‹ Œuvres scientifiques de GoetheChapitre 53 sur 79 · Mémoires, trad. Porchat, t. VIII, p · texte numérisé non relu

Mémoires, trad. Porchat, t. VIII, p

Voilà comment, dès ses jeunes années, Goethe sentait et in-terprétait la nature, avant l'éveil des ardentes passions aux-quelles nous devons les pages de Werther. Dans Werther, on retrouve partout une admiration profonde de la nature, un vif sentiment de ses harmonies l'auteur, cependant ne sentait alors que par instinct ces merveilles qu'il n'avait pas encore étudiées.

Dès le début de l'œuvre dès les premières lettres que Werther écrit à son ami, on retrouve la jeune âme de Goethe avec ses premières impressions religieuses en face de la na-ture seulement, il ne les traduit plus d'une manière en-fantine. »

« Lorsque la gracieuse vallée se voile de vapeurs autour de moi, que le soleil de midi effleure l'impénétrable obscurité de la forêt, et que seulement quelques rayons épars se glissent au fond du sanc-tuaire que, dans les hautes herbes, couché près du ruisseau qui tombe, et plus rapproché de la terre, je découvre mille petites plantes diverses; que je sens, plus près de mon cœur, le tourbillonnement de ce petit univers parmi les brins d'herbe, les figures innombra-bles, infinies, des vermisseaux, des mouches; que je sens, enfin, la présence du Tout-Puissant qui nous a créés à son image, le souffle de l'amour infini, qui nous porte et nous soutient bercés dans une joie éternelle mon ami, si le jour commence à poindre autour de moi, si le monde qui m'environne et le ciel tout entier reposent dans mon sein comme l'image d'une bien-aimée, alors je soupire et je me dis » Ah si tu pouvais exprimer, si tu pouvais exhaler sur ce pa-pier ce que tu sens vivre en toi avec tant de chaleur et d'abon-- « dance, en sorte que ce fût le miroir de ton âme comme ton âme est « le miroir du Dieu infini! Mon ami. mais je m'abîme, je succombe sous la puissance de ces magnifiques apparitions1, D »

Werther n'est pas encore possédé de son funeste amour, lorsqu'il exprime ces sentiments à son ami. Mais quand la passion dévore son âme, le sentiment de la nature vivante de-vient pour lui un insupportable bourreau, un génie perséculeur. Nous ne pouvons résister au désir de transcrire les pages dans lesquelles il retrace l'impression que produit la na--

1. Traduction Porchat, V, 215. ture sur son âme, autrefois naïve et ouverte aux plus déli-cieuses émotions, en proie désormais aux ardeurs de la passion et aux amertumes de la tristesse.

« Quand, de la cime du rocher, je contemplais autrefois, par-delà la rivière, jusqu'à des collines lointaines, la fertile vallée, et que je voyais tout germer et ruisseler autour de moi; quand je voyais ces montagnes revêtues, du pied jusqu'au sommet, de grands arbres touffus, ces vallons ombragés dans leurs divers contours de bocages délicieux, le paisible ruisseau qui coulait parmi les roseaux murmu-rants, et réflétait les gracieux nuages que la douce brise du soir versait dans leciel; lorsqu'ensuite j'entendaislesoiseaux animer autour de moi la forêt, et que les innombrables essaims de moucherons dansaient gaiement dans les dernières flammes du soleil; que son dernier re-gard scintillant délivrait de sa verte prison le scarabée bourdonnant, et qu'autour de moi le bruissement et la vie attiraient mon attention sur le sol; que la mousse, qui tire de mon âpre rocher sa nourriture; les genêts, qui croissent sur le penchant de l'aride colline sablonneuse me manifestaient l'intime, ardente et sainte vie de la nature comme j'embrassais toutes ces choses dans mon cœur enflammé. Je me sen-tais comme un Dieu dans ces flots de richesses, et les formes admi-rables de l'immense univers se mouvaient, animant toute la création dans le fond de mon âme! Ah! que de fois alors je désirai, avec les ailes de la grue qui passait sur ma tête, m'envoler aux rivages de la mer immense, pour boire, à la coupe écumante de l'infini, ces ravissantes délices, et sentir, ne fût-ce qu'un moment, dans l'espace étroit de mon sein, une goutte de la félicité de l'Être qui engendre toutes choses en lui et par lui.

« Il semble qu'on ait tiré devant mon âme un rideau, et la scène immense de la vie n'est plus devant moi que l'abîme de la tombe éternellement ouverte. Pas un moment qui ne te dévore, et les tiens autour de toi; pas un moment où tu ne sois un destructeur, où tu ne doives l'être; la plus innocente promenade coûte la vie à des milliers de pauvres insectes; un de tes pas ruine les laborieux édi-fices des fourmis, et enfonce un petit monde dans un injurieux tom-beau. Ah 1 ce qui me touche, ce ne sont pas les rares et graves ca-tastrophes du monde, ces inondations, ces tremblements de terre qui engloutissent vos cités; ce qui me ronge le cœur, c'est la force dévo-rante qui est cachée dans la nature entière, et n'a rien produit qui ne détruise son voisin et ne se détruise soi-même. C'est ainsi que je poursuis avec angoisse ma course chancelante environné du ciel et de la terre et de leurs forces actives; je ne vois rien qu'un monstre qui dévore, qui rumine éternellement'. »

Dans les dernières scènes du drame de Werther, le sentiment de la nature devient plus saisissant. Werther lit à Charlotte les poésies d'Ossian, où le spectacle du monde traduit par l'expres-sion la plus vraie, la tristesse et l'ardeur de sa passion; il saisit les mains brûlantes de Charlotte, et prononce d'une voix en-trecoupée ces vers du barde

«Pourquoi me réveilles-tu, souffle du printemps? Tu me ca-resses, et tu dis Je baigne la terre de la rosée du ciel. Mais il ap-proche le temps où je dois me flétrir; elle approche la tempête qui dévastera mon feuillage »

Quand on lit ces lignes, qui se gravent si aisément dans le cœur on sent, comme Goethe, que la nature est le miroir de l'âme et que les révolutions de notre esprit ont leurs reflets dans les révolutions du monde nous retrouvons dans la na-ture, comme en nous-mêmes, une mélancolique rêverie, les tempêtes et les orages, le calme et la sérénité. Ces analogies sont des traits de lumière pour le poëte, et comme des pres-sentiments de la vérité, encore qu'il la devine, plutôt qu'il ne la comprend, et marche vers elle, plutôt qu'il ne l'atteint.

Goethe a exprimé, dans d'autres ouvrages cette harmonie intime qui unit l'âme et le monde physique; Hermann et Doro-thée, la nuit de Walpurghis dans Faust, l'histoire d'Ottilie et de Mignon dans Wilhem Meister, le Voyage en suisse, les Poésies mêlées, témoignent de l'inspiration qui entraîne sans cesse le poëte, de l'âme vers la nature, de la nature vers l'âme.

L'histoire de Mignon est justement célèbre dans cette com-position ravissante, le poëte a voulu retracer les impressions que la nature nous fait éprouver dès nos plus jeunes années, et l'amitié naïve qui nous attache aux arbres, aux ruisseaux, aux montagnes, muets témoins de nos jeux et de nos premiers désirs au milieu des soucis et des déceptions de la vie, comme on aime à évoquer ces lointains souvenirs et les joies si courtes 1. Traduction Porchat, V, 258. 2. lb., p. 323 de la terre natale et du toit paternel Combien les vers de Mignon ont de charmes 1

Qu'avons-nous besoin de rappeler ces vers qui ont inspiré aux artistes tant d'oeuvres remarquables.

Dans toutes ses poésies, Goethe associe la nature aux émo-tions et aux joies de notre âme sa Chanson de mai est populaire en Allemagne:

Qu'avec magnificence brille à mes yeux la nature 1

» Comme le soleil rayonne comme sourit la campagne

« Les fleurs éclosent de chaque rameau, et mille voix du buisson; et la joie et l'allégresse de chaque poitrine.

« 0 terre! ô soleil! ô bonheur! ô joie 1

« Amour, amour, aussi brillant et beau que les nuées matinales sur ces collines

« Tu bénis richement les fraîches campagnes et la terre féconde, de fleurs embaumées1. »

L'Ode à la lune est une peinture des souvenirs, des rêveries, que le spectacle d'une belle nuit inspire

« Tu remplis de nouveau forêts et vallons de ta lumière vapo-reuse et tranquille. Une fois enfin tu délivres mon âme tout entière.

« Tu promènes sur mes campagnes ton regard consolant, comme l'œil bienveillant d'un ami s'arrête sur mon sort.

« Mon cœur s'éveille à tous les échos des jours sereins et som-bres je chemine, entre la joie et la douleur, dans la solitude.

u Coule, coule, aimable ruisseau! jamais je ne serai joyeux. Ainsi s'évanouirent les jeux et les caresses, ainsi la fidélité*. » Les poésies sur le calme de la mer, les rêveries d'automne le lac, le printemps, les saisons, sont, comme les précé-dentes, des tableaux délicieux de l'émotion qu'excitent en nous les scènes variées de la nature. Mais toutes ces œuvres restent trop en dehors du sujet qui nous occupe; nous nous bornons à en rappeler les titres, et nous revenons aux poésies que Goethe a composées sous l'inspiration plus directe de ses études scientifiques.

Alexandre de Humboldt a écrit dans le Cosmos un chapitre sur 1. Traduction Porchat, I, 29. 2. Trad. citée, 1, p. 38, le rôle du sentiment et de la poésie dans l'interprétation de la nature. Il trace, avec cette érudition qui lui est familière, l'his-toire de la poésie didactique à différentes époques et chez les nations différentes; il donne une idée de l'influence que la con-figuration physique du sol exerce sur l'imagination des peuples il insiste sur le développement de cette forme poétique, naïve et sentimentale, naturelle à l'enfant et aux nations encore jeunes. N'y aurait-il pas lieud'étudier, à l'exemple de l'auteur du Cosmos, chacune des formes de ce qu'on appelle vaguement la poésie descriptive, et d'en mieux préciser les caractères? Tantôt le poëte veut exprimer surtout les aspects changeants, les har-monies variées que la nature déroule en grand à nos re-gards il essaye de peindre le mouvement et la vie des pre-miers jours du printemps, la tristesse de l'automne, les effets du soleil le matin ou le soir, les tempêtes et les orages, les aspects du paysage, soit dans les contrées glaciales, soit sous les zones brûlantes des tropiques plus il s'est empreint de la réalité, plus il excellera à interpréter ces scènes silencieuses, et à éveiller dans l'esprit, les sensations que leur aspect ferait naître.

Il existe une poésie descriptive plus savante celle-ci ne s'ar-rête pas à l'écorce de la nature, elle veut pénétrer dans ses pro-fondeurs. Le poëte met alors en oeuvre les données du savant: il isole les objets, les phénomènes, les êtres, s'initie aux expé-riences qui éclairent, aux calculs qui démontrent, aux lois qui régissent. Astres, animaux, plantes, cristaux, organes, fonctions, machines, rouages de toutes sortes, peuvent fournir des sujets de poésie.

Enfin, la nature a ses lois éternelles le poëte peut les célé-brer, et c'est la forme la plus élevée à laquelle la poésie didac-tique puisse atteindre.

Goethe n'est resté étranger à aucun de ces genres de poésie descriptive. Doué d'un sentiment exquis des réalités, préparé par de sérieuses études, il a su réunir dans ses compositions la vérité des détails et l'élan d'une inspiration facile. De là ces poëmes charmants que l'on connaît trop peu, et qu'on pourra désormais lire en notre langue, grâce à l'élégante et fidèle tra-duction de M. Porchat. II débute par mettre en vers ses idées sur la métamorphose des plantes, et publie, à la prière de Schiller, cette admirable pièce dont nous reproduirons seulement quelques strophes « Tu t'égares, ma bien-aimée, au milieu de cette variété infinie de fleurs du jardin; beaucoup de noms frappent ton oreille; mais c'est toujours un son barbare qui vient en chasser un autre; toutes les formes sont semblables, et cependant aucune n'est identique à l'an-tre ainsi le monde des plantes te révèle une loi secrète, une énigme sacrée. »

Le poëte expose sa doctrine, et, arrivé au terme le plus élevé de la métamorphose, la formation des organes fécondateurs, il continue « La feuille colorée sent la main divine, elle se contracte en se modifiant ses tendres formes se développent, destinées à s'unir: ils paraissent maintenant, les couples gracieux, groupés autour de l'autel sacré; Hymen les protège de ses ailes, et les brises embau-mées, chassées par le souffle de l'air, exhalent de tous côtés les plus suaves parfums. Alors des germes incalculables se gonflent envelop-pés dans le fruit maternel ici, la nature ferme le cycle de ses forces éternelles. »

« Ainsi un nouvel anneau vient se rattacher au précédent, et la chaîne se prolonge à travers les âges, et l'ensemble se conserve comme l'individuel.

» Tournes maintenant, ô mon ami, tes regards vers ce tourbillon qui s'agite autour de toi, et n'est plus confusion pour ton esprit; chaque plante t'annonce des lois éternelles, chaque fleur te tient un langage plus clair; mais si tu sais y lire les lettres sacrées de la déesse, tu sauras les comprendre partout sous quelque forme qu'elles t'apparaissent, soit dans la chenille qui rampe, soit dans le papillon qui voltige, soit dans l'homme lui-même, lorsqu'il déguise avec art sa physionomie naturelle i Toute cette pièce exprime la féconde idée de Goethe sur la mé-tamorphose des plantes. Nous avons dit qu'il avait appliqué les mêmes vues à l'organisation des animaux; il a voulu égale-- 1. Gœthe's sâmmtliche Werke, édit. citée, XXVII, 71 à 73, et trad. citée 1 308-309. ment les exprimer dans la langue poétique. Nous citons quel-ques fragments de cette composition originale, qui présente sous la forme la plus attrayante, les idées avec lesquelles les travaux anatomiques de l'auteur nous ont déjà familiarisé. « Chaque animal est son but à lui-même; il sort parfait du sein de la nature, et produit des enfants parfaits. Tous les membres se façonnent d'après des lois éternelles, et la forme la plus bizarre con-serve en secret le type primitif.

« Ainsi chaque bouche est habile à prendre la nourriture conve-nable au corps, que les mâchoires soient faibles, édentées ou pour-vues de dents puissantes; dans chaque circonstance un organe ap-proprié procure aux autres membres la nourriture. Les pieds aussi, qu'ils soient longs, qu'ils soient courts, se meuvent constamment dans une parfaite harmonie avec l'instinct de l'animal et ses be-soins. Ainsi la conformation détermine le genre de vie de l'ani-mal, et le genre de vie réagit puissamment sur toutes les formes. Ainsi se montre permanente la structure organisée qui se plie au changement par des agents extérieurs. Mais à l'intérieur, la force des plus nobles créatures se trouve circonscrite dans le cerçle sacré de l'organisation vivante. Nulle divinité n'étend ses limites; la na-ture les respecte. C'est seulement dans cette mesure que le parfait est possible.

« Toutefois, à l'intérieur, un esprit semble lutter violemment, et voudrait briser le cercle, sans donner le libre choix aux formes comme à la volonté; mais ce qu'il essaye, il l'essaye en vain. En effet, il se porte vers tel ou tel membre; il les doue puissamment; mais en revanche d'autres membres déjà languissent; l'effort de la prépondérance détruit toute beauté de la forme, et tout mouve-ment pur.

« Si tu vois donc quelque avantage particulier accordé à une créa-ture, demande d'abord où elle souffre ailleurs de quelque défaut, et cherche avec un esprit investigateur, tu trouveras aussitôt la clef de toute organisation.

<t Ainsi nul animal dont la mâchoire supérieure est armée de dents, ne portera jamais de cornes sur le front. Il est donc absolu-ment impossible à la mère éternelle de former le lion cornu, quand elle y emploierait toutes ses forces, parce qu'elle n'a pas assez de matière pour planter au complet les rangées de dents et faire aussi pousser des bois et des cornes.

« Que cette idée de puissance et de bornes, d'arbitraire et de lois, de liberté et de mesure, d'ordre mobile, d'avantages et de défauts, que cette belle idée te charme la sainte Muse te la présente avec harmonie, t'instruisant avec une douce contrainte'. » »

Chaque fois que Goethe étudiait une nouvelle branche de la science il sentait s'éveiller en lui de nouvelles conceptions poétiques et se livrait aux charmes de ses inspirations.

La météorologie, la géologie, l'optique, sujets en apparence arides et ingrats, ne le rebutent pas il trouve le moyen d'en exprimer poétiquement les beautés. En météorologie, la lecture d'un auteur anglais, Howard, lui inspire des vers bizarres sur la forme des nuages. 11 peint les brouillards qui s'élèvent de la surface des eaux, s'allongent sur le flanc des montagnes en bandes brumeuses, et se forment en nuages. Ces nuages s'ar-rondissent en amas floconneux comme la laine d'agneau, s'é-lèvent, et vont se perdre dans la main divine! Ces formes chan-gent et revêtent tour à tour les aspects les plus singuliers ici un lion, là un éléphant, ailleurs la silhouette d'une forme hu-maine un souffle d'air dissipe ces apparitions éphémères.

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