LA BASILIQUE
une patricienne peut-être, pour qu'elle vous fût à vous, à vos fils, à vos filles, un héroïque modèle de pureté, de foi et de force, dans les temps de perversion, d'irréligion et de persécution que nous devions connaître?
Pendant qu'à Rome votre archevêque et un de vos futurs prêtres inléressaient le Chef de l'Église à la construction de Notre-Dame, un de vos grands catholiques, l'un des plus grands assurément, M. Kolb-Bernard, président de la Commission de Notre-Dame de la Treille intéressait à cette œuvre le souverain de la France. Et comme l'Empereur Napoléon III se disposait à faire sa visite solennelle à notre Métropole du Nord, le sénateur lui en écrivit en ces termes :
« Sire, le premier de tous les intérêts populaires, c'est l'accroissement de Tinfluence de la religion. Or, la ville que vous allez honorer de votre présence, une ville de 75.000 âmes, une ville foncièrement religieuse, ne possède cependant pour le service du culte que six paroisses, et églises, dont quatre de petite dimension. Le premier intérêt d'un gouvernement conservateur tel que le vôtre, Sire, sera donc d'ériger un plus grand nombre d'églises, au centre desquelles nous espérons voir s'élever bientôt une église reine, rappelant l'antique collégiale de Saint-Pierre sous un autre vocaijle ».
Puis le jour de l'entrée officielle du prince, le grand Lillois, à la tête de la Commission, lui faisait officiellement accueil avec ces religieuses et gra-
cieuses paroles : « Sire, nous avons la confiance que Sa Majesté daignera attacher son concours à l'érection d'une église consacrée à la puissante Protectrice de la France, et dont les fondements ont été jetés au moment môme où vous donniez la paix au monde, et où Dieu donnait un fils à TEmpereur. »
L'Empereur remercia par un don modeste, mais qui du moins était un encouragement.
Cependant proclamons-le bien haut : non, ce n'est pas de là, de ces hauteurs souveraines, c'est du peuple, de Tâme du peuple, du peuple de Lille tout entier qu'est sorti ce grand œuvre. Cet acte est un acte de sa foi, de son espérance et de sa charité.
Sa foi. Vous étiez un peuple de foi, mes très chers Frères. Notre Lille d'alors, petits et grands, savaient leur catéchisme et avaient lu l'Évangile. La puissante intercession de la Mère de Dieu leur y était apparue, révélée, manifeste : ils croyaient donc à Marie. Puis des légendes naïves flottaient comme des nuages dorés sur le berceau de la ville, et leurs récits avaient accoutumé votre enfance à voir dans cette Reine la vengeresse des veuves et la tutrice des orphelins. Une longue suite de miracles obtenus à son autel, attestés par vos chroniques, constellait, si j'ose dire, tout le chemin des siècles, depuis vos origines. Car c'était là un héritage du temps héroïque de vos vieux comtes et comtesses de Flandre. C'était un culte familial. Il n'y avait peut-être pas un seul foyer où l'image
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de Marie n'eût sa place, à côté du crucifix, au chevet des parents, près du berceau des enfants. Et c'est par centaines et milliers, vous le savez, que Ton comptait à Lille les maisons que protégeait sa statue vénérée, dressée au-dessus de la porte enchâssée dans la vitrine, entourée de son treillis, entre les cierges et les fleurs.
Acte de foi, ai-je dit, acte d'espérance aussi. A cette ville en croissance toutes les espérances d'avenir étaient permises alors. Elle ne cessait de grandir en puissance et en richesse, comme en nombre, parce qu'elle ne cessait de grandir en activité de travail et d'affaires. Et, elle, dont les guerres et le temps avaient ruiné les églises, aspirait à la gloire de voir s'élever, dans son sein dilaté, un monument dont la splendeur répondît à celle de ses destinées. Or, pour elle, un tel monument ne pouvait être qu'une église.
Cette église, dont elle s'était fait présenter la maquette, sera un édifice grandiose, immense, comme la cathédrale de Reims, haute comme celle d'Amiens, vaste comme celle de Paris, belle et harmonique comme celle de Chartres. Tous les souvenirs de la Chàtellenie y auront leur place d'honneur, en sculpture, en peinture, en verrières, en mosaïque, en bronze. Enfin ce sera bien l'église-mère de Lille, comme iMarie, sa patronne, est la Reine-mère des Lillois.
Que dis-je? Une église? C'est bien d'une Cathédrale qu'il s'agit. Cette population lilloise, d'alors 75.000 âmes, n'allait-elle pas, du train dont elle
progressait déjà, se porter à 100 et 200.000! En outre, cette ville, qui alors étouffait dans ses remparts, ne parlait-on pas déjà de lui annexer ses faubourgs, en quintuplant son enceinte? Et puis, cet arrondissement dont Lille est le chef-lieu, et où se pressent de vastes agglomérations ouvrières, jusqu'à quel chiffre de population ne se porterat-il pas? 4,5,600.000 âmes peut-être? Or, c'est là déjà la population d'un grand et beau diocèse.
Eh bien, ce diocèse, nous l'aurons ; Lille en sera le siège. L'affaire est en instance. En attendant qu'elle se conclue, la cathédrale va s'élever, couvrant 5.000 mètres carrés, portant la croix de sa flèche à 115 mètres dans les airs. Et ce sera un beau jour que celui où la cité catholique y introduira solennellement son Évêque à elle, son Évêque de chez elle, bénissant son immense troupeau, agenouillé sur le pavé de ses triples nefs, tandis que dix mille voix feront retentir le Benedictus qui venit sous les voûtes aériennes que surmontera dans les airs l'image de la Reine des cieux. Telle était l'espérance.
Acte de charité aussi, car comment appeler d'un autre nom le tendre et filial recours que vous aviez à Marie dans toutes les calamités ou publiques ou privées qui fondirent sur vos têtes, jusque dans ces dernières années. Cette église n'était encore qu'un fort modeste oratoire enclos de palissades, lorsqu'en 1870, par exemple, vous faisiez de cette chapelle le confluent de vos larmes, pères et mères de famille, dont les fils
étaient à défendre la frontière sous des drapeaux ensanglantés : Monstra te esse raatreinl
Mais que dis-je? quel chrétien, quelle chrétienne ne sont venus ici prier, aux heures de leurs propres combats et de leurs périls intimes? Avez-vous compté le nombre des ex-voto qui s'alignent tout à l'entour de ces murs? Savez-vous tout ce que représentent de prières éplorées, mais aussi de reconnaissance ces cœurs de vermeil qui en attestent le surnaturel exaucement? D'ailleurs ici tout prie : la voix des orgues, la peinture des murs, les images des verrières, et jusqu'à ce pavage historié du sanctuaire qui est un éloquent mémorial du passé. Il prie, en même temps qu'il prêche. Et, s'il faut parler de la prière liturgique, de la prière solennelle, dites-moi, si vous le savez, dites-moi s'il est quelque part une église où le culte ait plus qu'ici sa dignité, les cérémonies leur piété, les rites leur stricte observance, le chant son éloquence et sa pure beauté?
Maintenant, mes Frères, ne me demandez plus d'où est sortie l'inspiration de l'œuvre : c'est du cœur du peuple, du cœur de tout le peuple, de sa foi, de son espérance et de son amour. Et je le dis des petits aussi bien que des grands. Durant ces cinquante années qui vont se dérouler ici, bien des fêtes en l'honneur de Marie, processions, translations, couronnement, attireront les plus hautes autorités de la France catholique. Sur leur passage, je m'inchne. Je salue à la tête du cortège
triomphal ces princes de l'Église, pontifes, prélats qui s'y succèdent par vingtaine. Et puis les maîtres de la parole, et les princes de l'art, de la science, des lettres. Et puis les rois du grand travail et de la grande richesse, qui sont venus apporter For aux pieds de la Madone. Mais laissezmoi, je vous en prie, laissez mon regard et mon cœur s'en aller aussi vers ces foules, vers ce bon peuple, qui n'a pu apporter là que l'encens de sa prière et la myrrhe de sa pauvreté. Dans la vaste souscription qui monte à des millions, il n'a fourni pour sa part que les duo minuta de la veuve de l'Évangile. Mais vous savez que ces deux deniers comptent plus que cent talents d'or, au grand livre ouvert à la charité, dans le ciel. Vos rues richement pavoisées, vos maisons illuminées jusqu'au faite, je les admire; mais je m'attendris devant les quelques lis qui fleurissent, ou les quelques lampions qui scintillent, au bord de la lu- ; carne, à la mansarde de l'ouvrier, de l'ouvrière. Car tous ont voulu donner, toute la ville, tous les quartiers, tout le peuple ; et cet immense et joyeux embrasement de fête en l'honneur de Marie n'est que la représentation du feu que son amour allume dans tous ces cœurs.
Il faut nous hâter de le dire. Si ce mouvement populaire a pu se produire, en ce siècle, avec cette puissance et cette efficacité, c'est qu'à sa tête le peuple chrétien avait une incomparable élite d'hommes, ses guides et ses modèles, vers lesquels il s'était porté, par affection et vénération, moins
par le sentiment de leur supériorité que par celui de leur sainteté. C'est que, d'autre part, eux-mêmes s'étaient donnés tout entiers à ce peuple et à cette œuvre, dans une unanimité do dévouement, de sacrifice, de piété et de générosité qui ensemble constituent la principale et rare grandeur morale de ce temps et de ce pays. Que si un jour la ville de Lille a mérité d'être signalée par l'ennemi comme « la citadelle du cléricalisme » — c'est du catholicisme qu'il faut lire, — c'est à cet état-major de sages et de saints que vous en devez l'honneur.
Faut-il que je nomme quelques-uns de ses officiers supérieurs, et le prononcé de leurs noms vénérés sera-t-il déplacé en ce lieu? « Le saint Fiévet », comme vous l'appeliez, le comte Vandercruysse, Edouard Lefort, Kolb-Bernard , Auguste Scalbert , Vandame-Meurisse , comte de Melun, comte de Caulaincourt, et tout en tête l'abbé Bernard, Henri Bernard et toute cette dynastie de frères et fils dignes de ce nom. Vous en nommez d'autres encore, et non moins grands; mais remarquez que je ne parle que des morts. Or, tous ont été ici les servants et les fils de Notre-Dame de la Treille. Ce sont eux qui en ont posé les fondements, assis les premiers piliers : à vous d'en porter les colonnes jusqu'au ciel 1
Mais la chose plus pressante encore, plus intime, que leur pieuse paternité vous demande d'abord, c'est d'êlre vous-mêmes, c'est d'être tous des co-
lonnes vivantes dans le te ai pie de Dieu, colonnes de marbre par la pureté, colonues de bronze par la force, colonnes d'or par la charité, et en tout cas, colonnes d'inébranlable solidité, à rencontre du vent de tempête qui passe présentement sur le sein de l'Église de France.
Vous ne le voyez que trop : il menace de tout renverser; et vos foyers, croyez-le bien, ne sont pas moins menacés que nos autels. Les luttes de ces cinquante années que je viens de rappeler n'étaient que des escarmouches auprès de la bataille effroyable, décisive, qui se livre en ce moment. C'est pour la foi et les mœurs du pays français tout entier une question de vie ou de mort. Rendez-nous donc, l'heure presse, rendez-nous, pour ce suprême assaut, la vaillance des grands cœurs que je viens de nommer. Il faut que les lils vaillent leurs pères, il faut que les filles vaillent leurs mères. Le jour est solennel qui va se clore ici, par votre consécration à Marie immaculée, couronnée dans le ciel, et pressant sous son pied la tête de l'antique dragon. N'est-ce pas l'heure de lui renouveler vos serments, et aujourd'hui un tel engagement est-il autre chose qu'un enrôlement sur un champ de bataille?
Il est raconté qu'une reine d'Autriche, l'illustre Marie-Thérèse, après sept ans de guerre, se voyait à la veille de perdre sa couronne et celle de son fils enfant. Alors, obéissant à une inspiration digne du cœur d'une mère, elle descend vêtue de deuil, et soudain elle se montre devant la ligne de
ses troupes, son fils à ses côtés. A cette vue l'enthousiasme éclate ; un frémissement parcourt les rangs; et les Hongrois transportés, brandissant leurs sabres, levant leurs armes : « Mourons pour iMarie- Thérèse, notre roi! » s'écrient-ils. Ce cri de leur dévouement se changea le jour même en un cri de victoire. La maison de Habsbourg était sauvée.
Catholiques de Lille, voulez-vous être ces braves, en un péril semblable? Votre Reine vous présente Notre-Seigneur Jésus-Christ, son fils. L'enfer veut lui arracher la couronne et l'empire; il s'apprête à faire un grand carnage d'âmes, et ces âmes ce sont celles de vos fils, de vos filles. Je ne vous demande pas de mourir pour sa défense, vivez pour sa victoire. Vous y pouvez beaucoup si vous êtes unis dans la force, la prière, la générosité. Le voulez -vous promettre, le voulez-vous jurer? La lutte sera longue, mais vous saurez tenir bon jusqu'au jour qui enfin sera le jour des victoires divines.
Il y a cinquante ans, 1854. le prédicateur du Jubilé. Tardent abbé Combalot, disait aux Lillois d'alors : « Cette église dont vous posez aujourd'hui les fondements, il vous faudra peut-être un siècle pour que vous en voyiez le couronnement. Vous l'offrirez à Marie pour le Jubilé centenaire de 1954. »
J'ajoute : Ce jour-là, mes Frères, si vous faites votre devoir, pour effroyables que soient nos ruines, elles pourront être relevées. Et ce sera un
beau Te Deum que vous, les jeunes, les survivants, vous entonnerez alors, sous les voûtes aériennes de la Basilique achevée, immense, remplie, débordante, de Notre-Dame de la Treille. 0 Spes nostra, salve!
écrites et publiées, en la semaine de Pâques 1905. Christus Consolator. — Christus Redemptor.