NOCES D'OR DÈS CONFÉRENCES DE LILLE
fortement chrétienne et si aimablement française? Cette fête est pour vous la fête du souvenir. Mais vous savez bien que, personnellement, je n'ai pas de souvenir à y apporter, puisque, de ces cinquante années que vous remémorez aujourd'hui, je n'ai vécu chez vous que la dernière moitié.
Je me trompe : mes souvenirs, souvenirs transmis, il est vrai, remontent même plus haut que ce demi-siècle écoulé. Ils remontent jusqu'au jour de la nativité de la première Conférence, le 25 novembre 1838, jusqu'à ce petit berceau de la rue de la Préfecture, alors appelée rue du Glend, resté chère comme une relique à la Société de Saint-Vincent de Paul. Vous y étiez entrés en jetant bas les oripeaux d'une loge maçonnique pour y placer une chapelle : c'était le bon Dieu qui mettait le diable à la porte. Que n'en faitesvous autant partout?
Celui qui m'a introduit dans ce premier sanctuaire, celui qui me vaut ces souvenirs, c'est un des vôtres, Messieurs, un conscrit alors de cette charité universelle, dont il fut plus tard un héros dans ce siècle. Ce prêtre, un de ceux qui assurément font le plus d'honneur à votre clergé diocésain comme à votre charitable Société, s appelait Ernest Le Lelièvre, le second fondateur des Petites Sœurs des Pauvres. Laissez-moi vous lire cette lettre qu'il me faisait parvenir, peu de temps avant sa mort, au sujet de son oncle. Et cet oncle, Messieurs, ce grand et saint oncle, c'était votre premier président, M. le sénateur Kolb-Bernard. Ils
sont bien chez eux ici, l'un et l'autre, en ce jour et en ce lieu, ce me semble. Écoutez-les :
« C'était, m'écrit donc le Père Le Lelièvre, dans Ja matinée du dimanche que se* tenait la Conférence, avant la srand'messe de paroisse, de laquelle mon oncle ne se dispensait jamais. La chambre de la petite réunion se trouvait comble quand tons les membres étaient présents : on en comptait dans ces commencements douze ou quinze. Mon oncle me mena à une des premières séances. J'étais présenté par lui en qualité de membre aspirant; j'avais une douzaine d'années. Mais, dès que j'eus ma quinzième année, j'obtins le titre de membre actif, et je fis mes premières armes dans la visite des pauvres. »
Il me les nomme ensuite, Messieurs, ces premiers membres, ces fondateurs, vos pères, et ceux qui les suivirent immédiatement. « Bientôt, écrit-il, une seule rangée de chaises ne suffit plus, il fallut se placer sur deux rangs. On y voyait des gens de tout Age et de toute condition. M. le vicomte de Melun en était devenu le vice-président ; un peu plus tard, M. le comte de Coulaincourt exerça les mêmes fonctions. Puis c'étaient les Favières, les de Germiny, les Mourcou, les Remy, les La Chaussée. C'était M. Van der Cruysse, l'homme à la bourse inépuisable. C'était cet Edouard Lefort, l'ami intime de mon oncle, fondateur de l'œuvre admirable de Saint-Joseph, l'apôtre des ouvriers. Ce Louis Fiévet, qu'un miracle de la grâce avait converti, et qu'on appelait Saint-Fiévet. Puis M. Cachet,
308 NOCES D'OR DES COiNFÉRENCES DE LILLE.
le proviseur du Collège municipal, M. Leglay, archiviste du département; M. Auguste Scalbert, le banquier; M. Colombier, un des premiers négociants du pays, un des plus connus par ses charités ; M. Clainpanain, M. Berthelot, infatigables l'un et l'autre lorsqu'il s'agissait des pauvres; MM. Decoster et Jaspar, qui furent trésorier et secrétaire, à ce que je crois; bien d'autres encore parmi lesquels plusieurs de nos parents. »
Ces parents, qu'il ne nomme pas, mais que tout le monde a déjà nommés, c'était toute cette dynastie des Bernard, la maison des Bernard Frères, associés dans cette sainte industrie des bonnes œuvres, une industrie bien lilloise, dans laquelle on était sûr de trouver la main, soit de l'un, soit de l'autre : « Si ce n'est toi, c'est donc ton frère ! »
(( C'était là une petite armée assez indisciplinée, continue cette lettre, mais qui tombait à genoux, comme un seul homme, aussitôt que mon oncle avait dit : La prière, Messieurs ! et qu'il faisait le signe de la croix, avant l'invocation au Saint-Esprit. «
A quelque temps de là, l'écolier qui raconte ainsi, l'écolier de Lille, devenait un étudiant de Paris; l'étudiant devenait docteur en droit, juste le lendemain du 2 décembre. Peu après, le jeune docteur en droit s'embarquait pour Rome, afin d'y entrer au séminaire : Il voulait se faire prêtre. Sur le bateau qui l'y portait, il retrouve l'abbé Le Pailleur, le vénérable fondateur des Petites Sœurs des Pauvres. « C'est une œuvre qui devient bien
lourde pour mes épaules, lui confie le bon prêtre. Je serais bien heureux que le bon Dieu m'envoyât un auxiliaire. — Eh bien, qu'à cela ne tienne! voulez-vous de moi? répond le jeune juriste, je suis à votre service. »
Ce service de l'œuvre ne devait finir qu'avec sa vie. C'est de cette rencontre que le Père Le Pailleur aimait à dire joyeusement : « Je ne suis allé à la chasse qu'une fois, encore c'était sur mer : et, pour mon coup d'essai, j'ai attrapé un Lièvre. « Ce lièvre, comme il a couru, Messieurs, durant toute sa vie, en France, en Angleterre, en Espagne, en Italie, dans les deux mondes, pour la fondation, à lui seul, de plus d'une centaine de maisons de Petites Sœurs des Pauvres I
J'avoue que tous les étudiants que vous admettez dans vos rangs ne sont pas appelés à vous faire tant d'honneur. Mais je serais un ingrat envers vous, Messieurs, si je ne vous remerciais pas du grand bien que vous faites à nos étudiants, à nous, à mes chers fils. Nous avons cinq Facultés à notre Université; nous y avons cinq Conférences de Saint-Vincent de Paul. Les cinq Facultés composent l'Université du Vrai et du Beau; les cinq Conférences composent l'Université du Bien : c'est la grande science que celle-là. Les présidents en sont cinq de nos professeurs : qu'il me soit permis de profiter de cette solennité pour leur en rendre grâces ! Sans avoir à exercer, comme leur devancier que je viens de nommer, le vaste apostolat de