CHAPITRE XXXVIII
En quel sens on prévient Dieu, et on en est prévenu.
Selon cette règle , il est constant qu'on prévient Dieu par rapport à certaines grâces ; et ce n'est pas là une question ; puisque même le Psalmiste a dit : Prés>enons sa face par une humble confession (0 de nos péchés ou de ses louanges. Quand on demande, quand on frappe , quand on cherche , selon la parole de Jésus-Christ (2), afin qu'il nous soit donné, qu'il nous soit ouvert, que nous trouvions, il est sans doute qu'on prévient Dieu; mais il n'en est pas moins assuré qu'on en est aussi prévenu. Car premièrement, il ne faut pas croire que Dieu ne donne ses grâces qu'à ceux qui l'en prient. Il est libéral par lui-même , dit saint Clément d'Alexandrie (3), et il prévient les prières. Or le cas où il les prévient le plus clairement, c'est sans doute lorsqu'il les inspire. La prière est un bien de l'ame, c'est-à-dire, un de ces vrais biens dont Dieu est l'auteur , selon ce Père, comme on a vu. La foi même est celle qui prie , dit-il encore; or c'est Dieu qui donne la foi,
(0 Ps. xciv. 2. — W Matth. VII. 7 {^) Pag. Sao, Sai.
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et c'est à lui qu'il nous a dit que nous devions la demander. Saint Augustin ne parle pas autrement. C'est Dieu, dit encore saint Clément (0, qui envoie du ciel r intelligence j que David aussi lui demande , en lui disant : Je suis votre serviteur, faites que j entende; d'où ce Père conclut aussi, que l'intelligence vient de Dieu (2). La foi en vient donc , puisque c'est de la foi que vient toute l'intelligence du chrétien. Enfin, nous avons vu dans le même Père, qu'on demande à Dieu la justice; or nul ne la demande ni ne la désire, que celui qui en a déjà un commencement ; mais ce commencement ne lui peut venir que de celui à qui il demande le reste. Ainsi la prière est une preuve que Dieu est auteur de tout bien , et de la prière même, dont aussi nous avons vu qu'on attribue à la grâce l'effet actuel.
Ainsi à divers égards nous prévenons Dieu, et nous en sommes prévenus. Selon ce que nous sentons, c'est nous qui prévenons Dieu : selon ce que nous enseigne la foi. Dieu nous prévient par ces occultes dispositions qu'il met dans les cœurs. C'est pourquoi les anciens, qui ont précédé saint Augustin, ont raison de dire, tantôt que Dieu nous prévient, et tantôt que nous le prévenons; et tout cela n'est autre chose que ce que le même saint Augustin a développé plus distinctement par ces paroles (3) : « Il fauttout donner a Dieu, parce que c'est « lui qui prépare la volonté pour lui donner son » secours, et qui continue à faider encore après » l'avoir préparée : et préparât adjuvaîîdam , et
(») Lib. Ti. p. 465. — C») Ibid. p. 499- — ^) Enrichid. e. xxxiu
7 l6 DÉFENSE DE LA TRADITION
» ADJUVAT prjepahatam ; car la bonne volonté de j) l'homme précède plusieurs dons de Dieu , mais » non pas tous : et il la faut mettre elle-même parmi » les dons qu'elle ne précède pas ; car nous lisons » l'un et l'autre : Sa miséricorde nous prévoient (0 , » et sa miséricorde me suit (2). Il prévient celui qui M ne veut pas encore le bien, afin qu'il le veuille , et )) quand il le veut, Dieu le suit, afin qu'il ne le » veuille pas inutilement. Car pourquoi est-ce qu'on » nous avertit de prier pour nos ennemis, qui sans » doute n'ont pas encore la bonne volonté ( puisqu'ils » nous haïssent), si ce n'est afin que Dieu commence » à l'opérer en eux ? Et pourquoi nous avertit-on » de demander, afin de recevoir, si ce n'est afin » qu'en efiet Dieu nous donne ce que nous voulons, » après nous avoir donné un bon vouloir? Nous » prions donc pour nos ennemis, afin que la misé- » ricorde de Dieu les prévienne , comme elle nous » a prévenus, et nous prions pour nous-mêmes, » qui avons déjà été prévenus , que la miséricorde » de Dieu nous suive sans nous abandonner ja- » mais ».
(0 Ps. Lvni. 1 1. — W Ps, xxn. 6.