M»"" Coullié, évêque d'Orléans
A l'appel dont m'ont honoré vos Petites Sœurs, j'ai vu repasser devant mes yeux des jours loin tains et bénis ^. Je me suis revu au service de cette Église d'Orléans, ma mère, avec laquelle, Monseigneur , votre constante bonté , rapprochant les distances, a resserré encore des liens faits chez moi de respect, d'obéissance et de reconnaissante tendresse. Je me suis revu aussi au service volontaire des Petites Sœurs des pauvres, dans cette tant primitive maison de la rue de la Poterne, dont je desservais l'autel, puis dans cette maison neuve du faubourg Saint-Marc où j'eus l'honneur de les introduire, en collaboration de charité avec vos pères, vos frères, nos meilleurs hommes de bien, desquels la race est impérissable sur votre terre, et dont la plupart aujourd'hui sont allés en recevoir la récompense dans le ciel.
Laissez -moi donc aujourd'hui, laissez -moi, comme un de vos frères, me faire votre suppliant une dernière fois. Aussi bien, chrétiens, l'heure est solennelle. C'est le cinquantième anniversaire
1. Les années 1860-1868, où vicaire de la cathédrale, près de leur misérable asile de la rue de la Poterne, je pouvais bénéficier de l'édification de leur très proche voisinage. — Les années suivantes où, aumônier de l'École normale, au faubourg Saint-Jean, je pouvais me rendre, dans leur modeste équipage, chapelain volontaire, pour leur messe de chaque jour. — Ces mêmes années, où je fus honoré de la mission d'aller solliciter per domos, pour elles et avec elles, des souscriptions pour la construction de la maison du faubourg Saint-Marc. — Toutes ces années où j'étais heureux de leur conduire, à la Saint-Joseph, les jeunes enfants de mon catéchisme, chargées de présents, et accompagnées de leurs mères, pour le service des vieillards. — Les années enfin où je connus par elles le Père Ernest Lelièvre, bonx memoriœ.
de la première fondation des Petites Sœurs que cette année ramène. Qu'à Dieu en soit la gloire! Et puisqu'il vous réunit pour célébrer ce que j'ai appelé une des œuvres de sa droite, laissez-moi en effet vous montrer en deux paroles que : cette œuvre est premièrement un miracle de sa Puissance; et qu'elle est secondement un miracle de son Amour. 0 mon Dieu, c'est l'ouvrage de votre main et de votre cœur que je vais glorifier. Main de mon Dieu, portez-moi; cœur de mon Dieu, embrasez-moi I
Le miracle de puissance que fait éclater l'œuvre des Petites Sœurs des Pauvres, c'est tout simplement, mes Frères, le miracle évangélique de la Multiplication des pains dans le désert, renouvelé chaque jour. Il y a toujours d'un côté la faim d'une grande multitude dont Jésus a pitié miséricordieusement, mais à laquelle toute assistance humaine désespère de subvenir adéquatement. Puis, d'un autre côté, l'intervention d'un miracle de multiplication qui y supplée, par la seule bénédiction de Celui qui, d'une poignée de grains de blé, fait sortir une moisson; qui, de cinq pains et de deux poissons, fait sortir pour plus de cinq mille personnes le rassasiement, l'abondance et la joie. C'est le miracle d'autrefois, du temps de
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l'Évangile. Maintenant voulez-vous que je vous dise le miracle d'aujourd'hui?
Représentez-vous, mes Frères, sur les côtes de la Bretagne, à Saint-Servan, près Saint-Malo, deux jeunes ouvrières de seize à vingt ans, qui, un dimanche, retirées à l'écart, lisent et méditent ensemble l'Évangile où il est écrit : « Pourquoi êtes-vous inquiets de ce que vous mangerez et de ce qui vous vêtira? Regardez les oiseaux du ciel. Us ne sèment point, ils ne moissonnent point ; et cependant notre Père céleste les nourrit. » Ayant lu cela, les deux enfants rentrent dans la ville. Une pauvre vieille aveugle de 80 ans se rencontre sur leur chemin. Elle n'a pas d'asile, et elle demande l'aumône. Les Bretonnes lui donnent le bras, l'installent dans leur mansarde, et cette pauvre mansarde sera le premier Asile des Petites Sœurs des Pauvres. A la première pauvresse vient s'en joindre une seconde. Il y en aura bientôt douze; la mansarde s'est agrandie et est devenue un hospice. Voilà les commencements, voilà le grain de sénevé qui, devenu un grand arbre, abrite aujourd'hui la vieillesse indigente dans les deux hémisphères.
Or, je dis que cela est un miracle, un miracle de création, car Dieu l'a fait de rien, absolument de rien. Pour instrument deux enfants, deux jeunes filles sans naissance, sans fortune, sans influence, sans rien que leur cœur; pour directeur un simple vicaire, très homme de Dieu, peu homme de science, ni de société; pour ressource la mendi-
cité : Qu'y avait-il là, mes Frères, qui pût promettre et faire présager de tels développements? Tenez :
Je suppose que, ce jour-là, sur cette plage de Saint-Malo, dans cette saison et dans ce lieu de bains très fréquentés, quelque savant économiste, un monsieur de l'Institut, arrivé de Paris, ait fait la rencontre de ces jeunes filles du peuple et de leur première cliente. Eiit-il seulement cru possible ce qui se voit aujourd hui? — Qui êtes-vous donc d'abord? leur eût-il demandé. — Moi, je suis Jeanne Jugan, moi je suis Fanchon Aubert. Voilà les fondatrices — Et que prétendez-vous faire de votre vieille aveugle? — Mais la loger, la soigner, la nourrir, jusqu'à la fin de ses jours! — Et où cela? — Chez nous, avec nous, où nous trouverons bien place pour elle, et pour d'autres. — Pour d'autres ! mais combien donc en voulez-vous recevoir? — Autant qu'il y en aura, et ici et ailleurs. — Mais cela coûte; et pour cela quelles sont donc vos ressources? — Notre travail, nos dix doigts, et la confiance en Dieu. — Mais quand vous aurez travaillé et que vous n'aurez plus rien? — Alors nous demanderons; nous nous ferons mendiantes, nous prendrons notre panier, et nous irons de porte en porte quêter ce qu'on nous donnera. — Mais ce ({u'on vous donnera, quoi? — Quelques sous peutêtre, des restes, des nippes, tout ce que l'on voudra et ce que l'on pourra. — Mais avec cela, on ne fait pas vivre une maison? — Nous en ferons vivre un jour cent, deux cents, davantage peut-
être. — Allons donc! Et les pauvres? En aurez-vous seulement vingt qui se prêteront à cela? — Nous en aurons dix mille, vingt mille, et davantage. — Où cela, donc : dans le pays des chimères sans doute? — Non, ici, par toute la France d'abord : et puis, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Amérique, en Australie, partout où il y a des vieux et des vieilles sans pain. — Ah ! pauvres filles, que dites-vous? Il y faudrait vingt siècles. — Il n'y faudra pas un. — Mais on se moquera de vous. — Tant mieux si nous souffrons, pourvu que nos pauvres vivent. — Tant mieux? mais c'est de la folie I — Oui, folie de la croix ; oui, impuissance de rhomme et puissance de Dieu ! »
Maintenant, jugez-en, mes frères. C'est vers 1840 que les charitables filles recueillaient leur première pauvresse, et fondaient ainsi leur première maison. Aujourd'hui, cinquante ans après, au lieu de la pauvresse de la mansarde de Saint- Servan, le nombre des pauvres recueillis a dépassé 30.000. Au lieu des deux jeunes ouvrières de Saint- Servan, on compte aujourd'hui de 3 à 4.000 Petites Sœurs des Pauvres, dans 248 maisons répandues sur tout le globe. Le fondateur et la fondatrice vivent encore, et ils voient leur œuvre florissante, fructifiante, dans l'univers entier.
Tel est le premier miracle, un miracle de la puissance de Dieu dans la création de l'œuvre. Mais cette toute-puissance di^dne n'éclate pas moins dans le prodige de sa conservation. Et voici de quelle sorte. Vous, Messieurs les hommes d'affai-
res, qui êtes des hommes pratiques, lorsque vous montez une affaire, comme vous vous exprimez, je vois bien ce que vous faites, et je ne vous en blâme pas. Vous prenez d'abord toutes vos assurances. Vous y mettez beaucoup de calculs, beaucoup de garanties, beaucoup de prudence, tâchant de proportionner les moyens à la fin, en donnant une base solide à rétablissement. Et souvent, après cela, il arrive que le résultat de la fin ne répond guère à l'importance des moyens, et que vous avez édifié sur une base ruineuse.
Ici, c'est tout le contraire : les moyens sont presque nuls, et le résultat immense. Tâchez de comprendre cela! Quand les sages tentent une entreprise, ils s'assurent donc de l'avenir, et l'avenir souvent déjoue leurs prévisions. Ici nulle prévoyance, nulles économies, nuls fonds de réserve; les Petites Sœurs n'ont pas de fondations, pas de placements, pas de rentes. Elles n'en peuvent avoir. Elles n'acceptent rien que l'aumône, l'aumône au jour le jour; et il arrive cependant que, vivant au jour le jour, l'œuvre n'en vit pas moins toujours : tâchez de comprendre cela! Vous me dites que, pour faire des affaires, il faut des capitaux. Or, voici une œuvre dont le grand, dont l'unique capital est la confiance en Dieu; une œuvre qui ne vit que sur son crédit auprès du cœur de Dieu. Et, cette confiance appelant le miracle chaque jour, chaque jour le miracle répond et recommence partout. Il y a chaque jour et partout, en France, en Europe, en Asie, en Amérique et en
Océanie, des milliers de vieillards hospitalisés par les Petites Sœurs des Pauvres, qui ne savent pas le matin s'ils dîneront à midi, et à midi s'ils souperont le soir; et qui cependant dinent et soupent en tous lieux chaque jour. Tâchez de comprendre cela!
Ce n'est pas que, dans ces jours, il n'y ait parfois des heures de terrible angoisse; mais ce sont, d'autre part, les jours et les heures d'une plus grande prière et d'une plus vive confiance. On invoque la Providence devant le Tabernacle, et la Providence vient à poiut. La Providence, c'est vous, mon frère, la Providence, c'est vous, ma sœur, qui en serez aujourd'hui le charitable ministre. Mais, sous vos traits ou sous d'autres traits, elle arrive à point dans escam in t.empore ojiportiino. Je pourrais vous en faire vingt merveilleux récits, et vous diriez avec moi que le doigt de Dieu est làl
Or, c'est une démonstration de l'Évangile que cette merveille, et j'eu veux bénir Dieu. A un siècle infatué de ses creuses théories économiques humanitaires, il était bon de montrer les merveilleuses puissances de l'économie divine, et le renversement des lois de la prévoyance humaine par le fait d'une constante Providence de Dieu. A un siècle qui prétend fièrement avoir rompu avec le surnaturel, il était bon de montrer à l'œuvre les forces surnaturelles de la prière et de la confiance en Dieu, maîtresses des choses et des hommes. A un siècle porté à donner un démenti à l'Évangile, il était bon de montrer perpétuellement en
action un des plus étonnants miracles de FÉvangile. Or, la vie de l'œuvre des Petites Sœurs des Pauvres, c'est cela : le miracle à l'état permanent, à l'état d'institution, le miracle perpétué de la multiplication des pains, avec cette différence qu'au lieu de cinq mille hommes nourris dans le désert de Bethsaïde, la charité en nourrit plus de 30.000, et qu'au lieu des douze corbeilles remplies des restes, ce sont des milliers de tables qui s'alimentent de ces restes. Ce que voyant, nous pouvons bien nous écrier, nous aussi, comme les Capharnaïtes, « qu'un grand prophète, un grand thaumaturge a passé parmi nous, et que le Dieu tout-puissant a visité son peuple ! i »
C'est la visite de sa puissance, voulez-vous voir dans cette œuvre la visite de son amour. C'est un autre miracle qui va vous apparaître.
L'amour des pauvres dont je vous parle ne se trouve pas naturellement dans l'homme. Par sa nature l'homme aime peu. Il aime dans la parenté, l'amitié, la famille; ne le sortez pas de là. Sou-
1. Le Père Ernest Lelièvre, l'apôtre de la charité des Petites Sœurs, témoin chaque jour de ce miracle quotidien de la puissance de Dieu, dans les deux mondes, écrivait des Etats-Unis, .octobre 1860 : (( Quand je rentrerai en Europe, je me propose de soutenir publiquement une thèse. Et la proposition dogmatique et morale que j'afficherai, et que je prétends prouver par l'Évangile, par mon expérience et par toute l'histoire des Petites Sœurs des Pauvres est celle-ci : « Il faut croire en Dieu le Père tout-puissant (V. sa Vie, ch. xii à la fin).
vent même il aime mal, il aime dans l'intérêt, pour le plaisir, pour l'orgueil. Cela c'est convoiter, cela n'est pas aimer. Mais si cet amour du pauvre n'est pas dans le cœur de l'homme, d'où viendrat-il à l'homme? Et s'il lui vient de Dieu, comment Dieu lui fera-t-il pour cela un cœur nouveau? Eh bien! écoutez, mes frères; et voyez Dieu à l'œuvre dans la formation de la Petite Sœur des Pauvres.
Dans ce limon terrestre que je vous disais si personnel, si égoïste, si étroit, il prit une terre choisie et il en fît sortir des cœurs semblables au sein. Il ne leur donna pas les proportions restreintes des affections domestiques, mais il les fît à la vaste mesure de l'immense amour de l'humanité entière; et au lieu d'y déposer une pauvre et pâle étincelle, comme il fait en tout cœur, il y alluma un incendie de flammes. Il les sevra de tout ce qui est l'appât des cœurs vers les choses périssables, afin qu'ils n'aimassent rien qui ne fût divinisé, qui ne fût immortel. Ce qu'il n'avait fait qu'une fois pour sa mère Marie, il le fit mille et mille fois sur tous les points de l'espace ; et de toutes les perfections les plus incompatibles il se plut à façonner une perfection unique. Il y mit à la fois de la vierge, de la mère, de l'apôtre et de l'ange. Et puis il s'applaudit, et vidit Deiis quodesset bonum. C'était une création, son chef-d'œuvre était fait.
Voilà la vocation et préparation de la Petite Sœur des Pauvres : voulez-vous connaître sa mission? Quand Dieu les a choisies, quand il les a con-
duites dans la solitude du noviciat, quand il les y a trempées dans un baptême de pureté et de grâce, quand il les y a faites fortes comme le diamant et tendres comme des mères, vient un jour solennel, celui de leur engagement à Lui, dans le lien sacré de la profession religieuse. Alors, se penchant vers elles, il leur dit comme à Pierre : « M'aimezvous, m'aimez-vous dans la personne du pauvre? Car ce que vous aurez fait à l'un de ces petits, vous l'aurez fait à moi-même. Donc aimez-vous ce que j'aime et ce que le monde rebute? Aimez-vous ce qui ne voit plus, ce qui n'entend plus, ce qui ne marche plus, ce qui ne mène à rien, ce qui ne mène qu'au ciel? M'aimez-vous? M'aimez-vous?
La réponse ne se fait pas attendre : (^ Oui, Seigneur, je vous aime. Je vous aime dans la vieillesse, je vous aime dans la pauvreté, dans les haillons, dans les maladies, les plaies et les infirmités. Vous savez que je vous aime. » Puis voici le mot de Dieu : « Paissez donc mes agneaux. Voici ces pauvres vieillards dont votre douce bonté va faire des enfants dociles. Paissez donc mes brebis : voici ces pauvres vieilles dont le cœur va s'épanouir à la chaleur du vôtre. »
Sur cet ordre souverain elles partent, fût-ce au delà des mers lointaines, et leur mission commence. Leur patrie est partout où se trouve une souffrance; et rattachées d'un côté à Jésus qui les envoie, par tous les liens de l'adoration et de la communion; et rattachées au pauvre par tous les liens du service et de l'immolation, elles vont
offrir en tout lieu cette « apparition évangélique de l'humanité et de la bénignité du Sauveur » leur époux.
Oh! arrêtez-moi, mes frères, car je ne le puis oublier. Le moment est mal choisi pour glorifier ces épouses de Dieu lorsqu'elles tendent leur main suppliante vers vous. Ailleurs elles peuvent être reines, ici elles ne sont que mendiantes. Mais je puis dire que ces mendiantes augustes n'en sont pas moins celles qui font à l'homme la plus riche des aumônes, car elles lui donnent le pain du eorps, elles lui donnent le pain du cœur, elles lui donnent le pain du ciel. Il faut que je vous le montre.
Ce pain du corps, le pauvre l'a acheté quarante ou cinquante ans au prix de ses travaux et de ses sueurs. Hier, il était peut-être encore à votre service, dans vos ateliers, dans vos usines, dans vos maisons et dans vos champs, forgeant les métaux, bûchant le bois, tissant vos vêtements, préparant vos aliments, et recevant de vous son pain, avec un salaire mérité. Mais l'âge du crépuscule est venu où ses yeux ne voient plus, où ses jambes ne le portent plus, où les mains se refusent à soulever et à manier l'outil. L'infortuné vieillard! Que va-t-il devenir? Et où le trouverezvous? Dans quel galetas, à quelle porte, ou à quel coin de rue, où sa voix tremblante vous demande du pain? A cette heure de désespoir, quelle main va se tendre vers lui? Ce pourrait être la main de la mort, de la mort d'inanition;
cela se voit chaque jour. Ce pourrait être aussi la main de la police, car c'est un délit chez nous de mendier son pain quand on ne le gagne plus. Mais ce fut heureusement la main de la charité. Un ange disait autrefois à Élie découragé : « Lève-toi, prophète, mange, et remets-toi en route. Et l'ange lui présenta du pain, et il mangea. » C'est un autre ange terrestre qui dit au pauvre vieillard : « Reste là dans cet asile que j'ai ouvert pour toi. Pour toi, j'irai mendier durant le jour, et le soir je te rapporterai ton. pain, dont je ne prendrai ensuite pour moi que la dernière part. » Mes chers frères, ce que la Petite Sœur des Pauvres ne dit pas, elle le fait.
Regardez ces deux pauvres filles qui s'en vont par la ville, lentement et silencieusement. Où étaientelles hier? Beaucoup d'entre elles dans l'aisance, quelques-unes dans la richesse, assises dans leur maison, où elles faisaient l'aumône de leurs propres deniers, à côté de leurs mères. Et maintenant où vont-elles? Dans un coin de votre demeure, il y a de vils restes de votre table, des rebuts de vos vêtements dont ne se contenteraient pas les filles de votre service : c'est cela qu'elles viennent vous demander, avec une obole quelle qu'elle soit, elles les épouses de Jésus-Christ et les filles de Dieu! Votre porte se ferme, elles reviendront; vous refusez, elles s'inclinent; vous donnez, elles remercient. Vous êtes bons, elles vous aiment; vous seriez insolents, si cela était possible, elles vous aimeraient encore.
Et ne croyez pas, chrétiens, que cela soit chose facile. Ce n'est pas de gaité de cœur qu'on va tendre ainsi la main. Et il a fallu de longs et persévérants efforts; il a fallu de magnanimes et surnaturels combats contre la fierté de la race et de la nature, pour qu'une femme, une vierge, se fasse un front de mendiante qui ne sache plus rougir. Disons le vrai. Il a fallu surtout un intrépide amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car à quoi pensent-elles donc en allant ainsi quêter comme des misérables? A quoi, à qui elle pensent? Elles pensent à Jésus-Christ qu'elles ont reçu le matin. Elles pensent à Jésus-Christ qui est venu chez les siens, et que les siens n'ont pas reçu. Elles pensent à la Sainte Vierge, elles pensent à saint Joseph, allant à Bethléem de maison en maison, demander l'aumône pour eux et un asile pour un Dieu, et le pauvre c'est Dieu. Et le soir, quand elles rentreront, il y aura sur elles une double bénédiction : l'une descendra de l'autel où Dieu leur sourira, l'autre leur viendra de la table où le pauvre les remerciera, et vivra de leur bienfait. Mes Frères, si l'antiquité eut connu un tel dévouement, elle lui eût élevé des autels.
Mais l'homme ne vit pas seulement de pain, il vit surtout d'affection. Il n'y a pas que le corps chez lui, il y a le cœur. Qui lui donnera le Pain du cœur?
L'Esprit Saint a prononcé un terrible anathème. 11 est écrit : « Malheur à celui qui est seul ! » C'est
particulièrement le malheur de la vieillesse et de la vieillesse pauvre. Vieillir dans sa famille, entouré de ses enfants; s'honorer de leur état, se réchauffer de leurs tendres ardeurs, s'appuyer sur leurs bras, puis s'endormir plein d'espérance, parmi leur reconnaissance et leur bénédiction, ce n'est pas vieillir, chrétiens, c'est se survivre.
Telle est la joie du foyer. Mais le pauvre n'a pas de foyer, il n'a pas su s'en faire un. Telle est la joie de la famille, mais le vieillard pauvre n'a plus de famille : sa famille à lui est à l'atelier, à l'armée, à la domesticité, au travail; mais elle n'est plus à lui. Et il faut bien l'ajouter : elle n'a guère souci de lui. L'histoire du délaissement du vieillard chez les pauvres est une histoire effroyable. Et, en réalité, si je m'en tiens au seul regard humain, je ne le comprends que trop : la décrépitude, les rides, les infirmités, les décadences de toute sorte, tout cela n'est guère aimable, si l'on ne considère dans le pauvre que l'homme. Et où donc chercherez-vous qui l'aimera ce malheureux, et se dévouera à lui?
Ah! il y a bien, je le sais, l'hôpital, l'assistance publique et son administration, dont je ne dirai pas de mal. Une parabole répondra. Un jour, aije lu, quelqu'un parvint à fabriquer un automate d'un mécanisme si parfait qu'il ressemblait à l'homme. Il marchait comme l'homme, il parlait comme l'homme, il entendait comme l'homme. Et cependant l'automate était délaissé des hommes; et il se plaignait en disant : « Pourquoi les
fils d'Adam s'éloignent-ils de moi? Ne suis-je pas comme l'un d'eux? — Quelqu'un lui répondit : « Non, pas entièrement, car à la place du cœur, toi, tu n'as qu'un ressort. » Voilà le mot, chrétiens, l'Administration c'est un ressort, la Charité c'est un cœur. Et aujourd'hui la laïcisation des hospices par l'Assistance publique, qu'est-ce autre chose que l'extirpation violente de ce qui lui restait de cœur. iMais, grâce à Dieu, c'est un cœur que le vieillard a retrouvé chez les Petites Sœurs des Pauvres. Et lui, qui n'a peut-être pas connu l'amour à son foyer, s'étonne de rencontrer ici plus que le plus pur amour : c'est le respect, la religion, le culte de sa vieillesse et de son infirmité. Aussi voyez comme il se réchaufTe, comme il renaît, comme il revit à ce foyer de ses derniers jours! Quelle paix, quel épanouissement! Voilà qu'il rit, qu'il chante : il dit qu'il est heureux. Et de quoi peut-il être heureux, cet infortuné? Il est heureux d'être aimé; il a rencontré là des mères, des sœurs sublimes, et elles lui ont servi enfin ce pain du cœur, que peut-être il goûte là pour la première fois. 0 bonnes Petites Sœurs, vous êtes vraiment bien les Petites Sœurs des Pauvres!
Est-ce là tout, messieurs? Hélas! il faut bien le dire pour un trop grand nombre, c'est tout ou à peu près tout. Ils ont la vie du corps, ils ont la vie du cœur, que leur faut-il de plus? Ils ont une àme aussi; mais ils n'y pensent pas. Ils ont vécu sans Dieu, ils ont vieilli sans Dieu, et ils mourront
MIRACLE D'AxMOUR. 51
sans lui. Ils auront traversé la vie, sans en comprendre ni le sens, ni le but. Ils auront conservé, sous rhonneur de leurs cheveux blancs, l'ig-nominie des viles passions de la jeunesse, et le vice aura pénétré la moelle de leurs os refroidis. L'infortuné vieillard! Malheureux dans ce monde, il le sera donc encore dans l'autre? Et le voilà qui est entré chez les Petites Sœurs des Pauvres comme dans la lugubre et courte avenue du cimetière, sans songer seulement que c'est l'avenue de son éternité. Qui l'y fera songer? Qui le corrigera? Qui le tranformera? Qui renouvelera sa jeunesse comme celle de l'aigle?
La Petite Sœur a le don de ces métamorphores, et peu à peu une influence mystérieuse et toute céleste a commencé de pénétrer l'âme de ce nouveau venu. Ce n'est pas qu'on le contraigne, ce n'est pas qu'on le presse, ce n'est pas qu'on l'agenonille aux pieds du prêtre, au pied de l'autel. L'apostolat de l'asile a bien plus de respects! On l'instruira d'abord. Ce pauvre vieillard ne sait plus rien de son catéchisme d'autrefois, on le lui rapprendra. Il a oublié ses prières, il entendra celle des autres. Ce qu'il ne dira pas, ce qu'il ne récitera pas, il le chantera : on chante beaucoup, tant bien que mal, chez les Petites Sœurs des Pauvres. Il voit prier, il prie; il voit s'agenouiller les autres, et il fait comme les autres. Que s'il refuse de prier, de se confesser, de communier, on ne l'en gardera pas moins, on ne l'en aimera pas moins, on ne l'en soignera pas moins.
Mais il ne refuse pas longtemps. Cette charité le touche, il s'en étonne bientôt, il s'en émeut ensuite. C'est une âme conquise. L'édification de l'exemple a commencé la conversion, la grâce de Dieu fait le reste. Les habitudes grossières disparaissent peu à peu : il ne s'enivre plus, il ne blasphème plus; il ne maudit plus son sort, il accepte sa misère, il se fait à l'idée de sa mort : ce sera une mort chrétienne. Quel était donc ce vieillard qui me disait, à votre Asile, ici : « On m'a ramassé dans la rue, où je serais mort comme un chien; ici je peux et je veux mourir comme un saint. » C'est ainsi qu'ils meurent presque tous. Et quand l'agonie arrive, ils ont, comme le Seigneur Jésus, un ange à leur côté pour les fortiQer, un ange qui leur présente le calice de la volonté de Dieu, leur fait prononcer le Fiat, et qui leur montre le ciel.
J'ai terminé, mes très chers frères, j'ai dit le double miracle et le double bienfait. J'ai dit la puissance et l'amour. J'ai dit la part de Dieu et la part des Petites Sœurs. Maintenant quelle sera la vôtre? Ces deux cents vieillards de l'asile de Saint- Marc sont présentement dans leur chapelle, réunis et priant pour vous. Reconnaissez leurs voix : il y en a peut-être qui ont vécu chez vous, travaillant avec vous, et s'épuisant pour vous. Ils ont peut-être contribué à vous gagner votre pain, aujourd'hui ils vous demandent le leur. Serontils exaucés?
Donnez pour eux d'abord; et puis donnez pour
VOUS. N'avez-vous rien à racheter, n'avez-vous rien à demander? Dans ce temps de Pâques Fonction de la miséricorde a coulé sur vos âmes, et lorsque, dimanche dernier, vous vous avanciez ici à cet autel où votre Dieu se donnait tout entier à vous, vous vous demandiez du fond de votre indigence : Que rendrai-je au Seigneur? Le Seigneur vous répond : Donne-moi Y Ame de ces pauvres, et ta dette sera remise. Donnez à Dieu, donnez pour Dieu. II a fait pour vous tous, chrétiens, des miracles de tendresse, ne ferez- vous pas aussi des miracles de charité, pour lui? Il a faim, ne lui donnerezvouspas à manger? Il est nu, ne lui donnerez-vous pas de quoi le couvrir?
0 ma ville d'Orléans, chérie de Dieu, beaucoup célèbrent tes grandeurs, Gloriosa dicta sunt de te, civitas Dei. Mais aucune de tes gloires ne surpasse celle qui te vient de ta charité, devant ce Dieu. C'est l'héritage de tes pères, c'est la bénédiction qui repose sur la tète de tes fils et de tes filles. C'est ta richesse aussi, si tu le sais comprendre; car croyez-vous que Dieu puisse jamais demeurer en reste avec vous?
Un jour, deux hommes qui s'étaient connus autrefois, séparés depuis longtemps, se retrouvent et se reconnaissent : L'un, un spéculateur avare et un viveur heureux, l'autre un grand homme de bien, généreux, mais appauvri, presque ruiné. Le premier, le considérant d'un regard de dédaigneuse pitié : « Hélas! mon pauvre ami, à taire le magnifique métier de bienfaisant on ne
s'enrichit guère. Et voici, paraît-il, qu'il ne vous reste plus rien? — Mais l'autre, se redressant et lui montrant le ciel : c< Pardonnez, Monsieur; il me reste encore... tout ce que j'ai donné ! »