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Partie polémique du Traité des couleurs

Lorsque, séduits par l'amour-propre, nous imaginons des théories, nous nous laissons facilement entraîner à l'intolérance et au fanatisme; nous sommes si persuadés d'avoir raison, que la moindre contradiction nous irrite, et, pour que le succès nous soit assuré, nous faisons une guerre impitoyable aux hommes, aux écrits, aux principes qui peuvent entraver le triomphe que nous avons rêvé c'est là l'histoire de la plupart des théories philosophiques et scientifiques. Goethe, bercé par l'espoir d'ac-quérir dans la science la célébrité qu'il avait acquise dans les lettres, s'est laissé entraîner à de pareils excès la doctrine de Newton, opposée à la sienne, était partout adoptée; il a osé se déclarer l'adversaire le plus ardent de l'immortel physicien, et, sans s'inquiéter du ridicule dont il pouvait se couvrir aux yeux des gens sensés, il a entrepris la réfutation d'un des plus ad-mirables ouvrages de physique'.

Toute la seconde partie du Traité des couleurs est consacrée à cette polémique contre Newton, et à la critique très-minutieuse des Lectiones opticx. Nous ne suivrons pas Goethe sur ce ter-rain, une analyse complète serait aussi peu profitable à la science, que défavorable à l'auteur; nous nous bornerons donc à préciser clairement les points litigieux et à indiquer par quelques passages, comment le poëte entend réfuter l'optique newtonnienne.

Rappelons d'abord les différences que Goethe établit entre sa doctrine et celle de Newton.

« Newton prétend que la lumière blanche, et particulièrement celle du soleil, renferme plusieurs lumières qui donnent par leur réunion la sensation du blanc. Pour que ces lumières colorées de-viennent sensibles, il est indispensable que la lumière blanche soit dans des conditions particulières; il faut qu'elle soit, ou refractée par un corps diaphane, ou réfléchie par un corps opaque, ou inflé-chie par un autre corps mais ces conditions ne suffisent pas. Newton donne aux milieux réfringents des formes variées, il dispose de dif-- 1. L'ouvrage de Newton publié en 1704 sous le titre de Opties, on a Treatise of the repections, Refractions, Inflections andcoulours of light. Il a été traduit en latin, par Samuel Clarke, en 1700, sous le titre de Lectiones optiex. férentes manières, le milieu qui doit transmettre la lumière, tantôt il resserre la lumière dans des fentes étroites et de petites ouver-tures, tantôt il imagine cent autres manières de l'emprisonner et de la mettre à l'étroit. Il soutient ensuite que sous l'influence de ces conditions, les propriétés de la lumière se développent et peuvent être analysées.

« La doctrine que nous avons adoptée est opposée à celle de Newton elle s'occupe également de la lumière blanche elle a re-cours également à des conditions spéciales pour expliquer le déve-loppement des couleurs mais elle accorde à ces conditions leur véritable importance loin de prétendre que les couleurs naissent de la lumière elle-même, elle cherche à nous persuader que les couleurs naissent également de la lumière et du corps qui la re-çoit. Ainsi, ce n'est pas la réfraction qui tire la couleur de la lu-mière, la réfraction agit sur une image et la détourne de sa place, mais il y a une condition bien plus importante en effet, une image consiste dans les bords qui la terminent; Newton ne tient pas compte de ces bords, il nie même leur influence. Nous attribuons au contraire une influence, et à l'image, et à ce qui l'entoure, au milieu clair et à la limite obscure. Nous montrerons comment Newton a réussi à faire passer pour vrai ce qui était faux, et pour faux ce qui était vrai.

» Dans la seconde partie de notre traité, écrit encore Goethe, nous examinons la théorie newtonnienne qui s'est opposée jus-qu'ici, par sa puissance et son autorité, au libre examen de la doc-trine des couleurs. Nous combattrons une hypothèse dont l'inutilité ne saurait être désormais contestée, et qui conserve cependant par-mi les hommes une autorité traditionnelle. Nous comparons la théo-rie des couleurs de Newton à un vieux château, qui, d'abord con-struit par son architecte avec une précipitation toute juvénile, est resté debout grâce aux circonstances et aux conditions particulières des temps, et qui est même devenu plus fortifié et mieux défendu, par suite des guerres et des hostilités incessantes s

C'est avec des préjugés de cette nature que Goethe aborde l'œuvre newtonnienne, qu'il examine et critique successive-ment chacune des propositions dont se composent les deux livres des Lectiones opticse.

Voici la première proposition de Newton Les lumières qui 1. Édit. citée, XXVIII, 5. diffèrent en couleur, diffèrent aussi en refrangibilité. Ainsi parle le maître, et le poëte le critique en ces termes « Les lumières, plusieurs lumières sans doute? Mais quelles lu-mières ? qui diffèrent en couleurs. Dans la première et la seconde expérience destinées à servir d'exemple, on nous montre des papiers colorés, et on considère comme des lumières les effets produits sur l'organe visuel; cette manière de parler est hypothétique, car le bon sens nous apprend que la lumière nous fait connaître les pro-priétés des surfaces ?

« Différent aussi en réfrangibilité, comme ce mot abstrait revient brusquement? A la vérité il est déjà dans les axiomes, et l'écolier at-tentif, pénétré de tant de prodiges, ne peut même plus examiner avec méfiance la doctrine qui lui est enseignée.- Onluienôtelaliberté1.» » A l'appui des principes qu'il avance, Newton cite toujours des expériences; s'il soutient que les couleurs bleues et rouges sont très-inégalement réfrangibles, il le prouve, en regardant à tra-vers un prisme, deux carrés, l'un rouge et l'autre bleu, dis-posés sur un fond noir alors le carré bleu paraît plus élevé que le carré rouge. Voici comment Goethe accueille cette ex-périence si claire et si facile à reproduire

« Voilà bien la pierre angulaire de l'optique de Newton j'ai déjà remarqué que cette expérience est un véritable tour de passe-passe. Qu'on prenne un bleu clair et l'erreur est évidente. »

Nous pourrions insister plus longuement sur les misérables critiques que Goethe adresse à l'œuvre immortelle de Newton, mais, pour montrer de suite, et avec quelque autorité, ce que vaut la partie polémique du traité de Goethe, nous laisserons un instant la parole à un savant français, juge des plus compé-tents, qui a fait ressortir avec infiniment d'esprit les méprises et les erreurs du poëte. Voici comment s'exprimait en 1811 le savant auquel on doit la découverte capitale de la polarisation

« Dans sa troisième expérience, Newton fait passer un rayon solaire à travers un prisme, et il observe que si on fait tra-verser au rayon la partie la plus épaisse ou la moins épaisse du prisme, la longueur du spectre reste sensiblement la même. » t. Edit. citée, p. 297 ,[§25, 26.

« Cela est faux, dit Goethe, car l'amplitude de l'angle du prisme a une grande influence sur la longueur du spectre

« L'auteur confond ici l'épaisseur du prisme et la grandeur de l'angle réfringent, et après de semblables méprises on n'est plus étonné de l'aversion qu'il témoigne pour la partie mathé-matique de l'ouvrage de Newton.

« Dans la cinquième expérience, Newton fait réfracter un rayon solaire au moyen d'un prisme horizontal; il.dirige en-suite le spectre qu'il a obtenu sur un second prisme placé ver-ticalement, en sorte qu'après ces deux réfractions, il observe un spectre incliné dans le sens de la diagonale. Il en conclut que dans la seconde réfraction chaque rayon s'est comporté comme dans la première; c'est-à-dire, par exemple, que le rayon bleu a été plus réfracté que le rayon rouge, et ainsi de suite.

« Newton, selon Goethe, examine encore cette expérience à travers le brouillard du préjugé; il ne sait ni ce qu'il voit, ni ce qu'il doit conclure. L'image inclinée qu'il aperçoit n'est pas son premier spectre qui se fléchit après une seconde réfraction; c'est un spectre tout nouveau, coloré dans la direction qui lui con-vient'. »

Newton a démontré qu'en faisant tourner rapidement un disque de carton sur lequel sont peintes les sept couleurs du spectre, elles donnent à l'œil l'impression de la couleur blanche. C'est un moyen très-simple de prouver par la synthèse que le rayon blanc est composé de plusieurs couleurs. Goethe plai-sante encore sur cette expérience, et sur le physicien Mollweide qui la jugeait en newtonien passionné; il affirme que la réunion des sept couleurs du spectre ne donne pas du blanc, mais du gris:

« Un jour un professeur se propose de démontrer à ses élèves comment le blanc peut être reproduit d'après la théorie de Newton. Les disciples se penchent aussitôt vers le savant pédagogue. On peint sur un disque les couleurs du spectre solaire, et le disque est mis en mouvement. Regarde bien cela, dit le professeur à l'un des enfants que vois-tu? Ce que je vois, répond l'élève, c'est du gris? Tu ne vois pas bien, répartit le maître, crois-tu donc que je puisse 1. Consult., Malus, Annales de Chimie, 1811, p. 216., etc. tolérer une réponse semblable? C'est du blanc que tu vois, stupide enfant, c'est Mollweide qui l'a dit. »

On saisira aisément le sens de cette critique, si on se souvient que l'explication de la couleur grise, paraît à Goethe une ob-jection fondamentale à la doctrine du maître; et en effet, les couleurs principales prises ensemble devraient donner du blanc et non du gris.

Newton projette sur le prisme un faisceau de lumière solaire qu'il fait pénétrer à travers une étroite ouverture pratiquée dans le volet d'une chambre obscure; ce foramen exiguum de-vient l'objet de la critique et des plaisanteries de Goethe il croit précisément découvrir dans cette condition de l'expérience, une preuve à l'appui de ses idées sur le rôle fondamental des limites et des ombres.

Goethe oppose encore à la doctrine newtonnienne l'expé-rience de la réfrangibilité des couleurs par l'eau. Les couleurs sont inégalement réfrangibles; c'est là un des arguments les plus essentiels de la doctrine de la dispersion. Si ce principe est vrai, il devrait être aisément vérifié par l'expérience sui-vante on ajuste sur une règle des pièces de soie de couleurs différentes, et on les examine par réfraction après avoir disposé la règle au fond d'un vase rempli d'eau si les couleurs sont inégalement réfrangibles, elles ne devraient pas être vues sur la même ligne or c'est ce qui n'a pas lieu, comme un contem-porain de Newton prétendait déjà l'avoir vérifié.

Goethe s'empare de cette critique, et imagine l'expérience suivante, qu'il croit beaucoup plus décisive que les résultats de Newton.

a On prend deux tiges rondes, environ de la grosseur du petit doigt et de la longueur d'une aune; on peint l'une en bleu, l'autre en orangé; après quoi on les fixe l'une à l'autre et on les plonge dans l'eau. Si les deux couleurs n'étaient pas réfrangibles de la même manière l'une des tiges devrait paraître plus brisée que l'autre; c'est ce qui n'a pas lieu. En définitive, cette épreuve très-simple, est, comme toutes les autres, contraire à la doctrine new-tonienne »

t. op. cit., XXVIII, 360.

Cette expérience a-t-elle bien toute la valeur qu'il plaît au poëte de lui attribuer? Un physicien éminent, Prevost, de Ge-nève, s'est donné la peine de la reprendre, et d'étudier plus sé-rieusement les différentes réfrangibilités des couleurs par l'eau'. Il a constaté que l'écart produit par les diverses refran-gibilités des rayons est réel sans cependant être sensible, et qu'il est possible, en usant de quelques précautions, d'arri-ver au résultat que la doctrine avait fait prévoir. Il prend, à cet effet, un tube de verre de quatre décimètres, enduit partout, sauf à son extrémité, d'une couleur noire. Il dispose horizontalement au fond de ce tube une bande de papier rouge et bleu; le tube est rempli d'eau et incliné d'environ quarante-trois degrés. En approchant l'oeil de la surface liquide, les images colorées apparaissent dans les mêmes conditions que si elles étaient vues à travers un prisme; la couleur bleue est plus élevée que la couleur rouge; il n'en faut pas davantage pour reconnaître l'insuffisance de l'expérience rapportée à Goethe.

Nous lasserions la patience du lecteur si nous entrions dans de trop minutieux détails sur la polémique de Goethe, si nous indiquions les arguments faux ou ridicules à l'aide desquels il prétend réfuter, proposition par proposition, une oeuvre qui a fait jusqu'à nos jours l'admiration des hommes de science laissons donc de côté les détails d'un débat qui n'est pas à l'honneur de Goethe, et qui excéderait trop les limites de cet ouvrage; bornons-nous à rappeler les reproches fondamentaux qu'on doit adresser, suivant l'auteur de Faust, à la théorie newtonienne.

Avant de conclure que les couleurs sont des modifications de la lumière, Newton a analysé les conditions des expériences il a voulu démontrer qu'aucune d'elles ne pouvait être la cause de l'apparition spectrale, et qu'il fallait chercher, dans la con-stitution même de la lumière, l'explication des phénomènes. C'est sur ce point, Goethe le répète sans cesse, que Newton s'est trompé, en accordant trop peu de valeur à certaines cir-constances essentielles.

1. Quelques remarques d'optique par B. Prevost, lues à la Société de Physique de Genève, le 30 juillet 1812, publiées dans la Bibliothèque britannique, an-née 1813, p. 18 à 32. La première question que Newton examine est celle-ci l'é-paisseur des prismes a-t-elle quelque influence sur la produc-tion des couleurs? Il paraît ignorer ce qu'a écrit le P. Kirscher sur ce sujet, et résout la question par la négative. Quelle est l'influence du diamètre des ouvertures pratiquées dans la chambre obscure sur les proportions de l'image, et spé-cialement sur le rapport de sa longueur à sa largeur? Newton prétend que l'influence de ce diamètre est insignifiante; Goethe objecte, comme nous l'avons vu, que le foramen exiguum joue un rôle essentiel.

Les bords clairs et obscurs de l'image ont-ils une influence sur la production du spectre prismatique? Newton l'a nié. Goethe en a fait, comme nous l'avons longuement démontré, le point de départ et comme le fondement de la doctrine des mi-lieux troubles. La lumière, répète-t-il encore, n'agit point par elle-même, mais par l'image réfractée et limitée qu'elle produit. Les physiciens d'autrefois auraient, selon Goethe, mieux com-pris le rôle des trois conditions qui viennent d'être rapportées Antonius de Dominis, Kirscher et Descartes en auraient fait dans leurs écrits une mention toute spéciale.

La constitution intime du verre a-t-elle de l'influence sur l'apparition des images? Cette apparition est-elle modifiée par les incidences diverses des rayons solaires? Après leur réfrac-tion, les rayons suivent-ils une ligne courbe, d'où résulteraient aussi des modifications dans la forme et la couleur des spectres? Newton a également examiné ces trois objections, qui s'étaient déjà présentées à l'esprit de Snellius, Descartes, et d'autres ex-périmentateurs il y fait une réponse négative.

C'est seulement après avoir étudié et écarté les six causes d'erreurs capables d'infirmer sa doctrine, que Newton s'était cru en mesure de formuler cette proposition les couleurs ne sont pas différentes de la lumière, elles sont le résultat de la décomposition par réfraction du rayon lumineux blanc.

Goethe attaque cette proposition si rigoureusement établie

« L'erreur fondamentale de Newton, dit-il, consiste en ce qu'il examine trop précipitamment, et se hâte de résoudre par la néga-tive, sans en étudier attentivement les circonstances importantes, cette question fondamentale Les conditions extérieures ont-elles de l'influence sur l'apparition des couleurs? C'est par suite de cette erreur, que nous avons pu et dû contester absolument certains points de la doctrine, en adopter partiellement ou même entière-ment quelques autres'. »

La lettre adressée à la Société royale de Londres, et dans laquelle Newton expose et résout les objections formulées contre sa doctrine, paraît à Goethe une œuvre de sophiste, digne des temps les plus barbares de la scolastique.

« Les prédécesseurs de Newton, dit-il, depuis la renaissance des sciences, avaient conservé, malgré l'étroitesse de leurs vues et l'obs-curité de leur exposition, quelque fidélité dans leur dogmatisme, et quelque franchise dans leur procédé didactique; au contraire, l'ex-position de Newton n'est qu'une perpétuelle oscillation en avant et en arrière, une suite de transpositions, de répétitions, de restrictions insensées, de contradictions soutenues didactiquement et dogmati-quement en vain on fait des efforts pour les comprendre, on finit par les apprendre par cœur, et on croit alors posséder des connais-sances sérieuses'. »

Quand on combat une autorité aussi imposante que celle de Newton, on devrait toujours se servir des armes courtoises de la science. Malheureusement, comme tous les esprits exclusifs qui ont conscience de la faiblesse de leurs raisons, Goethe prodigue à Newton et a ses partisans l'ironie et le ridicule.

« Pouvez-vous, leur dit-il, morceler la lumière, en dégager cou-leur après couleur, ou faire d'autres jongleries, polariser des glo-bules, tellement que l'auditeur saisi d'effroi, demeure comme stu-péfié ? Non, vous ne réussirez pas, vous ne nous mettrez pas de côté.

«Amis, écrit-il encore, fuyez la chambre obscure où l'on vous morcèle la lumière, et où l'on se courbe, avec la plus pénible souf-france, devant des images faussées. De superstitieux admirateurs, il en fut assez de nos jours. Dans les cerveaux de vos maîtres laissez fantômes, prestige et tromperie 3. »

Goetbe n'est pas toujours aussi doux, il s'emporte parfois et traite les Newtoniens de Cosaques, il s'étonrm qu'il y ait dans le 1. Édit. citée, XXIX, p. 177 à 181. – 2. Ibid., XXIX, p. 182. 3. Traduction Porcliat, I, 316. cerveau humain des organes capables de concevoir des idées aussi absurdes, il fait des vœux pour que le docteur Gall exa-mine le crâne d'un vrai newtonien, afin qu'on ait une solution du problème. Goethe traite Newton avec la même inconvenance que ses disciples « Si sa doctrine, dit-il, a pu subsister si longtemps, c'est unique-ment parce que l'erreur a été embaumée pour une couple de siècles, dans l'in-4° de la traduction latine »

Le poëte s'oublie même jusqu'à écrire

i Le livre de Newton est un micmac de choux et de raves; il cau-sera autant d'aversion aux gens bien élevés qu'il m'en a inspiré quand je l'ai parcouru »

C'est un triste spectacle que nous donne Goethe en attaquant ainsi par l'invective et l'ironie une des œuvres les plus considé-rables du génie humain. Toutes les oppositions le froissent, toutes les contradictions l'irritent. Séduit par le désir de passer pour un esprit universel, et d'associer son nom au nom des observateurs de génie auquel on doit tant de découvertes sur l'optique, il se trouve en présence de l'autorité de Newton, dont la doctrine est contraire à la sienne; il devient jaloux de ses découvertes, de son prestige, de sa gloire.

Mais n'insistons pas trop sur ces regrettables débats; ils nous ont assez révélé l'amour-propre de Goethe et la faiblesse de sa doctrine sur la nature des couleurs.

On supposera sans doute, d'après ce qui vient d'être dit, que la partie polémique du Traité des couleurs a été condamnée à l'oubli, que les théories de Goethe n'ont pu trouver, parmi les savants, ni partisans ni défenseurs.

Cependant il n'en est pas ainsi il s'est rencontré en Alle-magne quelques physiciens qui ont prêté leur appui à la doctrine des milieux troubles. Il ne sera pas sans intérêt de consacrer quelques pages à ces courageux défenseurs d'une doctrine oubliée, et de rappeler les efforts qu'ils ont tentés pour réhabiliter dans le monde savant le Traité des couleurs en frappant hardiment en face l'idole newtonienne. Il est inutile

1. Kiemer, Mittheilungen, etc., tome Il, p. 680. – J. Trad. cit., I, p. 508. d'analyser longuement leurs ouvrages quelques citations suf-firont pour en indiquer l'esprit et la valeur. M. Schaupenhauer, qui a défendu dans plusieurs de ses ou-vrages, les mérites de la théorie de Goethe', déplore en ces termes l'injuste oubli dans lequel sont tombées les recherches du poète

« La théorie des couleurs de Goethe, dit-il, n'a rencontré partout qu'une défaveur complète; elle est même aussitôt tom-bée qu'apparue, et sans qu'un seul défenseur se.soit levé pour elle. Les gens du métier l'ont frappée d'un arrêt de condamna-tion le public instruit, indifférent et peu soucieux d'examen, s'est incliné devant l'autorité de ces juges. Depuis quarante-quatre ans, voilà où nous en sommes. et, de nos jours, la théorie de Newton règne dans tous les traités et retentit dans toutes les chaires. »

« Pour comprendre un sort aussi peu mérité, il faut réfléchir à l'influence pernicieuse qu'exercent, sur la science et sur tous « les actes de la pensée, des penchants coupables et bas. L'Alle-- « magne, patrie des travaux scientifiques de Goethe, est impar-- « donnable de les avoir méconnus. En Angleterre, un peintre, « M. Eastlake, donna, en 1840, une excellente traduction de la « théorie du grand poëte. Il faut voir le compte qu'en a rendu « M. Brewster dans la Revue d'Edimbourg; on dirait une tigresse « dans l'antre de laquelle on pénètre pour lui enlever ses petits. « Est-ce-là le langage d'une conviction calme et sûre d'elle-même « en présence de l'erreur d'un grand homme? N'est-ce pas là plutôt le ton d'une mauvaise conscience qui devine avec effroi « que le droit n'est pas pour elle? Les Anglais font ainsi de la «défense de la théorie newtonienne des couleurs, une affaire « nationale. On pourrait peut-être espérer plus de justice du côté de la France, et il serait désirable qu'une bonne traduc-- « tion du traité de Goethe pût être publiée dans ce pays; mais « les savants français se sont déjà compromis eux-mêmes en « fondant sur la théorie des couleurs de Newton les vibrations « de l'éther, la diffraction, les interférences1. »

1. T «» ouvragea dans lesquels If. Schaupeuhauer e.\pose aes opiuioiis sont Parerga. Berlin, 1831; Ueber das Sehen und Farben. Leipzig, 1854; über den Willen in der Natur. Frankfurt, A. M. 1854.

2. Schaupenhauer, Veber das Sehen. S. 80. M. Çchaupenhauer n'aime pas les savants français, ceux sur-tout qui ont eu le malheur de soutenir la théorie de Newton; aussi il les traite avec peu d'égards. On en jugera assez par cette opinion, qu'il formule sur l'excellent traité de physique de M. Pouillel « Dans ce livre, dit-il, nous trouvons, en vingt pages, toute la théorie des couleurs de Newton, exposée avec autant d'assurance et d'aplomb que si c'était paroles d'Évan-gile on y retrouve tous les tours de gobelet du maître, ses finesses et ses artifices. Celui qui connaît le fond des choses ne peut lire ce chapitre sans une profonde indignation mêlée de rires, en voyant la jeune génération devenir ainsi la proie du faux et de l'absurde.

Ces assertions ne doivent pas étonner dans les écrits d'un auteur qui appelle souvent faux et absurde ce que la science moderne a démontré avec le plus de certitude; c'est ainsi qu'en parlant des raies de Frauenhaufer, qui résident dans la lumière elle-même, et changent avec la nature des corps, il conteste formellement ces résultats dont les travaux récents de Kir-chofî et Bunsen viennent de démontrer une fois de plus l'exac-titude.

M. Gravell, disciple de Schaupenhauer, a publié à Berlin, en 1857, une brochure qui a beaucoup attiré l'attention, et dans laquelle il se propose de démontrer à son tour que la doctrine de Goethe est l'expression de la vérité, et que la polémique du poëte contre Newton est parfaitement fondée1. M. Grâvell n'est pas mathématicien, il en fait l'aveu; il s'élève même contre l'optique moderne, parce qu'on y a associé, fort mal à propos à son avis, les mathématiques aux observations et aux expé-riences. « Tous les traités récents de physique, dit-il, sont fort peu clairs, et la polarisation y est encore moins claire que tout le reste. » Voici d'autres assertions du même auteur et du même genre la différence des couleurs, attribuée aux diffé-rentes durées des oscillations de l'éther, est une impossibilité physiologique; les mesures d'ondes ne signifient rien; Frauen-haufer et les autres physiciens ont commis une erreur en soute-nant que les rapports de distance des raies du spectre demeu-- 1. Gravell, Gœlhe in Kechl gegen Newton, mit Tafeln. Berlin, 1857. rent les mêmes quand la source lumineuse et la substance du prisme ne changent pas. « Ces faits de la nouvelle physique, ajoute-t-il en empruntant à la langue anglaise un terme plus in-convenant que juste, ces faits appartiennent à l'empire du humbug1. »

Tel est le fond de la science de M. Grâvell, et on conçoit com-bien un pareil adversaire de la théorie Newtonienne mérite peu d'être pris au sérieux. M. Gravell paraît seulement connaître, de l'optique de Newton, les passages rapportés par Goethe, et c'est en les commentant qu'il découvre dans la doctrine une suite de contradictions et d'absurdités.

Le principal chapitre de l'ouvrage est consacré à la réfutation d'une grossière erreur de calcul commise par Newton cette erreur aurait échappé, jusqu'à M. Gràvell, à l'attention des phy-siciens. « Jusqu'ici, dit-il à cette occasion, les partisans de Goethe n'ont pas concentré leurs efforts sur le point vulnérable de l'en-nemi pour les physiciens, les nombres seuls et non les mots déterminent la conviction vous aurez beau leur prouver dix fois que leurs doctrines abondent en contradictions évidentes, cela est de nul effet; ils ne vous écoutent pas, mais continuent leur chemin en riant. Il leur faut autre chose il faut leur apprendre que des nombres, introduits comme en contrebande dans la science, sont justement suspects. Vous entendrez alors sonner l'alarme dans leur camp, et l'ennemi, introuvable jusque-là, paraîtra devant vous. En un mot, ce que les physiciens deman-dent, c'est qu'on les batte avec leurs propres armes; nous ne reculerons pas devant cette nécessité*. » ])

Animé par ces convictions, l'auteur entreprend sa difficile tâche. Tranchant sur tout, il complique à plaisir les phénomènes qu'il étudie, entasse pêle-mêle les observations, les assertions gratuites, les conséquences fausses, proclame enfin avec em-phase qu'il a pris des mesures, exécuté des calculs, démontré irrévocablement que Newton, en donnant un indice de réfrac-tion différent aux différentes couleurs, a commis une erreur grossière. « Qu'on se donne la peine, dit-il en finissant, de prendre un prisme et d'examiner où se trouve le vrai, du côté

1. Gravell, Op. cit., p. 104. 2. 2b., 35. de Goethe ou du côté de Newton, et alors le jour de la réha-bilitation luira pour notre grand poëte. »

Nous terminerons par une citation qui peut nous dispenser de parler plus longuement du livre de M. Gravell et de sa cri-tique de Newton. Newton n'est pas pour lui une des gloires de la science; rien n'est moins fondé, à son avis, que cette répu-tation dont on fait encore tant de bruit a On sait très-bien, dit-il, que toutes les théories et les calculs de Newton, sans en ex-cepter ceux qui regardent la gravitation, et sur lesquels repose surtout sa réputation universelle, ont été, à la suite des temps, reconnus faux et inexacts1. » Les mathématiciens, les physi-ciens, les astronomes apprendront sans doute avec étonnement cette découverte, due aux laborieuses investigations du physi-cien allemand.

Au nombre des défenseurs de la doctrine de Goethe et des contradicteurs de Newton, nous ne devons pas oublier de men-tionner un philosophe dont le nom a eu un retentissement con-sidérable en Allemagne. Hegel a trouvé, dans la théorie des milieux troubles, une conlrmation de ses doctrines philoso-phiques aussi, et quoique fort peu compétent sur ces sujets, il s'est empressé d'adresser à l'auteur de Faust ses félicitations les plus sincères. He^el juge Newton comme Schaupenhauer et Grâvell, et mérite, à tous égards, de prendre rang parmi ceux des adversaires de Newton dont l'histoire doit laisser les argu-ments dans l'oubli le plus complet. Pour donner une idée de la puissance des raisonnements de ce nouveau défenseur de Goethe, qu'il nous suffise de mettre sous les yeux du lecteur quelques passages empruntés aux écrits du philosophe allemand « On admet dans la théorie Newtonienne, dit Hegel, que la lumière blanche se compose de cinq ou sept couleurs; Newton n'en sait pas le nombre bien au juste. On ne saurait s'élever avec trop de vivacité contre cette idée barbare qui introduit la composition dans la réflexion lumineuse la plus simple, et forme le clair de sept éléments sombres; c'est comme si l'on assurait que l'eau pure est formée de sept substances terreuses. On ne saurait qualifier trop sévèrement l'inhabileté, l'inexacti-- 1. Op. cit., p. 171. tude, la niaiserie, et même, comme Goethe l'a démontré, la mauvaise foi dont Newton fait preuve dans ses observations et dans ses expériences. et la pauvreté des conséquences et des démonstrations qu'il tire de ses fausses données empiriquesl. Élevons-nous aussi avec vigueur contre cette légèreté des sa-vants qui rejettent une foule de déductions théoriques, par exemple, l'impossibilité de l'achromatisme dans les lunettes, et soutiennent néanmoins la théorie elle-même combattons éga-lement cet aveugle préjugé qui suppose à la doctrine des bases mathématiques, comme si les mesures fausses et les valeurs numériques qu'on en déduit pouvaient présenter le moindre fondement, avaient quelque rapport au sujet lui-même et méri-taient le nom de mathématiques!

« Si l'explication solide et lumineuse de Goethe n'a pas encore reçu l'accueil qu'elle mérite, la cause en est, sans nul doute, dans l'aveu qu'il eût fallu faire d'étourderies et de sottises trop compromettantes. En physique, les idées absurdes sont loin d'être abandonnées de nos jours découvertes de Malus, polari-sation de la lumière, forme des rayons lumineux, pouvoir rota-toire à gauche, pouvoir rotatoire à droite, retour aux anciens accès de Newton, et autre chaos métaphysique, voilà les preuves auxquelles on donne au contraire un nouveau développement. Ces conceptions sont en grande partie les conséquences de l'ap-plication des formules différentielles aux phénomènes chroma-tiques les formules, bien à leur place, sans nul doute, dans la mécanique, ont été très-maladroitement transplantées dans un sol qui ne leur convient pas'. »

Le célèbre philosophe, il faut lui rendre cette justice, n'a ja-mais reculé devant l'expression franche de sa doctrine, pas même devant la proclamation du fameux principe de l'identité des contradictoires; mais n'a-t-il pas eu plus de courage lors-qu'il a porté sur les travaux de Newton le jugement que nous venons de transcrire?

Arrêtons-nous à ces trois défenseurs de Goethe, Schaupen-- 1. Encyclopédie du Scienttê philotophiqtut IIcidelLarg, 1827, p. SG5. Le> opinions de Hegel sur le Traité des Couleurs sont également exposées dans une lettre adressée par Hegel à Goethe au sujet de son ouvrage. Consultez les Cahiers de Morphologie (Erst. Band, viertes Heft, p. 291), et édit. citée, XXX, p. 38. hauer, Grâvell, Hegel; c'est déjà signaler aux hommes de science la faiblesse de la doctrine des milieux troubles que de leur indiquer les erreurs auxquelles elle a conduit les rares disciples qui ont essayé de la défendre. Abordons maintenant la doctrine en elle-même, essayons d'en rappeler les points essentiels, et, sans trop insister sur des expériences sans valeur et des assertions sans preuves, indiquons brièvement pourquoi la théorie de Goethe sur les couleurs est dépourvue de valeur scientifique.

Goethe commence par poser ce singulier principe l'obscur a une réalité aussi bien que le clair; la clarté et l'obscurité sont dans une perpétuelle opposition. Il suffit d'un instant de ré-flexion pour reconnaître que l'obscur n'a aucune réalité c'est l'absence de lumière et, par rapport à notre oeil, le repos de certaines régions de la rétine. Donner à l'obscur une valeur objective et le prendre pour point de départ des démonstra-tions, c'est donc contrevenir aux règles du bon sens et de l'ob-servation la plus simple.

L'antagonisme du clair et de l'obscur une fois admis, les cou-leurs s'expliquent, selon Goethe, par un mélange du clair et de l'obscur à divers degrés. Du côté lumineux naissent le jaune, le jaune orangé et le rouge, par suite d'un affaiblissement gra-duel de l'intensité lumineuse; le jaune n'est donc qu'un blanc légèrement obscurci. Du côté de l'obscurité se développent le bleu, le violet et le rouge; le bleu n'est donc qu'un noir légè-rement éclairci. Le rouge établit le lien, la transition entre les deux côtés antagonistes.

Cette théorie est entièrement hypothétique elle séduit par son apparente simplicité, mais elle ne trouve pas sa confirma-tion dans les faits; rien ne prouve que le violet soit un bleu plus clair, ou le jaune orangé, un jaune plus obscur; d'ail-leurs on peut prouver rigoureusement que le blanc et le noir seuls ne sauraient donner naissance à aucune couleur. Goethe attribue un rôle essentiel aux milieux troubles, qui font paraître la lumière blanche, jaune ou jaune rouge, en la modérant; tel est l'effet du verre blanc ou d'un air chargé de vapeurs; mais ici le milieu trouble agit parce qu'il laisse passer plus facilement les rayons jaunes ou rouges que les rayons bleus; certains milieux troubles ne présentent pas d'ailleurs cette propriété; c'est ainsi que la lumière soit réfléchie, soit transmise par un nuage humide, paraît toujours blanche. Goethe observe encore que si le ciel et les hautes montagnes semblent bleues, c'est que leur fond obscur est vu à travers un milieu trouble éclairé; mais, d'après sa théorie, si le milieu trouble devient plus clair, le ciel et les hautes montagnes devraient nous paraître vio-lettes sur ce point, l'expérience contredit formellement la théorie.

Voilà les principes essentiels de la doctrine; son insuffisance se révèle surtout dans les applications que le poëte a essayé d'en faire aux couleurs prismatiques et aux couleurs propres des corps. Quant aux couleurs prismatiques, bornons-nous à rappeler cette singulière supposition que, par la réfraction, le prisme produit deux images superposées, de telle sorte que le bord clair de l'une empiète sur le bord obscur de l'autre et ré-ciproquement. Là où le clair empiète sur l'obscur se produirait la couleur bleue, et la couleur jaune se manifesterait dans les points où, au contraire, l'obscur empiète sur le clair. Dans cette explication fort peu intelligible, il y a une difficulté si l'image claire empiète d'un côté sur l'obscure, et si, de l'autre côté, l'image obscure empiète sur la claire, il faut nécessaire-ment en conclure que l'une d'elles, la claire, par exemple, est à la fois plus réfractée et moins réfractée que l'image obscure. Au milieu d'une foule d'autres, cette objection s'était présentée à l'esprit de Malus lors qu'il analysait la théorie du poëte; et il ajoutait que cette difficulté étant purement mathématique, Goethe en abandonnait volontiers la solution aux géomètres qui se chargeraient bien de la résoudre. Les géomètres se sont chargés, en effet, et la chose n'était pas difficile, d'en démontrer l'absurdité. M. Poselger, entre autres, a rempli cette tâche avec conscience, en appelant à son secours les démonstrations ma-thématiques1. Il n'était vraiment pas nécessaire de prendre les choses de si haut pour démontrer l'insuffisance des explications de Goethe.

Goethe assigne la limite, comme condition essentielle de t. Consult. Gilbert's Annalen der Physik, 1811, p. 135-154. l'image prismatique; cette image apparaît, parce que la limite détermine le mélange du clair et de l'obscur, et par conséquent la couleur un mur blanc non limité paraît blanc à travers le prisme.

Ces effets que le poëte veut expliquer parle clair obscur, sont des conséquences directes de la théorie Newtonienne nous avons déjà signalé la singulière méprise de Goethe à cet égard. Pour soutenir avec succès une doctrine si opposée aux idées généralement reçues, il aurait au moins fallu que son auteur eût une autorité dans la science, qu'il fût initié aux méthodes physiques et mathématiques d'investigations; ces connaissances manquaient absolument à Goethe. Il ignorait les mathématiques, et excluait par là de ses recherches la précision et le calcul. C'est à cette absence de données mathématiques, de calculs, de formules, qu'il faut attribuer l'incertitude, le doute, l'indécision qui régnent dans son ouvrage.

Si Goethe eût appliqué quelque temps aux sciences exactes sa vaste intelligence, il eût évité d'étranges méprises, de condam-nables injustices il n'eût pas donné le spectacle d'un beau génie littéraire invectivant sans mesure un des plus puissants génies scientifiques dont s'honore l'humanité.

Ces réflexions, que suggère le Traité des couleurs, ont été faites souvent par des physiciens dont le talent et l'autorité com-mandent l'attention; nous nous ferons un devoir de rappeler les opinions de ces juges éclairés et indépendants, sur l'œuvre qui a coûté à Goethe tant de persévérants efforts. En France, le Traité des couleurs a toujours été regardé comme une suite d'hypothèses c'était l'opinion des membres de l'Institut, auquel Goethe avait adressé son travail, et dont il sollicitait l'approbation; ce fut celle de Malus, lorsque ce physicien donna, dans les Annales de chimie, une idée géné-rale de la doctrine. Malus critique le poëte avec autant de finesse que d'esprit, et, après avoir rapporté les injures qu'il adresse à Newton, se borne à ajouter aussi sérieusement que peut le faire un homme de son mérite a On est surpris de voir M. Goethe employer de semblables arguments dans un ouvrage de physique, et l'on s'aperçoit trop souvent qu'il n'est pas dans la disposition d'esprit qui convient à ceux qui recherchent fran-chement la vérité. Il est donc probable qu'il fera peu de prosé-lytes, malgré son excessive intolérance1. »

Sir David Brewster, auquel la science de l'optique doit tant de remarquables découvertes, a jugé la doctrine avec moins de modération. Il a regardé l'attaque de Newton par Goethe comme une question nationale, et a pris la plume, comme on prend les armes pour repousser l'étranger « Quand je vis, dit-il, que l'auteur avait attaqué les préceptes de Newton avec les armes du sarcasme et du ridicule, enrégimenté contre eux tout le mysticisme d'une imagination sans frein, toutes les am-biguïtés de l'allégorie et du symbole, tous les sophismes de la métaphysique allemande, je sentis qu'il était pour moi de de-voir strict d'arrêter le cours que l'on donnait à l'erreur, et de protéger notre philosophie inductive contre l'invasion de cette nouvelle école, où le raisonnement et l'imagination se permet-taient d'exercer ensemble un dangereux empire. »

Après avoir montré que Goethe n'avait qu'une vague idée des sujets dont il s'occupait, et que son absence de connaissance en mathématiques lui rendait l'optique newtonienne à peu près inaccessible, le savant auteur continue « En esquissant cette analyse du Farbenlehre, nous nous sommes plus d'une fois posé cette question Pourquoi avons-nous entrepris un pareil travail ? et la seule réponse qui se soit présentée entraînait elle-même à cette autre question d'une solution plus difficile. Pourquoi Goethe a-t-il écrit un pareil livre? ce n'était certainement pas pour étendre ses connaissances en optique, car jamais il n'a eu en vue les frontières de cette science. Ce n'était pas non plus pour obtenir un rang, des richesses, une position élevée; il était le patriarche de la littérature germanique, le compagnon et le ministre d'un souverain régnant. Ce n'était pas pour lever sur la république des sciences le tribut qui lui avait été décerné dans les pays de l'imagination, car il s'était insurgé contre toutes les lois de la philosophie inductive. Couronné de lauriers comme le. successeur légitime d'Homère et de Shakspeare, il convoitait aussi le diadème de Newton; et s'il ne pouvait tirer ses matériaux de l'or vierge d'une profonde intelligence, il 1. Annales de Physique et de Chimie, t. LXXIX (1811), p. 218. espérait les obtenir partiellement 'par la transmutation de métaux plus vils. Comme Aristote, avec lequel il semble avoir eu l'ambition de rivaliser, il paraît avoir obscurci avec inten-tion ce qu'il ne pouvait pas illustrer, et il a affecté d'être pro-fond lorsqu'il s'agissait seulement de déguiser son ignorance » Les compatriotes de Goethe, malgré tout leur désir d'ajou-ter un plus vif éclat à la renommée de leur poëte national, n'ont pas cru devoir faire l'éloge d'un travail que l'Angleterre et la France avaient repoussé au nom des vrais principes de la science. A part les quelques exceptions que nous avons citées, les physiciens d'Allemagne, sans soutenir pour cela les principes de Newtonq, condamnent à l'oubli la doctrine des milieux troubles, et n'osent la défendre. Le célèbre physio-logiste Jean Muller, qui l'a longtemps étudiée, avoue qu'on n'en saurait soutenir les principes; le physicien Dove, de Berlin, se borne à louer la composition, le style et quelques-uns des détails de l'ouvrage. Le docteur Wilde, dans son his-toire de l'optique, n'examine qu'incidemment le Traité des cou-leurs, à propos des objections que le poëte adresse à Newton, et déclare que les conceptions de Goethe sont aussi fausses que ses critiques. Enfin nous avons déjà dit qu'un savant sérieux, le docteur Aderhold, dans une dissertation lue à l'Académie des sciences de Berlin, avait réfuté les théories de Goethe et les ten-tatives faites pour les réhabiliter.

Malgré ses erreurs, le Traité des couleurs ne doit pas être critiqué d'une manière trop absolue; et c'est justice d'en rap-peler les mérites après en avoir signalé les fautes. Disons donc que, à part même les qualités du style, l'ouvrage renferme de judicieux aperçus, des expériences originales, et même des découvertes dont la science peut tirer parti. Nous signale-rons particulièrement le chapitre consacré aux couleurs phy-siologiques, l'idée du cercle chromatique et de ses trois couleurs fondamentales, les observations sur le daltonisme, les rayons

1. Consult. Edimburgh Review, Oct. 1840, vol. 145, p. 99 et suiv.

2. Nous disons sans soutenir les principes de Newton il est utile de remar-quer en effet que l'opposition de Goethe aux doctrines de Newton était partagée et légitimée en quelque sorte par quelques éminents physiciens; citons parti-culièrement Seebeok, T. Mayer, Muller, avec lesquels le poëte fut en rapports. phosphogéniques du spectre, l'obscurité et la clarté des cou-leurs, l'achromatisme incomplet de l'œil humain, le contraste simultané, les ombres colorées.

Les physiciens étrangers, peu initiés aux détails de la doc-trine, trop préoccupés d'ailleurs de l'audacieuse polémique de Goethecontre Newton, ont trop négligé de rappeler ces mérites divers de l'oeuvre de Goethe; les savants allemands ont mieux rempli ce devoir que leur commandait la justice, que le pa-triotisme leur rendait si doux; trois d'entre eux, dont les noms ont une autorité, Muller, Dove et Helmoltz, ont particulière-ment fait ressortir les services rendus par le poëte à la doctrine des couleurs.

Muller écrit « Les véritables services qu'a rendus Goethe en composant son Traité des couleurs, ne sont point relatifs a la question fondamentale des couleurs prismatiques ce n'est pas ici le lieu d'examiner les précieux résultats de ses recherches sur les couleurs physiologiques, sur les effets moraux des cou-leurs et sur l'histoire de leur théorie

« Les recherches de Goethe, dit Helmoltz, sont le fruit de sé-rieuses observations; il les a exposées avec charme, et l'on ne saurait concevoir des doutes sur leur exactitude. Cependant, Goethe paraît n'avoir ni vu, ni répété les expériences réalisées" à l'aide de rayons lumineux aussi simples, aussi isolés que pos-sible elles sont cependant le fondement de la doctrine Newlo-nienne. S'il a entrepris contre Newton une polémique sans me-sure, c'est plutôt parce que l'hypothèse fondamentale lui paraissait absurde, que parce qu'il croyait nécessaire d'opposer des objections importantes aux expériences et aux conclusions. On comprendra, en se plaçant au point de vue artistique du poëte, pourquoi il trouvait absurde cette proposition de New-ton « La lumière blanche est formée de plusieurs lumières « colorées. Il pensait que la vérité comme la beauté doit être cherchée immédiatement dans les représentations sensibles. A cette époque, la physiologie des sensations n'était pas encore développée, et le principe soutenu par Newton, que le blanc est une couleur composée, était le premier pas empirique dans 1. Muller, Op. cit., II, 295. la voie exclusive de la puissance subjective des sens. Tel était le pressentiment de Goethe, lorsqu'il fit une vive opposition à ce premier principe qui menaçait de faire oublier l'indépendance et la spontanéité de notre organe visuel'.

a Lorsqu'on parcourt les Entretiens d'Eckermann avec Goethe, écrit le physicien Dove, on sent qu'il y avait dans la per-sonnalité du poëte quelque chose de si élevé, de si imposant, qu'en sa présence toute opposition était réduite au silence; le temps n'a fait qu'ajouter à cette puissance. Goethe oublie que la nature a toujours raison, et à la suite du poète, nous nous laissons entraîner à l'erreur. Peut-on nous faire un reproche de cet entraînement, lorsque nous sommes subjugués par le charme d'une exposition comme celle qui donne tant d'attrait au Traité des couleurs? Est-il possible de trouver un style d'une clarté plus pure, d'une chaleur plus passionnée, pénétrant mieux et plus intimement que dans cette œuvre chacun des éléments hétérogènes du langage ? Il semblait cependant qu'a-près les compositions de Werther et des Affinités électives, il était difficile d'atteindre plus complétement la perfection dans les limites extrêmes de l'art d'écrire? Telle est notre réponse à ceux qui craignent de tomber dans l'erreur, et qui ne peuvent cependant éviter cette question. Que faut-il penser du Traité des couleurs de Goethe'? »

1. Helmoltz, Phys. Optik (Encyclop. der Physik) IX, 267. 2. Dove, Darstellung der Farbenlehre. Berlin, 1853, 8, 15.

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