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M. le chanoine Dewaulle, alors valétudinaire

D'où lui vint, à cette maison, l'honneur et la grâce de ce choix? Je me le suis demandé. C'est peut-être, ai-je pensé, le prix de la charité grande qu'elle avait eue, l'hiver précédent, d'hospitaliser, dans ses bâtiments à peine achevés, les 517 élèves du Collège Saint-Joseph, brutalement fermé aux Pères Jésuites par un arrêt du Conseil académique de Douai tout au service des lois Ferry. PoLivais-je l'oublier, moi qui y trouvai asile, dans les mêmes jours, à la tête de la jeune et belle famille des expulsés, qui dorénavant devenait la mienne?

C'avait donc été. Messieurs, pour cette demeure privilégiée, une bénédiction. Deux mois après, la présence du Congrès eucharistique lui fut une consécration. Ce fut donc sous les auspices de cette double bonne œuvre, œuvre de sauvetage, puis œuvre de religion, que nos étudiants en prirent possession en novembre suivant. Elle portait alors le nom de Maison Notre-Dame : Notre- Seigneur recevait ses adorateurs du Congrès sous le toit de sa Mère.

Je ne vous retracerai pas. Messieurs, l'histoire des origines de ce premier Congrès international. Je lai écrite ailleurs'. Je rappellerai seulement que, comme l'Église elle-même, cette œuvre de la piété de TÉglise avait eu ses catacombes.

Ce que j'appelle de ce nom, ce sont ces réu-

1. Voir Philibert Vuau, ch. xiii, Œuvres et Congrès eucharisques, p. 265-280.

nions de V Adoration nocturne que notre Philibert Vrau avait instituées à Lille, depuis 1857 ; desquelles il était l'âme, et où, presque chaque nuit, cette âme de feu faisait monter vers le Très Saint Sacrement son ardente prière : « Que votre règne arrive ! »

Les obscures origines ou catacombes de l'œuvre, c'était aussi à Paris, et ailleurs, ces semblables nuits d'Adoration eucharistique de ces semblables groupements d'adorateurs que suscitait le zèle de leur président, M. de Mont de Benque, le M. Vrau de Paris, alors secrétaire général du Conseil de régence de la Banque de France, un grand homme de Dieu.

De la rencontre de ces deux saintetés — j'allais dire de ces deux électricités — allait jaillir l'étincelle. Cette étincelle, celle qui soudain éclaira tout, puis embrasa tout, la voici dans cette humble et courte réponse de M. Vrau à son ami : la réponse, en quelques mots, du respectueux serviteur qui s'incline, s'efface, se donne et disparaît : « Puisque vous persistez dans votre projet de Congrès eucharistique, nous ne pouvons que nous mettre à votre disposition. Donc, si vous voulez faire le Congrès à Lille, nous vous aiderons de notre mieux. Nous sommes tout à vous et à votre beau projet ». Cette « aide de son mieux », nous savons ce qu'elle fut.

Messieurs, cette lettre, ce billet, ces quelques lignes, dans la brièveté desquelles s'enveloppe, se dérobe, comme à l'ordinaire, la personnalité de

M. Vrau, n'en sont pas moins le point inilial du branle universel des nations que nous remémorons ici et aujourd'hui. Or, à ce sujet, je me suis demandé ; Pourquoi cette chapelle n'en obtiendrait-elle pas l'autographe? Pourquoi ne prendrait-il pas place ici, une place d'honneur dans son cadre, comme il sied à une relique, à côté de ce marbre et de cette inscription, qu'il authentiquerait, qu'il compléterait, qu'il illuminerait?

Plus haut encore, en remontant aux origines surnaturelles de l'œuvre, quels autres noms prononcerai-je? Celui de M^' de Ségur, l'instigateur zélé des premières démarches? Il venait de mourir, en demandant que, sur la pixide qui renfermerait son cœur, fut gravée cette prière : « Jésus, mon Dieu, je vous aime et vous adore de. toute mon âme, au Très Saint Sacrement de l'autel ! » Mais lui-même s'était déclaré redevable de la pensée première de l'institution à telle personne de haute piété dont le nom, inconnu du monde, devait demeurer dans l'ombre. C'est dans le mystère de cette ombre que se cache pour nous la main de Dieu, en cet ouvrage ^

1. Cette personne, dont le nom ne nous fut révélé qu'après sa mort, est M"'' Tamisier, qui, par ses démarches et initiatives auprès des évêques de France et de Belgique, et ses pieuses relations avec les saints prêtres et hommes de Dieu du temps présent, particulièrement Ms"" de Ségur, peut être considérée comme une des principales promotrices de l'œuvre.

V. le livre de M. l'abbé Jean Vaudon, L'œuvre des Congrès eucharistiques, ses origines, Bloud et C'^, 1910.

Le Triduum Eucharistique des 28, 29 et 30 juin, célébré en ce lieu, nous a laissé le souvenir de trois journées du Ciel. Ce n'étaient pas sans doute ces milliers d'assistants que comptèrent les assemblées internationales suivantes; mais ces trois cents prêtres ou fidèles brûlaient vraiment du feu sacré. La chapelle, celle-ci même, ne désemplissait pas d'adorateurs de jour et de nuit. Le soir, pour le salut et la prédication, les familles de Lille venaient tripler au moins le nombre des congressistes, dans une des églises voisines. Le premier jour déjà, Notre-Dame de la Treille, une chapelle, s'était trouvée trop petite. Le lendemain, il fallut se transporter au Sacré-Cœur. Le troisième jour, pour la clôture, les cinq nefs de Saint-Maurice s'étonnèrent de leur insuffisance. La procession intérieure de 3 à 4.000 personnes fut un triomphe où toute la piété de Lille voulut avoir sa place et prendre sa bonne part.

Ce qui faisait le caractère très particulier des séances de travaux, tenues ici, dans votre aile de droite, c'était le cosmopolitisme de leurs participants. Non seulement presque toutes les villes de France, mais toutes les nations de l'Europe, et même quelques Etats d'au-delà de l'Atlantique, y avaient un ou plusieurs représentants, choisis dans l'élite de leurs premiers chrétiens. C'était vraiment bien un Congrès international, mondial.

C'était surtout vraiment bien un Congrès eucharistique. Qu'il était donc intéressant et édifiant d'entendre ces pieux étrangers nous parler tour à tour des traditions et dévotions eucharistiques de leurs patries respectives; et s'édifier eux-mêmes de ce qu'ils voyaient chez nous!

M^' de Lydda, président, montait chaque matin à cet autel. Il y parlait pieusement et paternellement. Il y communiait ces grands catholiques de tout pays ne faisant qu'un cœur et qu'une âme, dans la charité de Jésus-Christ. M. le chanoine Jules Didiot, doyen de la Théologie, dirigeait les travaux, dans le même esprit d'union et de paix, qui fut celui du Cénacle ; dans le même esprit de force qui fut celui des apôtres. La force nous devenait de plus en plus nécessaire, et la paix était dès lors le grand bien que sollicitaient du ciel les souffrances et les inquiétudes de l'Église de France.

Vous le comprendrez, Messieurs, si je vous dis que, dans le même mois, 12 juin 1881, venait d'être votée la loi qui excluait Dieu de l'école, et du programme de l'école le dogme de l'existence de Dieu. J'en étais fort ému, et je fus admis à présenter un Rappoi't concluant à l'institution de rOEuvre des Catéchistes volontaires, spécialement en vue des enfants de la première communion fréquentant les écoles laïques. Si j'en fais mention d'un mot, c'est pour avoir ainsi l'occasion de vous rappeler très opportunément que jamais cette

œuvre ne fut d'une nécessité plus urgente qu'aujourd'hui. C'est une œuvre de lumière : or, n'estce pas de cette lumière que notre Université est ici constituée le foyer?

A la suite et à l'exemple du Congrès eucharistique de Lille, se produisit, dans le même sens, un grand mouvement qui devait bientôt déborder l'Église de France. M^'' de Ségur avait écrit : « Le même bienfait ne pourrait-il pas être porté par nous aux catholiques d'Angleterre et d'Irlande, à ceux de la Suisse, de la Haute-Italie, et même de l'Amérique et du Canada? » Sur un petit carré de papier, j'ai trouvé écrits au crayon, de la main de i\I. Vrau, ces trois noms : Jérusalem, Londres, Le Caire?

Ce ne fut pas lettre morte, vous le savez. Nous ne sommes pas encore allés au Caire ; mais avanthier, nous étions à Londres; hier, nous étions à Metz ; demain, nous serons à Montréal ou à Québec. Jérusalem, Rome et vingt grandes villes métropolitaines ont eu leurs Congrès eucharistiques, national, ou international, dans les deux hémisphères.

A la vue de ce mouvement d'une foi enthousiaste et universelle, dont l'autel est le centre, je cherche dans l'histoire à quel autre le comparer; et je ne lui trouve de semblable, dans nos annales, que celui qui, au xiii* siècle, partit pareillement de notre région du Nord, à la voix inspirée d'une humble fille du diocèse de Laon, la Bienheureuse

Julienne de Cornalion, entraînant non seulement les populations, mais les pontifes, les princes, et le pape lui-même, Urbain IV, un Français, dans un élan irrésistible qui aboutit à l'institution de la fête du Très Saint Sacrement, dans l'univers entier.

Pour terminer, Messieurs, ne vous semble-t-il pas que d'avoir été ici les premiers d'une grande chose engage singulièrement notre foi et notre honneur? Sans doute et tout d'abord c'est l'engagement, le devoir, d'être des zélateurs persévérants du culte de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans son Saint Sacrement. Mais de travailler à sa gloire au dehors ne nous fera pas oublier de le glorifier en nous-mêmes, par ce culte intérieur dont le temple est votre âme, dont l'autel est votre cœur, ce cœur qui s'honore de le recevoir si souvent !

Vous Favouerai-je, Messieurs? Il y a des moments où je me prends à craindre que, dans ce siècle de grande extériorité, la dévotion à Jésus- Christ présent sur nos autels, reçu dans la communion, ne perde en profondeur, en intensité, en solidité, et en efficacité ce qu'elle gagne en éclat, en étendue et en universalité? Vous, Messieurs, vous, Jeunes gens, vous rassurerez à cet égard mes terreurs séniles. Vous saurez trouver Jésus ici, dans le silence, au pied d'un humble autel, comme dans les lointaines manifestations des pèlerinages et les plus imposantes solennités des

cathédrales débordantes. Car ici, comme là, partout, c'est Lui seul qu'il faut voir, adorer et aimer, Lui le grand et unique Trésor de la terre et du ciel, des hommes et des anges.

Ainsi, Messieurs, en fut-il de ce premier Congrès de 1881, non le plus nombreux ni le plus pompeux assurément, mais peut-être le plus religieux et le plus recueilli, dans son intimité avec Jésus-Christ, présent au Tabernacle. Un des nôtres, M. le chanoine Jules Didiot, en porte témoignage; et, l'année suivante, à Avignon, il en rappelait les délices à ses collègues dans les paroles suivantes : <( N'est-il pas vrai, Messieurs, que là, durant trois jours, nous avons connu le bonheur de saint Jean, reposant, au Cénacle, sur le sein de son maître; le bonheur des disciples d'Emmatis, dont les paroles de Jésus et la fraction du Pain mystique embrasaient le cœur; le bonheur de sa présence réelle et substantielle ; le bonheur de vivre près de Lui, avec Lui, exchisivement pour Lui et de ne penser qu'à Lui; le bonheur de souffrir et d'expier; de travailler et de pleurer pour Lui; le bonheur surtout de l'aimer et de n'aimer que Lui! ^ »

1. V. sur la grande part que prit M. le chanoine Didiot à ces solennités eucharistiques, Philibert Vrau, p. 277 à 285. Nous y disons de lui : « Belle intelligence, lumineuse, élevée, très cultivée, très large. Grande parole, doctorale, claire, pleine, nourrie de la substance des Saintes Ecritures et des Ecrivains ecclésiastiques : c'était un maître. Par-dessus tout, il possédait à un haut degré l'intelligence et l'amour du Très Saint Sacrement, comme l'avait possédée éminemment Thomas d'Aquin, son docteur et son modèle : c'était un prêtre )>.

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L'intimité, le cœur à cœur avec Jésus-Christ, tel fut bien, en effet, le caractère propre de ce premier Congrès Eucharistique international de Lille. Et c'est parce que le feu sacré y fut d'abord à la fois très incandescent et caché, dans ce premier jour et dans ce petit lieu, qu'on le vit ensuite porté de là par ses fervents zélateurs et propagateurs, jusqu'aux extrémités du monde, suivant le commandement du Seigneur : Ignem veni mittere in miinduml...

Embrasant tous les lieux, ce culte triomphal dépassera tous les temps, et il m'apparait déjà comme une anticipation et une image de Féternité. Car n'est-ce pas d'une sorte de glorieux Congrès eucharistique international que l'apôtre saint Jean eut la bienheureuse vision dans le ciel?

Regardez, écoutez. Messieurs : « Je vis, j'entendis une grande foule, telle que personne ne l'eût pu nombrer, de toute nation, de toute tribu, de toute langue. Us étaient cent quarante-quatre mille du peuple de Dieu. Vingt-quatre vieillards se tenaient devant le trône, vêtus de robes blanches, y déposant leurs couronnes, balançant l'encensoir. Vne voix se fît entendre là qui disait : « Voilà la tente de Dieu avec les hommes, il habite parmi eux! » Et tous, tombant à genoux, adorèrent ; et ils chantaient ce cantique sur la harpe et la cithare : <( Bénédiction, gloire, action de grâces, force et salut à notre Dieu, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il 1 »

Voilà, Messieurs, ce que saint Jean a vu dans

le ciel, si vous voulez assister à une solennité toute semblable sur la terre, passez l'océan dans deux mois, et débarquez au Canada.

En vous voyant, vous Français, on se demandera peut-être, comme dans l'Apocalypse : « Qui sont ceux-là, et d'où viennent-ils? » Il sera répondu de même : « Ce sont ceux qui viennent de la grande tribulation. C'est pourquoi ils se présentent devant le trône de Dieu ; et l'Agneau de Dieu à qui est dressé ce trône, leur ouvrira les sources de la vie ; il apaisera leur faim, il désaltérera leur soif, et il essuiera toute larme de leurs yeux^. Ainsi soit-il. »

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