LA CONSOLATION
(( Pourquoi pleurez-vous? — Pourquoi êtes-vous tristes? — Ne craignez rien, c'est moi! — La jmix soit avec vous! »
Telles sont les paroles que, dans la première journée de sa résurrection, le Christ adresse aux Saintes Femmes éplorées, aux disciples d'Emmaûs découragés, aux apôtres intimidés et enfermés, dans ses successives et consolantes apparitions au Sépulcre, sur le chemin, au Cénacle, en Judée, puis en Galilée. Elles jaillissent de chacune des pages de l'Évangile, comme les rayons de l'Orient de Pâques. Ne vont- elles pas rayonner aussi sur nos cœurs?
Tristes, nous le sommes; éplorés, nous le sommes. Nous descendons du Prétoire, du Calvaire où nous venons de voir, durant de longues séances parlementaires de jour et de nuit, notre Maitre conspué, ligotté, flagellé, supplicié par les princes du peuple. Us sont contents d'eux-mêmes, ils bran-
lent la tête, ils défient le Crucifié de descendre de sa croix. Ils disent qu'ils l'ont tué et bien tué, cette fois; le sceau de l'Etat est sur sa tombe. Et nous, ses frères, ses fils, ses filles, ses disciples, ses apôtres, nous voici pleurants, craintifs, perplexes, angoissés, partagés entre le découragement et l'espérance. Nous aussi, nous attendons que le Christ consolateur se fasse reconnaître et entendre aux siens. Il en est temps enfin, car n'était-ce point Pâques hier, et ne sommes-nous pas au troisième jour?
Jésus n'est pas en retard. Il vient, il est venu. A qui sait l'entendre, il parle; et les paroles qu'il nous apporte sont les mêmes qu'il disait aux disciples, au matin et au soir de son divin réveil. Et c'est chacun de nous, prêtres, religieux, religieuses, chrétiens fidèles, pieuses femmes, compagnons et compagnes de sa Passion, qu'il vient convier à croire à sa Résurrection et à espérer en la nôtre!
Pourquoi 'pleur ez-vous , ô femmes? C'est la question de l'Ange et celle de Jésus à Madeleine et aux Saintes Femmes. Et la réponse, la même, est celleci de ces milliers et milliers de femmes consacrées à Dieu, à qui, elles aussi, on a sacrilégement enlevé le Maître. On l'a enlevé des sanctuaires aujourd'hui fermés où elles venaient chaque jour verser leur cœur dans le sien et répandre à ses pieds les parfums de leur adoration, avec leurs larmes. On l'a enlevé de l'école publique, laquelle aujourd'hui sans Dieu, sans même, hélas! l'i-
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mage sacrée de ce bon Dieu, n'est plus qu'un sépulcre vide. On Ta enlevé, on travaille à l'enlever chaque jour de l'àme des enfants, ces tabernacles vivants qu'illuminaient naguère les flambeaux de la foi et où reposait heureux le Dieu de l'innocence ! Saintes filles du Seigneur, vouées par serment à son service et à celui des âmes, qu'elles pleurent, je les comprends, et le ciel les admire. Mais en même temps qu'elles me permettent de leur dire, avec prière : « Epouses de son cœur, de grâce, restez-nous! Autant que vous le pourrez, et tant qu'il vous sera possible, demeurez là, près du tombeau même vide et du sépulcre scellé. Et là, sachez attendre, comme Madeleine et ses compagnes. C'est là qu'à travers vos larmes vous apparaîtront les premières lueurs du soleil de la Résurrection. Vous serez les premières messagères de l'espérance. Là enfin le Seigneur vous reconnaîtra pour siennes : Maria! parce que vous serez demeurées au poste de l'amour fidèle, jusqu'au bout de votre droit, de vos forces, de vos ressources; et vous-mêmes en serez payées en retrouvant en lui Celui qui vous fut et vous sera encore le bon Maître : Rabboni!
Pourquoi pleurez-vous? Sur quoi? Sur votre Ordre et Institut apparemment, sur la famille religieuse dont vous êtes les filles? Si elle allait périr par suppression, par proscription, par inanition, par extinction? Oui, peut-être, oui, si vous aviez démérité de votre Religion par quelque relâche-
ment et infidélité. Mais écoutez ceci, sur quoi se fonde mon espoir. N'est-il pas notoire, au contraire, que jamais les Congrégations, pour nombreuses qu'elles soient, n'ont été plus unanimement lidèles à leur vocation, comme à leur mission? Y vit-on jamais abonder une pareille sève de vie religieuse et apostolique? Parmi tant de paroles mauvaises qui, en ces temps-ci, furent proférées contre elles par la secte, une seule voix s'est-elle élevée pour oser les accuser d'être dégénérées, déchues? C'est bien plutôt d'être trop vivantes, trop fortes, trop supérieures en un mot, que leur en veut la basse jalousie de l'ennemi.
Or, qu'on le sache : jamais une institution de l'Église n'a péri, n'a pu périr, dans la pleine fidélité à son observance^ pas plus qu'un arbre ne tombe de lui-même en pleine sève. C'est la loi de l'histoire, comme celle de la nature. Combien plus si, comme ici, c'est d'une forêt immense toute entière qu'il s'agit! Sous l'ouragan qui fait rage, comme sous la hache imbécile ou forcenée qui frappe, mutile, ravage, dévaste, elle se relève quand même, parce que la vie est en elle. J'en ai pour gages les rejetons qu'elle pousse du sein de ses blessures même. Savez-vous par exemple, savez-vous combien de novices ont reçu et reçoivent encore, près de nous, de nos jours, tels Instituls religieux parmi les plus frappés?
Est-ce sur la Patrie française que vous pleurez? Sans doute, elle est opprimée, abaissée, malheu-
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reuse; et c'est sur une pareille patrie, déchirée et menacée, que Jésus disait de pleurer aux filles de Jérusalem. Mais ici encore, ne pleurons pas comme ceux qui n'ont pas d'espérance. Souvenezvous avec compassion de tant de pernicieux narcotiques qui lui furent inoculés, versés, depuis surtout cinquante ans! Mais, malgré cela, croyezvous qu'en elle le cœur chrétien a cessé de battre? Je l'ai récemment ausculté, ce cœur de notre Église de France, durant le Siècle qui vient à peine de finir. De toutes ses palpitations j'ai reçu une réponse de vie. Pleurez, mais surtout croyez et espérez : la Fille de l'Église n'est pas morte, elle dort.
Pourquoi êtes-vous tristes? C'est la demande de Jésus aux deux disciples allant de la cité sainte à Emmatis. C'étaient des esprits préoccupés de l'idée « de la reconstitution de l'ancien Israël » par le Sauveur du monde. Mais à quel prix se rachète un pays ou une âme, ils semblaient l'ignorer. Jésus le leur rappelle : « Ne saviez-vous pas qu'il fallait que le Christ souffrit pour entrer dans sa gloire? » 0 mes Frères d'aujourd'hui, vous souffrez vous aussi, et je souffre avec vous; c'est la crise. N'estce pas par elle, et à ce prix, que viendra le salut? Il y a bien longtemps que, dans tous vos discours, je vous entends parler du règne social du Christ : c'est votre refrain. Oui, certes, Jésus est roi; mais un roi de douleurs : il a pour trône une croix. Pour avancer ici-bas ses affaires et les nôtres, ne
consentirez-vous pas à souffrir avec lui, à combattre près de lui? Hommes pusillanimes, qui, dans la grande journée, vous en allez de Jérusalem en Emmaûs, c'est-à-dire qui tournez le dos au champ de bataille! Hommes découragés qui dites : « Nous espérions! » désespérant du salut quand déjà le Sauveur chemine à vos côtés. « Hommes lents à croire », comme Jésus vous appelle, lents à croire à la moisson, quand déjà le grain de froment est sorti de terre !
Ne craignez point. Paix à vous! Telle est la première parole que le divin Ressuscité jette aux onze, en se montrant dans le Cénacle, où la peur des Juifs les tient enfermés. Cette paix qu'il apporte au monde, il vient de l'acheter bien cher, il sort d'un grand combat. Jésus leur fait palper chacune de ses blessures : « Voyez mes pieds, voyez mes mains et mon côté ouvert. » C'est la signature de ce traité de paix. Il est écrit de son sang; et c'est par ce sang que s'est faite la réconciliation du ciel et de la terre; et opéré votre rapprochement avec Dieu, à vous, pécheurs naguère si éloignés de Lui : « Vos qui longé eratis, nunc autem propè in sanguine Christi!
Si donc, cette paix future, c'est au prix d'un peu de sang, ou du moins de quelques larmes qu'il la faut acheter, n'en accepterez-vous pas le devoir, en même temps que l'honneur? « Aussi bien, proclamait le Père Lacordaire, il ne faut pas oublier que « Dieu n'accomplit tant d'événements qui nous
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affligent que pour créer là et là d'illustres infortunes, et des hommes qui savent en connaître le prix. Il renverse des empires, il en élève d'autres, non pas pour ce que vous pouvez vous imaginer, mais pour qu'il y ait des larmes, qu'il y ait des martyrs, des patients, des hommes qui souffrent, qui développent ce grand caractère de l'adversité, lequel n'ajoute pas seulement, suivant le mot de Bossuet, « ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur donne à la vertu », mais qui d'abord est la condition et l'achèvement de l'œuvre de notre rédemption.
Ne craignez point, c'est moi! Il y a toute la raison divine de notre confiance dans ce dernier mot : c'est moi! qui moi? Celui qui dit aux apôtres, à l'Église : « Voici que je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la fin des siècles. » La communauté de vie que, par cette parole, le Vainqueur de la mort inaugure avec l'Église son épouse, c'est la communauté de l'immortalité. C'est lui, le Ressuscité, qui, revivant en elle, se ressuscitera perpétuellement de la mort, à chaque coup de mort qui lui sera intenté. Un de ses pires ennemis n'a-t-il pas écrit récemment que « l'Église est une perpétuelle recommenceuse? »
C'est un fait constant jusqu'à la banalité que ce perpétuel recommencement de l'Église, à chaque fois qu'autour d'elle on la croit finie ou bien près de l'être. Comme elle avait recommencé, après Caïphe et Pilate, elle recomm-mcera après la chute
de l'Empire romain, après l'arianisme, après Tinvasion des Barbares, après le « siècle de fer », après le grand schisme d'Occident, après le Protestantisme, après le Philosophisme et la Révolution, refoulant à chaque fois les éléments morbides que le contact du siècle avait glissés dans son sein, pour puiser aux sources inépuisables de Jésus ces énergies immanentes qui la rajeunissent sans fin.
Voilà notre foi, notre consolation, notre espérance. Nous sommes de la religion de la résurrection. Comme Fange de Pâques, je la vois cette espérance assise sur la pierre renversée du sépulcre, où elle redit d'âge en âge, à ceux qui pleurent, à ceux qui doutent, à ceux qui attendent, à ceux qui craignent ou qui espèrent : Le Christ est ressuscité !