CHAPITRE XX
Audacieuse critique d'Erasme sur saint Augustin , soutenue par M. Simon : suite du mépris de ce critique pour saint Thomas : présomption que lui inspirent , comme à Erasme, les lettres humaines : il ignore profonde'ment ce que c'est que la scolastique, et la blâme sans être capable d'en connoître l'utilité'.
C'est aussi pour cette raison que M. Simon, après avoir rapporté (0 ce que dit Erasme, pour montrer que saint Augustin na pu acquérir une connaissance solide des choses sacrées, solidam coGNiTionrEM rerum sACRAiiuM, et qu'il est bien inférieur à saint Jérôme , conclut en cette manière : En effet, avant que V étude des belles-lettres et de la critique fut rétablie en Europe , il ri y avoit presque que saint Augustin qui fut entre les mains des théologiens. Il est même encore présentement leur oracle j parce qu'il y en a trespeu qui sachent d'autre langue que la latine , et que la plupart siduent saint Thomas, sans prendre garde qiiil a vécu dans un siècle barbare.
Il n'y a personne en vérité à qui l'envie de rire ne prenne d'abord, lorsqu'on voit un Erasme et un
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Simon , qui, sous prétexte de quelqu avantage qu'ils auront dans les belles-lettres et dans les langues, se mêlent de prononcer entre saint Jérôme et saint Augustin, et d'adjuger à qui il leur plaît le prix de la connoissance solide des choses sacrées. Vous diriez que tout consiste à savoir du grec ; et que pour se désabuser de saint Thomas , ce soit assez d'observer qu'il a vécu dans un siècle barbare ; comme si le style des apôtres avoit été fort poli , ou que pour parler un beau latin , on avançât davantage dans la connoissance des choses sacrées.
Parmi les Pères, saint Augustin est un de ceux qui a le mieux reconnu les avantages qu'on peut tirer de la connoissance des langues , et qui a donné les plus belles leçons pour en profiler. Mais il ne laisse pas de déplorer avec raison la foiblesse et la vanité de ceux qui ont tant d'horreur de l'inélégance ou de l'irrégularité du langage (0 , et il faut que M. Simon , malgré qu'il en ait , cède à la vérité, qui dit par la bouche de ce Père, que les âmes sont dautant plus foibles et d autant plus ignorantes quelles sont plus frappées de ce défaut (2).
Je me réjouis donc, aussi bien que 31. Simon, de la politesse que l'étude des belles-lettres et des langues a ramenée dans le monde, et je souhaite que notre siècle ait soin de la cultiver. Mais il y a trop de vanité et trop d'ignorance à faire dépendre de là le fond de la science , et surtout de la science des choses sacrées. Et pour ce qui est de la scolastique et de saint Thomas, que M. Simon woudroit décriera cause du siècle barbare où il a vécu , je lui dirai en
(0 Dt Doct. CJirist. lib. ii. c. xii, \m. — v^' Jbid. c. xiii. n. ao.
l^O DÉrEJVSE DE LA TKADITION
deux mots , que ce qu'il y a à considérer dans les scolastiques et dans saint Thomas, est, ou le fond, ou la méthode. Le fond , qui sont les décrets , les dogmes , et les maximes constantes de l'Ecole , ne son-t autre chose que le ^ur esprit de la tradition et des Pères : la méthode , qui consiste dans cette manière contentieuse et dialectique de traiter les questions, aura son utilité, pourvu qu'on la donne, non comme le but de la science , mais comme un moyen pour y avancer ceux qui commencent ; ce qui est aussi le dessein de saint Thomas dès le commencement de sa Somme, et ce qui doit être celui de ceux qui suivent sa méthode. On voit aussi par expérience que ceux qui n'ont pas commencé parlà, et qui ont mis tout leur fort dans la critique, sont sujets à s'égarer beaucoup, lorsqu'ils se jettent sur les matières théologiques. Erasme dans le siècle passé, Grotius et M. Simon dans le nôtre, en sont un grand exemple. Pour ce qui regarde les Pères, loin d'avoir méprisé la dialectique, un saint Basile, un saint Cyrille d'Alexandrie, un saint Augustin, dont je ne cesserai point d'opposer l'autorité à M. Simon et aux critiques, quoi qu'ils puissent dire, pour ne point parler de saint Jean de Damas et des autres Pères grecs et latins, se sont servis souvent et utilement de ses définitions, de ses divisions, de ses syllogismes, et pour tout dire en un mot, de sa méthode, qui n'est autre que la scolastique dans le fond. Que le critique se taise donc, et qu'il ne se jette plus sur les matières théologiques , où jamais il n'entendra que l'écorcc.
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