‹ Œuvres scientifiques de GoetheChapitre 57 sur 79 · BON A OBSERVER · texte numérisé non relu

BON A OBSERVER

Et quand nous aurons distingué, nous devrons prêter à la chose séparée les dons de la vie, et jouir d'une vie continuée. « Si donc le peintre, le poëte, familiarisé avec l'analyse de Howard, aux heures du matin et du soir, contemple et observe l'atmosphère, il laisse subsister le caractère, mais les mondes aériens lui donnent les tons suaves, nuancés, pour qu'il les saisisse, les sente et les exprime'. » :D Si nous ne craignions d'abuser du droit de citer, nous pour-rions analyser la septième partie des Xénies, que Goethe a parti-culièrement consacrée à des sujets scientifiques. Il y expose la doctrine de Newton, la réfutation qu'il croit en avoir faite, et se plaint avec amertume de ses efforts trop oubliés. Il trace le tableau de la lutte des neptuniens et des plutoniens; il repré-sente Neptune dépossédé par Pluton et précipité dans le sombre royaume. « Tout s'émeut, tout s'ébranle ce qui était caché paraît à la lumière, ce qui était apparent s'engloutit dans les profondeurs; l'alpha devient oméga. » Dans le même morceau Goethe reproduit quelques-unes de ses vues sur les phénomè-mes atmosphériques et sur la pesanteur.

Ce serait une erreur de croire que les poésies dont nous ve-nons de parler sont le résultat d'un caprice, et qu'elles ont été écrites sans ordre et sans dessein, sous l'impulsion d'une inspi-ration passagère. Dès l'année 1799, Goethe avait conçu un plan dont il a suivi toute sa vie l'exécution, bien qu'il ne l'ait ja-mais réalisé; il voulait composer un vaste poëme sur la vie et ses diverses manifestations. Il écrit à Knebel

« Je n'ai pas encore abandonné la pensée d'un grand pnème sur 1. Trad. citée, I, 315. 2. Ib., I, 398, etc. la nature. 11 me semble que je ne puis faire un meilleur emploi du temps et des forces que j'ai sacrifiés à ces études, qu'en les met-tant à profit pour la composition d'un poëme sans doute la pensée d'une œuvre de cette importance effraye, mais on doit songer à quels résultats peut conduire la persévérance »

On retrouve les mêmes idées dans une lettre adressée à un autre de ses amis ·

« Je me suis rendu dans mon jardin de Stern, pour observer, à l'aide d'un téléscope, le changement de la lune. Je veux mieux con-naître un hôte du ciel que depuis longtemps j'aime et j'admire.- En tout ceci, mes motifs secrets ont été la composition d'un poëme sur la nature, l'idée en est au fond de mon âme » Pour réaliser cette pensée, Goethe a fait diverses tentatives; en 1803, il compose son poëme sur la durée dans le changement, en 1806, il écrit des aphorismes sur le galvinisme; en 1810, il essaye, sur les conseils de Schiller, de traduire en vers son traité des couleurs; plus tard il veut terminer un poëme sur la chasse, poëme dont on retrouve un fragment dans le roman de Wilhem Meister. De tous ces projets aucun n'a reçu sa com-plète exécution; le temps seul a manqué à Goethe, et la posté-rité a sans doute perdu une oeuvre capitale.

Ce que Goethe ne pouvait réaliser, il cherchait du moins à inspirer à ses amis le désir de le tenter, et souvent il leur en fournissait l'occasion et les moyens; c'est ainsi qu'il a contribué à allumer dans l'âme d'Alexandre de Humboldt ce sentiment de la poésie, cette émotion de la nature que l'illustre vieillard a toujours conservés. C'est ainsi que Goethe a agi sur Schiller, nature puissante et inspirée', que son penchant entraînait à un idéalisme rêveur, et qu'il l'a doucement ramené à l'étude de la réalité. Schiller subissait volontiers cette heureuse influence. Sur les indications de Goethe il a écrit les plaintes de Cérès, où l'on retrouve quelque empreinte du poëme sur la métamor-phose des plantes. La ballade du plongeur n'a été composée qu'après une étude faite d'après nature, sur le mouvement des 1. Riemer, Mittheilungen ilber Goethe, 11, 633. 2. Hiemer, Op. cit., II, p. 634. ondes, l'effet des vagues, les formes des poissons qui habitent les profondeurs des eaux; Goethe avait donné des conseils à Schiller et lui avait communiqué divers ouvrages d'histoire na-turelle.

Il semble que Schiller ait voulu payer sa dette de reconnais-sance à l'ami qui le ramenait ainsi à la contemplation de la nature.

Il a développé, dans des vers harmonieux et simples, les principes de la théorie des couleurs. Nous citons ces vers, que Goethe n'a pas manqué de reproduire dans son ouvrage; on en comprendra aisément le sens allégorique

« Nous sommes six frères et sœurs; nous descendons d'un couple singulier, d'une mère toujours sévère et sombre, d'un père toujours joyeux. Tous deux nous ont légué la vertu de notre mère nous tenons la douceur, de notre père, l'éclat. Nous tournoyons en éter-nelle jeunesse, en danse circulaire; nous évitons volontiers les som-bres cavernes, la clarté du jour nous sourit. Nous animons le monde par l'effet magique de notre existence; gaies messagères du prin-temps, nous conduisons son joyeux cortége. Nous fuyons la demeure des morts, car autour de nous doit s'agiter la vie. Amis de tous les hommes heureux, nous accourons partout où éclate la joie; si un empereur se fait décerner des honneurs, nous lui prêtons l'éclat de la pourpre'. »

La poésie didactique, telle que nous venons de la présenter en empruntant des exemples aux compositions de Schiller et de Goethe, ne peut servir à la vulgarisation d'une science, qu'autant qu'elle associe deux conditions éminemment difficiles à remplir la règle et l'inspiration. La règle enferme et circon-scrit l'inspiration tend à s'affranchir, et il faut presque du génie pour interpréter la nature sans rien lui ôter de sa réalité. Le poëte de la nature, ou pour mieux dire de la science, est jugé par deux publics, doit satisfaire à deux exigences; le sa-vant lui demande l'exactitude et la fidélité, le littérateur, l'in-spiration, la richesse et la grâce; le savant doit y trouver le charme de la beauté et l'émotion; l'homme de goût doit en re-tirer un enseignement proiitable. Qu'on ne s'étonne donc pas si 1. Nachtrage zur Farbenlehre, sâmmtlioheWerke, V, 601. cette poésie de la science est encore dans l'enfance, et si elle ne compte parmi ses interprètes que de rares savants comme Haller et Goethe, ou des hommes simples qui ont vécu dès l'enfance au milieu de la nature, comme le paysan Finsternist, dont Goethe a souvent fait l'éloge, comme le pasteur badois Eble, dont on a beaucoup lu en Allemagne les instructives poésies.

Nos poëtes vivent moins qu'autrefois près de la nature et par la nature; ils composent dans les villes, pendant des heures d'agitation fiévreuse! Ils parlent bien des forêts ombreuses, des montagnes escarpées, de vertes bruyères, des mers sans fond; ces réalités, ils ne les connaissent pas, et sont impuis-sants à les décrire; il les empruntent comme un ornement destiné à voiler le vide de leurs compositions; qu'ils retour-nent à la nature et ne dédaignent pas la science et ses sévères enseignements le réel animera leur poésie, et leurs vers pour-ront faire quelque impression durable. Nous parlons des poëtes; quant aux savants habiles dans l'art d'écrire, capables d'ex-primer avec inspiration les vérités de l'expérience, combien le nombre en est restreint, surtout depuis qu'on développe pré-maturément, dans la jeunesse, les opérations intellectuelles? Nous vivons trop, dès notre enfance, au milieu des machines et des livres notre âme ne se développe pas assez sous l'influence de la nature. Revenons à Goethe; son exemple nous enseignera comment on peut embellir la science par la poésie et féconder la poésie par la science.

Nous avons vu Goethe aborder successivement les divers gen-res de poésie didactique; il a voulu aussi en essayer la forme la plus haute, et exprimer par des vers quelques-unes des lois générales que la nature lui avait enseignées. La philosophie naturelle est essentiellement capable de pro-duire l'inspiration. « Elle est, comme le dit si bien Dante, la petite fille de Dieu, née de l'univers et de l'esprit de l'homme; » elle nous laisse entrevoir quelques traces de ces lois qui régis-sent et soutiennent le monde la stabilité dans le changement, le mouvement dans la durée, l'harmonie dans la variété, l'unité dans la diversité, la sagesse et la puissance partout. De ces hauteurs, comme la nature humaine paraît tout à la fois grande et misérable, s'agitant, comme dit Pascal, dans un désespoir éternel de connaître jamais ni le commencement ni la fin des choses. Goethe a souvent éprouvé ces émotions que l'étude in-spire aux âmes élevées, il a essayé de les exprimer. Dans son ode sur la durée dans le changement, il peint ainsi la vie qui s'écoule le tourbillon de la matière renouvelant sans cesse l'organisme « Et toi-même! Ce qui s'offre à ta vue avec la force des ro-chers, ces murailles, ces palais, tu les vois sans cesse avec d'autres yeux tu les chercherais en vain, ces lèvres où tu cueillis le baiser, ces pieds légers qui défiaient sur la roche l'audace des chamois. Cette main qui, si volontiers, si doucement, se portait à faire le bien, ces formes délicates, tout est changé maintenant, et ce qui, à cette place, se nomme aujourd'hui de ton nom, est venu comme une onde, et s'en va de même à la mer.

« Laisse le commencement se relier avec la fin; plus vite que les choses, toi-même, laisse-toi passer. Bénis le ciel, que la faveur des Muses promette des biens impérissables le fond dans ton cœur, et la forme dans ton esprit »

Nous terminons ces citations par les fragments d'un poëme sur la nature, poëme admirable qu'Alexandre de Humboldt n'hésitait pas à regarder comme une des plus puissantes créa-tions de l'auteur de Faust. Les amis de la poésie et de la science regretteront toujours que ce morceau ne nous soit connu qu'incomplétement

« La nature, elle nous entoure, elle nous enferme; impuissants à en sortir, nous sommes impuissants à pénétrer plus profondément dans son sein; sans nous le demander, sans nous avertir, elle nous entraine dans son tourbillon, et s'élance avec nous, jusqu'à ce que, épuisés par la fatigue, nous nous échappions de ses bras maternels.

« Elle crée éternellement des formes nouvelles. Ce qui est n'a ja-mais été, ce qui était ne renaîtra plus, tout est nouveau et cepen-dant toujours ancien.

» Nous vivons au sein de la nature et nous lui sommes étrangers; 1. Traduction l'orchat, I, ko.

OEUVRES SCIENT. DE GOETIIE. 21 elle nous parle sans cesse et cependant elle garde fidèlement ses secrets; nous agissons perpétuellement sur elle, et nous n'avons sur elle aucun pouvoir.

« On dirait qu'elle ne s'est assignée d'autre but que l'individuel, et cependant les individus ne sont rien pour elle; elle bâtit sans cesse, elle détruit toujours, et le lieu ou elle élabore ses merveilles est inaccessible.

« Elle vit dans ses enfants, mais la mère où est-elle. Elle est l'uni-que artiste, créant à la fois les êtres les plus simples et les plus “ complexes. Son œuvre s'accomplit sans efforts avec la plus stricte précision.

« Il y a en elle, mouvement, puissance formatrice, vie éternelle et cependant elle ne progresse pas; elle se modifie sans cesse, et partout éclate son instabilité; elle a jeté sa malédiction sur le repos. Elle a ses limites, ses pas sont mesurés, ses exceptions rares, ses lois immuables elle a pensé et elle médite sans cesse, non comme les mortels, mais comme la nature.

k Elle tire les créatures du néant, et elle estmuette surleur prin-cipe et sur la fin de leur destinée; elle s'avance ainsi par des sentiers dont elle seule connaît l'issue.

« Les moyens qu'elle emploie sont simples, mais toujours effi-caces, toujours puissants et variés.

a Son théâtre est toujours nouveau, parce qu'elle renouvelle souvent les spectateurs la vie est sa plus belle conception, et la mort, l'artifice qu'elle emploie pour multiplier la vie.

«Elle entoure l'homme d'épaisses ténèbres et le pousse sans cesse vers la lumière; elle a courbé son front vers le sol, elle l'a fait nonchalant et paresseux et elle ne cesse de le stimuler. Eile nous donne des besoins parce qu'elle aime l'activité. C'est merveille, de considérer combien peu elle met en œuvre, pour exciter tant d'efforts? Chaque besoin satisfait est un bien; la jouissance passa-gère éveille un nouveau désir; plus elle nous satisfait, plus elle augmente nos désirs.

« Sa couronne est l'amour; par l'amour on peut approcher d'elle; elle met des distances entre tous les êtres, et elle doit les absorber tous; elle a isolé les êtres pour les rapprocher; par quelques gouttes puisées à la coupe de l'amour elle récompense ainsi une existence pleine de soucis.

« Elle seule, se récompense et se punit, se réjouit ou s'attriste, elle est à la fois indulgente et sévère, aimable et terrible, faible et puissante, tout s'exécute dans son sein; elle ne connaît ni passé ni avenir; pour elle, le présent est l'éternité. Elle est bonne, digne de louanges dans ses œuvres, calme et pleine de sagesse. « Elle est tout à la fois l'unité suprême et la variété infinie; ce qu'elle fait, elle le fera toujours.

Elle s'offre à chacun sous des aspects différents; elle se cache sous des milliers de noms et de termes, et cependant elle demeure la même 1.

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