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LA BÉNÉDICTION

PATERNELLE ET 3IATERNELLE

Rapport présenté à la séance solennelle de clôture du Congrès des catholiques du Nord, à la salle Ozanam de Lille, sous la présidence de M^' Duquesnay, archevêque de Cambrai, le Dimanche, 26 novembre 1882.

Monseigneur, Messieurs,

Quelqu'un qui viendrait vous rappeler aujourd'hui une institution qui n'est pas du tout une nouveauté, qui date des patriarches, du déluge, d'au delà peut-être, obtiendrait-il l'honneur d'être écouté de vous? J'ai osé l'espérer, parce que cette institution touche à ce qu'il y a de plus élevé dans vos grandeurs domestiques, de plus sacré dans vos intérêts, de plus intime dans vos affections. C'est de la Bénédiction paternelle et maternelle donnée chaque jour aux enfants que je vous demande la permission de vous entretenir.

Aussi bien, je ne vous dirai rien que vous ne m'ayez d'abord appris par votre exemple. Le jour où, admis hospitalièremcnt au foyer de vos familles, j'ai vu chaque soir vos fils et vos filles, du plus petit au plus grand, se présenter avec recueil-

lement à leur père et leur mère, et s'incliner devant eux pour en être bénis, ce jour-là, chrétiens, j'ai compris ce que vous êtes.

J'ai vu, dans ce seul spectacle, la famille honorée, Fautorité respectée, l'affection sanctifiée, le foyer consacré; et alors j'ai souhaité qu'il me fût donné de montrer cet exemple et de rapprendre cette habitude à la France tout entière.

Mais, comme il me fut dit qu'hélas! cette pratique, naguère universelle parmi vous, commençait à perdre quelque chose de son antique possession, j'ai cru que le jour était venu de vous en rappeler à vous-même la singulièie excellence, la religieuse histoire, l'éloquente et profonde signification, et enfin l'opportune efficacité. C'est à replacer sur vos têtes cette couronne de droit divin que j'ai consacré ce Rapport. Il y a bien, je le sens, quelque témérité à venir faire la leçon à des parents tels que vous. Mais je trouverai peut-être un titre à votre indulgence dans la pensée que nous avons, vous et moi, des intérêts solidaires de paternité, et qu'en me confiant vos enfants à élever, au collège, vous m'avez fait un peu père et mère comme vous.

J'ai parlé de la couronne de la paternité. C'est une couronne royale, mais sacerdotale aussi. Le père de famille est prêtre dans la loi primitive; et de là ces bénédictions que nous voyons les patriar-

chcs, puis les grands personnages de la loi mosaïque, Noé, Isaac, Jacob, David, Tobie, Raguel, Mathathias, faire descendre sur la tête de leurs fils à genoux. Ces scènes grandioses et touchantes, apprises par vous dès l'enfance, je ne fais que vous les rappeler; mais je devais le faire, car elles sont comme les premières pages de votre histoire propre, puisque, semblables aux patriarches par le grand nombre et la foi de vos enfants, vous succédez à ces hommes de Dieu dans leurs droits aussi bien que dans leurs devoirs.

Or, ces droits les voici. Quand les commentateurs et les théologiens, scrutant la Sainte Écriture, se demandent quelle est la valeur et l'efticacité de cette bénédiction, sans doute ils ne font pas d'elle un sacrement, ni du père de famille le dispensateur attitré des grâces dans l'Église. La bénédiction, disent-ils, garde le sens originel de son nom : benedicere, c'est un souhait de bonheur. Mais, ici, ce souhait est de plus une prière. Or, quand cette prière solennelle, instituée de Dieu, est celle d'un père sur ses enfants, les mêmes docteurs ajoutent qu'ayant éminemment le devoir de demander, le père a conséquemment le droit d'être exaucé ; que c'est une de ses grâces d'état ; qu'étant plus près de « Dieu de qui vient toute paternité », sa bénédiction en reçoit une grande puissance, ce qui fait qu'elle ne manque guère d'être efficace. Us le prouvent par les exemples de l'Ancien Testament et de l'histoire de l'Église; et ainsi se justifie la sentence de l'Écriture :

Benedictio patris confirmât domos filiorum : la bénédiction du père est raffermissement de la maison de ses fils^

C'est en ce sens que saint Ambroise, écrivant un livre sur les Bénédictions des patriarches, s'écrie dès le début : « Quelle révérence ne devons-nous pas aux parents, quand nous lisons que celui qui est béni de son père est béni de Dieu ! Aussi Dieu leur confère-t-il cette dignité précieuse, pour que la piété de leurs fils en prenne un plus haut essor; de sorte que l'honneur des pères tourne à la vertu des enfants- ».

Puis Jésus- Christ est venu. Un jour fut alors où la bénédiction du père sur ses enfants eut son type suprême et sa consécration dans un exemple divin. L'homme bénissait au nom de Dieu : Dieu vint bénir lui-même. Vous savez par cœur TÉvangile, et vous avez présente cette scène incomparable de Notre- Seigneur Jésus-Christ bénissant les enfants de la Galilée et de la Judée, leur imposant les mains, les élevant dans ses bras, et présentant au ciel ces jeunes têtes sur lesquelles il suspendait la couronne du royaume des cieux. Cela devait être.

1. Eccli. m, 11. — lia Corn, à Lapide, in Gènes, xxtii, 36. « Longo usu didicerant illo tempore homines patris benedictionein vel maledictionem plurimum valere, sœpèque esse efficacem in filiis, uti etiamnum non raro fit.

2. Ambr. De Benedictionibus Patriarcliarum, cap. i, n" 1. Ed. Migne, p. 674 : Quantam debemus parentibus reverentiam, cum legiraus quoniam qui benedicebatur a Pâtre benediclus erat a Deo! Ideo parentibus liane Deus donat gratiam ut filiorum j)ietas ]>rovocetur : ])rerogativa ergo i)arentura disciplina est filiorum.

dans l'avenir, la loi du christianisme qui n'abolit rien de ce qui est juste et bon; et la parole du Sauveur : « Je suis venu non détruire la loi, mais la compléter », s'applique ici tout entière.

Or, où est ici, Messieurs, le complément et le perfectionnement de la loi ancienne? Le voici, si je ne me trompe. Dans l'antiquité judaïque, les mères ne bénissent pas. Eve déchue ne leur a pas légué cet héritage, les pères seuls bénissent. Mais il n'en est plus de même dans le christianisme où la grâce nous est venue par Celle qui fut appelée ellemême « pleine de grâce ». Et je vois et j'admire, dans l'histoire de l'Église, que les mères, désormais surélevées en Marie, peuvent bénir; et elles bénissent, depuis qu'une femme « bénie entre toutes les femmes » a été trouvée digne d'être la mère d'un Dieu!

Maintenant quel tableau ce serait que celui des bénédictions paternelles et maternelles, descendant à travers les âges, des mains les plus augustes ou les plus saintes de l'histoire I Elle serait à faire cette histoire. On y verrait les pères et les mères des martyrs bénissant dans les prisons leurs fds et leurs filles, qui demandent à les rejoindre : Souvenez-vous du jeune Origène et de son père Léonide! On verrait sainte Macrine, l'aïeule, bénissant ses petits-iîls qui seront Basile deCésarée et Grégoire de Nysse. Près d'elle, Nonna bénit son fils Grégoire de Nazianze, qu'elle consacre tout enfant à. lésus-Christ, en plaçant ses petites

mains entre les feuillets de la Sainte Écriture. Plus loin, ce serait Théodose, qui, partant de Constantinophe, pour aller abattre, dans le tyran Eugène, le dernier tenant du paganisme, en Occident, bénit publiquement ses deux fils qu'il vient de créer Augustes.

Chez nous on verrait de même notre saint Louis, près d'expirer, bénissant son « biaus chier fîz » sur ce rivage de Tunis où un grand évêque français vient de relever son culte : « Biaus chier fîz, je te doingt toutes les bénédissions que bon père puet donner à tiz^. » Je vous produirais encore, d'après Christine de Pisan, Charles V, Charles le Sage, faisant amener son fils aine le Dauphin devant son lit de mort, et là le bénissant, dans la forme des patriarches, et comme fils et comme roi : « Sois le Seigneur de tes frères, et que les fils de ta mère s'inclinent devant toi... etc. » Enfin vous verriez, plus tard, dans une autre chronique, le jeune Bayart, tout équipé, impatient du départ, déjà monté sur son cheval, s'incliner sous la main bénissante de son père, écouter les avis religieux de sa mère, puis, piquer des deux et partir pour la première fois, du château paternel, plus assuré alors de se montrer partout sans peur et sans reproche -.

1. Hist. de S. Loys, par Jehan, sire de Joinville. Paris, Renouard, 1868, n° CXLV, p. 265 :

2. Hist. de Bayart, par le loyal Serviteur, Édit. Renouard, 1878, chap. I, p. 10 : « Lors le jeune enfant, d'une joyeuse contenance, s'adressa à son père, auquel il dist : « Monseigneur mon père, je prie à nostre Seigneur qu'il vous doint bonne et longue vie, et à

Les exemples abondent. Mais j'en veux qui me rappellent l'habitude de la bénédiction du matin et du soir dans les familles chrétiennes. Or, voici que se présente au xv^ siècle Jean Gerson, le futur chancelier de l'Université de Paris, qui, chaque jour, dans la maison de son petit village près de Rethel, défile le premier sous la bénédiction de son père et de sa mère, à la tête de cette famille de onze frères et sœurs de laquelle il est l'ahié'.

Voici le jeune François de Sales s'agenouillant devant M. et M'"' de Boisy, ses père et mère, en attendant qu'eux-mêmes plus tard s'agenouillent devant leur fils et se confessent à lui. Quant à M'"' de Chantai, tout est dit dans ces lignes de son historien : a Après le souper, elle se retirait de bonne heure avec ses enfants, leur faisait réciter les prières du soir, auxquelles elle ajoutait toujours un De Pvofundis pour feu le baron leur père.

moy grâce, avant qu'il vous oste de ce monde, que puissiez avoir bonnes nouvelles de moy. — Mon amy, dist le père, je l'en supplie; <' et puis luy donna sa bénédiction ».

I 1. Le père de Gerson, Arnoul le Charlier, faisait mieux encore que de signer ses enfants. « Je me souviens, écrit son fils, que dans mon enfance, mon père se mit contre la muraille devant moi, dans l'attitude du crucifié, me disant : « Vois, mon fils, comment mourut le Dieu qui ta créé et racheté! » Cette image s'est fixée dans mon ûme d'enfant, elle n'a fait que s'y enfoncer ivec les années et je la retrouve dans les jours de ma grande vieillesse : Infanti pater effigiavit se contra parletem in moium crucifîxi dicens : Vide, fili mi, quia sic fuit crucifixus et mortuus Deus (uns qui te j'eclt et salvavit ! etc. Op. Gers., 1706, t. IV, col. .38r,.

V. aussi l'admirable lettre de sa mère, commençant ainsi : « Mes loulx enfans de cuer, vostre mère vous salue... » [Ms. de la "'iblioUt. nationale, anc. 7.308; — 900, f 98).

Puis chacun faisait examen, prenait la bénédiction du bon ange, disait tout haut et tous ensemble 17/1 mam^5. Après quoi M"^^ de Chantai donnait de l'eau bénite et sa bénédiction à ses enfants, et les faisait coucher modestement. » ^

Mais, entre tant d'exemples que je pourrais citer, je veux mettre en honneur celui de Thomas Morus. Son historien, Stapleton, l'illustre professeur de l'ancienne Université de Douai, Anglais comme Morus, écrit ceci dans les Actes du saint et héroïque chancelier d'Angleterre : <( Les enfants, parmi nous, ont coutume de demander, soir et matin, à genoux, la bénédiction de leur père et de leur mère; c'est en Angleterre l'usage général. Mais je dois dire que, devenus grands, mariés ou élevés à quelque dignité de l'Église et du siècle, ils ne s'astreignent pas à la même coutume, ou ne la suivent que rarement. La fidélité de Morus en fut d'autant plus remarquable, car tant qu'il eut son vieux père, et même pendant qu'il était chancelier d'Angleterre, Thomas ne manqua jamais de venir humblement lui demander chaque soir sa bénédiction K »

Et qu'il était beau de voir ce grand homme incliner la majesté des sceaux du royaume britannique devant ce vieillard, puis lui-même à son tour

1. Soient apud nos liberi quotidiè, mane et vespere, benediclionem flexo poplite ab utroque parente poscere... commendabilior fuit ThomeeMoriobservantia inpatrem senem, oui per totam vitam îic etiamjam cancellarius, Angliae eum honorem démisse exhibuit.

Stapleton : Très Thomx, — Apud. Theophil. Reynaud S. J. Heteroclila spiritualia et anomalia pietatis, t. XVJ, p. 210.-

bénir sa fille Marguerite, cette fille digne de lui, à laquelle, de sa prison, à la veille de son martyre, le confesseur de la foi envoyait comme dernier présent le cilice qu'il avait porté, et sa bénédiction ! Le combat allait finir; il lui léguait ses armes.

Messieurs, on vient de nous apprendre que l'Angleterre catholique s'emploie à faire introduire la cause de canonisation de ce martyr de la foi. Faisons des vœux pour ce triomphe; et puisque c'est déjà l'opinion universelle que ce vaillant défenseur de la véritable Église est en grand crédit devant Dieu, qu'il me soit permis de placer sous sa protection l'usage chrétien que je préconise. Et qu'il daigne, de là-haut, s'en faire le patron, comme il en a été le modèle.

Mais pourquoi chercher si loin ce que je trouve si près de moi? C'est dans ce pays, c'est chez vous que les pères, selon la nature, se font en cela les émules des pères selon l'esprit : Mmulantiir patres carnis patres spiritûSy dit un ancien auteur; et je vous dois cette justice que l'usage en est général parmi vos familles chrétiennes, particulièrement dans la région de Flandre.

Là, près de vous ou chez vous, on ne sortirait pas le matin, on ne se retirerait pas le soir, sans emporter sur son front ce sceau préservateur. Si la diversité des travaux et des heures ne permet pas la réunion au matin, celle du soir est impres-

criptible. Pas de distinction ici, pour la fidélité, entre les classes riches ou pauvres, bourg-eoises ou ouvrières. Le règne de la bénédiction fleurit sous le toit le plus modeste comme dans le plus splendide hôtel, au village comme à la ville; et le laboureur la reçoit en se rendant à la charrue comme l'étudiant en se rendant aux leçons de mes savants collègues. Personne ne songerait à s'en exempter, les jeunes hommes pas plus que les petits enfants, les jeunes femmes pas plus que les petites filles. Et comme, à n'importe quel âge, c'est l'honneur et le bonheur d'un fils et d'une jeune fille bien nés de n'être jamais qu'un enfant devant ses père et mère, c'est leur rajeunissement et leur perpétuelle joie d'être encore bénis comme tels. Que ne peuvent-ils l'être toujours!

Vous dirai-je que les parrains et marraines participent à ce privilège de bénir? C'est la paternité et la maternité spirituelle que la leur : comment pourrait-elle être méconnue ou oubliée dans ce grand acte de foi? Mais de ces bénédictions, la plus auguste est celle qui est donnée chaque jour par les vétérans du foyer, ces aïeux vénérables que Dieu y a laissés comme pour y montrer vivante la réalisation de la promesse de sa loi : Honora patrem et niatremy lit sis longœmis super terram. Et quel tableau, pour le regard de notre Père du ciel, que celui, par exemple, de deux ou trois générations d'enfants et de petitsenfants se succédant, le soir, aux genoux d'un grand-père, d'une grand'mère âgés, quelquefois

infirmes, s mclinant en silence devant leurs cheveux blancs, sous ce signe d'une religion dont les ancêtres ont transmis de père en fils Théritage, recevant d'eux un adieu qui tremble d'être le dernier, et enfin baisant religieusement une main vénérable qui commence à se glacer... Le ciel s'ouvre tout entier au-dessus de pareilles scènes !

Puis, outre la bénédiction ordinaire de chaque jour, il y a la bénédiction des grands jours, des solennités majeures de l'existence : la première communion, les grands départs, les mariages qui demandent pour ainsi dire cette consécration de la loi de nature avant de recevoir celle de la loi de grâce.

Les fiancés, par exemple, veulent être d'abord bénis de la main de leurs parents avant d'aller recevoir la bénédiction du prêtre*. Us viennent donc tout parés, entendre sur eux la double parole du vieux Tobie sur son fils : « Dieu vous bénisse, mon enfant; que sa bénédiction repose sur votre épouse : Benedictio sit tihi, fili mi ; dicatur Benedictio super iixorem tiiam -. )>

Le jeune prêtre, à ses Prémices \ avant de partir en procession del^la maison paternelle pour aller à l'église et [monter à l'autel du Dieu qui réjouit sa jeunesse, veut être d'abord béni comme

1. Cela s'appelle, dans le pays, la Bénédiction de prospérité.

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