CHAPITRE XXV
Passage de saint Chrysostôme sur saint Jean , et qu'on en tire les mêmes vérités que du précédent sur saint Matthieu.
C'est ce qu'on peut recueillir des réflexions de saint Chrysostôme sur saint Matthieu. Celles de ce savant Père sur saint Jean ne sont pas moins fortes. On y apprend que saint Pierre, pour avoir osé soutenir qu'il pouvoit ce que son maître l'assuroit qu'il ne pouvoit pas , mérita qu'il permit sa chute. Car il voulut lui faire connaître , par expérience , que son amour ne lui servoit de rien sans la grâce (0; c'est-à-dire, qu'il marquoit en vain tant d'amour, si la grâce ne continuoit à lui inspirer cette affection, et ne joignoit la fermeté à la ferveur. Il permit donc qiiil tombât^ mais pour son utilité; non en le poussant^ ni en le jetant dans le reniement , mais en le laissant dénué j ajîn qu'il apprît safoiblesse.
C'est ici que ce grand évéque, poui- nous donner toute l'instruction qu'on peut tirer de cette chute, en pèse les circonstances en cette manière. « Voyez- » en , dit-il , la grandeur. Car cet apôtre n'est pas » tombé une fois ni deux , mais il s'est tellement ou- » blié lui-même, qu'il a répété jusqu'à trois fois, » presqu'en un instant , la parole de reniement ; » afin qu'étant destiné à gouverner toute la terre , » il apprît , avant toutes choses , à se connoître
(») Homil. i-xxu.
ET DES SAlîfTS PtRES, LIV. XI. 635
» lui-même ». On lui a donc laissé expérimenter sa foiblesse, continue ce Père; et ce malheur, ajoute-t-il, lui est arrivé , non a cause de sa froideur , mais pour avoir été destitué du secours d' enhaut : sans doute de ce secours qui auroit prévenu sa chute, et qui auroit entièrement afiermi ses pas.
Cette vérité est confirmée par cette autre parole de notie Seigneur (0 : Simon , fai prié pour vous , afin que votre foi ne défaillît pas. Aussi saint Chrysostôme la rapporte-t-il en cette occasion , «t il remarque doctement à son ordinaire , que ce mot ne défaillit pas , ne veut pas dire que la foi de Pierre ne dût souffrir aucune défaillance , puisqu'elle en souffrit une si grande dans son reniement ; mais que Jésus-Christ, en disant : J'ai prié que la foi ne défaillit pas , vouloit faire entendre, qu'elle ne défaudroit pas finalement , comme saint Chrysostôme l'explique sur saint Jean ^k tAoç, ou qu'elle ne périroit pas tout-à-fait tAîov, comme il le tourne sur saint Matthieu. En effet , dit ce docte Père i"^) , c'est par les soins de Jésus-Christ qu'il est arrivé que la foi de Pierre n'a pas péri. C'est ce qu'il dit sur saint Matthieu et sur saint Jean : « J'ai prié, dit-il , » que votre foi ne défaillît pas ; c'est-à-dire , qu'elle » ne pérît pas finalement et sans ressource ; ce qu'il » disoit, continue ce Père, pour lui apprendre l'hu- » milité , et convaincre la nature humaine qu'elle » n'étoit rien par elle-même ».
Cet excellent interprète ne pouvoit apporter aucun passage qui fît plus à son sujet que celui-ci. Catsi Jésus-Christ eût youIu prier que la foi de Pierre
(') Luc. XXII. Sa. — » HomiL uxxiii.
ne fût jamais vacillante, pas même un seul moment, tomme il a voulu prier qu'elle ne de'faillît pas à perpétuité; de même quil a trouvé des moyens de la rendre invincible après son retour, qui doute qu'il n'en eût trouvé avec autant de facilité pour ne la laisser jamais s'afibiblir, pour peu que ce fût? Il pouvoit même prévenir les téméraires sentimens de cet apôtre, et lui en inspirer de plus modestes; car il peut tout sur les cœurs , et puisqu'il ne l'a pas fait, qui ne voit qu'il a jugé, par sa profonde sagesse, qu'il tireroit plus de gloire, et en même temps plus d'utilité pour saint Pierre et pour l'Eglise, de la chute passagère de cet apôtre, que de sa perpétuella et inaltérable persévérance.