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TRAITÉ DES COULEURS. PARTIE HISTORIQUE

L'histoire de la théorie des couleurs, chez les anciens et les modernes, est la dernière, et sans contredit la meilleure partie du Traité des couleurs. Dans cet écrit, l'éclat du style, la soli-dité des pensées et la justesse des jugements, font souvent oublier les injustes attaques de l'adversaire de Newton. On sent que le poëte est à l'aise en abordant un sujet qui n'exige plus ni la science du calcul ni la précision des expériences.

En présence des enseignements de l'histoire, des doctrines qui se succèdent, des œuvres qui passent, des illusions qui s'évanouissent, Goethe devient plus grave, plus réservé. Il en-visage en philosophe les époques, les hommes, les doctrines; et, sous sa plume, l'histoire de la science devient claire, précise et intéressante.

Cinq chapitres composent cette dernière partie de l'ouvrage. Le premier traite des couleurs chez les anciens; à cette étude se rattachent les noms d'Aristote et de Théophraste. Le second est consacré à l'histoire des couleurs au moyen âge. Les travaux du moine Roger Bacon, au treizième siècle, caractérisent cette époque.

Les troisième, quatrième et cinquième chapitres retracent l'histoire des couleurs aux seizième, dix-septième et dix-hui-tième siècles. Les écrits et les découvertes du chancelier Bacon, de Kircher, de Descartes, de Newton et de Dollon illustrent chacune de ces périodes scientifiques.

1° DES r.OUIKITRS CWV7. ivg GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. « Si nous voulons connaître la pensée des hommes sur certaines questions, cherchons d'abord à pénétrer leurs vues d'ensemble. Nous sommes dans ce cas lorsque nous désirons apprécier avec indépen-dance, sur des sujets scientifiques, les opinions particulières des savants ou les idées des écoles et des siècles. Voilà pourquoi l'his-toire de la science est intimement liée à l'histoire de la philoso-phie, à la connaissance de la vie et du caractère des individus et des peuples'. » »

Goethe débute par cette réflexion, et, en entreprenant l'analyse de la doctrine des anciens, il s'attache à faire ressortir l'in-fluence que les systèmes philosophiques ont exercée chez les Grecs sur la manière d'envisager les problèmes de la physique. Raconter les progrès de la science à cette époque, c'est faire en quelque sorte l'histoire des doctrines philosophiques de l'anti-quité.

« Nous avons peu de choses à retirer des documents que les py-thagoriciens nous ont transmis. Ils désignent les couleurs et les sur-faces par une même expression; c'est là une idée juste, quant au sens littéral, mais commune, parce qu'elle nous éloigne d'une notion plus profonde de la nature intime des couleurs. L'absence d'un mot spécial pour caractériser le bleu doit nous rappeler que cette cou-leur se confond à tel point avec l'obscurité et l'ombre, que, pendant longtemps, on ne l'en a pas distinguée.

« Les sentiments et les opinions de Démocrite sont les consé-quences du sensualisme le plus complet ils conduisent ce philo-sophe à des notions superficielles. Il méconnaît, par exemple, la certitude des sens. D'après Démocrite, la couleur n'existe pas, parce qu'on ne saurait la toucher.

« Les systèmes d'Épicure et de Lucrèce sont empreints du même matérialisme; ils aboutissent au scepticisme absolu des pyrrhoniens. Zénon, le stoïcien, s'avançe sur un terrain plus sûr; cette expres-sion « Les couleurs sont les premiers schématismes de la ma-- « tière, » nous paraît entièrement acceptable. Lors même que ces mots, pris dans leur ancienne acception, n'auraient pas le sens que nous pouvons leur attribuer, ils n'en seraient pas moins très-signi-ficatifs.

« Chez Platon, cette idée devient plus élevée et plus pure; mais Platon séparp ce qu'il faudrait réunir. La couleur est son quatrième élément sensible. Dans sa doctrine, comme dans celle d'Empédocle, 1. Êdit. citée, XXIX, p. 8. nous retrouvons l'opposition entre le monde intérieur et le monde extérieur, mais cette idée est exprimée avec plus d'élévation et de puissance. Ce qui nous paraît surtout remarquable, c'est que Platon n'ignore pas le principe fondamental de la doctrine des couleurs par les milieux troubles, car il dit « La couleur blanche développe la vue, la couleur noire la rétrécit. » Nous ne pouvons assez admi-rer, dans l'ensemble des doctrines de Platon, cette crainte sacrée avec laquelle il s'approche de la nature, la prudence avec laquelle il l'observe, et sait s'en éloigner dès qu'il a acquis la connaissance des faits; enfin cet enthousiasme respectueux qui, pour parler le langage de Platon lui-même, sied si bien au philosophe » »

Aristote et Théophraste résument les opinions des anciens sur la nature des couleurs. Goethe a étudié, traduit, médité les écrits de ces deux philosophes; nous devons nous borner à rappeler brièvement ceux des résultats sur lesquels il se plaît le plus à insister.

Les anciens admettaient l'activité de l'oeil humain et expli-quaient, par son conflit avec le monde extérieur, les appari-tions et les fantômes. Ils savaient que la lumière étend et que les ténèbres restreignent la vue; ils connaissaient la persistance des impressions sans avoir cependant des notions complètes sur l'éclat des couleurs et leur polarité. Ils avaient remarqué l'antagonisme de la lumière et des ténèbres, du blanc et du noir, et la place intermédiaire qu'occupent les couleurs. Aris-tote accorde une juste importance à la considération des mi-lieux, et il reconnaît, comme Platon, l'influence du milieu trouble sur la production du bleu; il n'ignore pas les rapports du jaune et d'une faible lumière, du bleu et de l'obscurité éclairée.

Dans l'opinion des anciens, quelques couleurs dérivent de la lumière seule, d'autres enfin, de la lumière et d'un milieu, d'au-tres sont plus intimement liées à la nature des corps. Les Grecs établissaient un rapport intime entre les couleurs et les quatre éléments. Il distinguaient, en conséquence, trois couleurs pri-mitives le blanc, couleur primitive de l'air et de l'eau le jaune, couleur du feu; le noir, qui résulte de la confusion des 1. Edit, citée, p. 11, 12. éléments. La terre, blanche d'abord, ne devient colorée que par son mélange; du mélange des couleurs primitives dérivent les couleurs intermédiaires.

Goethe s'étend avec complaisance sur ces doctrines, dans lesquelles il se plaît à retrouver des points de ressemblance avec sa théorie des milieux troubles, puis il ajoute avec raison

a Si nous recherchons maintenant les causes qui ont retardé le progrès de la science chez les anciens, nous les trouvons dans leur ignorance de la pratique et de l'art des expériences. Les expériences sont l'intermédiaire entre la nature et la perception, entre la nature et l'idée, entre la perception et l'idée. Les observations dispersées abaissent trop l'esprit et empêchent les conceptions; mais chaque expérience est une sorte de théorie; elle dérive d'une idée et appelle une idée. Par l'expérience, les cas particuliers sont rattachés à un phénomène général1. »

Les Grecs négligeaient trop l'expérience, qui est la source des sciences; ils se livraient plus volontiers aux études spécu-latives, à la philosophie, aux beaux-arts. En développant leur génie dans cette voie, ils obéissaient à l'impulsion qui inclinait plus naturellement leur riche nature vers l'art que vers la science. Ici, Goethe entraîné par le spectacle de l'antiquité, quitte un instant son sujet pour établir une comparaison entre les sciences et les arts.

« L'art, dit-il, ne se rapporte qu'à lui-même, tandis que la science a surtout pour objet le monde extérieur; l'art est susceptible d'un développement limité, la science exige une accumulation presque infinie de faits. Mais il est une différence plus essentielle l'artiste termine son œuvre, l'œuvre du savant semble sans limites. « Nous ne pouvons donc atteindre à l'unité, ni par la science ni par la réflexion, parce que la science s'occupe trop exclusivement du monde extérieur, et la réflexion du monde intérieur; mais si nous voulons approcher de l'unité, envisageons la science comme nous envisageons les arts. L'art se déploie tout entier dans chacune de ses productions, de même la science devrait s'exprimer tout en-tière dans chacune de ses œuvres.

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