Oeuvres scientifiques de Goethe
Le volume que nous consacrons aux œuvres scientifiques de Goethe, n'est pas seulement une traduction des meilleurs écrits du poëte sur la botanique l'anatomie comparée la géologie et l'optique c'est en même temps une analyse et une 4 appréciation une étude sur l'homme de science, ses doctrines et ses découvertes1.
Lorsqu'il y a plus de huit ans, nous avons abordé ce sujet, nous n'ignorions pas l'existence de l'ex-cellente traduction de M. Charles Martins, nous l'avions souvent consultée, mais nous avions déjà reconnu qu'elle n'initiait le public français qu'à une partie des œuvres scientifiques de l'auteur de Faust; il nous a dès lors paru important de compléter des études si bien commencées et de réaliser le projet que ce savant traducteur avait déjà formé sans pou--
1. Diverses parties de ce travail ont été publiées dans la Revue contemporaine pendant le cours des années 1858 et 1859. voir l'accomplir. Il s'agissait de mettre en lumière les découvertes les plus originales du poëte, les circonstances qui les ont déterminées, les doctrines qui en ont été le point de départ ou le résultat, enfin, les liens intimes qui rattachent aux différentes phases de la carrière de Goethe ses conceptions scientifiques, littéraires et philosophiques.
Nous faisions part de ces -intentions à un des plus illustres savants d'Allemagne que Goethe a longtemps honoré de son amitié; il nous disait que l'étude de ce profond génie était assez vaste pour occuper une existence tout entière, et nous encou-rageait vivement à pénétrer dans une voie que per-sonne n'avait encore parcourue.
Nous suivons ce conseil, en essayant de joindre à l'analyse des ouvrages scientifiques du poëte, et à la traduction littérale de ses travaux essentiels, des considérations sur sa vie, ses correspondances, ses doctrines, et spécialement sur le caractère si ori-ginal de cet esprit qui savait animer la science par la poésie, et trouver des inspirations poétiques dans la science.
Avant d'entrer dans le détail des œuvres, avant d'indiquer quelle a été dans les découvertes de Goethe, en histoire naturelle et en physique, la part des circonstances, des relations personnelles, du ca-ractère et du travail, essayons d'apprécier le mou-vement des idées de l'époque en jetant un coup d'œil rapide sur le progrès des sciences en Europe, pendant le cours de la carrière de Goethe c'est le cadre du tableau que nous nous proposons de tracer.
L'homme ne vit pas seulement de lui-même, mais il participe à la vie commune, au mouvement et au progrès de son époque chaque œuvre porte à la fois, mais à des degrés divers, cette triple empreinte d'un homme, d'une époque et des principes com-muns à tous les hommes et à toutes les époques. Il y a de rares génies qui semblent s'être affranchis d'eux-mêmes et de leur siècle, afin de participer da-vantage à la vie supérieure qui est en nous comme le reflet de la divinité. Leur influence subsiste dans tous les temps ils sont appréciés de leurs contem-porains et admirés par la postérité.
Il est des auteurs, au contraire, qui appartiennent essentiellement à leur temps; on ne saurait les com-prendre qu'après avoir étudié le milieu dans lequel ils ont vécu. Goethe réunit ce double caractère; il est à la fois de son époque et de toutes les époques aussi ses œuvres littéraires et scientifiques deman-dent-elles, pour être comprises et admirées, la double connaissance du génie original de l'auteur et du mouvement d'idées de son siècle. C'est particulière-ment dans les sciences, que Goethe a toujours suivi avec ardeur ce mouvement de son temps; il s'est empressé de s initier aux découvertes, de connaître les hommes, de lire et de juger les œuvres, de prendre part aux débats de là, une direction par-ticulière imprimée à son génie et une suite d'obser-vations, d'expériences, d'études historiques et cri-tiques, publiées sur les sujets qui sollicitaient surtout l'attention du monde savant.
Lorsque Goethe vint au monde, des hommes illustres préparaient le mouvement scientifique dont notre siècle a offert le magnifique développement. Watt et Galvani, Priestley et Lavoisier, Haller et Spallanzani, Linné, Buffon, de Jussieu ouvraient des voies nouvelles dans les sciences d'observation et d'expérience. Partout s'agitaient les esprits, et en science comme en politique, il était évident qu'une rénovation se préparait.
C'est au moment de la révolution française que les plus importantes découvertes semblent se réaliser à la fois. En 1787, Werner publie sa théorie de la terre; en 1789, le modeste et savant Bernard de Jussieu fait imprimer le Gênera plantarum; en 1796 Geoffroy Saint- Hilaire conçoit l'idée de l'unité de com-position des règnes organiques en 1797, G. Cuvier pose les bases de la classification du règne animal. Quelques années avant, Priestley découvrait l'oxy-gène, Watt perfectionnait la machine à vapeur, Montgolfier faisait le premier essai des aérostats c'est également vers cette époque, en 1790, que Goethe donnait au public son ouvrage sur la méta-morphose des plantes.
Ainsi, lorsque éclatait la révolution française, une révolution plus paisible s'accomplissait dans les sciences. La tourmente révolutionnaire sembla à peine comprimer un instant l'élan de ces nobles esprits recueillis dans le calme de l'étude; mais, dès que la compression eut cessé, le zèle des amis de la nature se ranima, et, avec le commencement du siècle, le mouvement de la science reprit son cours en Angleterre, en France, et en Allemagne.
Les Anglais se sont occupés d'histoire naturelle et de physique, plutôt dans un but utilitaire et pratique que par esprit de recherches spéculatives cette tendance se lie à la puissance maritime de la nation, aux besoins de son industrie, aux exigences de son commerce et à l'empressement avec lequel ses voya-geurs explorent des contrées inconnues.
En botanique, les savants ne perdent pas leur temps à de minutieuses observations d'anatomie ou de physiologie; Ils s'occupent, comme l'a fait Knigth, à apporter des perfectionnements à l'horti-culture, ou, comme Robert Brown, Wallich, Arnott, Lindley, à décrire les plantes de la Nouvelle-Hol-lande, des Indes et de l'Amérique, ou, comme Ben-tham et Berkley, à énumérer les richesses végétales de l'Angleterre. Les sociétés savantes et les grands per-sonnages favorisent d'autant plus l'essor de la bota-nique, qu'elle ajoute davantage au bien être général, et qu'elle apporte aux riches de nouvelles jouissances.
Les géologues suivent la même direction. L'école anglaise représentée par Lyell, Murchison, Darwin, Buckland, explore les terrains du nouveau et de l'an-cien monde; plus calme et plus pratique que l'école allemande, plus attachée aux faits et à leur applica-tion qu'à de vaines théories, elle ne prend de parti exclusif ni pour la doctrine plutonienne ni pour la doctrine neptunienne. Grâce à cette marche si sûre, les géologues anglais deviennent bientôt des maîtres sur la question du métamorphisme, la doctrine des causes actuelles, et la connaissance des débris fossiles.
En zoologie, l'Angleterre possède dans Richard Owen un digne émule de G. Cuvier. Depuis le com-mencement du siècle, Owen n'a cessé de contribuer au développement de chacune des branches de la science, objet de ses longs travaux. L'anatomie comparée, la zoologie descriptive, la paléontologie ont pris, grâce à ses découvertes, un nouvel et ra-pide essor.
Au nom d'Owen, nous aurions à associer les noms également célèbres de John limiter et de Charles' · Bell, nous aurions encore à signaler les services rendus à la science par d'habiles naturalistes comme Newport, Leach, Forbes et tant d'autres, dont les études descriptives ont surtout pour objet la distri-bution géographique des animaux et la classification des espèces inférieures.
L'attention que l'on accorde en Angleterre au monde extérieur et à ses phénomènes, explique pour-quoi la météorologie et l'optique ont particulière-ment excité le zèle des physiciens. Rappelons surtout, les travaux de Dalton et de Daniell sur les météores aqueux et la distribution de l'électricité atmosphéri-que, ceux de H. Davy sur la formation des brouil-lards, les investigations si originales de Iloward sur l'aspect des nuages, les explications que Young, Wollaston, Leslie ont données des halos, des parhé-lies et des couronnes, enfin, les recherches d'optique si profondes de sir David Brewster.
Telles sont les voies dans lesquelles s'avancent avec prudence les observateurs anglais, entraînés plutôt vers le monde des phénomènes qu'attirés vers la spéculation, esprits droits et pratiques qui ne se perdent pas dans le dédale des faits, et s'éga-rent moins encore dans les illusions de la théorie.
En France, les tendances de l'esprit scientifique dans la première moitié de ce siècle, sont moins empreintes de positivisme, moins calmes, moins réglées. Elles ont quelque chose de cette vivacité, de cette active pénétration, de cette union originale de la pensée et du sentiment qui sont un des traits essentiels du caractère de notre nation. Moins spé-culatifs qu'en Allemagne, moins positifs qu'en An-gleterre, nos savants associent peut être dans une plus juste mesure la théorie et la pratique, les idées et les faits, et c'est dans ce double mouvement que consiste la vie de la science.
On ne peut pas dire qu'il y ait eu en France, de-puis la révolution, une direction spéciale imprimée à la botanique. A partir des de Jussieu, on l'a per-fectionnée simultanément dans toutes ses branches. De Candolle, par exemple, dont le nom domine tous les autres à cette époque, a publié successivement des traités d'organographie et de physiologie vé-gétale on lui doit des ouvrages plus importants encore sur la théorie des classifications et sur la description des espèces.
Après de Candolle, les botanistes se sont parta-gés, sans se rattacher à aucun drapeau de Mirbel s'est consacré à l'étude si nouvelle de la structure intime des plantes; Gaudichaud a essayé d'établir les lois du développement des tiges par les bour-geons Dutrochet, par sa découverte si inattendue de l'endosmose, a expliqué l'absorption des racines Turpin, esprit original, avec lequel Goethe s'em-pressa d'entretenir des rapports, a pris pour but de ses recherches le développement et la métamor-phose des parties végétales. Nous passons sous silence les nombreuses recherches entreprises sur la botanique descriptive, les propriétés des plantes et leur distribution à la surface du globe dans ce court aperçu, nous nous bornerons aux branches de la science dont Goethe s'est exclusivement occupé, aux savants dont' les noms et les titres sont sans cesse rappelés dans ses écrits.
C'est à la zoologie et à l'anatomie que la science française doit, dans notre siècle, son principal éclat; la gloire en revient à deux hommes de génie, Geof-froy Saint-Hilaire et G. Cuvier.
Cuvier imprime à la science trois directions nou-velles il étudie l'organisation des animaux, il pose les bases de leur classification naturelle, et il recon-stitue, à l'aide de quelques-uns de leurs débris, des espèces enfouies depuis des siècles dans les cou-ches du globe.
En zoologie, en anatomie comparée, en paléon-tologie, l'illustre savant s'attache surtout à l'ob-servation, mais il ne repousse ni les inductions lé-gitimes, ni les vues d'ensemble. Elles ont été, au contraire, et ce fait n'est pas assez remarqué, le point de départ et la conséquence de ses plus mé-morables découvertes c'est ainsi qu'il fonde sur le principe de la subordination des caractères, la classification des animaux vivants, et qu'il prend pour base de ses recherches sur les ossements fos-siles, les principes de la stabilité de l'espèce et de la coordination des organes.
Si Cuvier fait profession de s'en tenir surtout aux faits démontrés, s'il aborde avec défiance le do-maine des hypothèses Pt. des théories, (yPotTroy Saint-Milaire, au contraire, plus hardi et plus origi-nal ne craint pas de s'abandonner aux conceptions de sa vaste et profonde intelligence en prenant l'observation pour guide et pour appui. Tous ses travaux se rattachent à une seule idée, l'unité de composition organique démontrée au moyen de la théorie des analogues.
Partant de cette idée fondamentale, il étudie tour à tour les rapports des pièces osseuses dans les squelettes des animaux supérieurs, les phases de l'évolution embryonnaire, les faits si étranges four-nis par les anomalies et les monstruosités, les ana-logies qui rattachent l'organisme des animaux plus parfaits à celui des espèces inférieures. En parcourant ce vaste champ d'observations, Geoffroy Saint-Hi-laire découvre et démontre la loi du balancement des organes, le principe de l'évolution centripète, et la loi des inégalités de développement.
Dans l'ordre des faits, la conception si ingénieuse de l'unité de plan, conduit Geoffroy aux découvertes les plus inattendues; il reconnaît chez les oiseaux un véritable système dentaire, il signale des analogies entre les os du crâne et des membres, chez les mam-mifères, les oiseaux, les reptiles et les poissons il démontre que le crâne est un ensemble de vertèbres, et que le fétus, avant d'arriver à son complet dé-veloppement, passe par une succession de formes transitoires qui rappellent les formes définitives des animaux plus parfaits; il indique enfin la possibilité de produire dans certaines conditions des anomalies et des monstruosités.
Cuvier et Geoffroy Samt-IIilaire sont les chefs des deux écoles entre lesquelles se partagent les natura-listes français. Ceux qui, avec Cuvier, s'en tiennent à l'expérience, s'attachent particulièrement aux di-verses branches de la zoologie descriptive, à l'orga-nisation et à la classification des espèces inférieures c'est ainsi que Duméril et Valenciennes étudient les reptiles et les poissons, Audoin et Latreille les insec-tes, Milne Edwards et de Quatrefages les crustacés, les annélides et les zoophytes.
Geoffroy Saint-Hilaire a aussi ses disciples; son illustre fils continue l'oeuvre paternelle par ses ou-vrages sur les monstruosités et l'histoire naturelle générale; dans une autre direction, M. Serres déve-loppe, dans ses recherches d'ostéogénie, les vues du fondateur de l'anatomie philosophique.
Quelque puissante qu'ait été l'influence exercée sur les esprits par Cuvier et Geoffroy Saint-IIilaire, elle n'a pas été absolue. Il s'est rencontré en France des penseurs originaux qui ont su se soustraire à l'au-torité de ces deux grands maîtres tel est de Blain-ville qui, avec la supériorité d'un profond savoir, adopte sur les classifications et sur la paléontologie des idées le plus souvent opposées à celles de Cuvier; lel est Larnark dont on pnnnaît le système basé sur la transformation de l'espèce et sur la génération pontanée; tel est surtout Bichat, un des plus beaux génies de notre temps, dont il n'est pas besoin de signaler les titres. Si cette courte notice ne nous im-posait des limites, ce serait ici le lieu de rappeler les travaux des deux chefs illustres de l'école physiolo-gique française, Magendie et Flourens.
Les brillants résultats signalés par Cuvier dans son mémorable ouvrage sur les ossements fossiles, ont entraîné les esprits vers la géologie et la minéra-logie, et bientôt ces sciences se sont enrichies d'une foule de faits et de développements nouveaux. On verra ailleurs comment Goethe s'est initié à ces pro-grès dus aux patientes recherches des savants français Il n'ignorait ni les lois découvertes par Haûy sur la forme géométrique des cristaux, ni les théories cé-lèbres d'Elie de Beaumont sur la structure intime du globe et la formation des montagnes.
?taus ne dirons rien des études de physique géné-rale en France pendant la première partie de ce siècle; nous nous bornerons seulement à rappeler une suite de découvertes communiquées à l'Académie des sciences par Malus, Arago, Biot et Fresnel, décou-vertes dont Goethe s'est vivement préoccupé à l'épo-que où il cherchait à faire accepter par le monde savant son inacceptable théorie des couleurs. En 1810, Malus appelle l'attention sur les propriétés (le la lumière réfléchie sous certaines incidences, et découvre les phénomènes si remarquables de la polarisation; déjà, on connaissait d'autres modifica-tions imprimées à la lumière, lorsqu'elle traverse les substances cristallines, mais la science ne les avait point expliquées; Fresnel en découvre les lois et les démontre à l'aide du calcul. Peu de temps après, Arago signale les phénomènes de la polari-sation circulaire, et annonce qu'un faisceau de lu-mière blanche polarisée transmise par une lame de substance biréfringente se teint des plus vives cou-leurs. Biot donne à ces faits une extension des plus importantes, en indique les lois et fait construire cet instrument précieux à l'aide duquel le chimiste et le médecin peuvent, en se servant d'un faisceau de lumière, découvrir, dans un .liquide, les plus faibles traces de matières sucrées.
Ces résultats considérables acquis à la science en peu d'années, n'ont pas eu parmi nous un bien grand retentissement; c'est qu'ils sont du petit nombre de ceux dont le monde savant est le seul juge compétent et qui ne peuvent ni passionner, ni même intéresser le public français. Nous disons le public français, car dans la patrie de Goethe, la science est tellement répandue, les esprits sont si disposés aux abstrac-tions, que les recherches, même les plus arides, ne restent pas dans le domaine exclusif de la science et de ses adeptes; elles sont promptement vulgarisées.
l'uisque nous tournons nos regards vers l'Allema-gne, arrêtons-les un instant sur cette terre classique des études spéculatives et considérons le milieu scien-tifique dans lequel vécut Goethe pendant un demi-siècle.
Le spirituel auteur du livre de l'Allemagne, Mme de Staël caractérise parfaitement l'état des sciences dans la patrie de Goethe « On peut diviser, dit-elle, les savants d'Allemagne en deux classes ceux qui se vouent en entier à l'observation, et ceux qui prétendent, à l'honneur de pressentir les secrets de la nature. Les esprits les plus distingués de ces deux classes se rapprochent et s'entendent, car les physiciens philosophes ne sauraient dédaigner l'ex-périence et les observateurs profonds ne se refusent point aux résultats possibles des hautes contempla-tions. De toutes parts l'émulation est excitée par le désir et l'espoir de réunir la philosophie expéri-mentale à la philosophie spéculative et d'agrandir ainsi la science de l'homme et celle de la nature. »
Mme de Staël aurait pu ajouter, pour donner plus de vérité à ce tableau, qu'à la spéculation et à l'ex-périence les Allemands joignent un goût particulier pour l'érudition et se montrent très-préoccupés des découvertes réalisées en Angleterre et en France.
On ne saurait nier qu'en botanique et en géolo-gie surtout, leurs travaux n'aient un caractère posi-tif qui les éloigne des théories nuageuses imaginées par Kant et ses successeurs. Depuis le siècle dernier, la botanique se développe dans une double direc-tion. Martius et de Humboldt, ces intrépides explo-rateurs des plus riches contrées du globe, appellent l'attention des amis de la nature sur la physionomie et sur la distribution géographique des végétaux. Leurs écrits riches de vérité et de poésie sollicitent vivement l'admiration de Goethe, dont le rêve fut tou-jours d'associer les réalités de la nature aux inspira-tions artistiques et poétiques. A la même époque, la plupart des botanistes dirigent leur attention sur les obscurs problèmes de la vie et de l'organisation intime des végétaux. Le microscope venait d'être ap-pliqué pour la première fois à ce genre de recher-ches il ouvrait une voie nouvelle bien capable de tenter des observateurs exacts, minutieux et persé-vérants cette voie devait donc être parcourue avec succès en Allemagne. Tréviranus s'y engage avec ardeur; il publie des résultats intéressants sur le mouvement de la matière verte chez les végétaux, sur l'épiderme et les sucs propres. Meyen étudie les métamorphoses des vaisseaux; de 1814 à 1817, M. Nées d'Ésenbeck fait connaître la constitution intime des algues d'eau douce et des champignons.
Ces recherches deviennent bientôt le prélude des travaux les plus dignes d'intérêt Roeper signale les lois de l'inflorescence; Schimper et Braun font con-naître la disposition géométrique des feuilles sur la tige et les rameaux. Nous aurons à dire quelle part Goethe prit à ce mouvement, et quelle influence son essai sur la métamorphose exerça en Allemagne sur les progrès ultérieurs de la botanique.
En géologie, les découvertes de Werner, de Hum-boldt et de deBuch ont eu dans le monde scientifique un légitime retentissement. Elles sont du petit nom..bre de celles qui s'appuient sur des faits bien ob-servés et sur des démonstrations rigoureuses.
Werner a dû son influence à la valeur de ses idées, à la netteté de son exposition, aux circon-stances au milieu desquelles il a produit ses doc-trines. C'était l'époque où Ilutton, dans son ouvrage sur la théorie de la terre, expliquait par l'action du feu central la production des minéraux et des roches; Werner repousse cette doctrine. Il soutient que le fluide aqueux a joué le rôle essentiel dans les formations et les bouleversements du globe, et il oppose à la théorie des Plutoniens la doctrine neptu-nienne. Sans prendre un parti exclusif pour l'une ou l'autre de ces deux hypothèses, Alexandre de Ilum-boldt s'en tient aux faits, étend ses investigations aux phénomènes qui moditient sans cesse la surface des mers et celle des continents; la science lui est redevable des plus intéressantes études sur les cou-rants marins, les tremblements de terre, les volcans, la nature et le gisement des roches. L'infatigable explorateur Léopold de Buch s'engage également dans la voie des observations positives; il confirme la théorie des soulèvements et développe l'idée du métamorphisme en démontrant que les roches neptuniennes éprouvent, sous l'influence des roches cristallines, de profondes modifications dans leur composition et leur structure.
Dans les sciences d'organisation, la tendance po-sitive et expérimentale est représentée en Allemagne par Camper, Blumembach et Sœmmering à part ces maîtres, dont Goethe a recherché avec empresse-ment les suffrages, nous ne rencontrons plus guère que les adeptes d'une science spéculative liée au développement de la nouvelle philosophie; on di-rait que l'anatomie comparée, la zoologie et la phy-sique sont plutôt les conséquences des systèmes de Kant, de Schelling, de Fichte, que l'expression de faits rigoureusement observés. Les savants n'inter-rogent plus la nature ils prétendent la deviner; ils ne cherchent pas à trouver les lois par l'observation des faits, mais à soumettre les faits à des théories préconçues; ils prennent pour point de départ l'unité de la substance et la multiplicité de ses transforma-tions, l'analogie de chaque partie avec l'ensemble, de l'univers avec l'âme humaine, et le rapport du monde physique avec le monde moral. Geoffroy Saint-Hilaire s'était borné à admettre l'unité de composition dans le règne animal; les disciples de la nouvelle philo-sophie voient l'unité de composition partout.
Pour apprécier la valeur de leurs idées spécula-tives dont le bon sens de Cuvier a fait plus d'une fois justice, il suffira d'en indiquer les développements, en choisissant quelques-uns des travaux les plus remarquables de cette époque.
En 1796, Kielmeyer, professeur à Tubinge, donne l'impulsion par son discours inaugural sur l'unité d'organisation; il s'efforce d'établir que les classes du règne animal représentent autant d'états transi-toires, et que tout être doit passer par ces phases avant d'atteindre le plus haut degré de perfection.
Schelling, élève de Kielmeyer, développe les mêmes idées dans son ouvrage modestement inti-tulé De l'âme du monde, hypothèse de haute phy-sique pour expliquer l'organisme universel; la phy-sique de Schelling est si haute en effet, que l'auteur dut l'expliquer de nouveau dans un ouvrage publié en 1799. Nous ne rapporterons pas ici les maximes étranges du philosophe, mais nous en suivrons le développement dans les œuvres de l'anatomiste Oken, son disciple.
Tous les êtres, d'après Oken, sont des manifes-tations de l'absolu ou de la divinité; la nature en-tière est la représentation des différentes activités de Dieu, comme le règne animal est l'image des diverses activités de l'homme; or dans l'homme il existe des parties organiques comme les intestins, les veines, les nerfs, etc. Il y aura donc autant de classes d'animaux caractérisées par chacun de ces systèmes; Oken trouve ainsi que les nerfs dominent chez quelques animaux plus parfaits; il les nomme nerviers; que les os l'emportent chez les poissons, il les appelle ossiers que les organes des sens sont plus développés chez les mammifères, il en fait des animaux sensiers, et ainsi des autres groupes.
Il ne suffit pas à l'ingénieux anatomiste de dé-montrer que l'homme est la représentation du règne animal; il cherche à établir que chaque partie de notre organisme est elle-même représentative des autres parties. Il trouve dans la tête humaine un thorax et un abdomen les os du nez sont le tho-rax de la tête, l'ethmoïde en est le poumon, les narines en sont les bronches. Il a certainement fallu un prodigieux exercice d'esprit à l'auteur pour dé-couvrir ces choses et bien d'autres plus surprenantes encore que nous nous permettrons de passer sous silence. Quoi qu'il en soit de ces idées bizarres, elles eurent du retentissement et provoquèrent les travaux de plusieurs fervents adeptes de la philoso-phie naturelle.
Spix poursuivant le système de l'absolu et de l'i-dentité, imagine que la face représente à la fois le thorax et l'abdomen; dans la mâchoire supérieure et les os qui l'entourent, il découvre les pièces du thorax et celles des membres supérieurs; il n'hésite pas à reconnaître dans l'os de la mâchoire inférieure les pièces du bassin et des membres abdominaux; il va même jusqu'à déclarer que les osselets de l'oreille représentent le pubis. Où n'arriverait-on pas, avec un peu d'imagination, si l'on voulait traiter l'a-natomie comparée à la manière d'Oken et de Spix? Un ami de Goethe, M. Carus, a publié aussi, en 1826, un ouvrage célèbre où l'anatomie est envisagée à un point de vue à la fois philosophique et pratique. D'après l'auteur, l'animal se réduirait à trois vertè-bres renfermées l'une dans l'autre la plus extérieure est l'enveloppe cutanée; la moyenne limite le système nerveux; enfin, la plus intérieure se rattache au sys-tème osseux proprement dit. Chaque animal parcourt trois périodes dans sOn existence et on'compte trois formes dans l'animalité les animaux oeufs sont les plus élémentaires; ceux dont le système nerveux est libre et le corps limité, comme les insectes et les mollusques, forment le groupe des animaux troncs; enfin, les plus parfaits de tous, les animaux têtes, ont à la fois un squelette osseux et une enveloppe propre au système des nerfs.
Telles sont les étranges doctrines auxquelles fu-rent conduits quelques disciples trop ardents de la philosophie panlhéistique. C'est sans doute une haute conception que celle de la vie universelle, toujours une et toujours variable; l'idée de la repré-sentation de la totalité dans chacune des parties de l'ensemble a quelque chose d'ingénieux et d'élevé; mais à quoi peuvent conduire ces vues plutôt spé-culatives que pratiques? Sans doute les savants en-gagés dans cette voie ont rendu à la science des services que nous sommes loin de méconnaître; mais n'eussent-ils pas fait davantage en observant plus rigoureusement, et en généralisant avec moins de promptitude? La spéculation dans leurs écrits do-mine et absorbe trop les réalités du monde extérieur.
Nous nous bornerons à ce rapide aperçu sur le mouvement scientifique, pendant le cours de la lon-gue carrière de Goethe; il permettra d'apprécier les influences que les doctrines, les hommes, les ou-vrages et les découvertes ont exercées sur son esprit. Ces influences, nous pouvons les caractériser en peu de mots. Goethe y échappait lorsque, jeune encore, il publia son opuscule sur la métamorphose des plantes; il vivait alors en dehors du mouvement gé-néral, ses conceptions étaient originales et sponta-nées. On peut dire que cette période de sa vie est toute individuelle d'inspiration et de création.
C'est seulement au retour de son voyage d'Italie, que Goethe prend une part plus directe au mouve-ment des affaires et de l'opinion, aux préoccupa-tions scientifiques de ses contemporains il lit, ob-serve, médite, touche aux questions les plus agitées de la philosophie naturelle, aux controverses qui di-visent les physiciens, les anatomistes et les géolo-gues. La plupart de ses écrits sur l'anatomie com-parée et l'optique datent de cette époque d'observa-tion et de réflexion.
Parvenu au point le plus brillant de sa carrière, Goethe veut accroître son savoir et ses relations, à mesure que s'étend son immense renommée; il voyage, il correspond avec les naturalistes les plus éminents d'Allemagne, de France et d'Angleterre; il ne reste étranger à aucune découverte, mais il se préoccupe surtout de l'accueil fait à ses écrits par le public savant; il se montre à la fois érudit, critique, historien. C'est dans cette période d'infatigable ac-tivité qu'il analyse la plupart des travaux publiés de son temps sur la métamorphose des plantes, la géologie, la théorie des couleurs, qu'il écrit l'his-toire de ses propres découvertes, enfin, qu'il révèle à l'Allemagne dans des pages pleines d'intérêt la lutte mémorable de G. Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire.
Ainsi Goethe subit l'influence de son époque et se laisse entraîner chaque jour davantage par le cou-rant de l'opinion.
Cette part faite à l'esprit du temps, nous avons aussi à rechercher dans les œuvres scientifiques du poëte l'empreinte de son caractère et de son génie c'est par là que notre étude peut devenir un ensei-gnement.
Comme savant, Goethe se distingue par trois qua-lités l'exactitude dans l'observation, le sentiment dans l'expression, l'élévation dans la pensée; il asso-cie à un rare degré, à la science de l'observateur, le talent et le goùt de l'artiste, l'imagination du poëte, les méditations élevées du philosophe; il est du petit nombre de ces hommes pour lesquels l'u-nivers n'est pas seulement une machine merveil-leuse dont le hasard fait jouer les ressorts, mais un poëme et une doctrine; il saisit, dans la con-templation des phénomènes, un but plus noble, plus digne des esprits élevés, que la curiosité et l'intérêt.
Dans la troisième partie de ce travail, nous es-sayerons de démontrer combien le génie artistique de Goethe est étroitement lié à ses observations sur la nature, quelle part il convient de faire à ses études scientifiques dans ses travaux littéraires, et à ses inspirations poétiques et esthétiques dans ses écrits sur la science.
Dans la dernière partie de cet ouvrage, nous nous efforcerons de faire ressortir le caractère philoso-phique des découvertes du poëte nous signalerons les principes de sa méthode, les lois auxquelles il a été conduit par l'observation, les doctrines qu'il croit être l'expression de ces lois.
Avec ce profond sentiment d'une science qui joint à la rigueur de l'observation la poésie et les vues d'ensemble, Goethe eût pu rendre d'incontestables services; malheureusement il n'a pas su se mainte-nir dans les justes limites que lui prescrivait la rai-son, il a mis trop souvent l'imagination à la place de la réalité, et il a substitué des idées préconçues, des systèmes erronés à des inductions légitimes. Loin de s'oublier lui-même pour n'écouter que la vérité, il a essayé plus d'une fois de faire plier les enseigne-ments de la science devant les exigences d'un aveu-gle orgueil. L'ardeur de l'imagination, l'amour im-modéré de lui-même, tels ont été les deux écueils" de la carrière scientifique de Goethe. Nous aurons à signaler ces funestes influences, les erreurs qu'elles ont entraînées, les injustices qu'elles ont fait naître; nous nous souviendrons alors, par l'exemple de l'au-teur de Faust, que le désintéressement, la modestie et l'oubli de soi-même ont aussi leur importance dans la recherche de la vérité.
Les considérations qui précèdent suffiront pour justifier la méthode suivie dans ce travail, et faire comprendre comment, au point de vue ou nous nous étions placé, et sans sortir d'un cadre forcé-ment restreint, nous ne pouvions nous borner à une simple traduction comme l'a fait avec tant de succès, pour les œuvres littéraires, notre éminent collaborateur, M. Porchat. Une traduction intégrale n'eût permis, ni d'indiquer ce que Goethe a dû aux hommes et aux œuvres de son siècle, ni d'apprécier l'influence que l'artiste et le poëte ont exercée sur le savant, ni de faire entrer dans le plan de la compo-sition les indications essentielles fournies par les romans, les poésies, les œuvres esthétiques, les ré-flexions et les maximes, les voyages, les mémoires et les correspondances. D'ailleurs, il y a dans les écrits scientifiques de Goethe bien des pages sans valeur, jugées comme telles, et depuis longtemps condamnées à l'oubli la traduction en aurait été inutile; au contraire, elle eût été insuffisante pour certains passages dont il était essentiel de faire res-sortir l'importance. Dans les sciences, en effet, le point capital n'est pas l'expression, la forme des idées, mais leur enchaînement et leur portée; il s'agit d'en apprécier le caractère et la conformité avec les enseignements de la -science contemporaine. Sans cette critique, les recherches déjà anciennes perdent leur véritable intérêt, et le public manque des élé-ments nécessaires pour les juger et se former une opinion juste et éclairée.
Dirigé par ces motifs, nous joindrons à la traduc-tion de tous les morceaux importants une apprécia-tion et une analyse.
Nous espérons que cet ouvrage, fruit de persévé-rantes études, fera mieux connaître les travaux et les idées de Goethe sur la nature, et qu'il apprendra, par l'exemple d'un homme de génie,ce que la science peut attendre de l'expérience, unie dans de justes limites à la philosophie et à l'inspiration poétique.
ANALYSE ET APPRÉCIATION. fi-