DIX-HUITIÈME SIÈCLE
A. Première époque, de Newton à Dollon.
Antérieurement au dix-huitième siècle, les efforts tentés pour expliquer la nature et l'origine des couleurs ont été isolés et individuels; lorsque Newton publie son Traité d'optique, il impose au monde savant une doctrine en face de laquelle les autres dispa-raissent, et qui devient presque aussitôt le centre d'une nouvelle série d'expériences, de découvertes et de critiques. L'impulsion, partie d'Angleterre, se propage en France et en Allemagne, grâce aux efforts de trois illustres corps savants, dont l'établis-sement date de cette époque, la Société royale de Londres, l'Institut de France, la Société de Goettingue. C'est au nom de Newton et l'histoire de ces sociétés savantes que Goethe ratta-che les progrès réalisés dans la science des couleurs pendant le cours du dix-huitième siècle.
La Société royale de Londres, fondée en 1645, réunissait les membres les plus éminents des universités de Cambridge et d'Oxford; le concours empressé de la noblesse, les encoura-gements des souverains lui donnèrent, dès le début, un éclat et une influencequ'ontjustifiésdepuislesdécouvertes considérables réalisées sous l'inspiration ou par les travaux de cette société. L'esprit et la méthode de Bacon y dominèrent dès le principe; l'aversion pour les hypothèses, les théories, tous les genres d'autorité, y fut même si grande, que la Société avait choisi cette devise Nullius in verba; elle proscrivait par là, non-seule-ment les systèmes et les généralisations individuelles, mais jusqu'aux notions qui appartiennent à l'histoire de la science; elle séparait les sciences les unes des autres, elle tendait au morcellement des phénomènes et aux détails.
Goethe proteste vivement contre de tels principes.
« Le plus grand mal, dit-il, dérivait de ce mode de recherches; on avait à peine une notion qu'on tendait à réduire le phénomène, la recherche, à leurs éléments les plus simples; il fallait diviser, simplifier, varier les phénomènes pour les interpréter d'une ma-nière convenable. Les observateurs les plus assidus de cette époque donnent motif à ces réflexions, et la théorie même de Newton n'au-rait pu prendre naissance si elle eût eu pour base les principes fondamentaux qui, dans certaines limites, doivent guider tout expéri-mentateur. Cependant, en réalité, on agissait précisément en sens contraire de la maxime qu'on avait prise pour devise; on partait d'une notion confuse et on avait hâte de bâtir une théorie à l'aide de laquelle il serait possible d'expliquer les faits'. » » C'est en 1671 que le nom de Newton est inscrit parmi ceux des membres de la Société royale. Depuis plusieurs années le professeur de Cambridge avait pénétré les secrets de la nature et posé les bases de ses plus brillantes découvertes, mais jusque-là il avait jugé prudent de garder le silence; il dut le rompre enfin pour faire à la Société les communications d'usage. Il l'en-tretint d'abord d'une disposition nouvelle qu'il avait imaginé de donner aux télescopes catoptriques pour en rendre l'usage plus facile peu de temps après, il lui communiqua la première partie de son travail sur l'analyse de la lumière. Ce travail devait inspirer, dès son début, l'admiration et la jalousie. Le président de la Société, Robert Hooke, conteste les découvertes de Newton, qu'il ne trouvait pas assez positives, il prétend leur substituer une hypothèse de son invention. Newton ré-pond, et deux ans après il confirme ses recherches par la lecture d'un mémoire sur les phénomènes fondamentaux de la dif-fraction.
Après le récit des premières communications de Newton à la Société royale, Goethe essaye d'apprécier l'influence que l'ou-vrage du physicien Anglais exerça sur les contemporains. C'est le propre du génie de susciter des amis ardents et des ennemis passionnés: de son vivant, Newton eut l'un et l'autre, et il ne dédaigna pas de soutenir la lutte et de répondre aux objections de ses adversaires, même les plus ignorés. Goethe énumère avec complaisance les noms et les objections de ces antagonistes obscurs. Un des premiers fut le P. Pradier; il pré-tend que l'allongement de l'image réfractée, d'où Newton conclut l'inégale réfrangibililé des rayons, tient uniquement à la diversité des incidences primitives sur la première face du prisme. Un autre jésuite, le P. Linus, professeur à Liége, annonce 1. Op. cit., Funfte Abthl., p. 544 qu'il n'a jamais pu obtenir au moyen des prismes une image allongée, mais seulement une image ronde et incolore; il sup-pose que Newton a dû être induit en erreur par le passage de quelque nuée brillante qui aurait accidentellement coloré l'i-mage un disciple de Linus, Antoine Lucas, prend part à son tour à la polémique et oppose à Newton plusieurs expé-riences tendant à établir que les couleurs ne sont pas réfran-gibles par l'eau. Ce que nous avons dit précédemment au sujet des objections de Lucas, et de l'importance que Goethe y attachait, nous dispense d'y revenir.
Newton mit d'abord un grand soin à réfuter ces objec-tions et d'autres qui lui furent successivement adressées par des physiciens inconnus il renvoyait toujours à ses trois expériences fondamentales la décomposition de la lumière par les prismes, l'étude du spectre à l'aide de deux prismes entre- croisés la recomposition de la lumière par les len-tilles. Malgré ses efforts, l'homme de génie ne fut pas com-pris, et la polémique continua avec la plus extrême vivacité. Newton se résigna alors à garder le silence. « J'étais, écrivait-il plus tard à Leibnitz, si persécuté d'objections et d'interpellations sans fin à cause de la publication de mes idées sur la lu-mière, que je résolus de ne pas m'y exposer davantage, m'ac-cusant moi-même d'imprudence d'avoir, pour une vaine ombre, perdu ainsi mon repos, ce bien si solide et si substantiel. » Deux physiciens habiles, Mariotte et Rizetti, ont particulière-ment dirigé contre la doctrine Newtonienne, des objections que Goethe ne néglige pas de reproduire.
Mariotte, auquel les diverses branches de la physique doivent des découvertes, a publié en 1688 un traité sur la nature des couleurs. Il connaît la doctrine de Newton, a répété ses expé-riences essentielles sur la différence de réfrangibilité, mais il s'est assuré que les principes newtoniens sont inapplicables, a une foule de phénomènes. Il cite particulièrement les faits suivants on produit à l'aide du prisme un spectre de dimen-sions égales, et dans lequel les couleurs extrêmes rouge et violet sont très-distinctes; on dirige alors une partie de l'image vio-lette sur une petite. ouverture, et on en produit la réfraction à l'aide d'un second prisme; on reconnaît aussitôt une teinte rouge au-dessous de l'image violette, ce qui, d'après la théorie, ne devrait pas avoir lieu. Malgré les objections qu'il se croyait en droit d'adresser, Mariotte est toujours resté dans les limites d'une extrême modération.
Le traité de Mariotte est divisé en deux parties; dans la première il traite des couleurs apparentes ou prismatiques, il examine dans la seconde les couleurs permanentes qui ne doi-vent plus leur origine à la réfraction. La méthode de Mariotte n'est pas sans rapports avec celle de Goethe, aussi le poëte ne la juge-t-il pas trop défavorablement.
« En général, on ne peut nier que Mariotte n'ait eu un pressen-timent de la vérité et n'ait suivi le chemin qui y conduit; nous lui devons de très-bonnes observations particulières, mais quant à l'en-semble il a peu fait: sa doctrine est maigre, son enseignement mal ordonné; il s'exprime avec toutes les précautions possibles, et ce-pendant ses écrits, au lieu de consister dans l'exposition régulière des expériences, offrent un caractère hypothétique'. »
Le physicien de Venise, Rizetti, combat plus vivement la doctrine du maître; il se demande pourquoi, conformément à sa théorie, les objets que nous voyons ne nous paraissent pas colorés; il explique la dispersion en supposant les rayons lu-mineux composés de parties délicates, que la réfraction isole facilement les unes des autres il conçoit l'inégale réfrangibilité en faisant intervenir, comme Goethe, la clarté, l'obscurité et les limites.
Dès que les objections de Mariotte et de Rizetti furent connues, elles rencontrèrent à leur tour de l'opposition parmi les physi-ciens l'un d'eux, Desaguiliers, prit à tâche de les réduire à néant.
Desaguiliers joue à cette époque le rôle de défenseur attitré de Newton et d'expérimentateur public de la Société royale de Londres. Reconnaissant envers Newton qui avait bien voulu l'associer indirectement à ses travaux, le physicien français, autant par convenance que par conviction, consacre sa car-rière à la propagation des découvertes de son illustre maître, et il y contribue à la fois, par ses leçons publiques, par sa po-lémique, ses expériences, ses publications. Desaguiliers avait été précédé dans la même voie par Keill, il fut suivi par d'émi-nents mathématiciens qui se firent un honneur d'être les premiers disciples de Newton. Si Goethe n'eût pas été aussi disposé à mettre en lumière les critiques et les oppositions, il aurait rendu une plus complète justice aux nombreux admira-teurs du physicien anglais; s'il avait eu des connaissances suf-fisantes en physique et en mathématiques, il aurait mieux apprécié la valeur des témoignages de Samuel Clarke, de Mac-laurin, de S'Gravesande, de Muschenbroek. Au lieu de faire justice àces hommes supérieurs, il se borne à constater le service que Samuel Clarke rendit à la science en traduisant en latin les Lectiones optiez et à citer les titres des commentaires et des analyses qui popularisèrent bientôt dans le public savant le nom d'Isaac Newton.
En parcourant les pages que Goethe consacre à Newton, à ses débuts, à ses rapports avec les sociétés de Londres, à sa polémique, à ses partisans, on est frappé de l'insuffisance de a Biographie, de la légèreté de l'exposition, de la partialité des jugements. Le poëte ne se fait aucun scrupule de déployer un grand luxe d'érudition pour prouver que les physiciens ont condamné à l'envi la doctrine naissante, et lui ont opposé les plus sérieux arguments quant aux développements successifs de la doctrine dans l'esprit de Newton, à ses rapports avec le calcul et l'expérience, à son enchaînement avec l'ensemble des idées si originales de ce beau génie, il n'en est nullement question. Combien nous paraît peu digne de Goethe ce fragment d'histoire de la science, si nous le comparons aux savantes dissertations que le même sujet a inspirées aux deux physiciens contemporains les plus capables de louer Newton; c'est en lisant les excellentes notices de MM. Biot et Brewster qu'on apprendra combien le désir d'avoir raison a aveuglé Goethe, combien la passion l'a rendu injuste.
Sachons reconnaître cependant que le poëte n'a pas toujours cédé aux impulsions jalouses de sa nature, et qu'il est revenu vers la fin de son œuvre à de plus justes sentiments. On ju-gera de ce changement par la lecture des lignes suivantes, consacrées à la personnalité et au caractère de Newton. L'au-teur, en les écrivant, avait oublié l'injustice de sa polémique; il avait réfléchi et considéré les choses avec plus de modération et d'impartialité.
« Notre intention en traçant ces lignes est de déposer un moment le rôle de contradicteur et d'adversaire que nous avons si longtemps conservé et que nous conserverons encore; nous voulons rechercher avec autant d'impartialité que possible comment Newton a pu réunir en lui tant d'éléments opposés, et par là nous justifierons la vivacité de notre polémique. On nous accordera que toute énigme scientifique peut recevoir sa solution éthique, et nous essayerons de faire immédiatement au cas actuel l'application de ce principe.
« Newton était un homme bien organisé, sain, modéré, sans passions, sans désirs. Son esprit était inventif dans le sens le plus abstrait; voilà pourquoi les mathématiques élevées étaient pour lui un instrument puissant à l'aide duquel il cherchait à construire le monde intérieur et à dominer le monde extérieur.
« Nous n'avons pas la prétention d'apprécier son mérite émi-nent nous avouons volontiers que ce mérite est en dehors de notre horizon, mais nous pouvons dire, d'après notre conviction, qu'il a saisi avec facilité les principes posés par ses prédécesseurs, et qu'il est parvenu à des résultats qui frappent d'étonnement. Les esprits médiocres de son époque l'honoraient et l'admiraient; les plus puissants le regardaient comme un égal, ou trouvaient dans ses inventions et ses découvertes un motif de contestations avec lui; aussi nous pouvons sans autre preuve, et en nous con-formant à l'opinion générale, déclarer Newton un homme extraor-dinaire.
« Par le côté pratique et expérimental, il se rapproche davantage de nous; alors il entre dans un monde que nous connaissons aussi, et nous pouvons juger ses expériences et ses succès. S'il est incontestable que les mathématiques en elles-mêmes offrent la précision et l'exactitude, il est vrai également que dans la voie expérimentale, elles périclitent à chaque pas comme tout autre principe, et con-duisent à des erreurs souvent si grossières qu'on aura à en rougir à l'avenir.
« Nous avons dit plus haut avec détails comment Newton arrive à sa doctrine et se trompe dès son premier examen. Il déduit toute sa théorie avec vigueur, et cherche à donner à son explication la va-leur d'un fait; il éloigne tout ce qui peut être nuisible à sa doctrine et il ignore tout ce qu'il ne peut nier. li ne prend pas une part directe aux controverses, mais il répète sans cesse à ses adversaires « Comprenez les choses comme moi, suivez ma voie, dirigez-vous « d'après mes principes, voyez comme je vois, concluez comme je « conclus, et vous trouverez ce que j'ai trouvé; tout le reste est « faux. Que valent cent expériences, puisque deux ou trois suf-- « fisent à l'établissement de ma théorie? C'est à cette manière de procéder, à ce caractère inflexible, que la doctrine doit véritable-ment tout son succès, et puisque nous avons prononcé le mot de caractère, qu'on nous permette de donner place à quelques considé-rations. »
Goethe entre dans une énumération longue et confuse des caractères, qu'il classe en les comparant à certaines propriétés physiques des corps; il admet des caractères épais, légers, élas-tiques, flexibles, fixes, mobiles, tenaces.
« Le caractère de Newton doit être rangé parmi les caractères inflexibles, de même que sa théorie des couleurs doit être regardée comme un inflexible aperçu. »
Cette singulière idée conduit Goethe à expliquer les préten-dues erreurs de Newton par la pente irrésistible de son carac-tère, et à se disculper lui-même au sujet d'expressions qu'il a employées dans une autre partie de son travail.
« Et maintenant, continue-t-il, nous touchons aux rapports du caractère avec la vérité et l'erreur le caractère reste le même, quelle que soit la voie qu'on choisisse. Ainsi l'extrême considération que nous avons pour Newton n'est pas diminuée, lorsque nous affirmons qu'il est tombé dans l'erreur comme homme, comme observateur, et que, comme personnalité, comme chef de secte, nous constatons son opiniâtreté persévérante. En dépit de tous les avertissements intérieurs et extérieurs, il maintient son erreur jusqu'à la fin; il y travaille sans cesse, il se donne même la peine de la développer^ de la fortifier, de la défendre contre toutes les attaques. « Nous nous trouvons ici en face d'un problème d'éthique qui n'est pas insoluble pour quiconque a jeté un regard sur les abîmes de la nature humaine. Dans la partie polémique de notre ouvrage, nous avons pu reprocher à Newton sa déloyauté; nous voulions parler seulement des avertissements auxquels il est resté sourd, car comment concilier l'expression dont nous nous sommes servi, avec la moralité si reconnue d'un tel homme? » »
Goethe prétend que Newton doit être compté parmi les hommes qui, semblables aux enfants mal élevés, persistent dans leurs erreurs, et s'entêtent dans leurs capricieuses vo-lontés si Newton a pris tant de plaisir au développement de sa théorie, c'est peut-être qu'elle le mettait sans cesse aux prises avec de nouvelles difficultés les géomètres, comme le dit un mathématicien, aiment à se poser mille problèmes, à se for-mer sans cesse de nouvelles difficultés pour avoir le plaisir de les surmonter. Si on veut d'ailleurs justifier plus complé-tement Newton, qu'on jette un regard sur la manière de philo-sopher et de comprendre la nature, de Descartes et d'autres savants de son époque.
« Par les réflexions que nous venons de présenter, nous voudrions faire aux mânes de Newton, si nous les avons offensées, une répa-ration d'honneur suffisante. Toute erreur qui vient de l'homme et des conditions qui l'entourent est pardonnable, souvent même res-pectable mais ceux qui perpétuent l'erreur ne sauraient avoir droit à tant d'égards. Une vérité répétée perd déjà de sa grâce, une erreur répétée paraît de mauvais goût et ridicule. Il est difficile, souvent impossible aux hommes d'un esprit et d'un talent supérieur de se débarrasser de leurs propres erreurs; mais celui qui accepte une erreur et y persévère avec opiniâtreté fait preuve de bien peu de moyens. L'opiniâtreté d'un esprit original peut nous fâcher, l'en-têtement d'un copiste d'erreur excite notre mauvaise humeur et notre colère. Si, dans la polémique contre la doctrine de Newton, nous nous sommes parfois écarté des limites de la modération, nous en rejetons la faute sur l'école Newtonnienne dont l'incompétence et l'obscurité, la paresse et la suffisance, la colère et le désir de per-sécution peuvent être mis en parallèle, sans qu'aucune de ces tristes qualités ait rien à céder à l'autre'. »
A peine les idées de Newton étaient-elles connues en Angle-terre qu'elles furent accueillies en France avec une extrême fa-veur l'Institut venait d'être établi, il crut s'honorer eu accep-- 1. Op. cit., XXIX, p. 215 et suiv. tant Newton parmi ses membres. Cependant, ce ne furent pas les savants de l'Académie qui contribuèrent le plus à vulgariser les principes du Traité d'optique et les découvertes astronomi-ques de Newton; ce rôle était réservé à deux littérateurs qui, à des degrés différents, ont jeté un vif éclat sur notre pays, à Fontenelle et à Voltaire.
Il n'est pas possible, comme le remarque finement Goethe, au sujet de Fontenelle, que les Français puissent s'occuper longtemps des sciences sans en faire pénétrer les notions dans la vie, dans la société; aussi, après avoir disserté sur la prose et la poésie, les mémoires et les pièces de théâtres ils tentè-rent de populariser les enseignements de la science; bien que par elle-même la science parût peu compatible avec la popularité
« Les recherches expérimentales sur la nature, les travaux ma-thématiques ou philosophiques demandent en effet le calme et le silence; de pareilles recherches, en raison de leur étendue et de leur profondeur, ne peuvent être présentées qu'à ces réunions qu'on nomme des sociétés savantes. Oui, tout ce qui est aride, abstrait, ne se laisse pas exprimer dans le langage ordinaire; mais rien ne pa-raît impossible au Français, vif, sociable, habile à manier la parole. Poussé par le désir d'éclairer les masses, il entreprend de popula-riser les merveilles du ciel et de la terre. L'écrit de Fontenelle sur la pluralité des mondes est un ouvrage de ce genre. Il ne s'agit pas pour l'écrivain de la dignité, de l'élévation et de la perfection de son sujet, ni même de la vérité la question pour lui est de savoir s'il intéresse et s'il continuera à intéresser. La science n'a rien à gagner à une semblable exposition, comme nous l'avons vu dans ces der-niers temps à propos de sujets élevés et profonds qu'on s'est efforcé de mettre à la portée des femmes et des enfants'. »
On devinera sans peine que la mauvaise humeur de Goethe contre Fontenelle est due à l'éloge de Newton par l'illustre se-crétaire de l'Académie des sciences. Goethe ne le lui pardonne pas; il le prend à partie, et critique sans ménagement chacune des phrases de l'éloge académique.
Comme Fontenelle, Voltaire est, aux yeux de Goethe, cou-pable d'avoir consacré son admirable talent à la vulgarisation des principes de la philosophie newtonienne.
Le grand talent de Voltaire de communiquer sa pensée de toutes les manières et sous toutes les formes, le rendait maître absolu de sa nation. Ce qu'il offrait à ses compatriotes, il fallait l'accepter; pas de contradiction possible. Fort et habile, il savait ranger à son avis ses adversaires, et ce qu'il ne pouvait imposer au public, il le lui faisait accepter par la flatterie ou par l'habitude.
« Comme fugitif, il trouva en Angleterre le meilleur accueil et de puissantes protections. A son retour, il prit la résolution de propa-ger l'évangile newtonien que la faveur générale avait déjà si bien accueilli, et d'inculquer particulièrement dans les esprits la doc-trine des couleurs'. »
Goethe n'oublie pas de citer et de critiquer les vers adressés par Voltaire à la marquise du Châtelet sur l'expérience fonda-mentale de Newton; il plaisante aussi sur cette phrase d'une lettre de Voltaire à Thiriot, « Quant à mon livre (Éléments de la Philosophie de Newton), il est le premier en Europe qui ait appelé, parvulos ad regnum ctélorum » le regnum cœlorum, c'est la doctrine de Newton, les parvuli, ce sont les Français.
Malgré la faveur dont jouissait en France la doctrine nou-velle, malgré les hommes illustres, les savants et les littérateurs qui s'en étaient déclarés les partisans, une opposition ne tarda pas à se former; elle compte dans ses rangs bon nombre de savants dont Goethe met, comme à l'ordinaire, un vif empres-sement à nous rappeler les noms entièrement oubliés, et les médiocres ouvrages.
C'est d'abord Jacques de Mairan, puis le cardinal Polignac qui condamnent, à la suite de quelques expressions, la doctrine Newtonienne. Le cardinal fit venir des prismes d'Angleterre et expérimenta il avoue qu'il lui fut toujours impossible d'obte-nir la couleur blanche par la réunion des rayons, d'où il conclut que le blanc n'est pas le résultat de cette réunion, mais le pro-duit des rayons directs interrompus et non réfrangibles.
L'opposition la plus vive et la plus digne d'être prise en considération, fut celle d'un jésuite, le P. Castel, aux dépens duquel Voltaire s'est beaucoup amusé. Homme d'esprit et de savoir, le P. Castel s'est fait surtout connaître par ses vues ori-ginales sur le clavier chromatique. Il prétendait que les cou-leurs affectent l'organe visuel comme le clavecin affecte le sens de l'ouïe, par la variété des sons, et il cherchait les gammes chromatiques. Goethe s'élève contre cette idée, qui est juste ce-pendant,commel'ont prouvé les travauxd'Euler et de Chevreul. Le P. Castel critique les sept couleurs primitives admises par Newton et les réduit à trois il explique les phénomènes pris-matiques par l'influence des limites, et le mélange de l'obscur et du clair; il veut fonder sur de simples observations la doc-trine des couleurs et en faire ressortir l'influence sur la pra-tique de la peinture.
La polémique du P. Castel contre Newton est violente et pleine de railleries; il écrit que le spectre newtonien est un spectre véritable, une apparition fantastique, qu'il est aussi fâcheux de surprendre ce spectre sans vert qu'une jolie femme sans rouge, que la Théorie des couleurs est le rémora de toute saine physi-que. De pareilles plaisanteries dans les écrits d'un jésuite font le bonheur de Goethe; on croirait qu'il est fâché de n'en pas être l'auteur, car il s'empresse d'ajouter, après les avoir rap-portées « Nous traduisons avec d'autant plus de plaisir ces plaisanteries contre les spectres newtoniens, que nous vou-drions bien pouvoir les signer 1. »
L'application des couleurs à la chimie et aux arts industriels devint à cette époque l'origine de quelques travaux peu favo-rables aux idées généralement admises.
Geoffroy entreprend des recherches sur la couleur des plan-tes, Réaumur étudie les mollusques susceptibles de fournir une couleur rouge pourpre il constate que cette couleur augmente d'intensité sous l'influence de l'air et de la lumière on doit éga-lement signaler les observations de Lemeyrie sur les rapports de la coloration, et de la constitution intime des substances. Les ordonnances rendues par Colbert sur la qualité des cou-leurs employées en teinture, deviennent alors l'origine de re-cherches entreprises par Dufay, sous les auspices du gouver-nement. Dufay, dans le travail présenté à l'Académie, rejette les sept couleurs admises par l'école Newtonienne; il soutient qu'on doit revenir aux observations les plus simples, et admet-tre, conformément aux indications de la nature, trois couleurs .primitives, le jaune, le rouge et le blanc; il voudrait que ces couleurs fussent nommées les couleurs mères.
Les couleurs appliquées à l'industrie, et en particulier à l'im-pression des tissus, ont été en France l'occasion de quelques remarques qu'il n'est pas indifférent de rappeler. Deux indus-triels, Leblon et Gauthier, se sont acquis une réputation méritée dans cette branche de l'industrie; tous deux auraient été égale-ment conduits par la pratique à la négation de la doctrine Newtonienne. Gauthier soutient cette opinion dans un ouvrage publié à Paris, en 1750, sous le titre de Chroagénésie ou généra-tion des couleurs, contre le système de Newton. II s'efforce de combattre l'analyse des rayons solaires, leur séparation en sept couleurs primitives; il nie que le blanc soit le résultat de la réunion des autres couleurs, qualifie d'hypothèses les plus brillantes découvertes du physicien anglais. Gauthier se préten-dait l'inventeur de l'art de graver et d'imprimer en couleurs naturelles; il mettait en usage quatre couleurs seulement, ayant reconnu, disait-il, l'impossibilité d'appliquer en pratique les sept couleurs généralement acceptées. La méthode de Gauthier est oubliée, aussi bien que ses inqualifiables assertions contre les Newtoniens.
Goethe nous apprend qu'un professeur de Naples, Célestin Cominale, marchant sur les traces de Gauthier, a également élevé des objections contre la doctrine du maître; mais ses critiques ont eu peu de retentissement. Cominale écrivait dans un pays où les écoles des jésuites défendent depuis longtemps la doctrine Newtonienne.
« Rome surtout, dit Goethe était fermée aux antinewtoniens comme à tous les hommes de science Rome, où la flamme de la vé-rite, dès qu'elle commençait à briller, était aussitôt étouffée avec la cendre de l'école »
Parvenu au terme de ses études sur les controverses dont la doctrine Newtonienne a été l'objet en France et à l'étranger, Goethe tourne ses regards vers la patrie.
L'Allemagne n'a pas mis un grand empressement à discuter et à répandre les doctrines de Newton. Ses professeurs, ses éru-dits, les ont patiemment analysées dans leurs compendiums, tandis que quelques princes, amis des sciences, faisaient répéter avec luxe les expériences les plus brillantes Goethe ne passe pas sous silence cette particularité; il était trop courtisan et trop habile pour ne pas saisir, chaque fois qu'elle se présentait, l'oc-casion de louer ses puissants protecteurs. Les meilleures re-cherches sur l'optique des couleurs ont été entreprises en Alle-magne, sous la direction de l'Académie de Goettingue; c'est devant cette réunion savante que Tobie Mayer a lu sa disser-tation sur l'affinité des couleurs.
Mayer ne reconnaît pas les sept couleurs primitives ad-mises par Newton, mais les réduit à trois, le rouge, le bleu, le jaune, couleurs essentielles au point de vue de la pratique de la peinture; le blanc et le noir ne doivent pas être mis au nombre des couleurs primitives. Les couleurs secondaires ré-sultent du mélange deux à deux ou trois à trois des primitives, on peut en conséquence obtenir une multitude de tons: l'auteur cherche à les classer, en se plaçant au point de vue artistique.
Les écrits du P. Scherffer sont les meilleurs de ceux qui ont paru en Allemagne à cette époque. L'auteur a attaché son nom à une théorie des couleurs physiologiques généralement adoptée avant les recherches de Plateau. Il suppose que l'action des rayons d'une certaine couleur sur une partie de la rétine diminue momentanément la sensibilité de cette membrane ner-veuse à l'égard de la même couleur, tandis que lacouleur complé-mentaire peut être perçue facilement. Si, par exemple, on regarde fixement un papier rouge, la rétine deviendra momentanément moins sensible à cette couleur; si on tourne ensuite les regards vers une surface blanche, on distinguera dans ce blanc la couleur complémentaire de celle qui fatigue la rétine, c'est-à-dire le vert. Le P. Scherffer a indiqué aussi que les couleurs subjectives se combinent entre elles comme les couleurs réelles, c'est ainsi que le jaune et le bleu accidentels produisent une teinte verte. Il serait sans intérêt de reproduire la liste bien longue des traités de physique publiés en Allemagne, et dans lesquels Goethe va rechercher les opinions de ses compatriotes sur la décomposition de la lumière par les prismes; les livres ne font pas défaut dans les universités allemandes, mais la clarté et la précision ne sont point précisément les qualités qui distinguent les érudits et les investigateurs, dans la savante patrie de Schiller et de Goethe.
B. Deuxième époque de Dollon à nos jours.
La découverte de l'achromatisme par l'opticien anglais Dollon, marque le début de cette dernière période de l'histoire des couleurs. En observant le fait de la réfrangibilité des cou-leurs, avec des prismes d'eau, d'essence de térébenthine, de crown glass, Newton avait admis que la dispersion est propor-tionnelle à la réfraction, et il en avait conclu qu'il ne peut y avoir réfraction sans dispersion, il niait dès lors la possibilité de l'achromatisme; un fait bien simple pouvait cependant faire prévoir l'invraisemblance de cette assertion. Nous n'apercevons pas autour des objets des zones colorées, et cependant notre œil est composé de milieux diversement réfringents qui devraient décomposer les rayons lumineux l'achromatisme est donc pos-sible. Euler, un de ces hommes destinés à marcher en avant, lors même qu'ils abordent un sujet qui a fourni à leurs pré-décesseurs une riche moisson de découvertes, Euler n'attacha pas d'importance à ces considérations tirées de la vue, mais prouva, par le calcul, que la réfraction peut avoir lieu sans ap-parition de couleurs; les vues d'Euler reçurent bientôt de l'ex-périence une confirmation inattendue. Dollon, entraîné d'abord par le désir de prouver la justesse des doctrines Newtoniennes, entreprit des observations; le résultat fut contraire à son at-tente, car il parvint à construire des prismes et des lentilles complétement achromatiques. Les télescopes dioptriques étaient désormais réalisables, et ils furent bientôt réalisés par les soins des constructeurs français.
i Personne ne pouvait douter, continue Goethe, que la doctrine n'eût été atteinte d'une blessure mortelle mais comme elle ne vi-vait guère que par les paroles, il fallait la sauver par les paroles. On avait cherché dans la réfraction la cause de l'apparition des couleurs; c'est la réfraction qui tirait de la lumière ces éléments constitutifs doués d'inégales réfrangibilités mais comme pour une égale réfraction, la réfrangibilité était très-différente, on eut recours à une nouvelle expression la dispersion. Aux termes de rér fraction et de réfrangibilité on associa donc les mots de dispersion et de dispersible. et un tel rapiécetage fut admis dans le monde scientifique, sans soulever, au moins à ma connaissance, aucune contestation1. »
Après cette nouvelle sortie contre les doctrines, Goethe si-gnale à l'attention quelques écrits de Joseph Priestley, de Paul Frisi, de Simon Klugel, et renvoie le lecteur, désireux de suivre dans cette dernière époque les progrès de la science, à l'his-toire de l'optique par Priestley. Il revient ensuite à Newton et à son école.
a L'école de Newton, dit-il, peut se fâcher autant qu'elle le vou-dra. Une foule d'hommes distingués, de nombreux et importants écrits ont constaté, et l'affaire a été poussée vivement, que Newton avait commis une erreur capitale cette erreur, elle est plus claire-ment, plus irrévocablement démontrée encore par la présence des télescopes dioptriques dans les observatoires astronomiques ou dans les cabinets de travail des observateurs et des particuliers.
« L'homme, et nous avons souvent insisté sur ce point, est aussi disposé à s'appuyer sur l'autorité qu'à en rejeter l'influence il s'agit seulement des époques qui le sollicitent à prendre tel ou tel parti. Dans la période actuelle de l'hisloire des couleurs, les hommes jeunes et spirituels, sérieux et réfléchis, jouissent d'une sorte de douce liberté comme ils ne voient devant eux aucun point de rallie-ment, ils développent, chacun à sa manière, leurs vues, leurs opi-nions favorites, leurs capricieuses pensées. Cette indépendance est profitable sans doute, mais elle annonce et prépare une anarchie qui s'est déjà réalisée de nos jours. Le but essentiel de l'exposition dans laquelle nous allons entrer est d'indiquer, en ce qui concerne spécialement la nature des couleurs, quelles ont été les tentatives faites en sens divers pour établir ou éclairer cette doctrine, en lais-sant de côté la théorie de Newton'. »
1. Op. cit., XXIX, p. 277. 2. Ib., p. 281. Au nombre des esprits indépendants qui, ayant secoué le joug de la tradition, n'ont pris conseil que d'eux-mêmes, nous trou-vons Westfeld, Guyot, Marat, Darwin Delaval, Hoft'man et quelques autres dont les doctrines méritent d'être brièvement analysées. Goethe leur consacre quelques pages dans le dernier chapitre de son histoire.
Westfeld attribue la différence des couleurs aux modifications éprouvées par les filaments nerveux de la rétine; il suppose même que l'influence des couleurs sur l'organe visuel se tra-duit par un développement plus ou moins considérable de cha-leur.
Cette hypothèse, dépourvue d'une base expérimentale, in-dique cependant que l'auteur n'ignorait pas la loi d'opposition delà rétine, et qu'il avait remarqué l'influence chaude ou froide des couleurs.
Une théorie est condamnée lorsqu'elle est impuissante à venir en aide aux efforts des praticiens; c'est à ce point de vue qu'un Français, nommé Guyot, a combattu, dans un opuscule, la théo-rie Newtonienne. Le nombre des couleurs fondamentales de-vrait être porté à sept d'après Newton, tandis que en réalité il existe trois couleurs fondamentales à l'aide desquelles on peut produire les autres l'auteur le démontre par une suite d'expé-riences faciles à répéter.
Avant d'acquérir la triste célébrité qui s'attache à son nom, Marat s'était paisiblement consacré au culte de la science, et en particulier à des recherches sur le feu, les couleurs et la lu-mière il s'était cru autorisé à contredire les principes jusqu'a-lors admis dans l'école sur la foi de Newton. Marat étudie les rayons lumineux et colorés émis par les corps portés à une haute température, et réfractés à travers l'objectif d'un mi-croscope solaire; il conclut que la réfraction peut très-bien se produire sans qu'il y ait apparition de couleurs, et que dans la diffraction observée par Grimaldi il ne s'agit pas d'une diffé-rence de réfrangibilité, mais d'une différence d'inflexion dans les rayons lumineux; Marat réduit les couleurs à deux, le bleu et le jaune Goethe applaudit aux efforts de Marat, et saisit avec empressement l'occasion de signaler au public le despotisme des académies. « On doit penser, remarque-t-il, que les recherches de Marat fu-rent accueillies avec peu de faveur par les observateurs, et surtout par l'académie. Il s'éloignait trop franchement de la route suivie, de la doctrine adoptée, bien qu'il en admît un des résultats essen-tiels, la décomposition de la lumière. Le rapport des commissaires nous offre un modèle des efforts et des grimaces du mauvais vouloir, lorsqu'il s'agit de mettre de côté des assertions qu'il n'est pas pos-sible de contredire complétement.
« Quant à nous, nous croyons que Marat avait traité avec beau-coup de perspicacité et d'exactitude le point délicat de la doctrine des couleurs, relatif à la réfraction et à l'inflexion; c'est un sujet digne des recherches ultérieures, et nous espérons qu'en y portant la lumière on réalisera un véritable progrès dans la théorie1. » Marat est aussi l'auteur d'observations sur les ombres colo-rées ces remarques ont acquis quelque notoriété dans la science, même après les travaux de Léonard de Vinci, de Buffon et de Nollet; elles prennent place à côté des observa-tions de Darwin sur le spectre oculaire de la lumière et des couleurs.
Darwin a publié son travail en 1785. Il y consigne quelques vues originales sur la persistance des images, les couleurs sub-jectives, l'influence des couleurs; on lui doit particulièrement des expériences sur les apparences des couleurs accidentelles, relativement au temps et relativement à l'espace; si après avoir fixé un objet vu sur un fond coloré, on porte les regards sur une surface blanche, la couleur obtenue n'est pas seulement complémentaire de celle de l'objet, mais elle est combinée avec la couleur du fond sur lequel il est disposé.
Le nom des auteurs espagnols ne se rencontre guère dans l'histoire de la science; aussi, pour la rareté du fait, est-on disposé à faire un favorable accueil aux savants de cette nation, lorsque leurs oeuvres parviennent jusqu'à nous? Voilà pourquoi Goethe traite avec courtoisie le savant maltais Diégo de Carvalho, et s'étend, avec une complaisance, peu désintéres-sée du reste, sur les principes développés dans son histoire des couleurs. Les couleurs, selon Diégo Carvalho, se manifestent et se forment par la lumière; mais la vivacité de la lumière est aussi destructive pour les couleurs que l'obscurité la plus pro-fonde il faut pour l'apparition des couleurs une lumière inter-médiaire il n'existe que deux couleurs primitives, le rouge et le vert; le bleu et le jaune ne sont point des couleurs primi-tives le noir est une couleur positive, dérivant du rouge et du vert. Nous nous dispenserons de suivre l'auteur dans le détail des expériences; elles n'ont d'autre valeur qu'une valeur historique.
Nous avons déjà indiqué les tentatives faites par quelques sa-vants pour rapprocher et comparer les couleurs et les sons; l'illustre Euler, avons nous dit, est entré dans cette voie. S'il a rendu à la science des services incontestables, c'est qu'il n'a pas excédé les limites d'une rigoureuse observation et s'est servi avec une rare sagacité d'un instrument qui ne trompe jamais, le calcul. Cette marche n'est pas celle d'un observateur de Leipzig, Léonard Hoffmann, qui a prétendu découvrir les rapprochements les plus singuliers entre la chro-matique et la musique. Les comparaisons de Hoffmann sont tellement amusantes que Goethe ne résiste pas au plaisir de les citer. Qu'il compare la lumière au son, les ondes lumineuses aux ondes sonores, la couleur au ton, la clarté et l'obscurité à la hauteur ou à la profondeur du ton, le clair-obscur à l'u-nisson, cela est encore admissible mais il a fallu une bien vive imagination pour retrouver dans chaque couleur quelque analogie avec un instrument de musique. Hoffmann compare l'indigo au violoncelle, le vert à la voix humaine, le jaune à la clarinette, le rouge éclatant à la trompette; et ainsi, pour chacune des couleurs. Goethe n'entreprend pas de justifier des comparaisons aussi hasardées, il se borne à faire ressortir quelques traits du parallèle, et à approuver l'auteur lorsqu'il formule ce principe fondamental La peinture est une harmonie simultanée, la musique est une harmonie successive.
Goethe termine ses longues analyses par l'examen d'un mé-moire de R. Blair, sur l'inégale réfrangibilité de la lumière. L'auteur se propose de résoudre la question suivante Existe-il des milieux dont l'indice de réfraction diffère, et qui puissent cependant disperser dans d'égales proportions chacun des élé-ments de la lumière solaire? Il espère, en poursuivant cette recherche, compenser avec exactitude les effets de la disper-sion, et réaliser l'achromatisme parfait. Blair est partisan de la doctrine Newtonienne, c'est dire d'avance dans quel esprit Goethe apprécie les principes et les résultats de son travail.
Nous sommes parvenus au terme de notre analyse, mais non au terme de l'ouvrage après avoir abandonné les savants, les érudits, les praticiens, l'auteur nous entretient encore de lui-même. Il raconte dans le dernier chapitre par quelle suite de circonstances il a été conduit de la poésie à la peinture, de la peinture à la chromatique, de la chromatique à l'optique, et finalement, à la conception d'une théorie destinée à renverser celle de Newton. Il remercie les savants qui l'ont aidé de leurs conseils, les amis qui l'ont encouragé, les praticiens qui ont accueilli avec faveur la doctrine naissante.
Qu'on nous permette de terminer par quelques courtes ré-flexions cette analyse de la partie historique du Traité des cou-leurs.
Le motif qui a déterminé Goethe à entreprendre la tâche aride d'historien et de critique est le désir bien légitime de donner à sa doctrine la consécration de l'histoire; ce que le poëte demande au passé, ce sont, avant tout, des témoignages et des preuves en faveur de ses vues, des critiques à opposer à la théorie de Newton; ces deux mobiles dirigent ses choix, dictent ses appré-ciations, et subordonnent trop souvent, à l'amour-propre de l'auteur, l'indépendance de l'écrivain et l'impartialité de l'histo-rien. Plein de lui-même, Goethe critique des doctrines que sou-vent il ne comprend pas, aborde résolument des problèmes scientifiques auxquels il n'est pas préparé. A peine initié aux découvertes physiques de son époque, fort peu compétent en sciences mathématiques, il ose apprécier des méthodes et des résultats que des hommes de génie comme Newton ou Képler auraient seuls le droit de juger. Qu'on ne cherche donc dans l'histoire des couleurs, ni le désintéressement que donne la vérité dégagée des entraves de l'amour-propre, ni l'autorité que la science apporte avec elle.
.Nous signalons les faiblesses et les erreurs de l'œuvre sans en taire les mérites. En dehors même des qualités du style, de la richesse de l'érudition, de l'exactitude de la méthode, on doit louer l'élévation d'esprit avec laquelle l'historien de la science rattache les faits particuliers aux événements généraux, aux tendances de chaque siècle. Pénétré de l'influence qu'exerce l'esprit d'un siècle, sur la marche des idées, Goethe indique comment la théorie des couleurs s'est successivement modi-fiée, sous l'influence de la philosophie dans l'antiquité, sous l'influence de la tradition et de la superstition au moyen âge, de l'autorité, au temps de Newton, de l'indépendance des esprits, à l'époque qui a précédé la nôtre. Il fait la part des époques, il fait aussi la part des hommes de génie dont la puis-sance a entraîné les contemporains, et autour desquels se groupent une foule de personnalités et d'oeuvres secondaires. Tant d'élévation dans les idées, tant de brillantes qualités dans l'exposition, font regretter que Goethe ait consacré son talent, ses plus belles années, son activité d'esprit, à une théorie dont l'histoire de la science consacrera à peine le souvenir.