DANS LES POÉSIES DE GOETHE
La science peut inspirer les arts la peinture et la poésie doivent, dans une juste mesure, participer au développement de nos connaissances sur la nature. Toutes les oeuvres de Goethe sont empreintes de cette vérité trop oubliée par les hommes qui cultivent, enseignent ou appliquent les sciences. Que le savant aime à s'isoler, qu'il ne s'abandonne point aux séduisantes fantaisies de l'imagination, on le conçoit; mais doit-il repousser avec indifférence le secours de la littérature et des arts, se défier de son cœur, de ses émotions, se faire comme un devoir de rester impassible en face de la nature 2 Cette tendance nuirait à la vulgarisation des sciences arrête-rait l'élan des découvertes, rendrait incomplète l'observation des phénomènes, opposerait un invincible obstacle à l'amé-lioration de l'homme par l'étude des sciences. Ce dernier but est le plus élevé et le plus noble que le savant puisse se proposer d'atteindre; il s'en éloigne dès qu'il méconnaît les services que peuvent rendre la littérature et les arts, en inspirant les émo-tions et les sentiments qui faisant aimer la vérité, contribuent à la répandre.
Dépouillé de ce noble privilége de produire et d'entretenir l'amour du bien et du beau, le savoir n'est plus que l'instru-ment de la curiosité ou de l'intérêt, deux tendances également fatales à l'étude de la nature. Si l'homme étudie par curiosité, prétend résoudre tous les problèmes, veut sans cesse découvrir, il oublie les limites de son esprit alors il se dissipe dans l'illusion ou se perd dans l'orgueil. Tel est aussi l'inévitable terme des recherches qui n'ont pour mobile que l'intérêt. Elles alimentent nos passions, et préparent la ruine de ces immua-bles principes sans lesquels la vie n'a pas de sens.
C'est en bannissant tout ce qui touche aux sentiments qu'on arrive à cette vaine science contre laquelle se sont toujours élevées les âmes nobles. « J'estime peu la science, dit un an-cien, lorsqu'elle ne fait pas aimer la vertu. » « La science, écrit Bossuet, est la lumière de l'entendement, le guide de la vérité, la compagne de la sagesse. Cette vive lumière, qui nous charme en elle, ne lui est pas donnée seulement pour ré-jouir notre vue, mais pour conduire nos pas et régler nos volontés. » Comment la science pourra-t-elle conduire nos pas ou régler nos volontés, si elle ne s'adresse aux sentiments, qui sont les mobiles du bien, si elle ne veut s'associer, pour penétrer l'âme tout entière, ni à la poésie, ni aux arts, seules formes capables d'exprimer les beautés que toute vérité porte en elle. Mais laissons ces considérations morales auxquelles Goethe ne s'est malheureusement jamais attaché cherchons ailleurs les raisons qui le portaient à associer sans cesse la science, la littérature et les arts.
La science nue et aride n'a rien qui charme et qui séduise elle ne se propage pas, ne se vulgarise pas on la conçoit sou-vent sans la sentir, comme on l'enseigne sans la faire goûter. La poésie sait animer ces froides vérités elle a des accents pour les embellir, des expressions pour en présenter les mer-veilleux détails, des charmes pour en faire goûter la profondeur, des ressources pour en aplanir les accès difficiles; la poésie est à la science, ce que la parure du printemps est à la vie intime de la nature les frais gazons nous cachent les arides rochers, les feuilles et les fleurs ornent les branches difformes des arbres, un brillant plumage dérobe à notre vue les contours disgracieux du corps de l'oiseau la nature jette partout un voile brillant sur le mécanisme de la vie, comme si, nous attirant par cette gracieuse harmonie des formes et des couleurs, elle voulait nous inviter à contempler les mystères qui se pressent dans son vaste sein.
Le poëte emprunte quelque chose de ces prestiges de la na-ture, lorsqu'il embellit les âpres doctrines de la science et fait oublier par les séductions de son style, leur habituelle austérité il sait le secret de rendre accessible à tous, les richesses de la pensée, et d'animer d'un souffle de vie les lois que l'ingénieux esprit de l'homme arrache au monde physique.
La poésie ne prête pas seulement ses formes à la science pour la répandre et la faire aimer, elle lui apporte son concours dans l'interprétation même des phénomènes. Attaché aux objets isolés, curieux du détail, avide de faits, le savant oublie sou-vent, dans ses laborieuses recherches, les rapports et les har-monies. Il divise sans réunir, il analyse sans rapprocher, il s'attache à quelques vérités isolées, indifférent d'ailleurs à la beauté des phénomènes et à l'expression de l'ensemble. Mais si le savant est artiste, il complète ses recherches ébauchées, saisit les harmonies et les contrastes, s'aide des lumières d'une inspiration heureuse pour embrasser et féconder son sujet; il sait exprimer ses pensées dans une langue souple et facile que tous peuvent lire et pénétrer.
Le don d'instruire et de toucher, de rendre à la fois ce qu'il y a de beauté et de vérité dans chaque phénomène, n'appar-tient qu'au génie on le retrouve toujours chez les maîtres de la science; on sent dans leurs œuvres les élans d'une inspi-ration artistique, et leurs découvertes témoignent d'une étroite harmonie entre l'intelligence et le cœur.
Au dix-huitième siècle ont vécu trois hommes auxquels on ne contestera pas la gloire d'avoir, dans des directions différentes, imprimé aux sciences naturelles une égale impulsion. Doués tous trois d'un vaste génie, ils unissaient aux qualités qui font l'observateur, la puissance de sentir qui fait les artistes et les poëtes. Il suffit de citer les noms de Haller, le père de la phy-siologie moderne, de Buffon et de Linné.
Haller a suivi presque à la fois la double carrière du littérateur et du savant. Il était né avec une âme impressionnable et rêveuse. Tout enfant il écrivait des vers à quinze ans, il avait fait des tragédies, des comédies, un poème épique de quatre mille vers plus tard, alors qu'il était déjà connu par ses dé-couvertes physiologiques, il compose le grand poëme sur les Alpes, et écrit, vers la fin de sa longue carrière, le roman poé-tique d'Usong et Alfred. C'est à Haller que nous devons l'Ode au matin, modèle d'observation et de poésie.
Buffon n'a publié ni poëmes ni romans il est poëte cepen-dant, et ses œuvres descriptives le révèlent à chaque page. Les Époques de la Nature le Discours sur l'Histoire naturelle le Traité de l'Homme les descriptions des mammifères et des oi-seaux sont remplis de vives images, de tableaux ravissants le savant a sans cesse inspiré l'artiste. Buffon était pénétré de la grandeur des œuvres de Dieu, et c'est en face de la nature qu'il écrivait. Il sentait alors toutes ces merveilles, et devenait habile à s'en rendre l'interprète, les pénétrant à la fois par l'intelligence et le coeur.
Quand le cœur féconde ainsi l'intelligence, quand l'homme, vivifié par le sentiment profond de la Divinité, se place ainsi en présence des œuvres qu'il lui a été donné d'approfon-dir, nul dQute que, pour lui, la nature ne dissipe ses mys-tères et ne soulève ses voiles. A un tel génie appartient le pouvoir d'arracher au monde ses secrets, et la puissance d'en faire un noble usage. Mais peut-on penser sans tristesse aux hommes qui ont la prétention de deviner la nature sans la sentir? Leur vue est étroite, leur coeur glacé; ils se heurtent en aveugles contre les beautés muettes, et se bornent à glaner quelques épis dans ce champ si fécond, que l'homme qui aime Dieu peut seul facilement moissonner. Buffon était un de ces moissonneurs. « Frappé comme dit Condorcet, d'une sorte de respect religieux pour les grands phénomènes de l'univers, pour les lois générales auxquelles obéissent les parties de ce vaste en-semble, ce sentiment se montre partout, et fait, en quelque sorte, le fond sur lequel il répand de la variété, sans que ce-pendant on cesse de l'apercevoir'. D
En quittant Buffon pour parler de Linné nous changeons de savant sans changer de sujet. Linné est aussi une de ces âmes d'élite dont on peut dire, comme de notre grand natura-liste, « majeslati naturx par ingenium. » La majesté de la na-ture l'émeut et l'élève il sent tout à la fois et c'est la règle du génie, l'infini, la nature et sa propre faiblesse. Linné est poëte il a l'émotion de la nature et s'abandonne sans réserve au sentiment religieux qu'elle inspire. « Je me suis éveillé, écrit-il aux derniers jours de sa laborieuse carrière, je me suis éveillé Dieu passait devant moi; je l'ai vu et j'ai été frappé de stupeur j'ai suivi quelques-unes de ses traces à travers la création, et dans tous les êtres, dans ceux même qui sont les plus petits et presque imperceptibles; quelle puissance, quelle sagesse, quelle incompréhensible perfection 1 » Peut-on s'étonner de l'enthousiasme qu'inspirait aux âmes artistiques un si grand esprit? Goethe et J.-J. Rousseau subi-rent son ascendant
a Après Shakspeare et Spinosa, disait Goethe, Linné est l'homme qui a agi sur mon esprit avec le plus de force, et cela précisément à cause de la lutte intérieure qu'il provoquait en moi; j'ai cédé avec tous mes contemporains au pouvoir entraînant et au génie vainqueur de Linné 2..
« Seul avec la nature et vous écrivait Rousseau à l'illustre Suédois, je passe dans mes promenades champêtres des heures délicieuses. Continuez d'ouvrir et d'interpréter aux hommes le livre de la nature; pour moi, content d'en déchiffrer quelques mots à votre suite dans le feuillet du règne végétal, je vous lis, je vous étudie, je vous médite, je vous honore, je vous aime de tout mon cœur3. »
Jean-Jacques Rousseau, dont nous avons cité le nom, appar-tient aussi, à la grande famille des poëtes observateurs de la nature. Il n'est pas un savant, il n'a fait que déchiffrer quelques mots dans le feuillet du règne végétal mais il 1. Condorcet, Éloge de Buffon. 2. £dit. citée, XXVII, 59. 3. Lettres sur la Botanique. a senti avec une exquise délicatesse cette belle science de la botanique, qui forme comme le trait d'union entre le cœur et l'esprit. Jean-Jacques n'étudie pas la nature comme Goethe. Goethe appliquant au monde physique la puissance d'une vaste pensée, essayait de le deviner, Rousseau se bornait à en observer les détails; Goethe étudiait avec passion, Rous-seau avec amour; Rousseau, dégoûté des hommes, mélanco-lique et rêveur, trouvait un charme indicible à contempler en paix le tranquille royaume des plantes, et la botanique n'était pour lui qu'une science sentimentale « Attiré par les riants objets qui m'entourent, je les considère, écrit-il, je les contemple, je les compare, j'apprends enfin à les classer, et me voilà tout à coup aussi botaniste qu'a besoin de l'être celui qui ne veut étudier la nature que pour trouver sans cesse de nouvelles raisons de l'aimer.» s La place de Goethe est marquée entre Linné et Rousseau, si toutefois nous considérons Goethe comme observateur, et poëte de la nature.
Avec une souplesse de talent dont peu d'autres grands hommes nous donneraient une idée, Goethe a uni dans ses œuvres le sentiment et la conception dans ses écrits scientifiques, on sent l'inspiration du poëte, et dans ses oeuvres littéraires, on re-trouve souvent, sous une forme brillante, les observations du savant. Werther est un tableau des harmonies du monde physique et de l'âme; Faust, une étude philosophique sur les savants et sur la science Wilhem Meister une peinture des ré-sultats pratiques de l'observation le roman des Affinités électives, une application bizarre de lois du monde physique aux phéno-mènes du monde moral.
Goethe forme la transition entre les naturalistes poëtes du siècle dernier et ceux de l'école moderne, dont Alexandre de Humboldt a été, de nos jours, le plus illustre représentant.
Goethe a compris de deux manières l'interprétation poétique de la nature tantôt il se borne à emprunter au monde extérieur des images, pour mieux peindre les passions ou les sentiments intimes qui agitent l'âme tantôt la nature devient directement le sujet de ses poésies il veut en représenter fidèlement les détails, les réalités, avec leurs beautés et leurs harmonies.
Dans sa jeunesse, il s'est surtout attaché à associer les sen-sations du monde physique aux émotions de l'âme, et à chercher dans la poésie une expression de ces harmonies. Lorsqu'il était enfant, lorsque son âme était simple et naïve, la nature était devant lui comme un symbole de la divinité; il confondait, par l'effet d'une disposition intime et poétique, sa foi en Dieu et l'admiration que lui causait le spectacle de l'uni-vers. Il nous a laissé dans ses mémoires un récit curieux, qui peint bien l'état de sa jeune âme à cette époque où les passions n'en avaient pas encore troublé le calme et la sérénité
« L'enfant, dit-il, ne pouvait prêter à l'être éternel une figure il le cherchait par conséquent dans ses œuvres, et il voulut lui élever un autel, à la véritable manière de l'ancien Testament. Des productions naturelles devaient représenter le monde en symboles; au-dessus brûlerait une flamme, qui exprimerait le cœur de l'homme aspirant à son créateur. Je tirai les pièces et les échantillons les meilleurs de notre collection d'histoire naturelle, qui venait d'être enrichie; mais le difficile était de les empiler et d'en faire une construction.
« Mon père avait un beau pupitre à musique, verni en rouge, avec des fleurs d'or, en forme de pyramide à quatre faces, avec plu-sieurs degrés. On le trouvait très-commode pour les quatuors, mais on en avait fait peu d'usage dans les derniers temps. L'enfant s'en empara, et disposa par degrés, les uns au-dessus des autres, les repré-sentants de la nature, si bien que cela offrait une apparence fort gra-cieuse et assez imposante. La première adoration devait être accomplie par un beau lever de soleil; seulement le jeune prêtre était indécis sur la manière dont il produirait une flamme qui devait, lui sem-blait-il, répandre en même temps une bonne odeur. Enfin l'idée lui vint d'unir les deux choses, car il possédait des pastilles à brûler, qui, sans jeter de flamme, donnaient du moins une lueur et exha-laient le plus agréable parfum. Cette combustion et cette vaporisa-tion paisibles semblaient exprimer, mieux encore qu'une flamme éclatante, ce qui se passe dans le cœur. Le soleil était levé depuis longtemps, mais les maisons voisines cachaient l'orient. Enfin l'astre parut au-dessus des toits. Aussitôt l'enfant saisit un verre ardent, et alluma les pastilles placées au sommet dans une belle tasse de porcelaine. Tout lui réussit à souhait, et sa dévotion fut parfaite1.» ·