CHRISTUS REDEMPTOR
on plaçait un factionnaire sur une des cimes de vos Alpes pour signifier au soleil, à Theure de son lever : u Soleil, tu ne te lèveras pas aujourd'hui ! »
Et le divin Soleil se leva. Au jour et à l'heure prédits par lui, Jésus se ressuscita par sa propre vertu, sans même qu'un regard humain en ait eu le spectacle et eût pu se rendre compte comment s'était opérée la merveille. Le saint Livre dit seulement que le sol avait tressailli, que les gardes s'étaient enfuis effrayés, laissant la place aux ang-es. Semblable à un prince magnifique qui, content d'avoir vaincu, dédaigne de triompher, le divin Victorieux avait laissé à deux de ses lieutenants célestes, postés par lui sur le champ de sa gloire, le soin de l'annoncer à ses sujets et de leur transmettre ses ordres.
C'est presque toujours ainsi que Dieu opère ses œuvres de résurrection dans l'Église, sans que les hommes sachent trop comment cela a pu se faire, ni que les habiletés de la politique terrestre puissent revendiquer l'honneur de quelque part dans l'ouvrage. Dieu est un héros : il veut faire seul! Et, à ce sujet déjà, j'ai remarqué ailleurs que, dans le siècle passé, aucun des pouvoirs, aucune des révolutions, aucun des personnages en qui la France catholique avait placé sa confiance ne lui apporta finalement le salut : ni Napoléon V% infidèle à sa voie après le Concordat; ni la Restauration, malgré sa religion d'État : ni le libéralisme de juillet, qui se fourvoya dans ses thèses; ni le second Empire, malgré les pro-
messes de ses commencements; ni le légitimisme, qui ne put aboutir; ni le septennat, qui finit par se démettre. Quand le temps sera venu pour Dieu de sauver son Église, ce sera sans doute en se servant des hommes, mais en les faisant servir euxmêmes à des événements qu'ils n'ont le plus souvent ni prévus, ni préparés, que même beaucoup ont redoutés, et contrariés et entravés, mais qui auront abouti malgré eux, parfois contre eux, afin de bien faire voir qu'il n'a pas besoin d'eux et que lui seul est le maitre.
Mais ce dont Dieu ne se passe pas, c'est de foi, et d'espérance chez les peuples, dans les fidèles qui veulent être sauvés par lui, car cela c'est le christianisme dans son essence même. Telle est la nécessaire collaboration que Dieu attend donc de nous dans l'œuvre de sa droite. Si, après que le Christ eût triomphé de la mort, le christianisme naissant en triompha à son tour, c'est qu'il en fut ainsi. Une puissance était née, pour ne plus mourir, puissance intime, immanente ; puissance morale, faite de convictions et de dévouement, impérissable autant qu'indomptable, capable de toutes les résistances, armée pour tous les combats. Elle s'appelait et s'appelle encore rame chrétienne.
Cette puissance est bien à nous, parce qu'elle est en nous, elle est nous. Et c'est elle qui, à cette heure, élève contre la Passion cruelle endurée par l'Église la protestation indignée de son inextinguible amour.
CHRISTUS REDEMPÏOR. 347
On les trouve chez nous, comme à Betphagé, ces populations enthousiastes qui veulent Jésus- Christ pour leur roi, et qui jettent tout sous ses pieds pour qu'il passe, pour qu'il triomphe, pour qu'il bénisse les enfants qui lui chantent Hosanna dans le temple. Il y a chez nous ces saintes femmes, ces Salomé, ces Marie, ces Madeleine, que l'on n'empêchera pas d'aller à sa rencontre sur le chemin de son supplice, pour lui porter leurs consolations et recevoir les siennes. Il y a même au foyer de ses persécuteurs de ces femmes, comme celle du gouverneur romain, dont le cœur et les lèvres éclairent, avertissent, alarment la lâcheté officielle d'un arriviste à gages!
Et les hommes! Et ces bons Gyrénéens qui s'honorent d'être appelés à porter leur part de la croix du Rédempteur. Et ces centeniers, ces officiers, ces soldats qui protestent contre le service inique pour lequel on les a requis d'office; et qui, en descendant de leur faction odieuse, proclament que le supplicié est vraiment fils de Dieu. Et ces disciples déterminés qui hardiment, par leurs pétitions ou autrement, s'en vont, eux aussi, jusqu'à Pilate, pour lui demander Jésus : Et petiit auclacter corpus Jesu. Nous voulons Dieu!
Le corps de Jésus : c'était ces jours derniers qu'à genoux devant le crucifix du Vendredi Saint, ils en couvraient les blessures de baisers et de larmes. C'était hier, à Pâques, qu'ils venaient le recevoir en longues files, et l'embaumer de leur courageuse pitié dans des cœurs d'où ils dé-
fiaient le monde et Tenfer de l'arracher jamais.
Si telle est rame chrétienne, on la verra demain opérer chez nous les prodiges qui Font faite victorieuse hier de tous les pharisaïsmes, de tous les paganismes. Seulement, cette âme chrétienne, ne la laissons pas entamer; là serait le péril. Qu'elle soit une âme vivante, car l'âme chrétienne et la vie chrétienne, c'est tout un. Que les chrétiens soient de vrais chrétiens, qu'ils le soient hautement, activement, virilement, exemplairement; et la puissance dont je parle aura bientôt fait de reconquérir notre monde. Je ne compte guère que sur celle-là.
C'est d'ailleurs l'héroïque leçon du maître : « Ne « craignez pas ceux qui ne peuvent tuer que le (( corps, mais craignez ceux qui peuvent tuer l'âme « avec le corps. » Le corps, le corps de l'Église de France, son établissement extérieur, matériel, budget, bâtiments, temples, possessions, etc. , c'està quoi s'attaque en ce moment la rage des exterminateurs. Que peuvent-ils de plus, quoiqu'ils veuillent? Mais l'âme, la foi, la grâce, la conscience, la charité, la sainteté, les espérances éternelles, comment nous ravir ces trésors et forcer ce sanctuaire, si nous refusons magnanimement d'ouvrir et de trahir?
Faisons y donc bonne garde. Là est l'espoir, tout l'espoir : si nous savons garder l'âme, l'âme ressuscitera le corps.
En attendant, sans doute, l'espoir se trouble, le cœur se serre. Nous y sentons passer l'épouvante