RETOUR D'ITALIE
Beaucoup de personnes partagent encore, à l'égard de Goethe, un préjugé bien ancien et toujours répandu. Goethe est poëte, dès lors, on n'accorde aucune attention à ses travaux sur l'his-toire naturelle, et sa réputation littéraire fait méconnaître les services qu'il a rendus comme savant. Il y a près de trente ans que l'auteur de Werther est mort; on publie tous les jours des commentaires sur chacune de ses œuvres, on garde le silence sur ses grandes conceptions, sur ses belles découvertes en ana-tomie et en botanique. Sans doute, les savants les connaissent et les apprécient; mais le public éclairé les ignore. Les ou-vrages de Carus et Clémens les ont à peine vulgarisés en Alle-magne les excellentes traductions de Gingins-Lassaraz en Suisse, de Martins, en France, de Castlake, en Angleterre, ne les ont pas propagées davantage à l'étranger. Voilà pourquoi nuus avons jugé utile de présenter, dans leur ensemble, les doc-trines et les travaux de Goethe. Écrire sur ce sujet, ce n'est pas seulement réparer une injus-tice, c'est combattre un préjugé dont Goethe a cruellement souf-fert, et dont il s'est plaint, en traçant, sur la fin de sa vie, ces lignes pleines d'amertume.
Il y a plus d'un demi-siècle, que je suis connu comme poëte dans mon pays et même à l'étranger, et on ne songe pas à me contester ce titre. Mais ce qu'on ne sait pas aussi généralement, et qu'on n'a pas assez pris en considération, c'est que je me suis occupé des phénomènes physiques et physiologiques de la nature avec la plus grande attention, et que je les ai observés en silence, avec cette persévérance que la passion seule peut donner. Aussi, lorsque mon essai sur les lois du développement de la plante, im-primé en langue allemande, depuis quarante ans, fixa l'attention, d'abord en Suisse, puis en France, on ne sut comment s'étonner assez qu'un poëte, occupé d'ordinaire des phénomènes intellectuels qui sont du ressort du sentiment et de l'imagination, se fût brusque-ment détourné de sa route, et eût fait en passant une découverte de cette importance. C'est pour combattre ce préjugé que cet avant-propos a été composé. Il est destiné à montrer que j'ai consacré une grande partie de ma vie à l'histoire naturelle, vers laquelle m'en-trainait un goût passionné »
Goethe est à peine connu comme naturaliste, même dans sa patrie, et cependant les maîtres de la science ont proclamé l'importance de ses vues, et l'ont mis au rang des plus émi-nents interprètes de la nature. « C'est, dit Geoffroy-Saint-- Hilaire, une des plus hautes idées du siècle, en philosophie naturelle, que l'unité de composition organique; elle est pré-sentement acquise au domaine de l'esprit humain et l'honneur d'un succès aussi mémorable appartient à Goethe. Alexandre de Humboldt rend aussi de Goethe ce témoignage « Quel peuple ne doit envier à l'Allemagne le grand maître de la poésie, dont toutes les œuvres respirent un sentiment si pro-fond de la nature, les souffrances du jeune Werther, aussi 1. Gœthe's snmmtliche Werke édition en trente volumes in-8° (Cotta, Stutt-gart, et Tubingen, 1850-1851), t. XXVII, p. 65, 66. Cette édition complète, d'après laquelle M. Porchat a composé son excellente traduction, est également celle d'après laquelle nos traductions et nos citations ont été faites. Les oeuvres scientifiques forment la matière des XXVII8, XXVIII», XXIX' et XXX. volumes de cette édition. bien que les souvenirs d'Italie, la métamorphose des plantes et le recueil de poésies. Qui a plus éloquemment invité ses con-citoyens à résoudre l'énigme sacrée de l'univers, à renouveler l'alliance qui, dans l'enfance de l'humanité, unissait, en vue d'une œuvre commune, la philosophie, la physique et la poésie. »
On lit Faust et Werther, et l'on ignore que la même plume a écrit l'Essai sur la métamorphose des plantes, une esquisse d'anatomie philosophique et un traité sur la théorie des cou-leurs. On admire les créations puissantes et gracieuses de Goëtz, à'Iphigénie, de Willielm Meister, d'Hermann et Dorothée! On ne sait pas que le même génie pénétrant la réalité a aussi découvert quelques-unes des lois les plus élevées de l'orga-nisme des animaux et des plantes?
Nous nous proposons de faire mieux connaître les services que Goethe a rendus à la science. Depuis vingt ans, il a paru en Allemagne un grand nombre d'ouvrages sur l'histoire et les œuvres de Goethe. Des écrivains contemporains du poëte ont initié le public aux détails les plus minutieux de sa vie. Ils ont écrit sur son caractère, ses passions, ses habitudes, ses rela-tions, ses correspondances, ses voyages et son infatigable acti-vité. Sous ce rapport, il ne reste plus rien à faire, que n'aient déjà tenté et réalisé les compatriotes de Goethe, justement liers d'honorer la mémoire d'un des plus grands hommes de l'Alle-magne. L'examen dans lequel nous allons entrer servira de réponse à ceux qui croiraient encore que les qualités du poëte excluent celles de l'homme de science. Nous aurons à montrer comment, en se livrant à l'étude des phénomènes, l'auteur de Faust ne cédait pas à une capricieuse fantaisie, et comment les élans de sa pensée n'ont jamais compromis la rigueur de ses observations.
Goethe naquit à Francfort-sur-Ie-Mein, en 1749, l'année même où Buffon publiait le premier volume de son immortel ouvrage. C'est à Leipzig, où il commençait ses études, qu'il en-tendit, pour la première fois, prononcer les noms de Haller et de Linné. Leurs ouvrages, leurs découvertes éveillèrent dans son âme une vive passion pour la science des phénomènes de la vie. De retour dans sa ville natale, vers la fin de 1768, il s'occupa d'alchimie; mais, renonçant bientôt à cette étrange étude, il se rendit à Strasbourg, pour y prendre ses degrés de jurisprudence, conformément aux intentions de son père.
Strasbourg possédait alors comme aujourd'hui, une faculté de médecine célèbre des professeurs distingués, tel que Lobs-tein, réunissaient autour de leur chaire une jeunesse nom-breuse et assidue. Goethe, l'élève en jurisprudence, s'intéres-sant à tout, cherchant partout les moyens de s'instruire, devint un des auditeurs les plus zélés de l'école. Non content de suivre des leçons, il veut voir et pratiquer; il étudie l'anatomie, fré-quente les cliniques, malgré l'extrême répugnance que lui in-spire la vue des malades. Lobstein regardait,avec étonnement ce jeune homme, avide de connaissances, emporté par une irrésistible ardeur vers des sciences si éloignées de ses travaux ordinaires; il lui prodiguait ses leçons et ses conseils.
Initié à l'étude de la médecine, Goethe embrasse'd'autres sciences. La géologie commençait alors à entrer dans la voie du progrès, ses attachants problèmes partageaient l'attention géné-rale. Voltaire venait d'écrire « Ce sont les pèlerins qui, dans le temps des croisades, ont rapporté de Syrie les coquilles que nous trouvons dans la terre en France. >• « Comment se peut-il, répondait Buffon aux railleries du grand écrivain, que des per-sonnes éclairées, qui se piquent même de philosophie, aient encore des idées aussi fausses sur ce sujet. » Goethe acceptait volontiers les idées et les explications de Buffon. Ses excur-sions en Alsace l'avaient mis à même de s'assurer, par l'exa-men des coquilles fossiles, que toute la vallée du Rhin, avec ses hautes montagnes, avait été jadis une vaste mer. On se fait une juste idée de l'activité de Goethe, lorsqu'on examine comment il avait occupé ses loisirs en dehors même des études plus suivies dont nous venons de parler. L'extrait des lectures qu'il faisait alors, et qu'un auteur nous a transmises sous le titre d'Éphémérides, apprend qu'il lisait beaucoup les oeuvres des mé-decins célèbres et particulièrement les écrits de Paracelse et de Boerhaave. En même temps, il prenait des notes sur le livre de Ileuschel consacré à la physiognomie et à la chiromancie, il parcourait divers traités sur l'optique, la météorologie et la zoologie.
Goethe quitta Strasbourg en 1773. Il avait alors vingt-quatre ans. Son génie était dans toute sa force. Les grandes œuvres qu'il devait bientôt mettre au jour fermentaient dans son esprit. En 1774, Werther paraît. Le nom de Goethe se répand dans toute l'Allemagne; sa réputation, sa jeunesse, les espérances d'un si brillant début, attirent à lui les hommes célèbres, et, parmi eux, Lavater et Zimmermann.
Les relations de Goethe et de Lavater s'étaient continuées déjà depuis plusieurs années par correspondances, lorsque les cir-constances ayant conduit à Francfort l'auteur de la physiogno-mie, il s'empressa de rendre à Goethe une première visite. L'entrevue fut singulière on s'embrassa cordialement, mais après un regard rapide, jeté sur les traits de Goethe, Lavater ne put retenir une exclamation qui trahissait la surprise et la contrariété. Goethe eut beau faire observer que puisque Dieu l'avait ainsi fait, il fallait se résigner; il ne put faire oublier l'impression désagréable de son visage qu'à la suite d'une con-versation pleine d'idées élevées, de finesse et de charme; alors la confiance succéda à la froideur, et l'intimité à d'injustes pré-ventions.
La connaissance de Lavater exerça sur Goethe une heureuse influence, et c'est ici le lieu de dire comment, en étudiant les doctrines de son ami il fut engagé dans la voie des recherches ostéologiques. Lavater était persuadé de l'importance extrême de l'étude des os au point de vue de la physiognomique « Je soutiens, avait-il écrit, que le système osseux est en quelque sorte l'esquisse fondamentale de l'homme, comme le crâne est le fondement du système osseux; la chair est le coloris de cette ébauche primitive; j'ai fait plus d'attention que tous mes pré-décesseurs à l'état, à la forme, à la voussure du crâne, parce que je croyais essentiel d'envisager comme le point de départ de la physiognomique, cette région du corps de l'homme, la plus solide, la moins changeante, la plus facile à déterminer'. » Avant de développer cette idée dans ses ouvrages, Lavater en avait parlé à Goethe, en l'engageant à entrer dans cette voie, à étudier le crâne des animaux, en le priant même de vouloir 1. Lavater, Physiognomische fragmente, etc., Bd. II, S. 143. bien lui communiquer le résultat de ses observations. Goethe, frappé de la justesse de ses vues, avait suivi les conseils de son ami et entrepris avec ardeur l'étude d'une science dans laquelle il devait faire plus tard d'importantes découvertes.
Il n'est pas douteux que la collaboration de Goethe n'ait été acquise à Lavater, surtout en ce qui concerne les études ostéo-logiques; nous avons à cet égard le témoignage de Goethe lui-même, lorsqu'il écrit à son secrétaire Eckermann Tout ce qui a rapport dans la physognomique de Lavater au crâne des animaux est de moi Dans une lettre à Herder, datée de 1775, il s'ex-prime de la même manière. Enfin, lorsqu'on parcourt les frag-ments physiognomiques qui ont valu à Lavater sa réputation si méritée, on ne saurait méconnaître, dans plusieurs chapitres, le style et les idées de Goethe on peut particulièrement citer une poésie sur les artistes en physiognomie dont l'origine est évidente.
C'est par la lecture des correspondances pleines d'intérêt de ces deux grands esprits qu'on appréciera surtout la part que Goethe a prise dans l'oeuvre originale qui a si vivement préoc-cupé les artistes et les penseurs s.
Lavater venait de quitter Francfort lorsque Zimmermann l'auteur du livre sur la Solitude, devint l'hôte de la famille de Goethe. Ce célèbre médecin joignait à une nature violente, à un caractère emporté et chagrin, un vif sentiment de la réalité et de la nécessité des expériences. « Les discours qu'il prononça comme médecin, et les œuvres qu'il publia comme philosophe, dit Goethe, me ramenèrent à la nature. »
Les études sérieuses que Goethe entreprit sur l'histoire natu-relle ne datent réellement que de 1775. A cette époque, il vint, à la demande du grand-duc de Weimar, Charles-Auguste, se fixer dans cette Athènes de l'Allemagne qu'il illustra bientôt. A Wei-mar, tout le sollicitait à l'étude des sciences la beauté des sites, la société d'hommes instruits, le voisinage de l'université
1 Eckermann Gesprâche mit Goethe in den Letzen Jahren seines Lebens. Leip-zig, 1836. II, 70.
2. Consult. Gœthe's Briefe an Lavater aus den Jahren, 1774-1783. Leipzig, 1833. Consult. également Goethe als Naturforscher, etc., eine Rede von R. Virchnw. Berlin, 1861, p. 89. et suiv. d'Iéna, et par-dessus tout, la protection éclairée d'un prince dont les encouragements ne manquèrent jamais aux savants et aux poëtes qui firent l'honneur de l'Allemagne dans la première partie de ce siècle.
Les années passées à Weimar furent les plus actives et les plus laborieuses de la vie de Goethe. Au milieu de ses occupa-tions politiques, de ses compositions littéraires, il trouve encore le temps de se livrer à des études suivies sur les diverses branches de la science naturelle. Passionné pour la chasse, il fait de longues excursions avec le baron Weddel, homme de science et d'esprit, qui lui communique ses idées sur l'agricul-ture et l'économie forestière Goethe écoute, observe, se prend d'ardeur pour l'étude des plantes; il consulte les plus habiles botanistes du temps. Le docteur Buchholz, les professeurs Proe-torius, Schlegel, Rolfink répondent à son appel et l'initient au secret de cette science si pleine d'attraits; il y fait en peu de temps des progrès rapides et se livre tout entier au charme des herborisations.
Dans une de ses excursions à Ziegenhayn, il fait la connais-sance d'une famille dont l'aïeul avait connu Linné, et dont le petit-fils, Frédéric Gottlieb-Dietrich, doué d'une ardeur impa-tiente et d'une heureuse mémoire, devient bientôt son compa-gnon d'études; ils passent à la campagne des journées déli-cieuses, recueillent les plantes, les classent et s'exercent à en reconnaître les propriétés. Des études aussi empiriques ne pouvaient satisfaire Goethe qu'un moment; elles l'attiraient de plus en plus vers les botanistes distingués. Il fut heureux de rencontrer à Weimar Charles-Auguste Batsch, partisan éclairé de la méthode naturelle, et le conseiller Buttner, contemporain et adversaire de Linné. 11 discutait avec eux les plus hautes questions de botanique générale, et il apprenait avec exactitude la valeur des méthodes.
Tandis qu'il trouvait ainsi dans la conversation de ces hommes instruits toutes les ressources de l'érudition, il puisait dans les ouvrages d'un écrivain illustre un enseignement que la science, trop souvent oublieuse de son origine, ne prodigue guère à ses adeptes; il apprenait, en méditant Rousseau, à aimer les plantes. Quelle sympathie entre ces deux esprits 1. Gœthe's SâmmtlicheWerke, Bd. XXVII, S. 57. qu'une même passion pour le beau avait emportés vers les mêmes études En lisant les rêveries du promeneur solitaire, l'âme du jeune poëte fut entraînée vers ces conceptions que fait naître ordinairement le sentiment profond de la nature, et, comme Jean-Jacques, 'il prit en dégoût les nomenclatures et les méthodes. La terminologie lui parut intolérable. Il ne pou-vait se déterminer à apprendre par cœur les adjectifs et les substantifs que Linné applique à chaque forme. Il n'aimait ni les faits minutieux, ni les détails isolés qui ne se rattachent point à des notions plus générales, mais égarent l'esprit dans un dédale de considérations secondaires; il abandonna, en con-séquence, la voie un peu exclusive suivie par le naturaliste sué-dois. Goethe s'attachait à la méthode naturelle, parce qu'en se rapprochant des vrais principes de la constitution des êtres, elle lie les détails à l'ensemble; il entrevoyait déjà l'idée des transformations qui cachent sous des formes multiples les formes plus simples dont elles dérivent, et il aimait à signaler les traces de cette idée dans les écrits de Jean-Jacques Rousseau « Un esprit comme le sien, disait-il, ne pouvait méconnaître le dessin primitif qui se retrouve dans les formes si variées des organes végétaux et les ramène tous à un type unique. Il s'abîme dans cette étude qui l'absorbe; il comprend qu'il faut suivre une marche mé-thodique pour se guider dans de semblables recherches mais il n'ose y pénétrer1. » > En visitant, avec le grand-duc, les mines d'Illemenau, en herborisant dans les montagnes pittoresques de la Thuringe, et surtout pendant un voyage en Suisse où il eut le bonheur d'entrer en relation avec de Saussure, Goethe avait souvent observé les formes des vallées, la structure des rochers, les positions des couches et la constitution des matières organiques qui les composent; de là son goût pour la géologie et la miné-ralogie. Un jeune homme, récemment sorti de l'école de Frey-berg, et encore tout imbu des leçons de Werner, se charge de l'initier aux principes de ces sciences. Pendant le cours des années 1780 et 1781, ils étudient ensemble les ouvrages clas-siques, et, pour joindre la pratique à la théorie, ils profitent des beaux jours de l'été afin de multiplier leurs excursions dans le voisinage de Weimar et d'Iéna. Goethe déploie la plus grande ardeur dans ces nouvelles études, il recueille les minéraux et les roches, les classe, et commence une collection qu'il n'a pas cessé d'enrichir jusqu'à ses dernières années. Son zèle était tel qu'il conçut même l'idée d'une description minéralogique de Weimar et de ses alentours.
Pour acquérir des connaissances plus approfondies sur les propriétés des minéraux, Goethe comprend que l'étude de la physique et de la chimie est indispensable. Désireux de tout savoir, il entre résolument dans ces voies nouvelles, mettant à profit toutes les occasions de s'exercer à l'art difficile des expériences. En 1780, il assiste, à Etlesbourg, à des expériences exécutées à l'aide de l'électrophore; au mois de septembre 1783, il s'occupe avec Soemmering des aérostats, il fait même dans son jardin quelques essais heureux sur leur ascension. En 1785, il continue ses recherches sur l'électricité; les notions de chi-mie lui manquaient, et ces notions ne s'acquièrent qu'au labo-ratoire. Il fréquente donc les laboratoires de Siewer et de Bu-cholz, et il se rend à Iéna pour suivre les leçons plus savantes que le professeur Gotteling faisait alors sur les découvertes récentes de la chimie française.
C'est à Iéna que Goethe débute dans ses premières études sur l'anatomie comparée, sous la direction du professeur Loder. Iéna possédait un musée d'anatomie humaine et une collection d'ostéologie comparée; Goethe visite d'abord les collections en amateur, mais bientôt il s'assied modestement sur les bancs de l'école, et il saisit le scalpel de l'anatomiste, comme il avait manié le marteau du géologue. Il débute par préparer des sque-lettes et d'autres pièces qui figurent encore aujourd'hui dans les collections publiques.
Dès ses premiers essais, il remarque la confusion qui règne dans l'anatomie comparée. On s'attachait alors aux différences, on comparait au hasard les espèces, soit entre elles, soit avec l'homme, sans s'astreindre à un ordre invariable, ni à une méthode rigoureuse. 11 fallait abandonner les livres et se tour-ner vers la nature; c'est la marche que suit Goethe, et choisis-sant un squelette de quadrupède, il en examine une à une les pièces osseuses et les compare minutieusement aux pièces ana-logues prises dans un certain nombre d'animaux. Cette méthode le conduit bientôtà à la découverte de l'os inter-maxillaire humain. Cette découverte, toute modeste qu'elle était, cause au poëte un moment de vive émotion et de bonheur. « J'éprouve, écrit-il le 27 mars 1784 à Mme de Stein, une joie inappréciable. J'ai fait une découverte anatomique aussi importante qu'inattendue. Ma sensation a été si vive que mes entrailles en ont été remuées. » Sa découverte une fois assurée, Goethe déploie la plus grande activité pour l'étendre et la compléter. Il écrit à son ami Merck pour lui demander le dessin et la description des mâchoires supérieures d'un Rhinocéros et le crâne d'un Myrmécophage. Il se fait expédier de Cassel à Eiesnach, où les affaires publi-ques le retenaient alors, un crâne d'éléphant qu'il cache avec soin dans la crainte d'inspirer de la terreur à ses hôtes, et de passer pour fou; il emporte ce crâne à Weimar pour en faire la descripion et le dessin. La dissertation sur l'os inter-maxillaire est bientôt terminée. L'auteur la communique à Merck, à Loder et à Herder. Hcrder la trouve pleine de simplicité. « Goethe, écrit-il à Knebel, marche dans le vrai chemin de la nature. Son intelligence et son cœur sont toujours élevés et droits; c'est un homme dans toutes les situations de la vie. D Ce mot de Herder nous remet en mémoire les paroles de Napoléon à Goethe, lorsqu'en 1808 il eut avec le grand poëte une entrevue à Erfurt « Vous êtes un homme, lui dit-il vivement, après l'avoir regardé avec attention. Quelques jours après, Goethe recevait les insignes de la Légion d'honneur.
Goethe avait alors de fréquents rapports avec Herder, ils s'étaient souvent entretenus des lois de la nature et des phéno-mènes par lesquels elles se révèlent. Il avait entendu Herder soutenir la thèse de l'unité d'organisation chez l'homme et les animaux, aussi il se réjouissait de la confirmation inattendue que sa découverte anatomique venait donner aux vues de son ami
a En réalité, écrit-il à Knebel, des liens étroits rattachent l'homme aux animaux; chaque créature est intimement coordonnée avec l'en-semble, et l'homme est homme, aussi bien par la forme de sa mâ-choire supérieure que par la forme et la nature de son petit orteil; ainsi, chaque créature est une note de l'harmonie générale; étudions donc chaque créature dans l'ensemble, sous peine de la voir demeurer une lettre morte. Je me suis placé à ce point de vue en écrivant mon petit essai, et c'est là, à proprement parler, ce qui en fait l'in-térêt principal. »
Encouragé par Herder, par Knebel, par Mme de Stein, à laquelle il confiait volontiers ses émotions et ses peines, Goethe se hasarde à soumettre son manuscrit à des juges compétents, · et c'est alors que le désenchantement commence.
Il s'adresse à l'éminent anatomiste Camper qui reçoit le travail avec bienveillance, mais se borne à s'y intéresser comme savant et comme ami; dans ses lettres à Goethe, Camper loue vivement le zèle anatomique du jeune auteur, mais lui refuse les éloges qu'il eût bien désiré recevoir d'un juge aussi autorisé. Blumen-bach prend également connaissance de l'opuscule, et il n'hésite pas à proclamer, comme Camper, que l'os inter-maxillaire fait défaut chez l'homme; toutefois il donne au poëte les conseils les plus affectueux et les éclaircissements les plus utiles. Quant à Sœmmering il traite le mémoire avec indifférence et se borne à écrire « L'idée fondamentale appartient déjà à Blumenbach; quant aux Tabulée terminorum elles sont l'ceuvre d'un écolier, mais elles ont dû coûter de la peine à l'auteur. » Goethe, peu flatté de cette réponse, écrit à Merck « Un savant de profession est vraiment capable de douter de ses cinq sens. » Nous verrons plus loin comment les anatomistes sont revenus plus tard de leurs premières et fâcheuses impressions. Quoi qu'il en soit, l'insuccès ne découragea pas Goethe, mais contribua à précipiter le voyage d'Italie qu'il avait depuis longtemps pro-jeté. Le 3 septembre 1786, le poëte quitte Carslbad pour visiter une contrée où l'attiraient les séductions de la nature et de l'art.
Haconter le voyage d'Italie, c'est suivre le développement des idées que Goethe venait de se former sur l'ensemble des deux premiers règnes de la nature. Dans le Tyrol, dans la fertile vallée de Bautzen, à Trente, il herborise, son Linné à la main, il recueille les minéraux, étudie la structure des montagnes, et l'influence de leur élévation sur la distribution des plantes.
Arrivé à Padoue, il se rend au jardin de botanique. La végé-tation exotique s'y montrait alors dans toute sa richesse. Parmi tant de formes variées et bizarres, les campanules rouges du Bignonia radicans, les feuilles du palmier éventail frappent sur-tout son imagination; l'idée de l'unité de composition s'empare de son esprit, il en entrevoit l'étendue, la beauté, et se pas-sionne pour cette étude, désormais la source de ses constantes méditations. A Padoue, le hasard inspire à Goethe l'idée de l'identité des parties végétales; à Venise, il fait naître dans son esprit une vue aussi féconde. Un jour, dans une promenade au Lido, près du cimetière des Juifs, il trouve sur le sable une tête de bélier blanchie par le temps il la saisit, la con-sidère et reconnaît que les os du crâne sont des parties verté-brales modifiées. Une circonstance analogue fut, dit-on, la cause des découvertes de l'anatomiste Oken. Cet anatomiste aurait eu, d'après Carus, la même inspiration en ramassant une tête de cerf dans les forêts de Brocken.
A Venise, à Ferrare et à Bologne, Goethe continue ses investi-gations. Il trouve encore le temps d'étudier la nature, à Rome même, au milieu des chefs-d'oeuvre qu'il visitait avec l'enthou-siasme de l'artiste, et pendant qu'il s'occupait activement de ses compositions littéraires, d'Iphigénie, de Wilhelm Meister, de Tasso, d'Egmont et de plusieurs drames lyriques. Il apprend à connaître, pendant son séjour à Rome, les phénomènes de la germination. Il suit le développement du pin, du cactus, du dattier, depuis les premières modifications que subit la graine jusqu'à la complète apparition des organes de la plante. On a pu voir longtemps, dans le jardin d'Angelica Kauffmann, des dattiers et des pins que Goethe y avait plantés.
Ce séjour à Rome fait bien comprendre à quel point l'art et la science étaient inséparables dans l'esprit du poëte. La nature avait pour lui un charme que peu d'hommes connaissent; il la jugeait en observateur et en artiste, il en pénétrait les détails avec son intelligence et son cœur. c Le moindre produit de la nature, écrit-il alors à la grande-duchesse Louise de Weimar, a en soi le cercle de ses perfections; pourvu que j'aie des yeux pour voir, je puis découvrir les rapports et me convaincre qu'au dedans d'un petit cercle, toute une existence véritable est ren-fermée. Dans les œuvres d'art il y a beaucoup de tradition, les œuvres de la nature sont toujours comme une parole de Dieu incessamment exprimée. » Goethe sentait avec une exquise délicatesse tout ce qu'il y a d'art et de beauté dans la forme humaine et dans l'organisation des animaux. A Rome, il avait essayé d'étendre, jusque dans le domaine si froid de l'anatomie, ses vues inspirées par la contemplation habituelle des statues et par ses sérieuses études des lignes et de l'ensemble. En Sicile, il avait fait quelques études sur les contours gracieux de la forme animale; les observations les plus simples y avaient dis-posé son esprit toujours attentif et toujours actif
« Je me souviens, dit-il, d'avoir vu dans la grande plaine de Ca-tane un trpupeau de bœufs de petite taille, mais bien modelés et de couleur brune; lorsque ces animaux levaient leurs jolies têtes, ani-mées par de beaux yeux, leurs cornes aux contours gracieux pro-duisaient sur moi une impression si vive, qu'elle ne s'est jamais effacég de mon souvenir'. »
A Naples, Goethe foulait un sol qui sera toujours le sujet d'iné-puisables études. Là, au sein d'une nature riante et fertile, les éruptions volcaniques, les déchirements du sol, écrivent en traits ineffaçables l'histoire des cataclysmes qui ont tant de fois bouleversé ces riches contrées. Herculanum et Pompéi, le temple de Sérapis, le Vésuve, l'Averne, le Monte-Nuovo attirent l'attention, et, en excitant à l'étude, évoquent de tristes souvenirs. En par-courant ces ruines, le poëte sentit de nouveau que la nature l'avait doué du génie de l'observation
« J'observe les phénomènes du Vésuve, écrit-il de Naples à ses amis d'Allemagne. Franchement, je vais consacrer toute ma vie à l'observation. Peut-être trouverai-je par là le moyen d'augmenter les connaissances humaines. Ne manquez pas de dire à Herder, continue-t-il, que je poursuis avec ardeur mes travaux de botani-que c'est toujours le même principe, mais il me faudrait toute une existence pour le développer. »
Il est inutile de dire que Goethe lit de fréquentes excursions au Vésuve. Il connaissait assez les roches pour se livrer à leur étude avec succès; il en'recueillit quelques-unes qu'il ajouta à sa collection. Le temple de Sérapis devint aussi l'objet d'obser-- 1. Gœthe's Sàmmtliche Werke, xxvn, 262. vations spéciales, sur lesquelles nous donnerons plus loin des détails.
La botanique, comme le prouvent les correspondances de Goethe datées d'Italie, occupait alors une grande place dans son esprit. A peine a-t-il visité le jardin de Palerme, qu'il se sent attiré de nouveau vers son idée de la plante primitive. Pendant son voyage en Sicile, il élabore en silence cette pré-cieuse conception; mais, de retour à Naples, il ne peut dominer ses préoccupations et taire sa découverte il écrit à Herder pour lui faire part de son idée cr Je t'apprends en confidence que je suis sur le point de pénétrer enfin le mystère de la naissance et de l'organisation des plantes. La plante primitive sera la chose la plus singulière du monde, et la nature elle-même me l'enviera. Avec ce modèle et sa clef, on inven-tera une infinité de plantes nouvelles, qui, si elles n'existent pas, pourraient exister, et qui, loin d'être le reflet d'une imagination artistique ou poétique, auront une existence intime, vraie, néces-saire même, et cette loi créatrice pourra s'appliquer à tout ce qui a une vie quelconque. »
Ces paroles sont comme la formule de tout ce que Goethe a conçu et exécuté dans le domaine des sciences naturelles; la suite de ce travail en fera ressortir la portée et l'intérêt. En quittant Naples, Goethe reprend le chemin de Rome, où l'étude de l'anatomie humaine et de la perspective occupe tous ses instants. Ses lettres témoignent des vives impressions qu'il éprouvait à cette heureuse époque de sa vie, où l'art et la na-ture, leur union et leur harmonie, étaient la constante préoc-cupation de son esprit.
a L'étude du corps humain m'absorbe entièrement, écrit-il. Toute autre préoccupation disparaît devant elle. Je suis maintenant occupé des formes humaines. Cette étude est le nec plus ultra du savoir et de l'activité; mes notions en histoire naturelle, principalement en ostéologie, rendent mes progrès rapides. Je comprends maintenant ce que l'antiquité nous a laissé de plus sublime, ses statues. Je sens enfin qu'il faut étudier toute sa vie pour pouvoir s'écrier un jour Je conçois, je jouis. »