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ESSAIS SUR LES COULEURS ENTOPTIQUES

Depuis la publication de son Trailè d'optique en 1810, Goethe n'a pas cessé de défendre, de développer, de compléter sa doc-trine. C'était pour lui une affaire d'amour-propre de se venger du dédaigneux silence par lequel le monde savant avait accueilli son œuvre, aussi ne négligeait- il aucune occasion de rappeler sa théorie et de la maintenir au niveau des progrès de la science; c'est pour ce motif qu'il écrit en 1820 un Traité des couleurs entopliques, qu'il fait paraître quelques temps après des addi-tions a son traité qu'il propose dans la dernière année de sa vie une explication de l'arc-en-ciel.

Nous désirons exposer les opinions de Goethe sur ces sujets délicats, mais pour y parvenir, il est indispensable que nous présentions d'abord un résumé clair et succinct de l'état de la science; l'entreprise que nous tentons est difficile, car il s'agit des phénomènes les plus complexes de l'optique, la double réfraction et la polarisation.

L'expression de couleurs entoptiques n'est pas généralement acceptée dans la science elle a été employée pour la première fois par Seebeck pour désigner les couleurs produites dans les lames minces sous l'influence de la lumière polarisée; depuis cette époque, elle n'a guère été consacrée que dans les ouvrages allemands.

Pour que les couleurs entoptiques se développent dans des plaques cristallisées ou des lames de verre, deux conditions sont nécessaires il faut que les plaques possèdent la double réfrac-tion, et qu'elles soient soumises dans certaines conditions à l'action de la lumière polarisée.

Les plaques possèdent la double réfraction lorsque, traver-sées par la lumière qui émane d'un objet, elles nous font voir .cet objet double, suivant lesquelles on n'observe qu'une réfraction simple; mais dans une plaque ou un cristal doués de la double réfraction, il y a toujours une ou deux directions, c'est-à-dire une seule image de l'objet; on nomme cristaux à un axe, ceux qui présentent une direction dans laquelle la lumière ne se bifurque pas, cristaux à deux axes ceux qui en présentent deux.

Dans de semblables conditions, les plaques, pour développer des couleurs, doivent être soumises à l'action de la lumière po-larisée. La polarisation est une modification particulière des rayons lumineux, en vertu de laquelle, une fois réfléchis ou ré-fractés, ils deviennent incapables de se refléchir ou de se ré-fracter de nouveau dans certaines directions le moyen le plus simple d'obtenir une semblable lumière consiste à réfléchir un rayon sous un angle de 35° 25'; on constate alors que ce rayon n'éprouve aucune reflexion en tombant sur une seconde lame de verre sous le même angle, si le plan d'incidence sur cette seconde lame est perpendiculaire au plan d'incidence sur la première on constate également qu'il a acquis des propriétés particulières, suivant qu'il traverse un prisme bi-réfringent, ou une plaque de tournemaline. Ces faits, dans le détail desquels nous ne pouvons entrer, ont été découverts par Malus, et développés en France, par Biot et Arago, en Angleterre, par Brewster; en Allemagne, par Seebeck ils ont conduit à une série de découvertes inattendues1.

Parmi ces découvertes, celles-là seules nous intéressent qui se rattachent aux couleurs entoptiques. Les couleurs entoptiques les plus simples, sont celles que produisent les lames minces des cristaux à un axe lorsqu'elles sont traversées par la lumière

1. Arago, dans une notieepieine d'intérêt et écrite avec cette clarté qui était un des caractères de son talent, a résumé l'ensemble des découvertes relatives à la polarisation et aux couleurs entoptiques. On trouvera cette notice au tome VII de ses Œuvres complètes. polarisée. Dans cette condition, une lame de chaux carbonatée laisse apercevoir, à l'aide d'une plaque de tournemaline une série d'anneaux colorés; si la section principale de la tourne-maline est parallèle au plan primitif de polarisation, la série des anneaux est coupée par une grande croix noire; si cette section, au contraire, est perpendiculaire au plan de polarisation, la croix noire est remplacée par une croix blanche, et les anneaux ont une couleur complémentaire de celle qu'ils avaient dans la première position.

Si on opère avec des lames taillées dans des cristaux à deux axes, on aperçoit non plus un seul, mais deux systèmes d'an-neaux elliptiques traversés par une croix blanche ou noire. Ici les phénomènes acquièrent un haut degré de complication on voit se dessiner sur les plaques, des lignes. isochromatiques qui rappellent les lignes nodales, résultant des vibrations sonores. La découverte de la polarisation circulaire, par Arago et Seebeck, a conduit à reconnaître une autre manifestation des couleurs entoptiques: le quartz est le seul des solides sur lequel on puisse la constater. Lorsque le quartz est traversé par un faisceau de lumière polarisée, il donne deux images vivement colorées, dont les teintes sont complémentaires. Nous ne pou-vons qu'énoncer rapidement ces faits.

Les physiciens, et Seebeck en particulier, ont cherché s'il ne serait pas possible de produire artificiellement des corps doués de la double réfraction, et jouissant, comme les cristaux à un ou à deux axes, du pouvoir de développer des couleurs entop-tiques le succès a confirmé leurs prévisions. Il est aujourd'hui démontré qu'une plaque de verre peut acquérir les propriétés optiques des cristaux, sous l'influence de la compression, de la chaleur, de la trempe, de l'induration.

Pour préparer des plaques de verre douées de la propriété permanente de développer dans la lumière polarisée les plus brillantes couleurs, Seebeck les chauffe au rouge et les refroidit rapidement. Il est dès lors possible d'étudier à loisir les lignes chromatiques qui dessinent des figures sur la plaque. Ces intéressantes recherches, ont occupé vivement les es-prits pendant les quinze premières années de ce siècle; Goethe les suivait avec ardeur, surtout depuis que ses liaisons avec Seebeck lui donnaient le moyen de s'initier facilement aux pro-grès de la.science; mais, arrêter par l'insuffisance de ses con-naissances en mathématiques et en physique, il ne se mit pas en peine d'étudier les démonstrations et les calculs des Biot, des Malus, des Fresnel; il dirigea spécialement son attention sur les couleurs entoptiques, et particulièrement sur cette classe de phénomènes qui faisaient l'objet des recherches de Seebeck. Ces recherches forment le sujet de l'opuscule dont nous al-lons maintenant présenter une brève analyse.

L'auteur prend pour point de départ .une observation bien simple on fait réfléchir la lumière des nuées sur un verre en-toptique placé sur un fond noir, et on examine dans diverses directions le rayon réfléchi; dans la direction de l'image, le fond est clair avec quatre taches noires; au contraire, perpen-diculairement à cette direction, le fond est noir avec quatre taches claires. Dans une seconde expérience, on reçoit la lu-mière sur un cube ou une pile de glaces, et, après s'être pola-risé en traversant cet appareil, le rayon lumineux tombe sur un miroir entoptique noirci. Si la lumière réfléchie vient de la région du ciel opposée au soleil, on distingue sur le miroir quatre taches noires sur un fond clair; au contraire, l'inverse a lieu, comme dans la première expérience, lorsque le rayon est réfléchi dans une direction perpendiculaire à la première. Puisque le soleil se déplace en apparence aux différentes heures du jour et à chaque époque de l'année, les directions suivant lesquelles on peut distinguer les croix blanches ou noires va-rieront aussi; c'est ce que Goethe établit en entrant dans le détail des observations, et il conclut que le soleil est la cause première des couleurs entoptiques la réflexion directe de ses rayons donne toujours la croix blanche, et la direction perpen-diculaire la croix noire. Ces effets ne sont plus sensibles dès que le soleil est recouvert par les nuages; cependant, il est des états atmosphériques dans lesquels les apparitions ont lieu en sens inverse, c'est-à-dire que la croix noire est vue dans la direction du soleil, la croix blanche dans les régions latérales; c'est un tait que l'auteur dit avoir observé à Carlsbad, au mois de mai 1820.

Il n'est pas difficile de pressentir l'application que le poëte essaye de faire ici de sa théorie; il s'inquiète fort peu de la polarisation, dont il n'a pas la moindre idée, mais il rappelle le principe de polarité qu'il a précédemment établi. Conformé-ment à ce principe, emprunté aux doctrines de Schelling et de Hegel, la lumière et les ténèbres, le positif et le négatif, sont dans un état d'antagonisme permanent; mais il suffit de la' moindre condition pour changer, pour inverser les pôles; c'est précisément ce qui a lieu pour les phénomènes entoptiques. A la présence du clair et de l'obscur se rattache naturellement la manifestation des couleurs, et c'est par là que l'auteur croit avoir trouvé la solution complète du problème. Les franges colorées sont disposées dans les verres entopti-ques, suivant les formes des plaques si la plaque est circulaire, les anneaux sont moins nombreux et moins nets; si elle est carrée, ils sont d'une grande régularité, etc. Mais, quelque soient les formes des zones colorées, les couleurs ont toujours la même origine les taches claires et obscures du fond. Écoutons, sur ce point, l'explication de l'auteur

k Quant aux couleurs, elles se produisent conformément à la loi éternelle des milieux troubles, loi connue depuis longtemps et qui cependant n'est pas encore acceptée; les images des plaques sont co-lorées d'après les mêmes conditions. Si le point obscur se meut sur le milieu, s'étend sur le fond clair, il fait naître la couleur jaune; mais si au contraire, c'est la zone claire qui se déplace et s'étend sur le point obscur on voit apparaître le bleu. Dans l'expérience inverse, lorsque les points clairs se meuvent sur un milieu sombre, le bleu rouge se développe en avant, le rouge et le rouge jaune en arrière, conformément à la loi. Ces apparitions ont la forme d'une croix; dès que les branches en sont assez rapprochées, les nuances des bords se mélangent, le rouge pourpre et le vert apparaissent'. D

Le troisième appareil que Goethe emploie pour ses recherches entoptiques consiste en deux miroirs noircis disposés en face l'un de l'autre, et en un cube de verre placé entre eux. Le mi-roir inférieur immobile réfléchit la lumière des nuées sur le cube; au sortir du cube, le faisceau lumineux est reçu sur un miroir supérieur mobile qui le réfléchit son tour vers l'obser--

1. Entoptische, Farben. Edit. citée, XXVIII, 251. vateur. Si les deux miroirs sont parallèles, on apercevra la croix blanche; la croix noire deviendra distincte si le miroir supérieur est dirigé obliquement par rapport à la lumière. Cette disposition se rapproche beaucoup de celle que Noremberg a adoptée dans l'appareil simple et peu dispendieux, à l'aide duquel on peut répéter la plupart des expériences relatives à la lumière polarisée.

Goethe décrit quelques expériences sans les rattacher aux véritables phénomènes qui en sont le point de départ. Si on fait tomber sur le miroir inférieur la lumière émanée de la flamme d'une bougie, la flamme réfléchie par le miroir supérieur sera brillante, si les plans d'incidence à la sur-face des deux miroirs sont parallèles; mais vient-on à tour-ner le miroir supérieur de telle manière que les plans d'inci-dence soient perpendiculaires, alors la lumière de la flamme sera très-sensiblement obscurcie; elle reprendra son éclat dans toute autre position de la glace supérieure.

Les propriétés des corps doublement réfrangibles se ratta-chent d'une manière intime aux phénomènes qui viennent d'être décrits; telle est du moins l'opinion de Goethe, et, pour la dé-velopper en .l'appuyant sur les faits, il choisit trois minéraux doués de la double réfraction, le mica, le sulfate de chaux et le spath. Si on place une lame de mica entre les deux miroirs précédemment décrits, et qu'on la fasse tourner autour de son axe, on remarquera que la lumière réfléchie est tantôt obscure et tantôt claire; la clarté est accompagnée d'une teinte jaunâtre et l'obscurité d'une teinte bleue; l'auteur semble ignorer com-plètement qu'il s'agit dans ce cas d'une polarisation par double réfraction, et que les deux faisceaux distincts à leur émergence sont tous deux polarisés dans des plans différents, sensiblement perpendiculaires entre eux.

Si l'on dispose la lame de mica sur le cube entoptique, les phénomènes se présenteront avec plus de complication et d'éclat, surtout si on a tracé sur le mica une ou deux lignes croisées. Alors se développent au milieu de brillantes couleurs, des lignes noires ou blanches, suivant la position de la plaque par rap-port à l'observateur. Si la plaque de mica est hexagonale et lisse, aucune couleur n'est visible lorsque le grand diamètre est parallèle à l'observateur, mais de vives couleurs se dévelop-pent dès que les petits diamètres sont placés dans cette position. En déplaçant alors obliquement le miroir supérieur, on re-marque que chaque couleur se change en la couleur complé-mentaire le clair devient obscur, le jaune violet, le rouge jaune bleu, le pourpre violet.

Si deux lames de mica sont superposées de manière à ce que les plans des axes se coupent à angle droit, on aperçoit deux lignes croisées, et quatre systèmes de zones colorées.

Les lames minces de spath d'Islande sont très-remarquables par les anneaux colorés qu'elles produisent sous l'influence de la lumière polarisée. Une pareille plaque, taillée perpendicu-lairement à l'axe et placée entre les deux miroirs, donne des images obscures ou claires; lorsque les miroirs sont parallèles, on distingue une croix blanche, des branches évasées de la-quelle partent quatre séries d'anneaux colorés concentriques; si, au contraire, les miroirs sont inclinés, la croix blanche est remplacée par une croix noire avec la même disposition d'an-neaux colorés, seulement chaque point de la nouvelle image offre une couleur complémentaire de celle qu'il avait dans la première position; avec une lumière homogène, les anneaux et les croix sont noires.

Après l'exposition des faits, Goethe revient aux verres entop-tiques et cherche à expliquer pourquoi ils acquièrent, sous l'in-fluence d'une haute température, des propriétés optiques si ca-ractérisées il remarque que, sous l'influence de la chaleur et d'un refroidissement très-lent, la masse vitreuse devient plus consistante; les molécules se resserrent, et le corps passe à un état qu'on peut appeler tenace. Au contraire, si à la tempéra-ture élevée succède un brusque refroidissement, la masse reste poreuse, et les molécules se maintiennent à distance les unes des autres. Goethe se hasarde à tirer de ces suppositions les conclu-sions étranges que voici

& Les verres doués de cette propriété laissent apparaitre des figures et des couleurs. Si l'on admet que sous l'influence du refroidisse-ment, les ondulations déterminées par la haute température dans le verre se sont fixées, on pourra avec raison conclure ce qui suit Les points et les lignes d'arrêt ont pu déterminer dans la masse la for-mation d'espaces libres qui jouent jusqu'à un certain degré le rôle de milieu trouble; iis peuvent dès lors, sous l'influence des modifica-tions de la lumière, produire, tantôt la clarté et tantôt l'obscurité. œ Observons cependant que les points et les lignes d'arrêt de la plaque de verre, ne sont pas fixés et déterminés pour toujours. Sans doute, la forme des plaques non encore soumises à une haute tem-pérature, indique les figures et les couleurs qui doivent apparaître' plus tard, cependant, après le refroidissement, un changement dans la forme entraîne un changement dans les figures'. » En lisant ce passage ou aura une preuve nouvelle de la faci-lité avec laquelle le poëte savait trouver des explications favo-rables à son système. Mais si son imagination vive et ingénieuse l'entraînait souvent en dehors du cercle des réalités, elle lui faisait aussi rencontrer parfois des généralisations importantes et de profonds aperçus c'est ainsi qu'à côté de l'absurde théorie qu'il vient de proposer, Goethe écrit une page pleine de vues judicieuses sur les rapports des couleurs entoptiques avec l'acoustique, le magnétisme, la météorologie et la phy-siologie.

« Ici, dit-il, nous devons constater et proclamer les services de l'analogie comme levier capable de pénétrer et de mouvoir la na-ture il ne faut pas nous rebuter si l'analogie induit quelquefois en erreur, si elle s'évanouit en fumée comme les vues arbitraires d'un esprit subtil; ne nous laissons pas aller à un jeu de fantaisie et de gaieté avec les objets, à des rapprochements plus ou moins conve-nables, à des rapports étranges avec les faits éloignés; c'est par ces voies qu'on cherche à produire en nous l'étonnement, qu'on veut nous surprendre en élevant contraste sur contraste. Sachons nous en tenir au contraire à notre but, faisant appel à une analogie régu-lière et par laquelle l'expérience est vérifiée, en même temps que les liens établis entre des phénomènes séparés et éloignés en dé-couvrent l'identité, et nous font de plus en plus sentir dans la science la vie d'ensemble de la nature.

« Nous avons déjà indiqué les rapports des couleurs entoptiques avec d'autres phénomènes physiques; il y a là des analogies directes, naturelles, et qu'on ne saurait mùomnaîlie; nous devons maintenant

1. Entoptische, Farben, XXVIII, p. 268. parler des phénomènes physiologiques qui se présentent avec puis-sance et beauté; ils nous apprennent par un admirable exemple comment dans l'univers, toutes choses sont liées et dépendantes. Ce qui se passe dans l'atmosphère se passe aussi dans l'œil hu-main, et la loi entoptique est également une loi physiologique. Qu'on regarde dans le miroir supérieur du troisième appareil, l'image qui a traversé le tube; qu'on la fixe rapidement sans cesser de diriger ses regards sur le miroir, on reconnaîtra que les appari-tions sombres et claires se renversent dans l'œil à la manière des images spectrales. Alors l'observateur constatera qu'aux couleurs de l'image succèdent aussitôt les couleurs opposées, que le jaune brun devient bleu et réciproquement le phénomène a beaucoup de force et d'éclat »

Goethe signale des analogies singulières entre les vibrations sonores et les couleurs entoptiques; il rappelle les figures ob-tenues par Chladni sur les plaques mises en vibration, et les compare aux figures entoptiques que Seebeck détermine dans les plaques de verre au moyen de la chaleur et du refroi-dissement. Cette analogie, dont les savants se sont juste-ment préoccupés, avait impressionné l'esprit généralisateur de Goethe; il avait été souvent frappé, dans ses études de phy-sique, de la corrélation des forces, des rapports de la chaleur, de l'électricité et de la lumière; il avait même pressenti que les progrès de la science amèneraient un jour à la découverte de rapports inattendus; la même idée d'unité de composition do-mine ses recherches en physique et en histoire naturelle.

Le principal intérêt du traité des couleurs entoptiques con-siste dans l'enchaînement, l'exposition, l'application des phéno-mènes. A l'égard des applications, Goethe, dont l'esprit est pro-fondément réaliste, se plaît à indiquer toutes celles que peut suggérer aux industriels et aux artistes, l'étude des couleurs entoptiques; peut-être s'exagère-t-il l'importance pratique des faits, mais il entre dans une voie sage, en passant de la théo-rie à la pratique, de la science au métier.

Il signale d'abord le moyen d'obtenir, par l'action méca-nique, des plaques entoptiques on prend une plaque de verre

I. Entoptische, Farben, XXIX, 271. I. ordinaire et on la comprime fortement en deux points opposés de la surface; ces deux points acquièrent immédiatement de nouvelles propriétés optiques, comme le prouve l'examen à l'aide de l'appareil ordinaire. On y découvre, en effet, des images colorées offrant l'aspect de houppes en partie claires et en par-tie obscures.

L'auteur insiste ensuite sur quelques faits d'une observation facile, et que la théorie des couleurs entoptiques expliquerait aisément. Qu'on prenne une serviette damassée et qu'on la mette en face de la lumière, on distinguera le fond et les dessins de la surface les dessins plus clairs se détache-ront sur le fond obscur. Qu'on porte la serviette dans une di-rection perpendiculaire à la première, aussitôt les phénomènes seront renversés le fond semblera clair et les dessins obscurs; enfin, si la surface du linge est placée diagonalement en face de la lumière, le fond et les dessins ne se distingueront plus et la surface paraîtra également éclairée. L'auteur suppose que ces résultats s'expliquent par la nature même du tissage du da-mas on les constate également sur les étoffes de soie.

Les plaques de zinc sur lesquelles on a produit par l'action des acides, des figures arborescentes, donnent lieu aux mêmes observations; placés en face des rayons solaires, ces dessins arborescents paraissent en partie clairs et en partie obscurs; dans une position perpendiculaire, les modifications inverses se produisent sur les plaques; le clair devient obscur et l'obscur devient clair.

La nature réalise en grand de semblables effets. Quelques instants avant le lever du soleil, lorsque le ciel est pur, les ré-gions de l'horizon d'où le soleil va s'élever, nous semblent plus éclairées que les autres, bien qu'elles aient la même teinte et la même pureté; ce fait n'est explicable, selon l'auteur, que dans l'hypothèse d'un inégal éclairement.

Nous arrivons à un des points les plus intéressants de l'o-puscule de Goethe il s'agit en effet de résultats qui peuvent avoir des applications nombreuses en peinture, et que Goethe en sa qualité d'artiste s'est bien gardé de passer sous silence. Voici comment il comprend et expose les questions sur les-quelles nous appelons l'attention des physiciens et des pein-tres. Dans les développements qu'il donne, on ne saurait méconnaître des vues importantes et pratiques. « Un homme éminent, et malheureusement trop tôt séparé de nous, un artiste que la nature avait doué entre autres qualités, d'une vue exercée à la lumière et aux ténèbres, à la couleur et au clair obscur, Ferdinand Jagemann s'était construit un atelier pour y exécuter divers travaux. L'unique fenêtre élevée de cet atelier était dirigée vers le nord en face du ciel le plus pur, et on pensait ainsi avoir rempli les conditions indispensables.

« Lorsque notre ami eut travaillé pendant quelque temps, il s'a-perçut en peignant des portraits, que les physionomies qu'il cher-chait à reproduire n'étaient pas également éclairées aux différentes heures du jour; cependant il n'était pas survenu le moindre chan-gement, et l'atmosphère avait conservé une pureté parfaite les mo-difications favorables ou défavorables de la lumière étaient en rap-port avec les heures de la journée. Dès le matin, la clarté était grise et désagréable, elle s'améliorait ensuite progressivement. Vers midi; les objets avaient pris une autre apparence; lumière, ombre, cou-leurs, clair obscur, tout se présentait aux yeux de l'artiste avec la plus entière pureté, et dans toutes les conditions désirables pour qu'il put appliquer les couleurs sur la toile. Après midi, la lumière perdait de son éclat, son intensité diminuait, même pendant les jours les plus clairs, sans qu'il fut survenu aucun changement dans l'état de l'atmosphère.

« Quand j'eus connaissance de cette observation, je la rattachai dans ma pensée aux phénomènes dont je m'étais occupé depuis longtemps; je me hâtai par des recherches physiques de vérifier, d'expliquer la découverte originale que l'artiste intelligent avait fait par lui-même, et à son extrême surprise. Je portai dans l'atelier mon second appareil entoptique et les choses se passèrent comme on peut t le conjecturer d'après ce qui a été dit. Vers midi, lorsque la lumière est le plus ravorable aux travaux de l'artiste, l'image réfléchie direc-tement du nord donne une croix blanche, tandis que le matin et le soir, lorsque la lumière affaiblie et oblique devient incommode pour le peintre, l'image présente une croix noire.

« Notre artiste doué d'un esprit fin et exercé, avait donc décou-vert sans en donner la raison un des phénomènes les plus intéres-sants de la nature; le physicien vient à son aide et indique comment le fait particulier découle des faits plus généraux.

« Des faits semblables avaient déjà excité mon étonnement, long-temps avant que je n'eusse connaissance de cette apparition. A Rome, lorsque je jouissais pendant dix semaines du ciel le plus pur et sans le moindre nuage, je me trouvais dans les conditions les plus favo-rables pour examiner les peintures; je me souviens même, qu'un jour une aquarelle placée dans ma chambre me parut plus belle que de coutume. J'expliquais alors ces impressions par l'influence d'un ciel pur et d'une heureuse disposition visuelle maintenant, en y pensant de nouveau, je me souviens que ma chambre était située au couchant, que le phénomène m'apparaissait dès le matin et persistait toute le jour, en raison de la hauteur du soleil sur l'ho-rizon.

a Puisque nous avons maintenant connaissance de ces effets sin-guliers, nous pouvons beaucoup augmenter les jouissances des ama-teurs de l'art qui examinent ou font examiner leurs tableaux; les personnes qui font commerce des objets d'art pourront donner aussi plus de valeur à leurs peintures en les présentant sous l'influence d'une lumière favorablement réfléchie.

a La manière d'apercevoir sous son jour le plus favorable, un des-sin, une image, n'est donc plus un secret pour nous. L'artiste pro-fitera surtout de cette connaissance; il évitera, lorsqu'il peint, toute lumière oblique, et prendra soin d'éclairer son atelier par deux fe-nêtres, l'une dirigée au couchant et l'autre au nord la première lui servira dans la matinée, et la seconde jusqu'à deux ou trois heures de l'après-midi. Disons en plaisantant l'atelier d'un artiste studieux devrait être mobile comme un moulin à vent; alors, il suffirait d'un léger mouvement autour de l'axe, ou même d'un mécanisme sem-blable à celui d'un héliostat, pour obtenir à chaque instant une lumière favorable.

« Une remarque plus sérieuse pour les peintres est celle-ci Dans le milieu de l'été, à partir de la dixième heure, le ciel donne dans toutes les directions la croix blanche, et sa lumière est favorable jus-qu'à l'entrée de la nuit. Le peintre sous l'influence de la saison et de cette heureuse circonstance, ferait bien alors de se mettre ac-tivement au travail.

« Je suis forcé de reconnaître que dans notre atmosphère sou-vent nuageuse, les effets sont parfois opposés, et contraires à ceux qu'on est en droit d'attendre et d'espérer; c'est ainsi par exemple, qu'on voit apparaître la croix blanche vers la direction du nord dans les matinées nuageuses, la lumière est alors favorable. Le peintre qui conilait cette observation peut se ménager quelques bonnes heures de travail. Il serait à désirer que chaque artiste eut dans son atelier notre second appareil, il pourrait apprécier ainsi, à chaque instant, les états et les modifications atmosphériques et agir ensuite confor-mément à l'observation »

Après avoir développé ces considérations, Goethe insiste sur les perfectionnements qu'on pourrait apporter à la construction des appareils entoptiques, et sur les applications qu'on pourrait en faire. Il fait des souhaits pour que de laborieux investigateurs entrent dans cette voie nouvelle, et termine son traité par cette conclusion sensée et pratique

a En terminant, nous répéterons ce qu'on ne saurait assez répéter Chacun des vrais principes de la nature fidèlement observés et loya-lement exprimés s'applique dans mille et mille circonstances. Par leurs rapports avec d'autres connaissances, ils deviennent féconds et pénètrent dans la pratique; or, la pratique consiste surtout à faire un sage usage, un raisonnable emploi des choses qui sont à notre disposition.

Notre manière de comprendre la nature est une conséquence de cette conviction; en la prenant pour point de départ, nous nous fai-sons un cas de conscience d'étudier d'abord les phénomènes dans leurs principes, d'en suivre ensuite les manifestations diverses et les applications.

« C'estàce point de vue, que nous nous sommes placé eD écrivant la chromatique et en composant le chapitre des couleurs entopti-ques. Notre exposition a été l'objet de la plus grande attention, nous avons indiqué conformément à la réalité, l'ordre et la suite des phé-nomènes nous espérons ainsi recommander notre travail aux vrais amis de la nature. Quant à ceux qui sont mécontents de notre ma-nière de procéder, et désirent un changement dans la marche que nous avons proposée, nous leur laissons la plus aisée des tâches, celle de défaire ce qui a été fait'. »

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