire ; et la raison en est évidente : car nous ne croyons pas pouvoir être heureux, si nos désirs ne sont satisfaits ; et ainsi notre cœur étant échauffé d'une infinité de désirs, le vieil Adam ne peut pas entendre qu'il trouve jamais la félicité en ne poursuivant qu'une seule chose. O misère! ô aveuglement, qui établit la félicité à contenter les désirs irréguliers qui sont causés par la maladie! Eveillez - vous , ô enfans d'Adam, retournez à l'unité sainte de la. quelle vous êtes déchus par la pernicieuse curiosité de chercher le bien dans les créatures : au lieu de partager vos désirs, apprenez du sauveur Jésus à les réunir , et vous saurez le secret de les contenter : Porrb unwn est necessarium. Cessez de m'inquiéter, désirs importuns, ne prétendez pas partager mon cœur ; laissez-moi écouter le Seigneur Jésus , qui m'assure, dans son Evangile, qu'il n'y a qu'une

chose qui soit nécessaire.

, Et certes, quand je considère, mes très -chères Sœurs , qu'entre tous les êtres que nous connoissons,

POUn VNE VÊTURE. ^ ÎOÛ

il n'y a que Dieu seul qui soit nécessaire , que tout le reste change, tout le reste passe , qu'il n'y a que notre grand Dieu qui soit immuable ; je fais ce raisonnement en moi-même. S'il n'y a qu'un seul être qui soit nécessaire en lui-même , il n'y a rien aussi , à l'égard des hommes, qu'une seule opération nécessaire, qui est de suivre uniquement cet un nécessaire : car il est absolument impossible que notre repos puisse être assuré, s'il ne s'appuie sur quelque chose qui soit immobile. Plus une chose est réunie en elle-même , plus elle approche de l'immutabilité. L'unité ne donne point de prise sur elle, elle s'entretient également partout : au contraire la multitude cause la corruption , ouvrant l'entrée à la ruinç totale par la dissolution des parties. Il faut donc que mon cœur aspire à l'unité seule , qui associera toutes mes puissances, qui fera une sainte conspiration de tous les désirs de mon ame à une fin éternellement immuable : Porrb unum est necessarium.

Je m'élève déjà , ce me semble , au-dessus de toutes les créatures mortelles ; animé de cette bienheureuse pensée, je commence à découvrir la stabilité que me promet le sauveur Jésus dans la troisième partie de mon texte : Maria optimam partem elegit, quce non auferetur ah ea : « Marie a choisi la meilleure » partie , qui ne lui sera point ôtée ». Oui, si nous suivons fortement cet un nécessaire, qui nous est proposé dans notre Evangile, nous trouverons une assurance infaillible parmi les tempêtes de cette vie. - Et comment, me direz -vous, chères Sœurs, com-<' ment pouvons -nous trouver l'assurance j puisque

IIO POUlî. UNE VETURE.

nous gémissons encore ici-bas sur les fleuves de Babylone, éloignés de la Jérusalem bienheureuse qui est le centre de notre repos? Saint Augustin vous l'expliquera par une doctrine excellente, tirée de l'apôtre. « Nous ne sommes pas encore parvenus au » ciel; mais nous y avons déjà envoyé une sainte » et salutaire espérance » : Jam spem prœmisimus , dit saint Augustin (Oj et ce grand homme nous fait comprendre quelle est la force de l'espérance, par une excellente comparaison. Nous voguons en la mer, dit ce saint évêque ; mais nous avons déjà jeté l'ancre au ciel , quand nous y avons porté l'espérance , que l'apôtre appelle l'ancre de notre ame C^). Et de même que l'ancre, dit saint Augustin, empêche que le navire ne soit emporté; et quoiqu'il soit au milieu des ondes , elle ne laisse pas de l'établir sur la terre : ainsi quoique nous flottions encore ici -bas, l'espérance qui est l'ancre de notre ame, et que nous avons envoyée au ciel, fait que nous y sommes déjà établis.

C'est pourquoi je vous exhorte, ma très -chère Sœur , à mépriser généreusement la pompe du monde, et à choisir la meilleure part qui ne vous sera point ôtée. Non certes, elle ne vous sera point ôtée; votre retraite, votre solitude, vons fera commencer dès ce monde une vie céleste : ce que vous commen* cerez sur la terre , vous le continuerez dans l'éternité. Dites-moi, que cherchez-vous dans ce monastère ? Vous y venez contempler Jésus, écouter Jésus avec Marie la contemplative ; vous y venez pour louer Jésus, pour goûter Jésus, pour aimer uni- (•) In Ps. Lxiv, n, 3 j tom. iv, ççl. 6o3. — (») ITebr. vi. 19.

VOURBKEVKTURE. Ht

quement ce divin Jé^us : c'est pour cela que vous séparez votre cœur de l'empressante multiplicité des désirs du siècle. Que font les [saints dans le ciel? Ils jouissent de Dieu dans une bienheureuse paix , qui réunit en lui tous leurs désirs; ils le contemplent avec une insatiable admiration de ses grandeurs; ils l'aiment avec un doux ravissement, qui leur fait toujours trouver de nouvelles délices dans l'objet de leur amour; et le saint transport, dont ils sont animés, ne leur permet pas de se lasser jamais de le louer et de célébrer ses miséricordes. Voilà, ma chère Sœur, le modèle de la vie que vous allez embrasser. Qu'elle est aimable! qu'elle est heureuse ! qu'elle est digne de votre empressement et de remplir tous vos jours ! ]

Mais achèverons-nous ce discours sans parler de la divine Marie, dont nous célébrons aujourd'hui la nativité bienheureuse? Allons tous ensemble, mes très-chères Sœurs, allons au berceau de Marie, et couronnons ce sacré berceau , non point de lis ni de roses, mais de ces fleurs sacrées que le Saint- Esprit fait éclore; je veux dire, de pieux désirs et de sincères louanges. Regardons l'incomparable Marie comme le modèle achevé de la vie retirée et intérieure; et tâchons de remarquer en sa vie , selon la portée de l'esprit humain, la pratique des vérités admirables que son Fils notre Sauveur nous a enseignées.

SERMON

PRECHE

A LA VÊTURE D'tJNE NOUVELLE CATHOLIQUE,

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