L'ENVOYÉE
INSPIRATION ET FONDATION DE l'aSILE DES CINQ -PLAIES DE NOTRE-SEIGNEUR.
1877-1907 Notice sur la Mère Saint Paul.
Dans la toute première année de la fondation de rUniversité catholique de Lille, un jour, 10 mai 1877, arriva dans cette ville, sans y être ni connue, ni appelée, ni annoncée, une religieuse franciscaine. Elle y venait spontanément, uniquement poussée par Tirrésistible et surnaturelle pensée que là il lui serait donné de fonder une grande œuvre hospitalière, à laquelle elle se sentait incitée par une voix intérieure, et engagée par une promesse expresse faite à Dieu qui l'avait arrachée aux portes de la mort.
Elle venait de Lyon. Le costume sombre qu'elle portait était celui d'une très humble congrégation de femmes, née, après 1830, du zèle d'un pieux curé d'une bourgade de 1.000 à 1.200 âmes, Cou-
zoM-sur-Saône, à -quatre lieues de Lyon, sur un coteau fertile qui lui avait fait donner le surnom de Couzon-au-Mont-d'or. D'abord simple et modeste Association de quelques ouvrières chrétiennes, unies par une règle commune, et versant généreusement le fruit de leur travail à l'œuvre si lyonnaise de la Propagation de la foi; puis petite communauté du Tiers Ordre régulier de Saint- François d'Assise ; dirigeant un ouvroir d'orphelines villageoises, la ruche de Couzon faisait beaucoup de bien, quand, en 1848, elle se vit assaillie par les insurgés de Lyon qui la livrèrent au pillage et à rincendie, au cri de : « A bas le travail des couvents I Mort aux sœurs! »
Reconstituée sous l'Empire, la petite famille organisa le travail des métiers à domicile ; et, essaimant dans plusieurs bourgades environnantes, répandit par tout le pays à la fois la prospérité et la moralité.
En 1862, le Cardinal de Bonald approuve leurs constitutions, et déjà les incline à l'œuvre de l'instruction des enfants du peuple et à la visite des malades. C'est en 1870, durant la guerre, qu'elles en font héroïquement l'apprentissage en grand, dans le service des ambulances : deux d'entre elles en sortent avec la croix d'honneur.
Enfin quand, en 1874, la maison-mère et le noviciat se transfèrent dans le quartier de Lyon- Monplaisir, sur la route d'Heyrieux, ce n'est plus au tissage de la soie que s'emploient les sœurs, mais à l'hospitalisation des femmes infirmes et à
l'éducation chrétienne des filles du peuple. Leur fondateur, l'abbé Moyne, leur avait dit en mourant : « Il viendra un jour où vous serez appelées au service des hôpitaux ; et un autre, où vous aurez votre part des Missions étrangères.
La Religieuse franciscaine qui nous arrivait à Lille, en mai 1877, née Petronille Dougnon, était une des plus connues à Lyon, sous le nom de Sœur Saint-Paul. Il y. avait vingt-six ans que, soit à Couzon, soit dans la grande ville, elle se dévouait spécialement — j'allais dire passionnément — au soin des femmes indigentes, infirmes ou idiotes. Il lui en coûta cher. Un jour, une folle furieuse, à qui elle était à mettre le corselet de force, lui asséna en pleine poitrine un coup de pied tellement violent que la sœur en fut renversée. Il s'en suivit un mal interne qui, dissimulé et négligé d'abord, s'aggravant de plus en plus, fut, au bout de six mois, déclaré incurable par les premiers médecins et chirurgiens consultés, mai 1876.
La vaillante femme s'en allait donc à la mort; mais cela sans récriminer, sans se plaindre, sans autre prière au Seigneur que celle-ci : « Seigneur, faites de moi ce que vous voudrez ». Seulement elle s'engageait, si la guérison lui était accordée, et si ses supérieurs leur en donnaient la permission, à fonder une œuvre pour les femmes incurables.
Cependant, au contraire, la guérison s'éloignait, et il semblait bien que c'était sans retour. Gomment lui fut-elle obtenue? Il y a quelques années, 1898, la sœur elle-même, sur ma demande, m'en fit l'histoire en grand détail et par écrit. Je le reproduis ici fidèlement :
(( Après m 'avoir soigné durant huit mois avec un dévouement plus que paternel, le bon docteur Diday m'avoua, les larmes aux yeux, qu'il ne savait plus que faire. Quatre autres médecins de Lyon me soignèrent ensuite, sans arriver à un meilleur résultat. C'est alors que le D' Delore, major de l'Hôpital de la Charité, proposa une opération de laquelle lui-même n'espérait guère plus que moi : i( Docteur, lui dis-je, j'ai AÎngt-six ans passés au service des malades. Je sais parfaitement que je n'en guérirai pas. Le mal est trop avancé! A la volonté de Dieu! » Le Docteur dit tout bas à la supérieure qui m'accompagnait : « Elle ne passera pas le mois d'août ».
Sortant de là, je fus conduite par ma supérieure chez le Père capucin, qui, depuis vingt ans, dirigeait notre communauté : « Qu'allez -vous faire maintenant? » me dit-il en m'abordant. Je lui répondis : (( Je ne demande qu'une grâce : c'est qu'on me laisse mourir de ma bonne mort. Cependant j'irais volontiers à Lourdes, si vous le permettiez? — Non, pas présentement, répondit-il, vu les grandes chaleurs ; vous ne pourriez supporter le voyage. Mais, demain matin, vous partirez pour Mornans, près Vienne, pour y voir un médecin qui
fait sa spécialité de la cure du mal dont vous êtes atteinte ». J'y fus. M'ayant examinée, le docteur de Mornans me fît, lui aussi, cette déclaration : « Votre mal est trop avancé. Je veux bien essayer d'un traitement, mais je crains bien de ne pas arriver à bien. »
u Je repris donc ma route, mais tellement souffrante, et suffoquante dans le wagon, que je dus descendre à Vienne, pour aller demander l'hospitalité à l'hôpital dont je connaissais la supérieure. Je traversais le pont du Rhône qui y conduit, haletante, appuyée sur le bras de ma supérieure, quand celle-ci, voyant que je m'affaissais : « Ma sœur, vous mourez! » s'écria-t-elle. — Qu'y puis-je faire? » lui dis-je. Elle s'arrêta : « Chère sœur, Allons! confiance! Demandez au bon Dieu qu'il vous guérisse. S'il vous exauce, eh bien, oui, j'y consens : notre petite congrégation prendra le nom à'OEiivre des Incurables ; et, cette fondation, c'est vous qui la ferez ». Je ne répondis pas, car je me disais à moi-même que la chose ne me regardait plus, puisqu'on assurait qu'au mois d'août je serais avec le bon Dieu! »
« Cependant cette bonne Mère, ainsi que le Père supérieur, me pressaient de prier pour ma guérison, m'en faisant le commandement au nom de l'obéissance. J'aurais de tout cœur voulu leur obéir, mais quand j'avais reçu Notre-Seigneur dans la communion, je ne savais que lui dire : « Je me suis dévouée pour le service des malades, il est vrai, mais je ne fus jamais une âme de prière.
Faites donc de moi, Seigneur, ce que vous voudrez! » Mais je n'ai jamais pu me résoudre à faire à Dieu la demande que l'on m'ordonnait. »
« Sur ces entrefaites, le lendemain même, de mon retour de Mornans, ik juin, je recevais d'une de mes amies, M^^" Boursot, de Calais, une grande croix en métal que je lui avais demandée, en souvenir de son voyage à Rome, qu'elle ferait bénir par le pape Pie IX et enrichir de l'indulgence in articulo niortis, en faveur de mes malades. Il y avait près de deux ans que nous ne nous étions vues, et la bonne Demoiselle ignorait que j'étais atteinte d'un cancer.
« C'était donc le lendemain de mon retour de Mornans, 14 juin, il était k heures du soir. Quand elle fut partie, regardant le crucifix : « La bonne Demoiselle, me dis-je, croit que c'est auprès de mes malades qu'il va me servir, mais combien il va m'être d'un plus précieux secours à moi-même, pendant les longs mois que j'ai à rester sur mon lit ! »
« Cependant, tout à coup, vers les 8 heures du soir, la pensée me vint, je ne sais d'où, d'ôter le pansement que j'avais sur mon mal, et d'appliquer, au même endroit, la croix bénite par le Pape. Je le fis en disant : « Seigneur, si vous voulez que je m'occupe encore de vos malades, guérissez-moi comme vous avez guéri la fille de la Chananéenne. N'avez -vous pas la même puissance qu'en ce temps-là? »
« A l'instant même, je m'aperçus, à mon grand étonnement, que ma tumeur avait disparu. Je
pus très bien étendre mon bras. Lorsque la sœur infirmière vint pour se coucher, je lui dis que j'étais guérie : et je le lui montrai. J'étais terrifiée de ce que le Seigneur venait de faire pour moi. Et comme la sœur s'en approchait pour me frictionner : « Mais vous voyez bien que je suis guérie ! Allez plutôt demander pour moi à notre Mère la permission de passer la nuit à la chapelle. » Elle y fut. Mais la supérieure m'envoya l'ordre de garder le lit. Ce nie fut un réel sacrifice. Il me tardait que le réveil de 4 heures et demie sonnât, pour reparaître aux exercices.
(« Dans le silence de la nuit, je vis se dérouler devant mes yeux toutes les épreuves que je devais avoir pour faire cette fondation, sans que je me rendisse compte de ce que j'éprouvais. Si Notre- Seigneur ne m'avait soutenue, je serais morte. Ces choses se sentent^ mais ne s'expliquent pas.
« Il y avait plus d'un an que l'on ne m'avait pas vue aux exercices de la communauté, lorsque, le lendemain, debout à 4 heures et demie, je me dirigeai, à 5, vers la chapelle, comme les autres sœurs qui n'en pouvaient croire leurs yeux. Je les entendais murmurer, malgré le grand silence, que j'étais folle! Au sortie de la méditation, notre Mère et les sœurs me firent quitter mes vêtements, afin de s'assurer que j'étais bien guérie. A cette vue, à l'instant même, nous décidâmes de nous mettre en route pour Paray-le-Monial, afin de remercier Dieu.
« J'y rencontrai le saint Père Drevon, des Jésuites,
qui me dit ces paroles : « Ma sœur, le bon Dieu ne vous a pas guérie pour vous, mais pour l'œuvre à laquelle vous vous êtes engagée. De grandes épreuves vous sont réservées. Mais vous vous rappellerez que vous avez été guérie par une croix I » Tel est le récit. Je ne le commente pas, je le transcris. Je déclare seulement, avec tous ceux qui l'ont connue, que la vénérée Sœur Saint-Paul n'était pas une exaltée, mais une personne calme, tête saine, tempérament équilibré, esprit positif et pratique, et d'une piété plutôt active que contemplative et mystique. Je ferai remarquer en outre que, si, pour tous, sa guérison fut un fait public, éclatant, authentique, vérifié, contresigné par les docteurs qui l'avaient soignée, fait persévérant, et finalement persistant, d'autre part, cette guérison fut pour elle personnellement le fait capital et central de sa vie, fait décisif, impulsif, initial d'une longue carrière de dévouement et de combat. Enfin on me permettra d'ajouter, pour mon compte, qu'il n'est pas rare que Dieu prévienne ainsi de marques spéciales de sa puissance et de son amour ceux des ouvriers et ouvrières de ses œuvres qu'il destine à de grands travaux et à de grandes souffrances, afin de les rendre par là plus confiants pour l'entreprise, plus forts pour l'action et pour le sacrifice.
Les épreuves prédites à la Sœur Saint-Paul se mirent à la traverse de ses premières démarches.
L'archevêque, M^ Caverot, nouvellement arrivé à Lyon, avait été instruit de sa guérison et aussi bien que de sa charité : « La Sœur Saint-Paul, lui avait dit son grand Vicaire, M*'"" Desgeorges, on la trouve à toutes les misères, comme le Gloria Pat ri à tous les psaumes. On la rencontre à toutes les rues, à tous les carrefours et faubourgs ouvriers de Lyon. C'est la sœur de tout le monde. Tous, riches, pauvres, protestants, juifs, même les vauriens et les traînards, lui ouvrent leur bourse. Ce qu'elle demandera pour sa fondation, elle l'obtiendra, soyez-en sûr! — Mais, rArchevêché I objecta qu'à Lyon l'assistance des Incurables et } des Idiotes possédait déjà trois établissements; I celui-là serait superflu. Aussi bien la popularité i de la nouvelle fondatrice tirerait à elle toutes les ressources, au détriment des autres. . M^'' Caverot manda la sœur : « Ma fille, pour tout le bien que vous faites ici, je vous bénis. 3Iais vous le faites si bien, si bien, qu'il n'y aurait plus moyen pour les trois autres maisons de trouver de quoi .vivre à côté de la vôtre. Je ne puis pourtant pas 'les laisser mourir de faim! Quant à la promesse que vous avez faite à Dieu, je vous en relève. » Je transcris toujours. Ce n'était pas l'affaire de la Sœur Saint-Paul, qui tenait bon quand même : J'aurais bien voulu obéir en me désistant. Mais il arrivait qu'à chaque fois que j'allais à la cha- )elle. c'était le même remords qui me déchirait, la iiôme voix qui me disait : « Lâche que tu es, tu te Hisseras vaincre par la première difhcultél » Mais
ses supérieurs, ses sœurs, ses amis même le prirent d'autre sorte, et il arriva que la Sœur Saint-Paul ne fut plus qu'une entêtée, presque une révoltée. Seul un homme la soutenait et la soutint sept mois dans cette douloureuse lutte. C'était le digne aumônier, M. Binet des Roys, confident de ce qu'elle appelait son plus cruel martyre : « Non, la souffrance que j'avais ressentie de mon afïreux cancer n'était rien auprès de celle-là! » Le digne prêtre obtint qu'elle fût envoyée à Paray-le-Monial auprès du vénérable religieux, qui précédemment, le lendemain de sa guérison, lui avait montré ou rappelé sa voie : « Mais, grande enfant que vous êtes, lui dit le P. Drevon, en promettant au bon Dieu de faire cette œuvre, vous ne lui avez pas promis que ce serait à Lyon, ni dans le Lyonnais! Est-ce que vous n'avez pas la France et l'univers devant vous? » C'était le 22 du mois de février 1877. '^( Cette parole si simple me mit la joie dans l'âme, continue le récit. La lumière était faite. J'allai, à la chapelle de la Visitation, remercier le Sacré-Cœur qui l'avait fait luire à mes yeux. Là, à genoux devant la châsse de la Bienheureuse Marguerite-Marie, j'entendis dans mon cœur une voix qui me disait : « Oui, tu fonderas mon œuvre, et tu la placeras sous le vocable de mes cinq Plaies! » C'était la première idée que j'en avais ».
« k la minute » elle écrivit à sa supérieure pour se faire autoriser à se mettre en quête d'un lieu propre à son dessein. Une compagne lui fut donnée pour ses pérégrinations. Elle avait en vue premiè-
rement Paris. Paris, c'est la città dolente du Dante, et la souffrance y a plus de cercles que Fcnfer du poète. Mais le secours y serait-il proportionné à l'entreprise, et la charité au besoin?
La Sœur y venait les mains vides. Elle comptait sur Saint-Sulpice dont le curé, qui la connaissait, avait été dix ans supérieur du grand Séminaire de Lyon. Elle y connaissait surtout un prêtre d une éminente charité et d'une grande influence, M. l'abbé Vasseur. Charles Vasseur, un Lyonnais, avait été à Couzon l'élève de M. Moyne, curé et fondateur de la petite famille des Franciscaines. Et Sœur Saint-Paul aimait à se souvenir du temps où le jeune homme, un artiste, un tertiaire comme elle, serviteur infatigable des pauvres malades qu'elle-même visitait, roulait et allait décharger à leur poste sa lourde brouette de charbon et de provisions envoyée par le bon curé. Plus récemment, après la Commune, envoyé en congé à Lyon pour s'y refaire d'une douloureuse maladie d'estomac contractée à la suite des privations endurées pendant le siège, c'est par la Sœur Saint-Paul qu'il avait été soigné et guéri. Maintenant le zélé sulpicien, vicaire de la paroisse, y était Fàme de toutes les œuvres de charité, d'apostolat et de piété, lesquelles s'inspiraient de la prédication et surtout de l'exemple de cet homme de Dieu^
1. Voir la petite notice qui lui a été consacrée. V. aussi dans mon (( Vieillard », la vénération reconnaissante que lui portait le philosophe et sénateur Vacherot, ch. iv, p. 58.
Précédemment, M. Vasseur avait fait publier, dans Y Univers, le récit de la merveilleuse guérison de la Sœur. Ainsi introduite et présentée, celle-ci vit s'ouvrir bien des portes chrétiennes, mais les mains, elles, ne s'ouvraient que parcimonieusement : « Fonder une maison d'Incurables à Paris! Mais, ma pauvre Sœur, ce sont des millions et des millions! Vous n'y parviendrez jamais. » Après deux mois de courses, de quêtes, hélas ! et d'insuccès, le découragement commençait à se faire sentir, quand un jour 31. le curé des Invalides prononça devant elle le nom de Lille, la grande ville catholique. Il avait là un ami bien posé, très connu dans les œuvres, auquel il la recommanderait chaudement. Munie de sa lettre, elle partit.
C'était bien à Lille, en effet, que Dieu voulait la Sœur, et l'y attendait. Aussitôt là, pour elle tout change. La charité lui tend les bras. M. Jonglez de Ligne, à qui son ami des Invalides a écrit : u Faites-lui raconter sa guérison; c'est merveilleux. Ce que vous ferez pour cette sœur, je le tiens pour fait à moi-même », M. Jonglez de Lille, émerveillé, en eifet, l'introduit auprès de l'Archevêque : « Vous arrivez bien; le Cardinal est pour une journée à Lille. Je viens de le quitter ; il va repartir. Hâtonsnous. » L'accueil de M^' Régnier fut celui d'un père : « Ma sœur, je ne puis rien refuser à celui
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qui VOUS présente. D'ordinaire, je n'autorise pas les étrangers à quêter; mais, puisqu'en vous guérissant, le bon Dieu vous a donné le premier son autorisation, j'aurais mauvaise grâce à vous refuser la mienne. Voici mon offrande, avec ma signature sur votre livre : cela suffira à vous accréditer. Je pars ; mais si vous avez encore besoin de moi, écrivez-moi. »
Et, en se retirant, l'Archevêque disait : « Une œuvre d'Incurables : c'est une trouvaille ! Cela nous manquait à Lille I... » De même, en le quittant, les deux sœurs se disaient Tune l'autre : « C'est certainement ici que le bon Dieu nous veut. »
Au couvent du Sacré-Cœur où elles étaient logées, la religieuse préposée à l'œuvre de l'Association des Dames Enfants de Marie était une Lyonnaise, la Mère de Pina. C'était providentiel. Par elle la sœur est recommandée aux Dames de la ville et adressée au curé-doyen de Saint- André, l'abbé Dennel, un futur évêque, le prêtre le plus influent de Lille. Enfin, par lui, la sœur est introduite auprès de certain grand industriel et médecin, très charitable, très compatissant à tout genre de souffrance, très sympathique à tout bien, et dont elle ignorait le nom. Et pourtant ç'allait être pour elle l'homme de Dieu!
M. Féron-Yrau la reçoit, l'écoute : « C'est cela, c'est bien I c'est beau î » Mais écrasé par dix affaires qui lui tombent à la fois sur les bras, en cette année de la fondation de l'Lniversité, comment lui serait-il loisible de s'occuper de celle-là?...
Cependant l'œuvre est belle, et elle serait si bien à sa place ici! »
Sur cette dernière parole, qu'elle retient dans son cœur, la sœur se retire en silence. Mais le lendemain matin, après la première messe des religieuses du Sacré-Cœur, la sœur franciscaine est demandée au parloir par un Monsieur qu'elle reconnaît. M. Féron est devant elle qui s'excuse, s'accuse de l'avoir mal reçue la veille ; et se déclare disposé à l'aider dans sa fondation qu'il reconnaît non seulement comme belle, mais comme nécessaire, urgente. On sait s'il tint parole.
J'omets ici, il le faut, des noms spécialement chers à la charité lilloise, qu'on ne doit prononcer que tout bas et devant Dieu. J'omets des prévenances de bonté généreuse, si douces pour ceux qui demandent, et des manières de donner qui doublent le prix de ce que l'on donne. La Providence, sous des traits vénérés et aimés de tous, semblait courir au-devant des vœux de la servante de Dieu. Il n'y avait que trente-quatre jours qu'elle était à Lille lorsque, le li juin 1877, repartant pour Lyon, afin d'y rendre compte de ses démarches à ses supérieurs et faire sanctionner ses plans d'établissement, elle s'était déjà assurée quatre généreuses fondatrices' : c'était jour pour jour l'anniversaire de sa guérison.
1. C'étaient M'"" Alexandre Bernard, Féron -Vrau, Charvet, Colsom, celle-ci veuve du général Colson, lue à l'ennemi dans la guerre de 1870, après avoir commandé à Lille, qui a donné son nom à une de ses rues.
L'Arclie\ êque-Gardinal de Lyon, heureux de ces commencements, écrivit à son vénéré collègue de Cambrai tout le bien qu'il savait d'une congrégation qui, depuis quarante et un ans, édifiait ses diocésains, et secondait très efficacement Faction du clergé et des missionnaires, sans avoir jamais donné l'ombre d'un souci à l'administration. Lorsqu'à son retour, la sœur, accompagnée de M'"*^ Alexandre Bernard, apporta cette lettre à Cambrai , l'Éminence déclara qu'après un tel témoignage, il ne restait plus qu'à appeler les sœurs infirmières. Né pouvant, à son regret, les installer lui-même, il déléguait à ce soin M. le doyen Dennel, lequel, en effet, leur fut paternellement dévoué. Puis, les félicitant de l'intérêt charitable qu'elles avaient inspiré à M. et M'"^ Féron- Vrau, et leur vénérée mère, il leur dit, sur cette famille chère à toutes les œuvres, des choses exquises de finesse et de délicatesse tout ensemble. Une petite maison fut prise en location, rue Notre-Dame, 286; et le 15 octobre, quatre sœurs franciscaines y furent envoyées de Lyon à la Sœur Saint-Paul, nommée Mère supérieure de l'établissement. Deux jours après, Fouverture s'en fît par la bénédiction du petit oratoire et la célébration de la messe par M. le doyen.
En prenant possession de la maison, la Mère Saint-Paul avait demandé à Dieu, comme première grâce, de lui envoyer « la personne infirme et indigente qui en avait le plus grand besoin ». Elle fut servie à souhait. Le même jour, on lui
proposait et amenait une pauvre femme délaissée, ulcérée, couverte de plaies et rongée de vermine, dans le plus effroyable état d'infirmité et de pourriture où puisse être réduite une créature humaine. (( Maintenant, dit la Mère Saint-Paul, nous avons une maison, Notre -Seigneur, une incurable : la fondation est faite ».
Deux mois après, le jour de Noël, l'Asile comptait déjà vingt-cincj malades. Il y en avait de bien singulièrement attachantes. « Dix jours auparavant, 15 décembre, par une froide journée d'hiver, raconte une des sœurs, nous montions, accompagnées par une de nos Dames fondatrices, dans une pauvre mansarde, où nous trouvâmes, sur un grabat, abandonnée, sans feu, manquant de tout, une jeune femme qui, par suite des brutalités de son mari, était réduite à l'état de véritable squelette. Elle nous montra ses pauvres doigts dont la première phalange était tombée, la rendant incapable de se rendre aucun service... Une heure après, l'Asile, déjà plein pourtant, comptait une malade de plus. C'était la plus douce de toutes, reconnaissante, patiente, sans jamais un mot de mal ni de plainte sur personne, ne parlant point de son mari, mais priant beaucoup pour lui, et offrant ses souffrances pour les bienfaiteurs de l'Asile et les siens. Quand sa dernière heure approcha, elle salua la mort avec une grande joie, demanda les derniers sacrements, et huit jours après, elle quittait cette terre en remerciant le Seigneur de son heureuse délivrance.
Lorsqu'au mois de mai suivant, 1878, le Cardinal Régnier vint visiter l'établissement, il y trouva cinquante malades entassées dans un immeuble précédemment occupé par huit personnes. Le grenier lui-même avait été converti en dortoir où les lits étaient tellement pressés que les sœurs n'y pouvaient coucher leurs malades qu'en les prenant dans leurs bras. L'Archevêque voulut tout voir, parlant à chacune, la bénissant, la consolant, plus ému qu'il ne voulait le faire voir. Puis, descendant de là au parloir où l'attendaient les Dames bienfaitrices : « Mesdames, leur dit-il, de cet accent bref et ferme qui cachait tant de bonté sous tant d'autorité, ce n'est pas d'admirer ces sœurs qu'il s'agit, mais de les faire vivre. Vous ne les avez pas logées ici, elles et leurs malades, pour qu'elles y étouffent. Achetez un terrain, bâtissez un hospice; faites-le grand, spacieux. Et qu'on s'y mette tout de suite. L'été prochain, quand je reviendrai à Lille, vous me montrerez les constructions déjà hautes. Ce sera votre réponse. »
Il fallait recueillir les fonds. Un homme en fit son affaire, M. Félix Bernard. J'ai transcrit ailleurs le portrait que faisait de lui le P. Ernest Lelièvre, son parent et ami : « Patience, égalité d'humeur, zèle, générosité, modestie, sacrifice de soi, persévérance obstinée dans toutes les entreprises charitables, piété qui fit de lui l'édification de toute la famille : tel fut, pendant les vingt dernières années de sa vie, cet homme qui, par toutes les vertus qui font les saints, étonna môme
ses propres frères, d'ailleurs si pareils à lui. » Il se fît quêteur pour l'Asile, non seulement à Lille, mais dans toute la région, partant chaque jour en voiture pour les maisons, châteaux, usines de ses connaissances et amis, qui tous ou presque tous lui donnaient, car ils savaient que luimême avait beaucoup donné. Il recueillit ainsi, à lui seul, 300.000 francs pour la construction. Le 19 mars 1879, fête de saint Joseph, la première pierre du nouvel Asile fut posée et bénite par M. le doyen Dennel, près de la porte des Postes, sur le boulevard Wallon, aujourd'hui Victor-Hugo. Tout marche vite dans ce pays de l'industrie et de l'initiative; tout se fait grand dans ce pays de la généreuse charité. Le 27 octobre 1880, la communauté se hâtait de transporter ses malades dans l'établissement définitif, bien qu'inachevé encore. Le cardinal Régnier ne le visita point, il était expirant; et moins de trois mois après, 5 janvier 1881, il s'éteignait, emportant à Dieu sa part du mérite de cette œuvre, comme de tant d'autres œuvres de son grand épiscopat.
Un peu auparavant, M. Félix Bernard était enlevé de même à cette œuvre au berceau. Sa mort creusait un abîme où elle pouvait sombrer. On y construisait encore, et 450.000 francs restaient à payer. Qui les irait chercher? Là-dessus 20.000 francs étaient réclamés d'urgence en acompte par l'entrepreneur. Impuissante à les trouver et très angoissée^ la Mère Saint-Paul eut l'idée de promettre à Notre-Seigneur que, s'il la tirait de peine, elle de-
manderait à Cambrai la permission d'instituer dans l'Asile, le vendredi de chaque semaine, une heure d'adoration devant le sacrement, pendant laquelle neuf personnes de la maison, en l'honneur des neuf chœurs des anges, trois sœurs, trois malades et trois jeunes filles auxiliaires, se tiendraient en prière en sa divine présence. « A peine avais-je fait cette promesse, rapporte la supérieure, qu'une personne qui m'était alors inconnue, m'apportait 20.000 francs. »
Enfin, le jeudi 5 mai 1881, la chapelle était bénite par M^"" Hautcœur, recteur de l'Université, qui scellait ainsi le pacte d'union formé entre cet hospice et notre Faculté de médecine, qui lui apporte sa science, son service et son dévouement chrétien.
Je m'arrête ici. N'est-il pas vrai que toute cette histoire, d'un bout à l'autre, transporte l'àme dans un autre monde et un autre âge? Ne croirait- on pas lire une de ces vies de saints d'autrefois, où le ciel se partage les rôles avec la terre, et où visiblement Dieu se montre plus présent et plus agissant que l'homme?
Mais ce n'est là que le commencement. Cette ouvrière, quelle fut son œuvre? Comment cette cinquantaine de malades a-t-elle atteint, en somme, près de deux milliers, en se multipliant? Comment, près de leur Asile, s'est élevé l'hospice des Enfants, avec un total de 4-. 254 hospitalisés et plus de 200.000 consultations externes gratuites, depuis vingt ans? Comment l'œuvre s'est-elle portée de
Lille à Boulogne, et récemment à Bruxelles? Gomment la Mère Saint-Paul a-t-elle fait tout ce grand bien, en collaboration fidèle avec la main de Dieu? Et enfin comment, le 15 avril 1907, une sainte mort a-t-elle été le prix anticipé d'une vie si pleine?
C'est l'autre partie d'une histoire qu'il sera peutêtre donné à d'autres de raconter. Du moins avonsnous voulu comme l'amorcer ici, par le récit de ce que fut l'inspiration et la fondation d'une grande œuvre de charité.
Notre Université, dont l'Hospice des Cinq-Plaies est une annexe, est trop redevable à cette femme vraiment supérieure, et toute son existence comme son opération sont trop visiblement marquées du signe des conduites divines, pour que son nom ne reçoive pas ici de vous, chers collègues et chers fils, le tribut d'admiration et de vénération dû à une mémoire humble et grande à la fois, et qui doit demeurer précieuse parmi les hommes comme elle l'est certainement devant Dieu.
Extrait de la « Revue des Facultés de Lille », juin 1907.
V. sur le culte des cinq Plaies de Jésus-Christ, notre discours à l'Hospice des femmes incurables, en la fête patronale de cette maison, III* vendredi de Carême 1890. Vingt années de Rectorat, p. 87-91.