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LA SCIENCE DANS LES ROMANS DE GOETHE

Trois des meilleures compositions littéraires de Goethe, Faust, les Années d'apprentissage de Wilhem Meister, les Affinités électives, renferment, sous formes de fictions, d'épisodes et de récits, des considérations sur les sciences en général, et sur les sciences naturelles en particulier.

Dans une lettre adressée au conseiller Beuth, de Berlin, Goethe nous avertit lui-même du rôle que la science a joué dans ses romans; on y lit cette phrase

« Dans mes romans, j'ai caché bien des choses sous forme para-doxale et fabuleuse, j'en ai présenté d'autres sous forme de pro-blème, avec la ferme intention d'en donner l'explication plus tard. »

Goethe a, en effet, fréquemment employé ses connaissances scientifiques, dans le but d'ajouter au charme du récit et à l'intérêt des situations; il a profité de la liberté que laisse la forme littéraire pour hasarder quelques critiques sévères, comme dans Faust, ou pour développer, comme dans lVilhem Jfeister, des vues qui n'auraient pu trouver place dans aucun livre scientifique. La science fait tour à tour l'ornement, l'inté-rêt, le fond même de chaque roman de Goethe; c'est ce qu'une rapide analyse va clairement démontrer. Nous commençons par la composition de Faust, parce qu'elle est la première dans l'ordre chronologique.

Faust est un savant qui a tout approfondi avec une ardeur laborieuse; il a étudié tour à tour les problèmes de philoso-phie, de jurisprudence, de médecine; il s'est arraché à la so-ciété des hommes, et s'est fait un monde avec ses papiers, ses verres, ses instruments vermoulus. Il avait la prétention de lire dans le livre de la nature, d'atteindre aux plus hautes véri-tés, de dominer les hommes, de commander en maître aux phénomènes; il reconnaît bientôt la vanité de ses efforts. Irrité par sa faiblesse, entraîné par sa soif de connaître, il abandonne les voies ordinaires de l'étude, pour demander aux sciences occultes leurs secrets mystérieux il invoque le démon, et le démon l'entraîne dans l'abîme. « Tu cherchais la pure lumière, se disait Faust en gémissant sur la stérilité de ses recherches, et tu as misérablement erré dans les ténèbres avec ta soif de la vérité. » Toutes les sciences excitent ses railleries, et, après avoir trop cru à leur puissance, il n'en voit plus que les illusions et les vanités.

« Hélas! philosophie, jurisprudence et médecine, et, pour mon malheur, théologie encore, j'ai tout approfondi avec un travail opi-niâtre, et me voilà maintenant, pauvre fou et je suis aussi habile qu'auparavant. Je m'appelle maître, je m'appelle même docteur, et, déjà depuis dix ans, je mène mes écoliers par le nez, en haut, en bas, et par détours et de travers. Et je vois que nous ne pouvons rien savoir. Peu s'en faut que cola ne me dévore le cœur1. » »

Cette judicieuse critique d'une science vaine et stérile pour l'âme, Goethe la met également dans la bouche de Méphisto-phélès, dans cette scène célèbre où le démon, sous le costume de docteur, répond aux naïves questions de l'écolier.

« Je souhaiterais devenir fort savant, dit ingénument celui-ci, et je voudrais embrasser ce qui est sur la terre et dans le ciel, la science et la nature*. »

Pour satisfaire l'écolier, Méphistophélès lui trace à sa ma-nière un tableau de la science Apprenez la logique, on passera des journées à vous répéter que les choses les plus simples sont indispensables; adonnez-vous à la métaphysique, et vous croirez résoudre, par des mots ronflants, des problè-mes qu'il n'est pas donné à l'homme d'approfondir; on ne sait 1. Trud. Porchat, IV, 131. 2. lb., p. 1G9. trop ce que c'est que la jurisprudence; lois et droits s'y succè-dent comme une éternelle maladie pour bien entendre la théo-logie, il faut jurer toujours sur la parole du maître; quant à la médecine, son esprit est facile à saisir vous étudiez à fond le grand et le petit monde pour finir par les laisser aller comme il plaît à Dieu. Pour montrer le but que peut atteindre l'homme qui consacre ses efforts à ces vaines études Méphi-stophélès trace ces mots sur l'album de l'écolier:

« Eritis sicut Deus, scientes bonum et malum. » Dans le second Faust, que Goethe a écrit à la fin de sa vie, il a soin de mettre de nouveau en présence l'écolier et, Méphi-stophélès l'écolier, devenu bachelier, a suivi les conseils du maître; il a vu que l'expérience n'est que fumée, et que tout ce qu'on a su ne vaut pas la peine d'être appris. Le poëte qui a représenté sous les traits de Faust l'homme qui cherche le bonheur absolu dans l'étude et n'y trouve qu'il-lusion et vanité, dépeint sous les traits de Wagner le savant follement amoureux de la science pour la science elle-même. Wagner a commencé de la manière la plus obscure serviteur de Faust, il s'est élevé successivement à de hauts emplois, et il en a profité pour se livrer avec une naïve passion aux recher-ches les plus extravagantes. Pendant que Faust, son maître, en-traîné par le démon, s'agite dans le goufl're du monde surna-turel, Wagner continue ses expériences. Il conçoit le projet de créer un homme en dehors des lois de la nature. Homunculus est le fruit de ses efforts Homunculus est un pygmée, une risible apparition dans une fiole de verre, un être singulier qui possède la science innée, et dont la vie cependant n'est qu'une lumière tremblotante que le moindre souffle éteint pour ja-mais. Orgueilleux de sa création, Wagner voudrait s'élancer avec elle au milieu des espaces, mais la médiocrité de sa nature le retient vers la terre, et Homunculus, qu'il vient de créer, lui crie en se dégageant de ses mains débiles

« Eh bien! tu restes à la maison pour faire le plus important. Déroule le vieux parchemin; rassemble, selon la règle, les élé-ments de la vie, et rapproche-les avec précaution; médite le quoi? `? médite encore plus le comment?' 1 Dans toutes ces fictions, on devine aisément la pensée du poëte il trace un tableau saisissant des vanités de la science et des illusions du savant. Nous disons les vanités de la science, et notre pensée ne saurait être obscure pour tous ceux qui ont sagement médité sur l'emploi que l'homme doit faire de sa fa-culté de connaître. Il ne s'agit pas de cette manie puérile qui porte quelques observateurs à se faire un jouet des instru-ments, des livres, des papiers, de la nature elle-même. Il existe des savants plus sérieux, qui appliquent leurs facultés à des objets vraiment dignes d'attention, et qui cependant étalent aussi toutes les vanités de leurs recherches. Nous en voyons chaque jour qui, s'oubliant et oubliant plus encore les limites de la puissance de l'âme, se persuadent que la nature doit se soumettre à leurs efforts et ne leur cacher aucun de ses secrets. Ils poursuivent la connaissance entière de la vérité intérieure, partant de leur esprit comme d'un centre lumineux qui éclaire tout sans emprunter lui-même son éclat à une lumière supé-rieure. La science les rend vains et superbes; parce qu'ils ignorent moins que le reste des hommes ils croient pouvoir tout expliquer, secouer tous les jougs, toutes les croyances, toutes les opinions, pour ne relever que d'eux-mêmes. Ils jugent en dernier ressort les questions d'art et de morale, qu'ils mettent naturellement bien en dehors et au-dessous de leur savoir.

De tout temps les grands hommes ont tourné en dérision une science qui s'élève à de pareilles prétentions. Socrate déclarait déjà qu'il savait seulement qu'il ne savait rien, et Platon, que nous savons les choses en songe et les ignorons en vérité; saint Paul disait que cette vaine science produit l'enflure, et Montai-gne la traite souvent, dans ses Entretiens, « d'ignorance confir-mée et avérée par longue étude; il est advenu, ajoute-t-il, aux gens véritablement savants, ce qu'il advient aux espis de bleds, ils vont s'élevant et haussant la tête droite et fière tant qu'ils 1. Trad. citée, IV, 333, 334. sont vuides, mais quand ils sont pleins et grossis de grains en leur maturité, ils commencent à s'humilier et à baisser les cornes; pareillement les hommes ayant tout essayé, tout sondé, et n'ayant trouvé en cet amas de science et provision de tant de choses diverses, rien de massif et ferme et rien que vanité, ils ont renoncé à leur présomption et reconnu leur condition na-turelle1. En proclamant, dans un langage si judicieux, la vanité de la science, Montaigne, et tant d'autres après lui, n'ont pas voulu faire preuve d'un scepticisme absolu. Ces esprits sé-rieux ont critiqué avec bon sens la folle recherche de l'objet comme terme de la science ils ont déploré l'erreur des hommes qu'un faux savoir abuse, et qui ont la prétention de tout approfondir. Que sommes-nous donc, pour nous aveugler ainsi sur la portée de notre faculté de connaître?

» L'homme qui sait reconnaître les bornes de son intelligence, dit sagement Goethe, est le plus près de la perfection'. =>• A côté des savants orgueilleux, qui du moins aiment la science avec désintéressement, il y a les savants ambitieux qui n'étu-dient que pour arriver à la réputation et à la fortune. La science n'est plus pour eux, dit Schiller, une divinité puissante et céleste, c'est une bonne vache qui les pourvoit de beurre. » Goethe les a aussi sévèrement jugés « Je n'aurais jamais connu, écrit-il quelque part, toute la pe-titesse des hommes, si je ne m'étais trouvé en rapport avec eux par mes recherches snr les sciences naturelles. J'ai remarqué alors que la science n'a d'intérêt pour eux qu'autant qu'elle les fait vivre, et qu'ils adoptent même l'erreur quand elle soutient leur existence. La conception d'un but élevé, le sens du vrai et du beau, le désir de leur propagation sont des phénomènes très-rares. » Voilà comment Goethe traite les faux savants, et son Faust a ce caractère particulier qu'il montre à la fois l'impuissance de la science orgueilleuse, et la puérilité du savoir qui se fait un jeu des objets de la nature.

En dehors de cet ensemble de èonceptions générales dont 1. Essais, liv. II, chap. xu. 2. Trad. citée, I, p. 514. nous venons de parler, on trouve dans le Faust plusieurs pas-sages qui se rattachent plus directement à la science elle-même ces passages demeurent inintelligibles lorsqu'on n'a pas étudié les travaux scientifiques de Goethe.

Nous signalerons d'abord une des scènes de la première partie. Faust et Wagner, le jour de la fête de Pâques, sont sortis de la ville, et, à l'entrée de la nuit, ils se promènent dans la campagne. Faust exprime à Wagner les pressentiments et les élans intimes de son être vers un monde idéal, et soudain il s'interrompt pour fixer sur un autre objet l'attention de son compagnon.

FAUST

« Vois-tu ce chien noir se glisser à travers les blés et les chaumes? 1

WAGNER

Je le vois depuis longtemps; je n'y trouvais rien de remarquable.

FAUST

Observe-le bien. Que te semble cet animal?

WAGNER

Il me semble un barbet, qui, suivant son instinct, cherche avec inquiétude les traces de son maître.

FAUST

Remarques-tu comme, en décrivant une large spirale autour de nous, il s'approche de plus en plus? Et, si je ne m'abuse, un tour-billon de feu serpente sur sa trace.

WAGNER

Je ne vois rien qu'un barbet noir. Ce peut être une illusion de vos yeux »

Nous avions lu maintes fois ce passage sans en comprendre le sens, lorsqu'en parcourant l'Optique, nous arrivâmes au cha-pitre consacré aux couleurs subjectives. Dans ce chapitre, où Goethe traite des couleurs que nous apercevons en l'absence même des objets, il prend soin de citer entièrement la scène que nous venons de transcrire, et il fait remarquer que cette scène a été composée pour expliquer par un exemple, les cou-leurs physiologiques. Faust, exalté par son imagination, croit avoir devant les yeux des formes et des couleurs qui n'existent

1. Trad. citée, IV, 150. pas, et que Wagner, resté plus calme, s'efforce en vain de dis-tinguer1.

Dans d'autres passages du Faust, Goethe fait une allusion plus directe encore à sa Théorie des couleurs; Méphistophélès semble personnifier le cxiepôv, l'obscur, lorsqu'à la question

« Qui es-tu? »

Il répond

« Je suis une partie de cette force qui sans cesse veut le mal et sans cesse engendre le bien; je suis une partie du principe qui était tout à l'origine, une partie de ces ténèbres d'où sortit la lumière, cette fière lumière qui dispute maintenant à la nuit sa mère, son ancien rang et l'espace. »

Ce passage demeure inintelligible, si l'on né se souvient que dans la doctrine de Goethe, l'obscurité et la lumière sont les deux principes qui, en s'unissant à travers un milieu transpa-rent, produisent les couleurs. C'est dans le même sens que Goethe a écrit cette pensée

u Attache-toi avec amour au diaphane, au nébuleux, car, si le sombre se trouve en face du soleil, tes yeux sont réjouis par le pourpre le plus magnifique; et si la lumière veut se dégager du sombre, elle développe un rouge flamboyant!. » La géologie a fourni à Goethe le sujet de plusieurs scènes que l'on comprend dès que l'on connaît les controverses des nep-tuniens et des plutoniens, et la part du poëte à ces débats. Une des scènes se passe sur le haut Péneios; un effroyable tremblement de terre se produit, la terre frémit, l'eau bouil-lonne une montagne s'élève par prodige, et les sphinx étonnés nous montrent Séismos (personnification du tremblement de terre) le dos courbé, le bras tendu, pressant le sol, déchirant en zigzag le vert tapis des vallons, et portant, colossale cariatide, un effroyable échafaudage de pierres. Séisrnos prend la parole

« C'est moi tout seul qui ai fait cela; il faudra bien enfin qu'on me l'avoue; et si je ne l'avais ébranlé et secoué, ce monde serait-il 1. Edit. citée, XXX, 16, 17.

2. Trad. citée. Pensées en rimes, 1 341. si beau?. Vos montagnes, là-haut, se dresseraient-elles dans l'azur de l'éther limpide et magnifique, si je ne les avais soulevées, pour offrir un spectacle pittoresque et ravissant. » J Il est facile de reconnaître, sous cette allégorie transparente, le système du soulèvement des montagnes.

Attaché à l'école de Werner, Goethe, comme nous l'avons déjà dit, repoussait les théories Plutonniennes et saisissait toutes les occasions de les combattre; c'est ainsi que dans son second Faust, il établit le dialogue suivant entre Anaxagore, le parti-san du feu, et Thalès, le partisan de l'eau

ANAXAGORE à Thalts.

cc Ton sens obstiné ne veut pas céder! En faut-il davantage pour te convaincre. C'est par la vapeur du feu que ce rocher se trouve là.

THALÈS

C'est dans l'humide que, la vie a pris naissance.

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